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Samedi 3 janvier 2009 6 03 /01 /2009 00:22

Le Comité européen et international Paix et Liberté

« Internationale » ou réseau de l'anticommunisme ? ( 1950-1970)

Par Bernard Ludwig*,  le 2 octobre 2004 |  

La principale mutation de l'histoire des relations internationales est de considérer que la politique internationale est devenue une polycratie. La multiplication des instances décisionnelles en matière de politique étrangère au sein des États (corps diplomatique, militaires, analystes...), tout comme la montée en puissance de l'opinion publique, structurée ou non en organisations non-gouvernementales, font que les réseaux ont pris une importance capitale dans la politique internationale. L'histoire de la guerre froide en est un très bon exemple.

La logique de guerre indirecte mais totale a justement mis en avant le besoin des États de se doter de nouveaux instruments de politique étrangère, dans le cadre de l'affrontement idéologique. Revoir l'histoire de la guerre froide par l'histoire des réseaux qui l'ont portée est une tendance relativement récente mais essentielle de l'historiographie. 1947, une des dates clé des origines de la guerre froide, n'est-elle pas aussi celle de la refondation par Moscou de son défunt réseau d'influence mis sous silence pendant la grande alliance - le Komintern - par le Kominform ? Or, face à ce réseau contrôlé et centralisé le monde libre avait-il également une internationale à lui opposer ? Quel rôle put dans ce cadre jouer le réseau des comités Paix et Liberté ? Et, peut-on y voir une « internationale de l'anticommunisme » ?

L'activation des anciens réseaux

La lutte contre le communisme est aussi ancienne que l'idéologie elle-même, mais son élan ne commença réellement qu'avec la Révolution bolchevique de 1917. A partir du moment où celle-ci triompha, l'anticommunisme devint aussi virulent et acharné que la défense de cette expérience. En Allemagne, par exemple, l'anticommunisme était dès l'entre-deux-guerres, avec l'antisémitisme, non seulement un fondement pour le nazisme mais un moyen d'attraction politique. Avec la prise de pouvoir en 1933, l'anticommunisme devint davantage encore une idéologie d'intégration, un moyen d'adhésion à la communauté nationale, à la Volksgemeinschaft. Les anticommunistes professionnels y eurent donc leur heure de gloire. Ailleurs que chez les puissances de l'Axe et chez les collaborationnistes, la grande alliance avait quelque peu banni, au moins officiellement, la lutte contre le communisme. La guerre froide, comme nouveau choc des idéologies, allait, quant à elle, dès 1947, redonner de l'espoir aux anticommunistes de tous bords.

On le sait, face au conflit larvé naissant avec l'URSS, les Américains, en partie pour pallier leur propre ignorance, étaient à la recherche d'experts. Mais beaucoup de ces experts étaient eux-mêmes à la recherche du contact avec les États-Unis, par intérêt ou par conviction. Un des premiers de ceux-là était sans doute Reinhard Gehlen, qui, dès 1945, sut convaincre les Américains de réactiver son ancien réseau d'espionnage de la Fremde Heere Ost, le service de renseignement de la Wehrmacht sur le front de l'Est, et de mettre son expérience au profit des États-Unis. Jusqu'à sa transformation en 1955 en contre-espionnage officiel de la République fédérale (Bundesnachrichtendienst), l'Organisation Gehlen, était non seulement financée par la CIA, mais aussi un de ses instruments de lutte contre le communisme. L'efficacité de celle-ci reste cependant relative, car l'organisation était infiltrée par les Soviétiques.

En 1947, alors que la guerre froide semblait plus que jamais devenir réalité, le baron Georg von Wrangel approcha lui aussi les services de renseignements américains et les services politiques de l'administration militaire [1]. Il leur transmit un « projet d'action et d'organisation » [2] qui prévoyait non seulement d'assister les États-Unis dans la lutte contre le communisme sur leur territoire en faisant, par exemple, participer ses experts au Un-American Activities Committee, mais aussi en dehors de leurs frontières. Pour ce faire, il proposait de monter quatre groupes de propagande anticommuniste : un pour les pays sous domination soviétique, un pour les pays européens et autres pays étrangers, une organisation à base religieuse et une organisation d'intellectuels. Parmi ses experts, ou du moins, parmi ceux avec lesquels le baron se dit prêt à collaborer [3], figurait le Dr Eberhard Taubert, dont Wrangel transmit aussi un mémorandum sur « l'Ostpolitik4]. Taubert avait été la figure de proue de l'anticommunisme nazi. allemande » sous le régime nazi [

