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Samedi 11 février 6 11 /02 /Fév 18:53

 

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Avec Denise Urcelay-Maragnès.

 

Questions-Réponses

 

 

 

- Michel Porcheron : - Le thème de votre thèse et de votre livre est atypique, original. De toute évidence, vous avez occupé un terrain laissé à l'abandon. En français et aussi en espagnol, ce qui est plus curieux. Comment expliquez-vous cela ?

 

 

Denise Urcelay-Maragnès (D. U-M) : - Bien sûr, j’aurais tendance à expliquer ce vide par le mépris accordé aux « petits » pays, anciennes colonies des puissances européennes et particulièrement ici envers Cuba. Dans la préface à Cuba, otro escenario de lucha (Madrid, 1988) de Consuelo Naranjo Orovio, Elena Hernández Sandoica regrette que « la historiografía española —imposible negarlo— no ha venido prestando atención suficiente, como hubiera sido de esperar, a una dimensión del pasado colectivo que pasa, indiscutiblemente, por tantas repúblicas americanas. Y que, de modo excepcional, hace de Cuba —quizá— el más privilegiado de los lugares de exploración» 1

 

Oubli que Consuelo Naranjo Orovio comble chaque jour, au sein du Consejo Superior de Investigaciones Científicas (CSIC), par ses recherches notamment sur l’émigration espagnole à Cuba.

 

Par ailleurs, il semble que -je ne connais pas tous les travaux-, l’action des Brigadistes Internationaux (B.I) n’ait pas vraiment fait l’objet des études attendues : la première élaborée à base de données d’archives et de témoignages est celle de Rémi Skoutelski sur le volontariat français en 1996. 2 Et j’ai tenté de suivre le chemin qu’il avait ouvert si généreusement.

 

Ce constat ne donne pas, seul, la clé de l’abandon de l’étude de la solidarité internationale par les historiens. Sans doute l’histoire de la guerre d’Espagne occupait-elle toute leur attention et les BI étaient-elles laissées à leur histoire nationale.

Et la difficulté à Cuba était patente : la recherche supposait de nombreux voyages hors de Cuba, même si des documents existent dans les diverses archives et bibliothèques de La Havane. D’ailleurs, quelques historiennes cubaines s’étaient déjà penchées sur le sujet, puis la recherche n’eut pas de suite. 3 Cependant, récemment deux historiens cubains ont consulté les archives du Komintern à Moscou pendant plusieurs mois et ont ramené à Cuba plusieurs centaines de documents constituant ainsi un fonds précieux pour l’étude de cette question.

 

- Quel fut le point de départ de vos recherches, existe-t-il un travail antérieur qui a retenu particulièrement votre attention ?

 

D.U-M : - Sous la direction de Ramón Nicolau, premier responsable de la commission de recrutement de volontaires, fut réalisé un recueil de témoignages de vétérans de la guerre. Cet ouvrage, Cuba y la Defensa de la República española, 4 fut publié en 1981 à l’occasion de la remise de la médaille du combattant internationaliste. Un autre ouvrage d’Alberto Alfonso Bello et Juan Pérez Díaz suivit en 1990, intitulé Cuba en España. Una gloriosa página de internacionalismo.

 

C’est le premier ouvrage qui va être déterminant pour moi : outre l’intérêt des témoignages, une liste d’environ 732 volontaires fermait le livre et suscitait de nombreuses interrogations.

La principale, qui va me pousser dans ma recherche, est la suivante: la solidarité

combattante de plusieurs centaines de Cubains faisait problème au regard du long passé colonial de la Grande île et des dures guerres d’indépendance (1868-1878, 1895-1898) contre la puissance colonisatrice espagnole.

De même que les sentiments à l’égard des Espagnols et de l’Espagne qui continuèrent de régner une fois Cuba indépendante. On sait qu’à la paix, et à compter de 1902, les Cubains se détournèrent de l’ancien maître déchu; certains, comme l’anthropologue Fernando Ortiz, regardèrent vers le Nord, après une critique sévère de l’Espagne décadente et impérialiste. 5

De plus, les nouveaux flux de population espagnole, importants et continus, qui se déversèrent dans l’île ravivèrent les conflits entre les travailleurs des deux nations en même temps que les liens intercommunautaires, jusque dans les années 30.

