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Texte extrait du livre "L’émergence du socialisme" qui analyse les destins croisés de l’Europe et l’Amérique latine. Ce livre est en cours d’écriture. ]
« J’accuse » l’Europe de complicité d’anéantissement et de mise en esclavage des peuples :
Si les peuples d’Amérique latine négocient avec l’Europe sans lui demander de changer, en tant que Française, et ressortissant d’autres pays européens, l’exigence doit être beaucoup plus élevée. L’Europe est- elle qualifiée pour prétendre représenter un pôle pacificateur, comme le jugeait encore dans un article de l’humanité du 11 septembre 2002, Daniel Cirera, alors responsable des relations internationales du PCF ? Il disait en substance : la guerre en Irak aura peut-être lieu, heureusement l’Europe représente une chance de paix. Aucun des nombreux courriers qui ont contredit cette vision un tantinet optimiste n’ont pu être publié dans le journal. Non seulement l’Europe est restée divisée, mais elle n’a joué aucun rôle de paix. Aujourd’hui face à l’Iran, face au Hamas, elle se range aux côtés des Etats-Unis, sous couvert de lutte contre le terrorisme, en fait toujours de lutte contre le droit politique des peuples à maîtriser leur destin, leurs ressources.
On mesure à quel point dès 2002, le consensus européen s’étendait avec cette position de la direction du PCF, qu’il était de fait interdit de discuter, sans être une position de Congrès. Alors même que le PCF bramait son attachement à la démocratie, son abjuration des erreurs du socialisme, et à ce titre condamnait Cuba, dans la réalité il y avait aggravation du stalinisme, où au moins les règles formelles étaient respectées, et ce pour imposer de fait aux militants un ralliement à l’Europe, dont il n’avaient jamais officiellement débattu. [1]
L’originalité de la période, est que l’effondrement de l’URSS a provoqué le ralliement sans combat de la gauche et des communistes à l’ordre néo-libéral. Ceux d’Amérique latine, la gauche tout entière, avaient du être massacrés, torturés, pour accepter l’ordre néo libéral, au Chili d’abord en 73, puis en Argentine en 76, l’ordre néo-libéral avait avancé en suant le sang par tous ses pores. En Europe, la gauche, les communistes se couchaient pour qu’on leur épargne l’anéantissement, non seulement d’eux-mêmes, mais de ce qui restait de l’appareil.
1. Mais ce reniement est allé encore plus loin dans le cas de Cuba :
La guerre totalement dissymétrique, visant à la soumission par l’anéantissement des civils et « hors limites » s’est exercé concrètement travers l’établissement d’embargo allant jusqu’à l’extra-territorialité, l’Europe a dans tous les cas manifesté une complicité active. Cuba, a même été un des rares cas d’unanimité européenne, sous l’influence du franquiste Aznar, il s’agissait comme nous l’avons montré dans Les Etats-Unis de Mal Empire, d’un « deal » passé entre l’Europe et les Etats-Unis du démocrate Clinton en 1998 à propos de la loi Helms Burton.
Trente lois d’embargos à effets extra- territoriaux avaient été adoptées en 1996, par les Etats fédéraux, deux adoptées par le Congrès, la loi Helms Burton qui sanctionnait les entreprises qui commerçaient avec Cuba et la loi d’Amato qui frappait les entreprises investissaient dans les secteurs pétroliers et gaziers au-delà de 20 millions de dollars en Lybie et en Iran. Total par exemple était menacé de sanction. Mais citons à nouveau le rapport du député communiste Jean Claude Lefort (le PC est alors au gouvernement dirigé par les socialistes, celui-ci met les bouchées double dans les privatisations) « s’appuyant sur la durée de la présomption d’existence d’une dérogation aux dispositions du chapitre III figurant dans l’accord d’avril 1997, l’Administration américaine est disposée, étant donné les efforts entrepris par l’UE en faveur des Droits de l’Homme à Cuba, à entendre l’avis du Congrès et à consulter celui-ci en vue d’obtenir pour une durée illimitée au moins égale à ces démarches européennes une dérogation aux dispositions du Chapitre III ». Livre cité.p.207 et 208.
On voit ce qu’il en est de la Défense des Droits de l’homme en Europe. En France c’est un gouvernement socialiste avec participation communiste qui a accepté cet infâme marchandage, c’est dire jusqu’où est allé le reniement. Ce reniement avait une base concrète, l’adoption des politiques néo-libérales, le primat de la défense des intérêts des transnationales sur celui des peuples, ceux de pays sous développés, mais ceux des pays européens en priorité. Etonnez-vous après cela que ceux qui ont pu fonder toute leur action sur leur reniement en arrivent à censurer, à interdire de publication les militants communistes qui tentent de dénoncer le baiser de Judas, la vente du frère à César. Personne mieux que la gauche n’a mené en France le vertueux combat en faveur des Droits de l’Homme à Cuba, n’a accueilli avec plus d’enthousiasme Robert Ménard, le stipendié de la CIA que la dite Gauche.
Nous citons un autre exemple à partir d’une enquête dans les Ambassades européennes à la Havane dans « Cuba est une île », [2] enquête qui n’a jamais été démentie et qui prouve que les sanctions contre Cuba de l’Europe, théoriquement décidés à la suite des événements de 2003, avaient été proposées avant que n’interviennent les dits événements par l’ambassadeur de Grande Bretagne. Ces sanctions avaient été présentées comme une demande unanime des ambassadeurs alors que la proposition avait soulevé un tollé chez pratiquement la moitié des ambassadeurs comme violant la convention de Vienne qui règle le rôle des ambassades. L’invitation de « dissidents », appointés par les Etats-Unis, avait été jugée comme un viol de la règle de non intervention dans les affaires intérieures d’un pays. Ces faits provenant de trois sources différentes n’ont jamais été démentis.