Dès 1931, tout en adhérant au NSDAP, il s'était évertué à rassembler les réseaux anticommunistes. Il y parvint en 1933 en créant le Gesamtverband deutscher antikommunistischer Vereinigungen, association fédérative qui peu après, alors que Taubert entrait au ministère de la Propagande de Goebbels, devint l'Antikomintern. C'était officiellement une association de droit privé, mais fondamentalement, elle était financée et dirigée par Taubert pour le ministère. Von Wrangel était un Balte allemand, vivant à Berlin depuis la fin des années 1920 et ayant adhéré au NSDAP en mai 1933, mais qui, surtout, avait dirigé le service extérieur de l'Antikomintern à partir de 1942. Certes la proposition de von Wrangel reposait sur de réelles convictions anticommunistes, mais, comme le remarquèrent les Américains, elle reposait aussi sur la volonté de trouver un « job » [5]. Peut-être fut-elle cependant aussi une façon détournée pour introduire Taubert aux Américains. Tous deux n'habitaient-ils pas désormais Hambourg ? Sans que les archives ne l'attestent jusqu'alors, Taubert semble lui aussi avoir contacté le CIC dès 1947 [6]. Mais il est certain que dès février 1948, il proposa, par l'intermédiaire du Dr Friedrich Minssen [7] à Robert Murphy, le directeur du service politique, trois plans pour combattre le communisme. Entre-temps en effet les Américains - mais aussi les autres Alliés - avaient lancé un vaste plan de propagande anticommuniste [8], l'opération Talkback. Le plan A de Taubert prévoyait un bureau secret d'information, c'est-à-dire un centre d'étude sur le communisme capable de fournir des informations à partir de l'observation de toutes les activités et réalités communistes. Le plan B correspondait à la création d'un mouvement anticommuniste en Europe de l'Ouest et à l'organisation de publications anticommunistes dans cette même sphère. Enfin, le plan C préconisait la création d'une organisation de publications anticommunistes en zone soviétique d'occupation. Ces trois plans reprenaient en fait le travail que Taubert avait effectué pendant de longues années pour les nazis : observation rigoureuse du communisme, de ses méthodes et de sa propagande afin de mener une contre-propagande tant au profit de la population du Reich, que de celle de l'Europe occupée et de l'Union soviétique. Les archives de l'occupation américaine montrent combien les Américains étaient réticents à engager ces Allemands pour mener leur propagande anticommuniste, mais jamais leur refus n'était catégorique. Les informations et projets de von Wrangel, tout comme ceux de Taubert, semblaient toujours bons à étudier, et même à être transmis au Département d'État.

Fin juin 1950, l'invasion de la Corée du Sud par le Nord communiste a renforcé les décideurs américains dans leur volonté d'agir fermement contre le communisme, une attitude déjà dictée par la directive NSC 68. Les plans proposés quelques années plus tôt par ces Allemands pourraient avoir eu une certaine influence. A la fin de l'été, se créèrent en Europe plusieurs associations anticommunistes, notamment le Volksbund für Frieden und Freiheit (VFF) [9] en RFA. Taubert en était le fondateur et réalisait le plan A de son projet de 1948.

De l'Europe contre le bolchevisme...

L'idée d'un Occident chrétien menacé et l'idée de croisade contre le bolchevisme avaient déjà été des thèmes développés pendant la Seconde Guerre mondiale, tant par les milieux collaborationnistes que par la propagande allemande dans l'Europe occupée. Taubert n'y était pas étranger. Ces idées furent remises au goût du jour après la guerre. D'une part la guerre froide, les annexions et la soviétisation de l'Europe centrale et orientale semblaient donner raison à tous les topoï de la propagande des hordes asiatiques déferlant sur l'Europe chrétienne. D'autre part l'Europe entière était, dans les années zéro, en quête de son identité et d'une explication à « sa » catastrophe. Plus encore qu'après la Première Guerre mondiale l'Europe avait l'impression d'être une civilisation mortelle. Le retour vers les fondements de cette civilisation devait rassurer.

