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A mon parti



 Tu m'as donné la fraternité envers celui que je ne connais pas.
Tu as ajouté à mon corps la force de tous ceux qui vivent.
Tu m'as redonné la patrie comme par une autre naissance
Tu m'as donné la liberté que ne possède pas le solitaire.
Tu m'as appris à allumer, co
 mme un feu, la bonté.
Tu m'as donné la rectitude qu'il faut à l'arbre.
Tu m'as appris à voir l'unité et la variété de l'homme.
Tu m'as montré comment la douleur de l'individu  meurt avec la victoire de tous.
Tu m'as appris à dormir dans les durs lits de mes frères.
Tu m'as fait bâtir sur la réalité comme on construit sur une roche.
Tu m'as fait l'adversaire du méchant, tu m'as fait mur contre le frénétique.
Tu m'as fait voir la clarté du monde et la possibilité de la joie.
Tu m'as rendu indestructible car grâce à toi je ne finis plus avec moi.


Canto General 
Pablo Néruda

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15 juin 2013 6 15 /06 /juin /2013 06:39

 

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http://www.monde-diplomatique.fr/2012/07/FONTAINE/47975

 

La crise économique a ravivé de vieux souvenirs en Grèce. D’abord, celui de l’Allemagne, qui a occupé, massacré et pillé durant les sombres années de la seconde guerre mondiale. Ensuite, celui des ingérences alliées, comme en 1944, lorsque le Royaume-Uni préféra écraser la Résistance locale et collaborer avec les milices d’extrême droite plutôt que de voir le pays échapper à sa domination.


par Joëlle Fontaine, juillet 2012

« Vous êtes responsable du maintien de l’ordre à Athènes et devez neutraliser ou détruire toutes les bandes EAM-ELAS [Front national de libération – Armée populaire de libération nationale] qui approcheront de la ville. Prenez toutes les mesures que vous jugerez utiles pour assurer le contrôle des rues et pour cerner tous les groupes de perturbateurs. (...) Le mieux serait naturellement que vos ordres soient contresignés par quelque gouvernement grec. (...) N’hésitez cependant pas à agir comme si vous vous trouviez dans une ville conquise où se serait déclenchée une révolte locale. (...) Il nous faut tenir et dominer Athènes. Ce serait pour vous une grande chose d’y parvenir sans effusion de sang, si c’est possible ; mais avec, si c’est inévitable (1). »

L’homme qui écrit ces lignes n’est autre que le premier ministre britannique Winston Churchill. Nous sommes en décembre 1944 ; les troupes nazies résistent encore aux Alliés, qui piétinent en Italie et reculent dans les Ardennes face à l’ultime contre-offensive de la Wehrmacht. Pourtant, les « bandes » ici visées par Churchill ne sont pas des groupes de collaborateurs, mais les partisans du grand Front national de libération, qui a opposé durant trois ans une résistance massive à l’occupant allemand.

Au cours du XIXe siècle, la Méditerranée orientale a été au centre d’une rivalité entre la Grande-Bretagne et la Russie. La révolution bolchevique de novembre 1917 ayant mis fin aux ambitions de cette dernière, la région se trouve au début des années 1940 sous l’influence incontestée de Londres. La Grèce y occupe une position stratégique.

Très vite, le développement dans ce pays d’une Résistance alliant communistes et petits partis socialisants inquiète le Foreign Office (ministère des affaires étrangères britannique), qui craint une pénétration des « Russes » dans l’espace méditerranéen. Honnie de la population et associée à la dictature fasciste du général Ioánnis Metaxás (1936-1941), la monarchie apparaît aux yeux de Churchill comme seule capable d’assurer le maintien de la domination britannique.

Les alliés de Londres le laissent agir à sa guise dans cette affaire. Malgré la tradition wilsonienne, officiellement hostile aux zones d’influence, surtout quand elles gênent la pénétration des marchandises et des capitaux américains, Franklin D. Roosevelt soutient Churchill. Quant à Joseph Staline, il tient avant tout à mettre un terme à la guerre et veut éviter de compromettre une « grande alliance » fragile avec les Etats-Unis et le Royaume-Uni. Sollicité par Churchill dès mai 1944 en vue d’un arrangement dans les Balkans, il accepte d’autant plus facilement que son interlocuteur lui laisse les mains libres en Roumanie et en Bulgarie.

Tout au long de la guerre, Churchill est en proie au « tourment grec ». Dès mars 1941, lorsque se précise la menace allemande sur les Balkans, il ordonne à son quartier général du Proche-Orient de détacher cinquante mille hommes pour les envoyer en Grèce. Cette initiative interrompt l’offensive victorieuse des Britanniques en Libye, sans pour autant empêcher le déferlement de la Wehrmacht sur le territoire hellénique le mois suivant. Le roi de Grèce, Georges II, s’exile alors à Londres avec son gouvernement, qui reste largement celui de la dictature de Metaxás. Ses forces armées sont en partie reconstituées en Egypte et combattent aux côtés des Britanniques, qui les surveillent de près : les soldats contestent en effet le maintien à leur tête d’une majorité d’officiers royalistes.