Celui qui s’intéresse au cas de Cuba et qui découvre le dossier est un peu dans la situation de Zola prenant connaissance du dossier de l’Affaire Dreyfus. Au départ il n’éprouve nulle sympathie particulière pour l’individu ou le pays, il est pratiquement convaincu qu’il a affaire à un « coupable », son opinion ne se distingue pas beaucoup de celle que vont répétant l’ensemble de la presse, et des gens bien informés. Puis il découvre le dossier, l’énormité de la manipulation, le viol systématique des droits de l’accusé, que l’on maintient au bagne d’une manière inique. Et il prend conscience que l’établissement de la vérité est nécessaire non seulement pour sauver le condamné, mais pour qu’il existe dans son propre pays un droit démocratique et s’y engage avec la passion que l’on sait.
On peut dire dans le cas de Cuba, « j’accuse » les Etats-Unis de mener sur Cuba, une guerre d’anéantissement pour s’approprier in fine les biens et les personnes de cette île, pour les réduire en esclavage, sans aucune raison relevant de leur propre sécurité. On doit ajouter également, « j’accuse » l’Union Européenne, sous couvert de défense des Droits de l’homme non seulement de fermer les yeux de cette réalité, mais pour défendre l’intérêt de ses multinationales, de contribuer à cette fascisation, à l’impossibilité de fait d’établir un droit international. J’accuse enfin la gauche et les communistes français de complicité active dans le crime.
J’accuse non pour demander des châtiments, pour exalter le ressentiment mais pour que chacun prenne conscience de l’ampleur de la tâche qu’il nous reste à accomplir pour que renaisse une espérance, une issue politique.
Depuis 1991, la guerre du Golfe et tout ce qui a suivi, nous Européens, gauche et droite unies dans une union sacrée, participons directement à cet état de guerre généralisé, à ce dynamitage de tout ordre démocratique mondial.
Car comme la guerre « hors limites » économique, politique, et militaire fait sauter toute possibilité d’existence d’un Droit International, y compris celui de la Charte des Nations Unies, on peut considérer que « la Défense des Droits de l’homme » telle que l’établit l’Europe dynamite également le Droit International en prônant l’ingérence contraire à la charte des Nations Unies, mais conforme à la guerre préventive, hors limite menée par les Etats-Unis.
Il suffit de revenir aux principes de ce droit international tels que les définit Kant pour établir une « paix perpétuelle » : On peut en effet constater que toutes « les règles élémentaires que ce philosophe établit pour la fondation d’un droit international et qui permettraient « l’établissement d’une paix perpétuelle », sont systématiquement violés non seulement par les Etats-Unis, mais par l’Europe puisque l’article 5 condamne le « droit d’ingérence ». Un viol exercé depuis longtemps en ce qui concerne Cuba et l’Amérique latine, et aujourd’hui systématiquement sur toute la planète. Pour Kant, en effet, il s’agit de substituer partout aux rapports de force des rapports de droit, selon Kant, il faudra admettre comme principe l’article 5 suivant : « Aucun Etat ne s’immiscera de force dans la constitution et le gouvernement d’un autre Etat ». Comme dans l’article 6 exige de bannir toute pratique machiavélique de la politique (tueurs à gage, empoisonneurs, incitation à trahison etc.) entre les Etats afin que ne soit jamais entamée la confiance entre les Etats. La règle de la transparence permet de l’exigences de la morale soient mises en accord avec les pratiques de la politique. Kant définit les principes idéaux de la démocratie bourgeois, principes auxquels Marx oppose déjà le constat qu’il est impossible de les appliquer dans une société basée sur l’exploitation et l’inégalité.
L’alliance stratégique autour du néo-libéralisme, implique que, chacun jouant sa partie puissent passer en force les politiques néo-libérales, c’est-à-dire un traitement inégal qui est pure violence politique, qu’il s’agisse des blocus, des expéditions militaires, des attaques financières contre l’économie d’un pays, et du droit d’ingérence, tout cela suppose un droit des forts sur les faibles, la tyrannie qui nie toute souveraineté, tous droits de l’homme. Quand la proposition de contrôler les élections aux Etats-Unis grâce à un corps d’inspecteurs internationaux surgit c’est sous forme de canular car chacun sent bien l’incongruité d’un tel contrôle, non pas parce que les Etats-Unis ne bidonnent pas leurs élections, non pas parce qu’ils renoncent à la peine de mort, à la torture, puisqu’au contraire, ils l’essaiment , la sous traitent à travers la planète, ce qui a été un mode de fonctionnement assez courant en Amérique latine et dans les Caraïbes, mais parce que justement aujourd’hui est profondément intériorisé la fin du Droit et l’acceptation de la loi du plus fort, la fin de la Démocratie, la fascisation, la guerre généralisée, le droit du vainqueur. La guerre n’a plus la paix pour finalité, mais la guerre perpétuelle et généralisée.
Il faut aussi reprendre « la transparence » et les prétextes à intervention, non seulement ils sont parfaitement fabriqués de toutes pièces, mais ils fonctionnent sur le modèle du stimuli-réponse, et la guerre préventive affirme qu’il faut sortir le colt le premier pour se protéger du méchant du western.
C’était à juste raison que la Charte des Nations Unies avait repris les principes de Kant et bannissait toute ingérence, il n’y a pas d’égalité entre nations, mais aussi pas de possibilité pour les nations elle mêmes d’accéder à la Démocratie sans le respect de ce droit.
Nous remarquerons que le seul argument par lequel est fondé ce droit, devenu « devoir » d’ingérence est la référence à Hitler, et au fait qu’il aurait fallu l’arrêter. Ce sont les mêmes qui ont refusé une intervention en Espagne qui en proclament la nécessité aujourd’hui. La référence à Hitler, à l’impérialisme nazi qu’il prétendait étendre sur l’Europe, sert d’argument à l’anéantissement de petits peuples, qui ne menacent personne et dont on convoite simplement les ressources. Qu’un tel argument puisse être utilisé prouve simplement que le nazisme n’a jamais été éradiqué ni dans les appareils d’état, ni sur le plan idéologique et qu’il est devenu une référence vide de contenu réel, un mythe élaboré dans le contexte de la guerre froide pour créer l’identité avec le socialisme, le totalitarisme. Le mythe étant alors destiné à cacher la figure concrète, celle à laquelle correspond l’expérience des peuples. L’utilisation du martyr des juifs durant la seconde guerre mondiale est mythifié de la même manière, on l’isole de tous les autres crimes contre l’humanité pour mieux en faire la justification de politiques impérialistes. A terme les principales victimes en sont les juifs eux-mêmes.