En 1950, les réseaux de l'Église et les démocrates chrétiens mirent donc sur pied un Comité international de défense de la civilisation chrétienne. Début mai 1951, une délégation du Comité international, et notamment son secrétariat général, dirigé par les Français Lesourd et Tracou, se déplaça en Allemagne de l'Ouest pour y fonder une section allemande. Plus sans doute que d'autres, l'Allemagne d'Adenauer recherchait en effet dans le Abendland une idéologie pouvant servir à sa reconstruction. Or, parmi les fondateurs allemands se trouvait Arthur Ruppert, membre de la CDU et Premier secrétaire du Volksbund für Frieden und Freiheit (VFF). Par ailleurs, le comité français, dont les Français faisaient partie, travaillait main dans la main avec l'organisation anticommuniste Paix et Liberté créée en septembre 1950 et dirigée par le député radical-socialiste Jean-Paul David [10]. Une partie de la réunion fut donc consacrée à l'élargissement du réseau chrétien à l'Allemagne. Mais la deuxième s'évertua à la mise en réseau des deux associations aux profils, aux buts et aux modes d'actions semblables. D'emblée l'anticommunisme dépassa les vieilles rancœurs. Il fut proposé de coller simultanément des affiches anticommunistes identiques dans toute l'Europe « afin de montrer au bolchevisme la solidarité du monde libre dans sa lutte contre le bolchevisme » [11]. On s'entendit aussi sur la nécessité de consultations régulières. Ainsi, la délégation allemande du Volksbund fut-elle invitée dès la mi-mai à Paris pour discuter de l'organisation pratique d'une telle coopération. A Paris, se retrouvèrent sous la présidence de Jean-Paul David, non seulement Paix et Liberté et le Volksbund mais aussi l'Italien Giolo Marzio et ses collaborateurs de Pace e Libertà, des Suisses de l'organisation du Dr Münst, le Hollandais van Dam van Isselt, secrétaire national du comité du Benelux et le Belge Marcel Paternostre, président du comité mondial des réfugiés politiques de l'Europe centrale [12]. On décida de coopérer plus étroitement. A l'été 1951, les affiches française « Visitez l'URSS le pays de la liberté » et allemande « Ferien im Sowjetparadies : unvergesslich ! » montraient déjà les premiers fruits de cette coopération [13]. Le thème du paradis soviétique avait pourtant été le titre d'une exposition, conçue par Taubert en 1942, montrée tant à Berlin que dans l'Europe occupée !

Peu après, le 30-31 août 1951, à San Remo, Taubert vit l'aboutissement de la phase B de son plan de 1948. Il se constitua en effet un Comité européen Paix et Liberté, regroupant les associations française, allemande (VFF), italienne (Pace e Libertà), néerlandaise (Vrede in Vrijheid) et belge [14] (comité Paix et Liberté). En écho à la signature du traité instituant la Communauté européenne du charbon et de l'acier (18 avril) la construction européenne en 1951, c'était donc aussi la construction d'une organisation européenne pour l'anticommunisme ; et, coïncidence significative, les pays fondateurs étaient, à l'exception du Luxembourg, les mêmes dans les deux cas ! Dans une lettre à la Chancellerie fédérale [15], même Taubert, recherchant une nouvelle respectabilité pour son travail, relevait que ceci permettait d'opérer avec une idée plus positive (l'idée européenne) - une idée avec laquelle il avait cependant aussi essayé de gagner des Alliés pour l'Allemagne nazie. Mais dans sa lettre transparaît également que ce n'était qu'une étape vers son vieux rêve d'un mouvement antibolchevique mondial. Un protocole d'accord et de règlement intérieur fixait les relations entre les associations [16]. Les buts du Comité étaient simples : création de liens de solidarité, coordination des actions et mise sur pied d'actions communes. Jean-Paul David en devenait le secrétaire général et la villa Bosquet son siège - réalité qui consacrait l'important impact intérieur de l'association française. Les dirigeants du VFF insistaient, quant à eux, sur l'égalité des droits entre les associations nationales. Cependant cette Gleichberechtigung n'effaçait pas les doutes exprimés, en mars 1953, par l'Auswärtiges Amt à voir une association allemande s'immiscer dans les affaires internes d'autres États, fut-ce par le biais du Comité européen Paix et Liberté [17].

...au front mondial contre le communisme

Rapidement néanmoins, sans doute courant 1952 avec l'adhésion d'un comité vietnamien, le Comité européen se transforma en Comité international. Or, le flou laissé par les archives sur ce changement de dimension montre bien que leur conscience européenne était certes capable de les fédérer mais que l'Europe n'était pour eux qu'une partie du monde libre et que le combat était planétaire. La guerre de Corée et la guerre d'Indochine ne fournissaient que d'évidentes preuves aux convictions que Taubert et d'autres avaient mis en avant dès les années 1930.