 

Qu’est-ce qui avait changé en 1936 pour que les sentiments anti-espagnols soient bouleversés ? C’est ce que je me suis attachée à comprendre.

 

- La Guerre d'Espagne, si je me réfère à votre biographie, appartient à votre culture depuis longtemps ?

 

Je suis fille d’Espagnol, plus précisément d’un ouvrier basque originaire de la province de Guipuzcoa, qui travailla dans l’industrie des armes de la zone de Vitoria et Eibar. Dans les années 1920, il émigra en France avec l’ensemble de l’usine qui s’implanta alors à Hendaye, terre de passage, de refuge et d’enracinement de nombreux flux migratoires espagnols. Comme ses camarades de travail, il connut la formation politique et les luttes ouvrières du bassin industriel basque espagnol. Ce groupe de travailleurs fut grossi en raison de la guerre civile par ceux qui fuyaient les bombardements du Nord, et la répression qui sévit après la défaite républicaine. Cette implantation de travailleurs syndicalistes et militants politiques marqua les luttes en Pays basque français, traditionnellement conservateur.

 

Outre le fait que partie de ma famille guipuzcoane traversa la frontière française pour se réfugier dans le Sud-Ouest de la France en raison des bombardements des fascistes, on peut comprendre alors que l’ambiance, les discussions, les lectures de la presse et l’écoute régulière de radio Pirenáica et radio Moscou ont été les « contes » de mon enfance. La Guerre d’Espagne de même que la Seconde Guerre Mondiale et les camps nazis participèrent de la formation d’une petite fille qui jamais n’a oublié les principes internationalistes de son père.

 

- L'écrivain espagnol Antonio Muñoz Molina, qui n'est pas forcément votre auteur de chevet, a déclaré que dans les années 80 en Espagne, nul ne parlait de la Guerre civile.

A partir de quand en parle-t-on ? Aujourd'hui en parle-t-on vraiment ? Car il semble que l'Espagne, en tout cas, une certaine Espagne "refoule" toujours ce passé.

 

Je ne vis pas en Espagne et mes amis espagnols sont précisément des personnes engagées dans le sauvetage de la mémoire de la Guerre civile. Par conséquent, il est difficile de construire une vision générale du phénomène. Cependant on peut voir que, outre la parution, depuis les années 1980, des travaux d’historiens espagnols, les « Asociaciones para la recuperación de la memoria » et leurs actions se multiplient à travers le pays. On publie aussi des témoignages de soldats républicains ou autres témoins qui durent se taire pendant le régime franquiste et la Transition. Je crois que l’Espagne, ou une partie, est en train de prendre la parole malgré de fortes intimidations. Il n’est qu’à voir le sort réservé au juge Baltasar Garzón [accusé de forfaiture pour avoir voulu instruire les crimes du franquisme, ndr]. Mais on ne peut en conclure à un intérêt général pour la guerre civile. Je ne saurais dire si les travaux très nombreux sur la guerre proprement dite et sur la répression sont lus par un nombre significatif d’Espagnols. Néanmoins, il semble qu’un mouvement favorable au rétablissement d’une république laïque se fait jour.

 

- Qui sont selon vous les grands écrivains ou historiens, espagnols et non espagnols de la Guerre d'Espagne ? Hemingway, Malraux, Orwell, Hugh Thomas... ? Et parmi les auteurs français...parmi les auteurs cubains?

Cela pour aider ceux, jeunes ou moins jeunes, à la recherche d'une bibliographie de base.

 

En effet, Hemingway, Malraux, Orwell, ont apporté des témoignages qui constituent les grands textes de la guerre civile et de la littérature. Textes qui donnent trois visions de la guerre, à travers des situations et des protagonistes divers. Parmi eux, Malraux combattra dans les airs et c’est son honneur. Ajoutons parmi les écrivains que vous citez le témoignage de Arthur Koestler, Dialogue avec la mort (Un testament espagnol).