La mythification de l’Europe comme continent des Droits de l’homme s’exerce de la même manière non seulement pour appuyer des politiques impérialistes, les justifier, mais correspond à remise en cause profonde des Droits de l’homme, de la Démocratie en Europe même.
Comme Bush, après la chute de l’URSS a renoncé à son multéralisme dans les affaires internationales, et a imposé d’une manière brutale ce que ses prédécesseurs négociaient encore, le consensus des peuples est imposé par élimination du débat contradictoire autour de la nécessité du néo-libéralisme, et autour de la nécessité de l’unité du camp occidental porteur de « civilisation ». C’est un retour de fait aux valeurs militaristes, impérialistes et colonialistes de la fin du XIX e siècle, dans un contexte, du moins pendant une vingtaine d’années, marqué par l’atonie des luttes sociale. C’est ça qui est en train d’évoluer tant en Amérique latine qu’en Europe. Ces « valeurs » fascisantes de l’impérialisme n’avaient jamais été abandonnées, mais elles avaient été endiguées par l’existence d’un camp socialiste, la force des luttes du tiers-monde et celle des mouvements ouvriers. La chute de l’URSS, quelle que soit l’analyse que l’on en fait,correspond bien à un nouveau rapport de forces, dans lequel le capitalisme vainqueur se croît tout permis et n’a plus de légalité à respecter dans l’application de la loi du plus fort. L’Europe, à partir du moment où elle applique les politiques néo-libérales est dans la même logique non seulement face aux peuples du sud, mais face aux peuples qui sont censés la composer, et qui ne peuvent s’unir dans un système basé sur l’exploitation, la mise en concurrence et donc la division, la guerre de tous contre tous.
2. Un agrégat de peuples divisés :
Aujourd’hui, des gens qui ont une conscience stratégique, c’est-à-dire qu’ils perçoivent l’état réel du monde et la réalité abominable de la mobilisation impériale, se prononcent pour la création de la République européenne, la seule capable selon de s’opposer au fascisme impérial, par exemple Alain Joxe. [3] On retrouve la même idée dans le camp « anti-libéral » de ceux qui se sont opposés à la Constitution Européenne, aux lendemains du NON, ils prétendaient même s’atteler à une Constitution progressiste. Mais un tel projet se heurte à la réalité de ce qu’est l’Union européenne, à ses choix : l’Europe telle qu’elle est peut-elle avoir une constitution progressiste, démocratique ? Nous sommes toujours et plus que jamais devant l’obstacle d’un idéal kantien, une démocratie, une République idéale, la justice et la vérité quand la réalité est basée sur l’iniquité, l’arbitraire et le mensonge. La réalité du néo-libéralisme, de la mondialisation, du rôle de l’Europe hier et aujourd’hui, n’est pas la démocratie mais la fascisation.
Il y a un champ politique européen, issu de l’histoire de la construction de l’Union européenne telle qu’elle est et non telle qu’on la rêve : un marché, mais aussi le résultat de l’affrontement entre l’Europe de l’ouest et le bloc soviétique dès sa naissance. Avec l’effondrement de l’Union soviétique et du socialisme européen, la construction de l’Union Européenne et son élargissement, s’opèrent à travers le modèle néo-libéral, un cadre contraignant de plus en plus les politiques nationales à s’y conformer. On mesure à quel point pour les peuples, le caractère « autochtone » et surtout l’égalité des citoyens n’est pas de ce fait nécessairement évident, et encore moins leur capacité d’intervention dans l’évolution d’un tel système. Le champ politique européen leur est extérieur, il est le produit d’une histoire dont ils ne se sentent pas les acteurs, un spectacle politico-médiatique, des institutions dont ils ne comprennent pas le fonctionnement. L’Europe est une idée à laquelle on peut se rallier, elle n’est pas une patrie. La « Démocratie » européenne n’est pas autochtone, elle ne correspond à aucunes traditions autres que nationales, et de surcroît elle va a-contrario des intérêts de la majorité, elle n’est qu’une fiction.
Aujourd’hui le socialisme émerge non comme un corps de doctrine mais comme une exigence démocratique des peuples spoliés, un droit politique, autant que le moyen de maîtriser ses ressources pour un peuple. Cette émergence, comme d’ailleurs la montée des mécontentements ne peut que remettre en cause non seulement l’Europe telle qu’elle est , mais l’utilité même d’une construction européenne. .
En ce qui concerne les peuples européens eux-mêmes, la démocratie a prétendu être fondée sur un consensus artificiel autour de politiques qui vont à l’encontre de leurs intérêts, et ne peuvent s’exercer qu’en détruisant les protections sociales, faisant pression sur l’emploi, sur les salaires. L’idée même d’un République européenne non seulement est une utopie, mais il est probable qu’elle restera longtemps marquée par ce discrédit historique.
Quelle plus belle définition de l’Europe aujourd’hui que celle que l’on pouvait donner dans les années 1900 de la monarchie austro-hongroise, « un agrégat monstrueux de peuples désunis. » Ou encore ce pays que Robert Musil fabrique pour son « homme sans qualité » la Cacanie qui est le type littéraire de cette monarchie : « Un organisme d’administration anonyme, un véritable fantôme, une forme sans matière, traversée d’influences illégitimes, faute d’influences légitimes. » [4]Oui mais voilà en se décomposant sous les assauts conjugués du mouvement ouvrier et des revendications nationales, cet ectoplasme qu’était la monarchie austro-hongroise a produit en son temps de grandes créations culturelles, de grands mouvements d’idées dans ses trois pôles, Vienne, Prague et Budapest... Nous en sommes loin, tant en ce qui concerne les assauts que des créations culturelles, et encore plus du mouvement d’idées, il y manque encore ce qui naît en Amérique latine, la volonté des peuples à changer le cours de choses, volonté insurrectionnelle, qui selon Spinoza, est la seule base réelle de la démocratie contre toute tyrannie qui remet en cause les raisons de vivre ensemble en sécurité.
L’histoire de l’Europe paraît celle de chaos abominables comme la guerre de Trente ans, la boucherie de 14-18.