Peut-être la création de comités nationaux en Turquie [18] et en Grèce [19] et leur adhésion au Comité en décembre 1952, en parallèle à leur adhésion à l'OTAN en février, donnaient-elles également au Comité une dimension plus atlantiste qu'européenne ? Tout compte fait, on dénombrait, en janvier 1955 [20], vingt [21] adhérents au Comité international Paix et Liberté dispersés sur les cinq continents. Certains comme la Suisse [22], la Grande-Bretagne [23], l'Australie [24], le Canada [25], le Mexique [26], la Norvège [27], le Danemark [28], Israël [29], la Corée [30] et l'Afrique du Sud [31] avaient rejoint le Comité international par des mouvements qui ne respectaient pas la terminologie contractuelle et/ou étaient considérés comme « membres correspondants ». Ils apparaissaient toutefois comme membres dans les décomptes que le VFF présentait aux différents ministères allemands. Gonfler l'importance de ce front mondial auprès de leurs bailleurs de fonds était une nécessité vitale pour toutes ces associations. Véritablement planétaire ce front l'était aussi par sa coopération avec les autres réseaux anticommunistes extra-européens comme l'Asian People's Anti-Communist League32], pour des raisons de camouflage, Comité international d'action sociale (CIAS). Un nom qui rappelait celui de l'Institut d'études des problèmes sociaux, la structure que Taubert, selon son plan C de 1948, proposait d'établir en zone soviétique. Malgré sa défection du VFF en septembre 1955, l'ombre du maître planait encore. Par ailleurs, la Suède et l'Autriche - de façon officieuse à cause de leur neutralité - et le Portugal et le Brésil [33] avaient, entre 1956 et 1958, porté la liste des membres du CIAS à vingt-trois [34]. (APACL) et la Confédération interaméricaine pour la défense du continent. Avec celles-ci, il prépara dès 1958 à Mexico, le premier Congrès anticommuniste mondial. Entre-temps, le Comité international Paix et Liberté avait été rebaptisé, en 1956 [

Quel(s) réseau(x) ?

D'un point de vue sociologique tout d'abord. Les archives du mouvement allemand insistent souvent sur le fait que la plupart des cadres des comités nationaux sont d'anciens résistants au nazisme ou du moins leur ont été proches. Mais globalement, on manque encore de données biographiques permettant de l'attester à un niveau européen. C'est le cas pour Jean-Paul David, ancien capitaine de la résistance, qui sortit de la guerre avec la Légion d'honneur et la Croix de guerre avec trois citations [35]. Pour le comte Edgardo Sogno de Pace e Libertà, la chose est plus complexe. Il avait combattu dans les troupes de Mussolini en Espagne, mais fini dans la résistance à Mussolini. Arthur Ruppert, le vice-président du VFF, est aussi décrit comme hermétique au nazisme du fait de ses profondes convictions chrétiennes. Mais la caractérisation de résistants ne fonctionne absolument pas pour la plupart des membres dirigeants de l'association allemande, qui, souvent, sont d'anciens membres du NSDAP ou ont été des proches du nazisme. Taubert avait notamment recruté son ancien collaborateur au ministère de la Propagande, Alfred Gielen, comme chargé des relations internationales au VFF, après un passage à l'Organisation Gehlen. Jürgen Hahn-Butry, premier président du VFF (1950-1951), avait, comme écrivain de récits militaires, également une certaine proximité avec le régime et travaillé pour le ministère de la Propagande. Fritz Cramer, président du VFF de 1951 à 1966, avait, quant à lui, aussi adhéré au Parti dès 1932, et gravitait dans l'orbite de l'Organisation Gehlen tandis que son anticommunisme puisait ses sources dans les débuts de la République de Weimar. Conserver l'esprit de la Résistance dans le combat antitotalitaire face au communisme fut donc certes la motivation de l'engagement de certains, mais on ne peut encore dire s'il s'agit, pour le réseau, d'une minorité ou d'une majorité.

La puissance de la solidarité chrétienne dans la lutte contre le communisme est cependant, quant à elle, beaucoup plus importante pour le réseau Paix et Liberté. Déjà avant 1933, le regroupement anticommuniste qu'opéra Taubert reposait en grande partie sur des groupes anticommunistes chrétiens, tant catholiques que protestants. Cette tendance se retrouve dans les projets élaborés par Wrangel. En outre, comme on a pu le voir, la rencontre des comités français et allemands transite justement par les réseaux chrétiens du Comité international pour la défense de la culture chrétienne. Absente des thèmes de la propagande de Paix et Liberté en France, l'organisation de Jean-Paul David n'en collabore pas pour le moins de façon très régulière avec les organisations chrétiennes, qui sont aussi les véhicules de sa propagande, assurant la diffusion de ses tracts et brochures. David aurait également eu des contacts avec le Vatican. Pour son homologue allemand, les aspects religieux ne sont pas seulement intégrés à la propagande, mais constituent un des moteurs du soutien gouvernemental que lui procurent les chrétiens-démocrates alors au pouvoir. De même, Pace et libertà bénéficie en Italie du soutien de la démocratie-chrétienne. La dimension chrétienne constitue par ailleurs incontestablement aussi un élément important des connexions extra-européennes du réseau : les comités d'Afrique du Sud, du Brésil, du Mexique ont des fondements profondément chrétiens à leur anticommunisme, et plus encore ceux du Canada, dont l'organisation est dirigée par un jésuite ou encore de Taiwan, dont le président, Fuchow Wang est aussi représentant de l'ambassadeur auprès du Vatican.


Par valenton rouge - Publié dans : Monde
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