Dans le pays, un mouvement de résistance massif se développe rapidement. Le Front national de libération, l’EAM, voit le jour en septembre 1941. Il organise d’imposantes manifestations dans les grandes villes et passe au printemps 1942 à la création de maquis sous la direction de son armée populaire, l’ELAS. En même temps, les agents britanniques du Special Operations Executive (SOE), créé par Churchill en 1940 pour mener des actions de sabotage sur les arrières de l’ennemi, en collaboration avec les mouvements de résistance des pays occupés, déploient leurs activités dans une relative autonomie. Ils tentent sans grand succès de favoriser — ou de créer — des organisations concurrentes de l’EAM. Mais les dirigeants des autres partis sont peu tentés par la résistance active. L’EAM-ELAS reste, et de loin, la principale organisation, incontournable sur le plan militaire. En échange de sa participation aux opérations prévues par les Britanniques, ses représentants sont accueillis au Caire en août 1943, en vue d’une entente avec le gouvernement en exil.

Les Britanniques mesurent à cette occasion l’importance prise par l’EAM et l’ampleur du désir de changement au sein de la population. Au même moment, lors de la conférence du Quadrant avec Roosevelt, à Québec (17-24 août 1943), Churchill voit s’envoler ses derniers espoirs de débarquement allié en Grèce, alors que l’avancée de l’Armée rouge hors des frontières de l’URSS ne fait plus de doute. Il prend alors directement les choses en main, bloque toute possibilité de négociation, malgré les réticences de ses conseillers, et renvoie les délégués de l’EAM chez eux, tout en traçant, dans une note adressée à son état-major, l’esquisse de ce qui sera le plan Manna : l’envoi d’un corps expéditionnaire en Grèce lors du retrait des troupes allemandes.

Dès lors, les agents britanniques ont pour mission de nuire à l’ELAS par tous les moyens. Ils tentent de débaucher ses partisans à coups de livres-or — argument convaincant en ces temps d’hyperinflation où la livre britannique a atteint 2 millions de drachmes. Ils financent les petites organisations concurrentes, y compris celles qui se disent « nationalistes » mais sont de fait complices des Allemands. Ils placent des hommes au sein du gouvernement collaborationniste ainsi que dans les bataillons de sécurité créés par Athènes. Ces milices participent aux opérations des troupes nazies, avec leur cortège de massacres et de villages brûlés. Dans les villes, elles prennent part aux bloko des faubourgs, encerclant un quartier en pleine nuit, y faisant repérer les partisans par des mouchards encagoulés et les fusillant séance tenante. Le double jeu des Britanniques, qui permet aux chefs des milices de se dire également à leur service et à celui du roi, sème dès l’hiver 1943-1944 les germes de la guerre civile.

L’EAM-ELAS réussit cependant à libérer une grande partie du pays. Il met en place des institutions populaires qui forment un contre-Etat. L’inquiétude des Britanniques est à son comble lorsque, en mars 1944, est créé un « gouvernement des montagnes » qui organise des élections. La démarche suscite en revanche l’enthousiasme des forces armées grecques d’Egypte, qui réclament immédiatement l’intégration de la Résistance dans le gouvernement en exil. Churchill réplique par une répression impitoyable. Il fait déporter les éléments « rebelles » dans des camps en Afrique et met sur pied une brigade de prétoriens prêts à rentrer en Grèce avec le roi et les troupes britanniques à la Libération.

Faute de pouvoir éliminer l’EAM par la force en Grèce même, les Britanniques recourent à des manœuvres politiques auxquelles les dirigeants des montagnes, peu expérimentés dans ce domaine, font difficilement face. Pris entre leur stratégie d’union et la conscience du danger d’un coup de force de la droite et des Britanniques, ils se laissent piéger lors d’une conférence soigneusement organisée au Liban en août 1944 et acceptent, après beaucoup d’hésitations, une participation très minoritaire à un gouvernement d’union nationale dirigé par l’homme de Churchill, Georges Papandréou (grand-père de l’ex-premier ministre socialiste du même nom, qui a dû démissionner en 2011). Les dirigeants de l’EAM vont jusqu’à reconnaître, le mois suivant, l’autorité d’un gouverneur militaire britannique, Ronald Scobie, qui doit arriver en Grèce à la Libération.