Il y eut bien un moment où, à travers les débuts de la Révolution française a été proclamé l’idée que « le bonheur était une idée neuve en Europe », mais, malgré l’opposition de Robespierre, ce sont les missionnaires casqués et bottés, de la Grande Armée qui ont tenté d’imposer l’Etat aux monarques absolus et féodaux. Metternich ne s’y est pas trompé en affirmant : « Napoléon, c’est Robespierre plus la grande armée.
Les peuples eux ont réagi le plus souvent comme celui d’Espagne, préférant soutenir les ganaches royales réactionnaires plutôt que d’accepter l’invasion missionnaire. Il n’y a pas que chez Hegel où l’Etat, la forme rationnelle par excellence, le progrès de la loi sur l’arbitraire, s’accommode de la réaction et la répression. Nous, nous moquons aisément du caudillo latino-américain, mais le despote éclairé, le militaire à la Napoléon, Bismarck, Charles DE Gaulle pour ne citer que les plus illustres, font partie de notre patrimoine, la férule sous laquelle avance la modernité... Le socialisme, celui qui s’est imposé à la fin de la deuxième guerre mondiale, était-il trop asiatique ou un pur produit de cette Europe marquée par le modèle napoléonien, en tout cas le socialisme y est arrivé comme une sorte châtiment de cette Europe, l’Allemagne surtout, qui avait préféré le nazisme au socialisme. Avec l’idée sous jacente qu’il faut exporter le progrès fut-ce au prix de quelques massacres
L’Europe ou plutôt l’Union européenne n’est pas une démocratie fondée sur des traditions autochtones dont parlait Péricles, mais un marché, une construction artificielle tout entière orientée par la guerre froide, recyclée pour les exigences actuelles du néo-libéralisme, contradictoire avec les intérêts de chacun des peuples
.Il y eut peut-être un moment où les peuples parurent construire une autre Europe, ce fut le bref temps des révoltes de 1848, sociales et d’indépendance nationale. Il faut surtout faire oublier ce genre de mémoire aux peuples européens.
L’Europe telle qu’on la construit aujourd’hui n’a pas de mémoire, pas d’Histoire, chaque peuple n’en a que des fragments, eux-mêmes de plus en plus oubliés de plus en plus incohérents puisque nous sommes dans le temps de l’occultation, de la manipulation des histoires nationales.
A l’idée que la construction européenne a entretenu la paix, s’oppose non seulement la guerre froide, mais désormais reste enkystée au cœur de l’Europe la récente désagrégation de la Yougoslavie. Un feu d’artifice pour célébrer l’anniversaire de l’OTAN et un feu d’artifice allumé par l’Allemagne et le Vatican, dans lequel l’aimable Clinton a rejoué le débarquement de Normandie. [5]
Sitôt la liesse de la chute du mur de Berlin passée, nous avons eu la première guerre du Golfe, des armées coalisées pour attaquer à coup de marteau pilon un moustique. Et surtout l’Amérique rappelait à leurs devoirs ses vassaux, mettaient à l’amende l’Allemagne et le Japon, sans parler des monarchies arabes, l’Union soviétique est tombée, mais vous avez besoin de ma protection et vous devez la payer. Saddam Hussein qui croyait non seulement s’être attiré les faveurs de l’Occident en tuant chez lui les communistes, mais en attaquant à leur place l’Iran, et qui croyait même avoir le feu vert pour envahir le Koweit, a subi cette vertueuse croisade. Nous étions dans des temps nouveaux, le temps des camps nettement définis était terminé. Non seulement Saddam, l’allié contre l’Iran était attaqué, mais une guérilla afghane financée et entraînée par la CIA devenait la cible des missiles de croisière étasuniens. Et l’Europe suivait.
A la relative stabilité des camps de la guerre froide, succédait, néo-libéralisme oblige une géostratégie désormais basée sur le dicton : « toute amitié est mouvante, seul l’intérêt personnel est constant ». A chaque fois, il s’agit de vaincre un nouvel Hitler, dont la presse complaisante nous décrit les méfaits, et le danger qu’il fait peser sur le monde. Il est vrai que cette guerre du Golfe a été le Tchernobyl de l’information, comme s’il s’agissait de faire la démonstration que jamais plus on ne laisserait les foules s’émouvoir au spectacle d’une agression. L’information était enrôlée pour assurer le moral de l’arrière, la seconde guerre du Golfe a franchi un pas supplémentaire puisque les journalistes accrédités étaient habillés en militaire et avançaient avec l’invasion sans voir les corps débarrassés pour faciliter le passage. Les indépendants étaient tirés comme des lapins, par distraction ou pour leur apprendre à vivre, comme l’ambassade de Chine lors de l’expédition yougoslave, comme le reporter de l’hôtel Palestine à Bagdad. Tirer sur tout ce qui bouge, ou ce qui risque de bouger, par intimidation, c’est la « morale » des vainqueurs. Morale de gangsters que l’on tente, comme le faisait Al Capone, de masquer par des dons à la collectivité, par une générosité fictive, celle du GI distribuant des bonbons aux enfants irakiens. Pour cela il faut des images qui en appellent au pathos et l’on charge une agence publicitaire dûment rétribuée de fabriquer de toute pièce l’affaire des bébés saoudiens tués dans leur couveuse, ou l’on met en scène la chute du tyran et la mise en pièce de sa statue par des figurants enthousiastes et en babouche. Le soldat nord- américain qui plante le drapeau rejoue l’image du soviétique triomphant de l’Allemagne nazie.
Remarquez il y a eu encore plus fort juste avant, l’affaire du faux charnier de Timisoara, des morts sortis de la morgue. Pendant ce temps-là l’aviation nord-américaine sur le Panama, dans l’opération « juste cause » sur un ancien non seulement allié, mais stipendié de la CIA, qui a fait 3000 vrais morts, sans que la moindre nouvelle filtre dans la presse, en décembre 89. Le socialisme criminel déchaînait la réprobation universelle tandis que l’impérialisme dans le silence général poursuivait ses basses œuvres en Amérique latine contre un fidèle serviteur auquel il avait pris l’idée saugrenue de prétendre à quelque souveraineté sur le canal. Et il ne s’agissait encore que du contexte de la vente à Malte, de la RDA et du Nicaragua dans la rencontre entre Bush père et Gorbatchev. « Nous sommes un peuple que l’on peut vendre, m’a dit ce militant communiste d’Allemagne de l’Est, un luthérien foudroyé, dans sa tête se mêlait déjà le socialisme comme un juste châtiment du nazisme et cette vente qui condamnait tout ce qu’il avait pu accomplir au nom de la RDA. » En Europe, cette confusion a empli les esprits.
