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Mardi 13 janvier 2009

Interview exclusive du président d'Equateur pour Granma
Ce n'est pas avec plus de capitalisme, plus de néolibéralisme et plus de marchés que l'on pourra régler les problèmes de l'Amérique latine

Oscar Sanchez Serra

Lorsqu'il eut en mains son diplôme d'économie de l'Université catholique de Santiago de Guayaquil, il ne lui vint pas à l'esprit de se présenter dans une entreprise ni de monter une affaire prospère. Pas plus que de plonger dans la piscine de la spéculation mondiale, où nombre d'économistes ou d'hommes d'affaires ont bâti de grosses fortunes en vouant ce monde du début du 21e siècle au plus noir des avenirs.

Ce n'est pas avec plus de capitalisme, plus de néolibéralisme et plus de marchés que l'on pourra régler les problèmes de l'Amérique latineTitulaire d'un diplôme avec mention spéciale, il reporta à plus tard ses rêves d'obtenir une maîtrise et un doctorat pour monter jusqu'à 3 600 mètres d'altitude, dans la région de Zumbahua, dans le canton de Pujili, province de Cotopaxi, et partager les rudes travaux des champs, enseigner les mathématiques élémentaires et organiser des micro-entreprises agricoles.

A l'entendre dire que ce fut là l'une des meilleures expériences de sa vie, on ne s'étonne plus du fait que cet homme devenu le président Rafael Correa Delgado ait adhéré aux idées du socialisme du 21e siècle, qu'il définit comme la prééminence de l'être humain sur le capital; qu'il déclare immorale et illégitime la dette extérieure de son pays, reprenant une bannière brandie voici plus de 20 ans par le commandant en chef Fidel Castro qui soulignait que «nos peuples ont déjà payé plusieurs fois cette dette».

Cette même modestie, cette même préoccupation pour son peuple, pour l'Amérique, cette émotion qu'il ne cache pas lorsqu'il parle de Cuba, ont marqué l'interview que le président Rafael Correa a eu l'amabilité d'accorder à Granma au milieu du programme chargé qu'il exécutait à Cuba lors de sa récente visite dans notre pays, et que nous présentons par thèmes.

CUBA

L'histoire a été témoin du rapprochement de nos peuples, de nos excellentes relations. Nous avons eu un président qui est le principal inspirateur de notre Révolution citoyenne: Eloy Alfaro. Il exigea de la Couronne espagnole l'indépendance de Cuba, et il fut même sur le point d'envoyer un détachement de soldats à Cuba. Il fit la connaissance de José Marti, avec qui il entretint des échanges épistolaires. Le père d'un de nos héros nationaux, Alfredo Calderon, était cubain. Beaucoup de nos hommes d'Etat et de nos grands hommes, comme Vicente Rocafuerte ou Juan Montalvo, vécurent à La Havane ou y séjournèrent. Plus tard, en 1959, la Révolution cubaine a eu lieu et nous en avons éprouvé une vive fierté. Ensuite, les pressions des Etats-Unis nous poussèrent à rompre les relations diplomatiques en 1961, mais les relations entre les peuples se sont maintenues.

Depuis 1979 lorsque les relations furent rétablies, nous avons tissé des liens à tous les niveaux, mais avec notre gouvernement les choses sont allées beaucoup plus loin en raison de nos convergences idéologiques et de la communauté d'intérêts qui nous unit.

LA VISITE

Il va sans dire que cette visite contribuera à renforcer encore davantage ces relations. Et notre devoir est d'en tirer des réalisations concrètes. Il y a eu d'autres voyages auparavant, des visites d'Etat, de présidents de la République qui ont signé de très jolis contrats aussitôt envoyés aux oubliettes. Cette fois nous allons faire du concret. Il y a des branches où nous pouvons avoir des échanges fructueux, comme l'éducation, la santé et la biotechnologie, qui ont connu à Cuba un développement impressionnant.

Nous avons pu mesurer qu'il existe ici une grande estime pour l'Equateur et pour notre gouvernement, et cette estime est réciproque.