Tout est prêt pour l’application du plan Manna, préparé un an auparavant. L’offensive victorieuse de l’Armée rouge en Bulgarie, en septembre 1944, oblige la Wehrmacht à se retirer de Grèce, sous les attaques des partisans de l’ELAS. C’est après ce retrait qu’arrive le corps expéditionnaire britannique, accompagné de Papandréou et Scobie. Installés le 18 octobre dans la capitale, les deux hommes exigent le désarmement de l’ELAS, tout en refusant celui de la brigade formée en Egypte, opportunément transférée à Athènes début novembre. Aucun procès n’est engagé contre les collaborateurs, et des miliciens armés circulent impunément dans la capitale, persécutant les résistants. Les membres des bataillons de sécurité sont enfermés dans des casernes, mais y jouissent de bonnes conditions de vie et d’un entraînement régulier. Après avoir tenté d’obtenir des garanties tout au long du mois de novembre, les ministres de l’EAM démissionnent. Le 3 décembre a lieu sur la place Syntagma une manifestation monstre pour réclamer la démission de Papandréou et la constitution d’un nouveau gouvernement. Le massacre qui s’ensuit — la police tire sur les citoyens désarmés, faisant une vingtaine de morts et plus d’une centaine de blessés — déclenche l’insurrection du peuple d’Athènes. C’est le prétexte que cherchait Churchill pour pouvoir briser la Résistance.

Il ordonne alors à Scobie d’écraser les rebelles. Des armes, des avions et des troupes de plus en plus nombreuses (jusqu’à soixante-quinze mille hommes) sont détournés du front italien. Les propositions de négociation de l’EAM sont refusées. « L’objectif est net : battre l’EAM. La cessation des combats lui est subordonnée. (...) Ce qu’il faut en ce moment, c’est de la fermeté, de la pondération, et non pas des embrassades impatientes, alors que la véritable querelle n’a pas été vidée (2). » Bravant la presse britannique et internationale, mais aussi les députés des Communes, qui l’interpellent lors de débats houleux, Churchill campe sur ses positions.

Mal armés, mal nourris, très jeunes pour la plupart, les partisans de l’EAM d’Athènes et du Pirée tiennent trente-trois jours sous ce déluge de feu, face aux troupes britanniques — et aux membres des bataillons de sécurité, sortis des casernes et réarmés pour l’occasion. Churchill se rend en personne à Athènes, fin décembre, et se résigne à contraindre le roi Georges II, toujours à Londres, à accepter une régence. Mais il reste inflexible sur les autres garanties réclamées par l’EAM.

Bien que l’ELAS soit toujours présente sur le reste du territoire, ses dirigeants redoutent d’imposer de nouvelles épreuves à une population épuisée et affamée : mille sept cent soixante-dix villages ont été brûlés, plus d’un million de personnes sont sans abri, la production céréalière a baissé de 40 %. Et l’aide des Alliés ne parvient qu’à ceux qui collaborent avec eux. Par l’accord de Varkiza, signé le 12 février 1945, l’ELAS accepte de rendre unilatéralement les armes. Au même moment, Churchill proclame solennellement à Yalta, de concert avec Roosevelt et Staline, « le droit de tous les peuples à choisir leur forme de gouvernement » dans l’Europe libérée...

Mais l’EAM n’est pas encore anéanti. Il tente de poursuivre en toute légalité son objectif de profondes réformes, et est en position d’obtenir la majorité aux élections. Devant cette menace, le gouvernement britannique travailliste qui succède à Churchill en juillet 1945 maintient un contingent d’occupation important et s’appuie sur les hommes qui ont collaboré et participé au massacre des résistants — notamment sur une police et une armée reconstituées par les soins de la mission militaire britannique. Les partisans de l’EAM sont arrêtés, condamnés et soumis à une terreur sans précédent dans les campagnes.

Dans ce contexte, des élections honnêtes sont impossibles. Qu’à cela ne tienne : Ernest Bevin, le secrétaire d’Etat aux affaires étrangères britannique, soucieux de donner au pays une façade respectable à présenter aux Nations unies, ordonne qu’elles aient lieu au mois de mars 1946. L’EAM et l’ensemble des démocrates refusent d’y participer. La majorité de droite qui en sort inévitablement n’a plus qu’à organiser, au mois de septembre suivant, le référendum assurant le retour du roi.

Cette fois, l’objectif britannique est atteint. Mais, entre-temps, beaucoup d’anciens partisans ont repris le maquis pour échapper aux persécutions, et le Royaume-Uni ne peut plus garantir la survie — et moins encore la victoire — d’une droite qu’il a artificiellement maintenue au pouvoir. C’est afin de le relayer dans cette tâche que le président américain Harry Truman demandera au Congrès, le 12 mars 1947, les fonds nécessaires pour « aider » une Grèce à l’avant-garde de l’« endiguement du communisme ».

En brisant la Résistance grecque, les Britanniques ont précipité le pays dans une guerre civile qui, ouverte ou larvée, allait durer trente ans — avec une courte embellie entre 1963 et 1965. Elle ne prit fin qu’avec la chute de la dictature des colonels, en 1974. Ce « coup d’Athènes » rappelle que la Grèce moderne n’a bénéficié au cours de son histoire que d’une souveraineté très limitée, comme elle en fait aujourd’hui encore la douloureuse expérience.

Joëlle Fontaine

Auteure de l’ouvrage De la résistance à la guerre civile en Grèce, 1941-1946, La Fabrique, Paris, 2012.

(1) Winston Churchill, Mémoires sur la seconde guerre mondiale, Plon, Paris, 1948-1954.

(2) Ibid.

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