Quand les Cubains affirment « c’est le socialisme européen qui s’est effondré », peut-être faudrait-il réfléchir à cette remarque, comme d’ailleurs à leur étonnant constat : « La querelle sino-soviétique est une des causes essentielles de l’effondrement de l’URSS ».
3. L’anticommunisme, un héritage historique et « les totalitarismes »
« Le spectre » n’a cessé de hanter l’Europe, en finir encore et toujours avec le communisme a littéralement obsédé ce continent. Encore aujourd’hui, la haine contre Cuba, entretenu par des vieux chevaux de retour comme Vaclev Havel, Lech Walesa, le franquiste Aznar, se nourrit de multiples épisodes historiques de la lutte contre le bolchevisme.
Prenons un exemple, le 6 juin 2006, le comité pour la démocratie à Cuba, fondé par Vaclev havel, interpelle l’Europe, pour tenter de faire maintenir les sanctions contre Cuba ,on remarquera à quel point, il ne s’agit jamais de la situation cubaine, ni du blocus, ni de l’existence de Guantanamo, il s’agit simplement de réactiver le spectre du totalitarisme : Le texte débute sur les événements de 2003 qui auraient entraînés les sanctions de l’Europe, alors que comme nous l’avons démontré dans « Cuba est une île », ces sanctions avaient été décidées avant . Mais passons voyons l’argumentaire
On brosse le décor, les événements de 2003, « Cela me rappelle l’automne 1989 et l’irrésistible mouvement de libération qui, parti de la place Wenceslas à Prague, gagna l’ensemble de ce qui était encore la Tchécoslovaquie. » Ca c’était ce que souhaitaient les Etats-Unis, et leur représentant à la Havane, James Cason, avait déclaré aux ambassadeurs européens stupéfaits, joignant le geste à l’appui, je vais mettre K.O Castro. Comme quelques ambassadeurs avaient émis quelques murmures, d’être ainsi enrôlés dans une intervention en pays étranger, madame Cason les avait menacé : « Votre gouvernement saura que vous soutenez Castro ! » Ce qui fut d’ailleurs fait puisque un certain nombre d’ambassadeurs dont celui de France, Jean Levy, furent mis au placard, pour cause de sympathie. James Cason non seulement refusa de remplir le quota de 24.OOO immigrations annuelle, le limitant à 500 mais se répandit dans les milieux délinquants, et on vit se multiplier les départs avec prise d’otage. Les Cubains en prévinrent 18. C’était très dangereux, parce que les Etats-Unis pouvaient trouver dans le prétexte d’une violation de leur espace aérien ou maritime, et un pays défini comme terroriste, le prétexte à invasion. Il fallait bloquer la série, d’où le passage par les armes après procès prévu en temps de guerre et exécution de trois preneurs d’otage qui avaient menacé de mort et mis en danger la vie des passager d’un ferry boat. Au même moment à Miami, les anti-castristes manifestaient aux cris de « Après l’Irak, Cuba ! » et l’inénarrable John Bolton, alors secrétaire d’Etat à la défense accusait Cuba de posséder des armes de destruction massive biologique. James Cason par ailleurs recrutait toujours à coup de dollars, des « journalistes », deux seulement pouvaient prétendre à ce titre, et l’un d’eux était un agent cubain. Il apporta la preuve non pas que ces gens écrivaient « la vérité » sur Cuba, mais qu’ils étaient payés par la puissance ennemie pour diffuser des calomnies. L’opération qui était tentée avec eux était de provoquer des troubles, qui donneraient prétexte à invasion, ils ont été arrêtés pour intelligence avec l’ennemi dont ils recevaient de l’argent. Ce qui est prévu dans la loi qui a répondu à la loi de 96 , la loi Helms Burton . James Cason, comme John Bolton, font partie de l’équipe qui autour de Negroponte,avait géré depuis le Honduras, la déstabilisation du Nicaragua. Voilà pour l’histoire.
Mais pour revenir à Vaclav Havel et à la lettre collective qu’il écrit, notons que si les événements de 2003 lui rappellent « l’automne 1989 et l’irrésistible mouvement de libération qui, parti de la place Wenceslas à Prague, gagna l’ensemble de ce qui était encore la Tchécoslovaquie », le fait est qu’à Cuba, cela n’a donné lieu à aucun « mouvement irrésistible des Cubains », donc la seule chose que ça peut lui rappeler c’est le caractère non spontané de l’initiative, et ses liens avec la CIA à cette époque. Le fait est qu’en Tchécoslovaquie ça a marché et pas à Cuba. Et que la Tchécoslovaquie n’est plus la Tchécoslovaquie.
Mais voyons la suite :
Le texte invite l’Union européenne à ne pas relâcher l’emprise, certes les prisonniers ont été libérés, mais c’est parce qu’ils étaient malades et que le régime craignait qu’ils meurent en prison.. A Cuba personne n’a jamais relevé le moindre cas de torture, ce qui ne l’impressionne pas puisque dans un effet lyrique il accuse les Cubains de torture. Il doit confondre avec Guantanamo, avec cette seule différence qu’à Guantanamo non seulement on torture, mais sans la moindre crainte d’une mort sous la torture.