Nous avons vécu des moments très émouvants, comme le 8 janvier, à la cérémonie du 50e anniversaire de l'arrivée de Fidel à La Havane. J'ai pu m'entretenir avec les familles des Cinq Héros cubains prisonniers aux Etats-Unis. Je ne m'y attendais pas, mais je connais bien cette affaire, et je sais combien ces peines exorbitantes sont injustes et inhumaines. J'ai ainsi eu l'occasion rêvée de témoigner, devant les épouses, les mères et les filles de ces hommes, de mes sentiments de solidarité et de leur assurer que l'Equateur s'engage à tout mettre en oeuvre pour continuer de dénoncer cette affaire et de faire pression pour que cette injustice soit corrigée.

C'est avec une émotion indescriptible que j'ai rencontré ceux qui ont attaqué la caserne Moncada, les membres de l'expédition du yacht Granma, les héros de la Caravane de la liberté, la famille du Che, tous ensemble, avec le commandant Raul Castro, et de leur parler... En fait, plutôt que de leur parler de tel ou tel sujet, je leur ai manifesté toute la fierté et l'admiration qu'ils nous inspirent, et combien j'ai été honoré de faire leur connaissance.

LE CLIMAT POLITIQUE, SOCIAL ET ECONOMIQUE EN AMERIQUE LATINE

J'insiste : ce que vit aujourd'hui l'Amérique latine n'est pas une époque de changements mais bien un changement d'époque. Si on compare la situation actuelle avec celle d'il y a dix ans, on constate que la différence est énorme, ne serait-ce qu'en ce qui concerne les gouvernements en place. On n'a qu'à penser aux gouvernements de Menem, de Color de Mello, de Fujimori ou de Jorgito Endara au Panama... Aujourd'hui on a affaire à des gouvernements plus autonomes, plus souverains, plus progressistes. Les gouvernements néo-libéraux se sont effondrés comme des châteaux de cartes. Bien sûr, il en reste encore quelques-uns ici et là, mais, en général, la gauche a remporté plusieurs victoires successives.

Nous avons donc de nombreux points de rapprochement. Pour la première fois, un esprit, une volonté d'intégration dominent les discussions et ceci doit se traduire par des actions concrètes et tangibles, au profit de nos peuples. L'Amérique latine est donc plus unie que jamais, nos intérêts coïncident davantage, et cette volonté d'intégration est bel et bien palpable. Une réunion comme celle, récente, de Salvador de Bahia, où Cuba est entrée au Groupe de Rio., était impensable il y a 10 ans. Il aurait alors fallu demander la permission à une certaine puissance du Nord.

Au plan social, je crois qu'il nous reste encore beaucoup à faire, mais pour y arriver, il faudra abandonner les vieux modèles de développement. Ce n'est pas avec plus de capitalisme, plus de néo-libéralisme, plus de marchés qu'on va résoudre nos problèmes. L'Amérique latine doit trouver une nouvelle voie et c'est ce que nous essayons de faire dans certains pays comme l'Equateur, le Paraguay, la Bolivie et le Venezuela.

Toujours au plan social, je pense que l'Amérique latine, malheureusement, n'a pas beaucoup progressé, et il nous faut aller beaucoup plus vite. Même constat au plan économique. Nos systèmes sont beaucoup trop vulnérables, beaucoup trop dépendants, et cela nous coûte cher. Prenons cette crise économique dont nous ne sommes ni les responsables ni les complices, avec laquelle nous n'avons rien à voir, ni de près ni de loin. Eh bien, nous en sommes sans aucun doute les principales victimes. Le grand défi est donc de créer de nouveaux modèles de développement, plus autonomes, moins vulnérables, d'inventer un modèle de développement endogène, et cela passe par l'intégration régionale, qui nous rendra justement moins vulnérables aux facteurs extérieurs.

Je crois que les choses changent au niveau politique, mais il reste encore un long chemin à parcourir au plan social et économique.