L’Europe veut amollir ses sanctions « Ceux d’entre nous qui vivent dans les nouvelles démocraties européennes post-communistes furent les victimes du même genre d’arrangements politiques à l’époque où ils étaient enfermés derrière le rideau de fer. » On peut se dire que vu les résultats pourtant cette tactique était plutôt réussie, mais pas pour Vaclav Havel qui poursuit sa « démonstration »
« Il reste que la démocratie a montré sa faiblesse et que, du coup le régime cubain a adapté sa tactique à ce constat ». Que doit-on entendre par « la faiblesse » de la démocratie ? Une des signataires du texte Madeleine Albright, pourtant ministre des Affaires étrangères de Clinton et pas de Bush, a prouvé à quel point elle était pour la manière forte. D’abord en matière de blocus, puisque quand on lui fit la remarque que le blocus de l’Irak coûtait la vie à 5000 enfants par an, elle déclara « C’est le prix à payer », elle parlait de la Démocratie. On peut considérer qu’elle témoigna de la même fermeté avec les bombardements jours après jours sur la Yougoslavie, sans la moindre faiblesse qu’aurait pu lui inspirer la reconnaissance d’avoir été enfant sauvée des nazis par les résistants Serbes. Mieux elle justifia cette intervention musclée par un mensonge éhonté sur le refus de signer des accords par les Yougoslaves, accords de Rambouillet qui avaient été pourtant acceptés. Voilà un bel exemple d’une conception de la démocratie exempte de faiblesse.
Mais poursuivons, quelle est « l’adaptation » de ces monstres de Cubain à la faiblesse de la démocratie : en gros, on laisserait en liberté les « dissidents » et leurs voisins leurs diraient ce qu’ils pensent de ceux qui acceptent de l’argent des Etats-Unis alors que ceux-ci se livrent à une guerre impitoyable contre l’île. « Sur l’île, de tels harcèlements organisés sont appelés « actos de repudio » des « actes de rejet ».
Là Vaclav Havel devient grandiose dans l’identification de Cuba à l’horreur du « Goulag » : « La violence politique qui se camoufle en agressions criminelles dans la rue n’est jamais facile à prouver. Cette technique répressive n’attire pas comme elle le devrait l’attention du reste du monde. Pourtant, des milliers d’anciens prisonniers politiques d’Europe centrale et de l’Est peuvent attester du fait qu’un coup de pied flanqué dans la rue par un membre de la police secrète est aussi douloureux qu’un coup de pied asséné par un gardien derrière les portes d’une prison. »
Certes mais être dehors est un peu différent... Sans parler du fait que de passer du goulag à un coup de pied dans les tibias.... Ce que subissent depuis des années les 5 Cubains enfermés en violations de toute légalité, après un procès à Miami, que le tribunal d’Atlanta a dénoncé, comme d’ailleurs les accusations, mise en chambre de solitude, interdiction de voir leur famille, etc. est d’une tout autre nature...
Suit un appel à la responsabilité de l’Europe, coupable d’avoir enfanté Karl Marx, Rosa Luxembourg et quelques autres, pas un mot, sur l’enfantement d’Hitler, Goebbels, l’amiral Horty, Mussolini, pas un mot sur le protectorat du Baron Von Neurath, sur le boucher de Prague....
« Ce sont les Européens qui, après avoir inventé le communisme, l’exportèrent dans le monde entier pour finalement en payer chèrement le prix des décennies durant. Qui donc mieux que les Européens peut être au courant de chacun des tourments infligés au peuple cubain ?
L’humanité continuera de payer le prix du communisme aussi longtemps que nous n’aurons pas appris à affronter cette idéologie avec esprit de décision et responsabilité politique. »
Il est vrai que l’Amérique latine a l’expérience de l’impérialisme nord-américain, pas un mot là-dessus. Pas plus que sur les expériences actuelles en Iraq. On ne sort jamais des thèmes de la guerre froide. Et si on suit bien la démonstration, on exige des sanctions de l’Europe au nom du goulag, en identifiant le coup de pied du voisin (membre bien sûr de la police politique de Castro) au coup de pied du gardien de prison, retour sur le goulag : « Les représentants des États-membres de l’UE se réuniront à Bruxelles à la mi-juin pour décider d’une politique commune vis-à-vis de Cuba. Les diplomates européens devraient soigneusement peser les conséquences d’une politique d’apaisement à l’égard du régime de Castro. Ils devraient en profiter pour démontrer qu’ils ne fermeront jamais les yeux sur les détestables pratiques de La Havane et qu’ils se refuseront toujours à ignorer les souffrances des prisonniers politiques cubains. Nous ne devons jamais oublier les victimes anonymes des « actes de rejet » de Castro.
Václav Havel, ancien président de la République Tchèque, a fondé le Comité international pour la démocratie à Cuba. Madeleine Albright, ancienne secrétaire d’État des États-Unis, André Glucksmann, philosophe français, Arpád Göncz, ancien président de Hongrie, Vytautas Landsberg, ancien président de Lituanie et Adam Michnik, ancien dissident polonais et rédacteur en chef de Gazeta Wyborcza, ont co-signé ce texte.
Il même étonnant de voir à quel point le monde des vainqueurs paraît bloqué autour de l’épisode et le rejouent encore et toujours dans n’importe quelle occasion, comme ces films cauchemardesques dont le héros ne cesse de rejouer les mêmes scènes. Quand on voit l’état des vainqueurs cela ne nous console pas de l’état où ils nous ont réduit, mais cela nous encourage à poursuivre le combat. [6]
Face à l’interrogation adressée par quasiment tous les peuples du sud, et qui porte sur des questions concrètes , la dette, le transfert de technologie, la négociation non assortie de conditions de coopération, l’abandon de l’alliance stratégique avec les USA, etc... L’argumentation reste figée sur la Guerre Froide. Cuba c’est l’URSS.
L’Union Européenne, sous leur influence, multiplie encore aujourd’hui les tentatives pour identifier nazisme et communisme, et pour développer, en particulier dans les anciens pays de l’est, une véritable chasse aux sorcières contre les organisations et les individus qui ont participé aux anciens régimes, ou ne les dénoncent pas avec l’ardeur requise. En revanche, l’installation d’une extrême droite en Pologne ne suscite aucun commentaire. [7]La dénonciation de l’expérience soviétique s’est faite au prix d’un travail sur la mémoire qui ne s’est pas contenté de l’histoire immédiate, en l’occultant partiellement ou en totalité, mais a prétendu revoir sur le même mode ce qui était censé engendrer le totalitarisme. [8] L’Histoire elle-même est devenue suspecte s’y est substitué un psychologisme qui, à travers quelques personnages illustres, leur intimité, sont réglés les comptes avec les contradictions, les tensions, les luttes d’une époque. Et la construction de l’Europe a pu être mythifiée en continent des Droits de l’homme, puisque doublement victorieuse du totalitarisme.
En fait cette double « victoire » contre le totalitarisme issu de son sein, permet au vieux continent de fonder une identité largement mythique de continent des Droits de l’homme et de la Démocratie. Mais cela masque le fait que le fascisme n’a jamais été éradiqué, et qu’il a été présenté comme l’œuvre d’un illuminé, voir être ignoré comme dans l’argumentaire de Vaclav Havel. Dès la chute du nazisme, il a fallu rassembler toutes les forces contre l’ennemi réel, le communisme, un ennemi désigné comme externe mais qui en fait est d’abord le mouvement ouvrier dans les pays européens, les luttes anti-colonialistes. On peut cependant penser que le stalinisme qui a subordonné toute l’action des partis communistes à la défense de l’URSS menacée a à sa manière contribué à ce rejet des luttes ouvrières, à minimiser leur apport à une véritable démocratie, à tous le progrès social dont elles étaient riches.
4. Mettre à plat le passé :
Et ce non par rapport aux autres, aux ganaches réactionnaires qui ont triomphé, mais par rapport à nous-mêmes. Dans son discours à l’Université du 17 novembre, Fidel Castro note que les communistes ne peuvent pas employer n’importe quel moyen pour arriver à leurs fins. Et il cite le pacte germano-soviétique comme l’exemple du moyen qui entraîne un discrédit durable. Mais on peut pourtant souligner que pacte germano-soviétique ou pas, l’URSS et les communistes sortent grandis de la guerre. En fait, ce pacte constituera pourtant un des thèmes à travers lesquels durant toute la guerre froide sera construit l’identification communisme nazisme avec celui du goulag identifié aux camps d’extermination nazis et traduit par une notion : le totalitarisme.
Incontestablement la manière dont on a limité la déstalinisation à quelques thèmes, le culte de la personnalité, la « brutalité » de Staline, loin de contredire cette propagande l’a crédibilisée. Comme elles ont donné corps à l’impossible engagement de l’intellectuel puisque tout pouvoir ne peut être que cynique, corrompu, en violation des principes sur lesquels l’intellectuel est censé s’engager et Jdanov là-dessus prétendant à une science bourgeoise et une science prolétarienne, venait donner des arguments. Par parenthèse il n’y a jamais eu de jdanovisme dans le parti communiste cubain, et Nicolas Guillen, le poète Cubain, à la mort de Staline pouvait, sans susciter la moindre émotion, le comparer à Chango, l’orisha, le vaudou cubain. On sait que ce ne fut pas le cas pour le portrait réalisé par Picasso, pourtant des plus classiques, dans le parti communiste français.
Au fur et à mesure, que la crise de l’Union Soviétique se développait, sur fond de querelle sino-soviétique avec la Chine. Celle-ci développait la thèse des deux impérialismes, dont le plus dangereux était le soviétique, vu que l’autre était censé s’être effondré au Viet-Nam, et subissait une cuisante défaite en Afrique, alors même que comme nous l’avons vu il était déjà en état d’empêcher l’évolution de l’Amérique latine, de chercher dans ce laboratoire sanglant les recettes de sa propre crise. L’analyse du totalitarisme, qui avait été saluée comme une calomnie indigne, par rapport à l’histoire de la deuxième guerre mondiale, prenait plus en plus corps, l’invasion de l’Afghanistan, la longue guerre qui s’ensuivit, même si elle était financée par la CIA, même si les communistes afghans ne méritaient en rien l’image qui fut crée, même s’il portaient l’éducation des filles, la réforme agraire, se heurta à la même loi que rencontra Napoléon en Espagne, un peuple préfère la réaction autochtone aux missionnaires casqués et bottés. Non seulement parce qu’une invasion armée tue, détruit le pays, mais parce qu’un peuple ne peut pas s’identifier à une « réforme » qui n’a pas mûri en lui, surtout quand il s’agit de mœurs. L’Europe portait en son cœur, un socialisme non « autochtone », la libération était aussi conquête, avec les mêmes contradictions que celles de Napoléon.
Donc pour revenir au constat de Fidel Castro, le pacte germano-soviétique a fait partie des thèmes de la guerre froide, c’est la crise de l’URSS et son effondrement qui a crédibilisé cet acte « immoral ». Reprenons donc la critique du stalinisme, telle qu’elle s’est opérée dans la déstalinisation ?
Lukàcs a analysé d’un point de vue théorique cette brutalité : « La tendance de Staline consiste à exclure partout dans la mesure du possible, l’ensemble des médiations, et à établir un rapport immédiat entre les faits les plus bruts et les positions théoriques les plus générales ». Le lecteur qui mentalement pense au goulag, se dit que cette tendance est un moindre péché, en fait l’un n’est pas étranger à l’autre. Et Lukàcs prend justement l’exemple du pacte germano-soviétique, il montre qu’il s’agit d’une manœuvre tactique, et à ce titre justifiée par la situation, il s’agit de différer une attaque hitlérienne menaçante, que Chamberlain et Daladier après Munich auraient de fait soutenue. La tactique ne servait pas seulement à différer mais elle permettait d’anticiper sur une attaque de l’ouest après le pacte, en prévoyant que cela conduirait les démocraties occidentales à une alliance avec l’Union Soviétique qu’elles repoussaient. On peut dire donc que d’un point de vue tactique, Staline avait raison. Lukacs poursuit l’analyse en esquissant des prolongements importants sur la manière dont est conduite la déstalinisation qu’il ne poussera pas jusqu’au bout.
Les conséquences stratégiques et théoriques tirées par Staline, explique-t-il, en furent funestes pour tout le mouvement ouvrier révolutionnaire. Staline accompagna le pacte germano-soviétique d’une analyse qui s’imposa à tous : il identifia la guerre entre Hitler et les démocraties occidentales à la guerre impérialiste de 14-18, en adoptant les mots d’ordre stratégique de Lénine à cette époque : l’ennemi est dans notre propre camp, transformation de la guerre impérialiste en guerre civile.