LES PROCESSUS D'INTEGRATION EN COURS DANS LA REGION

De nombreux progrès ont été réalisés. Je cite toujours en exemple la création de l'Union des nations sud-américaines (UNASUR). De toutes les tentatives antérieures, c'est celle qui offre davantage de perspectives, parce qu'elle concerne non seulement les pays andins ou les pays du cône sud, mais l'ensemble de l'Amérique du Sud et aussi, et c'est sans doute le plus important, parce qu'elle propose une intégration complète au plan social, économique, politique et même institutionnel, contrairement à d'autres projets d'intégration comme la Communauté andine des nations (CAN) ou le MERCOSUR, qui ne retiennent que les aspects commerciaux, en excluant d'autres domaines importants, qui ne projettent, en fait, que la création de grands marchés.

L'UNASUR, par exemple, prévoit la création d'une citoyenneté régionale, des systèmes communs de sécurité sociale, des politiques sociales et économiques communes, des stratégies communes aux organismes de coopération multilatérale. Je souhaite de tout coeur que nous puissions bientôt jeter les bases de cette nouvelle structure ou architecture financière régionale, avec la création d'une banque de développement, d'un fonds de réserve et même d'une monnaie commune. Ce projet d'intégration va bien au-delà du simple aspect commercial, et cela ne peut qu'être profitable à l'Amérique latine.

LES ELECTIONS D'AVRIL PROCHAIN EN EQUATEUR

Nous avons l'ennemi chez nous, c'est ce que je dis toujours, c'est ce que j'ai dit au Commandant Raul Castro. La bourgeoisie cubaine a quitté le pays, les ennemis sont surtout à l'étranger, ils sont clairement identifiés. En Equateur, la bourgeoisie est demeurée sur place et elle tente de torpiller tous nos efforts de changement en se servant de la presse dite libre qui est, en fait, au service de ses intérêts et de ses privilèges. Elle agit également à travers ses chambres de commerce; elle utilise certains groupes à l'intérieur de l'Eglise de même que de soi-disant organisations sociales. Nous ne sommes au pouvoir que depuis deux ans à peine et vous ne pouvez imaginer les obstacles qu'il a fallu surmonter, les attaques qu'il a fallu contrer.

Cette crise économique dont nous venons de parler est utilisée contre nous, contre le peuple équatorien. Elle sert de aux journaux qu'ils contrôlent (80% de ces publications sont contre nous), aux chambres de commerce ou à ces organismes pseudo sociaux pour lancer toutes sortes de mensonges. Ils tentent de convaincre, par exemple, quelqu'un qui vient de perdre son emploi que c'est la faute du gouvernement, qu'eux pourraient le sortir de la misère, etc. La situation est fort complexe, ce ne sera pas facile car ils vont faire l'impossible pour nous déstabiliser, pour nous faire perdre les élections. Il s'agit pour nous d'un véritable défi, mais nous répondrons à leurs attaques avec davantage de démocratie. Nous nous en remettrons toujours à la décision populaire, autant de fois que cela sera nécessaire.

Ce que vous me dites de notre popularité est vrai, ce gouvernement jouit d'un énorme capital politique et d'un puissant soutien populaire, nous en sommes conscients. Mais il ne faut pas se bercer d'illusions, tout cela peut changer et rien ne nous sera facile. L'oligarchie sait fort bien qu'elle est en déroute, les groupes de pouvoir savent qu'ils ont été battus à plusieurs reprises lors d'élections précédentes. Alors, ils vont jouer le tout pour le tout pour tenter de déstabiliser le gouvernement et nous faire perdre les élections.

Un salut au Che avant de partir

Pour moi, le Che constitue une figure à part. C'est une référence, un des plus grands hommes qu'ait connu l'humanité. La visite que nous prévoyons d'effectuer au Mausolée du Che, avant de quitter le territoire cubain, sera donc un événement majeur et significatif, un moment très émouvant.

Pourquoi? Parce que cela signifie payer notre tribut à l'histoire, rendre hommage à un géant de l'Amérique latine. Cela représente aussi un symbole de ce que se veut la Révolution citoyenne en Equateur, un exemple de sacrifice extrême qui consiste à tout donner pour défendre ses idéaux, pour se mettre au service d'autrui, pour la de solidarité. C'est donc à la fois un symbole et un message : notre Révolution citoyenne est alfariste, bolivarienne, mais aussi guévariste.
Par valenton rouge - Publié dans : Monde
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