L’autorité du marxisme du temps de Lénine « reposait sur le sentiment général d’une unité dialectique entre la solidarité théorique, la fermeté sur les principes et la souplesse tactique. La nouvelle méthodologie de Staline amena de larges milieux qui n’étaient nullement toujours hostiles a priori au marxisme à ne voir dans les proclamations théoriques de Staline que des justifications souvent fondées sur des sophismes pseudo-théoriques dans bien des cas pour des mesures d’une validité souvent très éphémères. »
Lukacs, selon nous à juste raison, montre comment un choix tactique que l’on prétend imposer par un argument d’autorité théorique, en mobilisant l’appareil autour de sa défense et illustration et en l’imposant par une vulgarisation théorique aux masses, en fait est le chemin par lequel commence le discrédit, et la politique des communistes tend à apparaître comme une « idéologie »politiques comme les autres. Il ne pose pas comme le fait Castro à juste raison, le fait que pour les communistes, comme pour tous ceux qui aspirent à une société juste, la question de l’harmonisation des buts et des moyens est incontournable. Qu’il n’y a pas que les intellectuels alors pour se détourner de l’engagement, les militants, mais aussi les peuples unis dans la même sincère naïveté ne peuvent s’y résigner. Staline le savait bien qui répondait à ce besoin par un dogmatisme théorique, un appel à la foi, au subjectivisme exalté. Il se fondait même sur la réalité des combats menés par les communistes, l’esprit de sacrifice, l’altruisme dont ils témoignaient.
Les prolongements d’une telle analyse sont à peine esquissées, brièvement il note comment la période de Khrouchtchev, qui prétend dénoncer le stalinisme, poursuit la même « méthodologie » avec la coexistence pacifique, et la dénonciation du stalinisme lui-même,. Chaque moment tactique prétend être une avancée stratégique et théorique du socialisme avec l’argument d’autorité et la mobilisation des appareils qui suivent. Si l’on ajoute à cela le fait que la plupart des dirigeants communistes du temps de Lénine étaient plus ou moins opposés à Staline, on mesure bien comment la transformation en théorie de tous les moments tactiques, avaient pour fonction à la fois d’éliminer les résistances à l’intérieur de l’appareil et de produire une vulgarisation pour les masses. On peut s’interroger sur la survie dans la débâcle de beaucoup de partis communistes européens aujourd’hui, son analyse montrerait le maintien de la méthodologie stalinienne au cœur même de la débâcle et de la confusion. La condamnation de Cuba, son identification à l’URSS de Staline relève de la même « méthode » qui passe par la négation de « la figure concrète », en l’occurrence la résistance cubaine alors même que l’URSS s’est effondrée, par un pur et simple placage d’une situation antérieure sur la réalité d’aujourd’hui. A la différence près que le « dogme » n’est plus celui d’un mouvement révolutionnaire en proie à l’exaltation subjectiviste, l’esprit de sacrifice, mais celui imposé par les vainqueurs, et dans l’adoption duquel les dirigeants communistes voient la survie de l’appareil de plus en plus limité au personnel politique. Ce dogme économise une véritable réflexion sur l’influence réelle de la « méthode stalinienne » dans le PCF, l’outrance de l’analyse de l’expérience soviétique relève plus de l’abjuration que de la compréhension critique. Logiquement dans tous les cas elle se limite à un seul homme. On ne peut pas cependant analyser ce positionnement comme émanant de la seule volonté des dirigeants de certains partis communistes sans l’analyser dans le contexte politique de la contre-révolution en Europe, de l’absence de perspective qui frappe toute la gauche.
Si comportement immoral il y a, puisqu’il s’agit de « sauver les meubles », au prix du reniement d’un frère de combat, il s’agit bien sûr de « principes », de « valeurs », mais ceux-ci sont politiques, « universels », mais par le biais d’objectifs politiques. En quoi un tel comportement politique est-il nuisible à l’objectif, instaurer une société juste ? En quoi entraîne-t-il le discrédit sur le socialisme, et détruit-il de l’intérieur les communistes eux-mêmes, en quoi le reniement de Cuba crée une fois de plus l’identification entre socialisme et dictature, alors même que les communistes français tentent par ce reniement de s’en dégager. Les communistes français considèrent comme acquis cet éternel recyclage de la Guerre froide, ils n’analysent pas la situation concrète qui veut qu’alors que l’URSS s’est écroulé, Cuba résiste. Ils ont admis la morale des vainqueurs, la démocratie a triomphé, ils vont sauver non l’espérance socialiste, mais leur position dans le politico-médiatique, leur droit à ne pas disparaître du champ du consensus tel qu’il se construit en Europe. Ils prennent le fait brut, l’arrestation de « dissidents »tel que les médias le présentent et l’assortissent immédiatement des propositions théoriques les plus générales sur le caractère démocratique du socialisme. Ce qui leur permet par la même occasion en jouant sur le légitimisme de l’appareil de mettre hors jeu tous ceux qui s’inquiètent des conditions de la participation à un gouvernement avec des socialistes qui ont approuvé Mastricht et ses critères, le pacte d’Amsterdam, qui mènent au pas de charge les privatisations, tous ceux qui résistent à la mutation, à la destruction de l’organisation. Ce reniement ne fait que reproduire celui de l’expédition contre la Yougoslavie. Ce reniement de Cuba qui culmine dans le texte que nous avons cité, le rapport de Lefort à l’assemblée nationale, par lequel, la France dirigée par des socialistes et des communistes, accepte dans le cadre de l’Europe, pour garantir les droits de Total, de passer un compromis avec les Etats-Unis, avec une loi extra-territoriale qui a comme but réel l’anéantissement d’un peuple, en acceptant de mener un combat pour les Droits de l’homme à Cuba, combat impulsé par de vieilles ganaches réactionnaires comme Vaclav Havel, Aznar, et celle qui a déjà impulsé le dynamitage de la Yougoslavie, Madeleine Albright. Le « deal » on le voit fonctionne sur le modèle du pacte germano-soviétique, justifié tactiquement pour sauver les restes de l’appareil, subordonné financièrement et électoralement au P.S, il s’assortit de conséquences considérables qui concernent moins Cuba que la France, elle-même, la capacité d’intervention du peuple français face à une situation qui ne cesse de se dégrader.
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