Hugh Thomas, quant à lui, ne consigna pas les Cubains dans ses chiffres des combattants internationaux : il ne signale que l’ensemble des Latino-américains dans son pourtant très important et imposant ouvrage.

 

On pourrait citer de nombreux autres historiens, ils sont si nombreux que j’en indique seulement quelques-uns de tendances politiques diverses : Victor ALBA, Michael ALPERT, Pierre BROUE, Emile TEMIME Emile, Gerald BRENAN, Pïerre VILAR, Gabriel CARDONA Gabriel, Andreu CASTELLS Andreu, Dolores IBÁRRURI Dolores, Artur LONDON, Mirta NUÑEZ DÍAZ-BALART, Stanley PAYNE, Abel PAZ, Jesús et Ramon SALAS LARRAZÁBAL, Manuel TUÑÓN de LARA et Angel VIÑAS.

 

Il faut signaler les auteurs cubains 6 qui allèrent en Espagne à titre de correspondants de guerre pour la majorité et qui ont envoyé leurs articles avec leur vision de la guerre.

 

- Avec votre livre maintenant en espagnol, allez-vous chercher un écho particulier chez vos amis les Cubains ? Institutions, historiens, essayistes? Car vous leur apportez un travail clé en main unique, alors que, probablement, faute de moyens matériels, ils n'ont pas, de toute évidence, prolongé leurs recherches depuis une vingtaine d’années.

 

J’ai offert la première édition (2008) au responsable de la culture de l’Ambassade de Cuba à Paris. Une invitation à une présentation de l’ouvrage a été promise qui n’a pas vu le jour. Une association cubaine d’exilés en France (Raíces Cubanas) m’a invitée à le présenter lors de la fête du journal communiste l’Humanité. Le Centre culturel Pablo de la Torriente de La Havane a publié un article dans son bulletin digital Memoria. J’ai offert également l’ouvrage à une responsable de La Casa de Las Américas invitée avec d’autres intellectuels cubains à un colloque littéraire dans l’île de la Guadeloupe où je vis.

 

Pour l’ouvrage en espagnol, j’ai, bien entendu, informé des Institutions de La Havane (Institut d’Histoire et Centre Pablo de la Torriente Brau) et mon vœu est de remettre quelques exemplaires du livre en espagnol aux amis cubains qui m’ont aidée. Pour ce faire, mon souhait était d’aller à la Feria del Libro de ce mois de février mais tant les propositions des organisateurs de la Feria que les moyens économiques de mon éditeur et les miens ne me permettent pas de réaliser ce projet. Il faudra attendre une autre occasion…

 

- J'ai lu que vous aviez participé, avec d'autres chercheurs et experts, aux récents travaux d'identification de ce qu'on appelle "le Brigadista cubano de Centelles", du nom du grand photographe catalan appelé souvent "le Capa espagnol".

Pourriez-vous nous rappeler ce qu'est cette « affaire » et nous dire où en est ce groupe de spécialistes ?

 

D’abord, nous ne constituons pas une équipe de chercheurs permanente. C’est la

découverte de deux photographies d’un volontaire « afro-américain » qui nous a réunis. Elles faisaient partie du lot de précieuses photographies de la guerre héritées par les fils du photographe espagnol Centelles. Ce volontaire était-il nord-américain ou cubain ?

Puisqu’il tenait dans ses mains la banderole de la Centuria Guiteras cubaine on fit

l’hypothèse qu’il était cubain mais son identité n’était pas connue.

C’est donc pour la recherche de son identité que les responsables de ALBA, Archives de la Lincoln Brigade à New York, ont pris contact avec moi et d’autres chercheurs. Il n’a pas été possible d’identifier avec certitude ce jeune volontaire même si les responsables de ALBA émettaient l’hypothèse qu’il s’agissait d’un cubain, surnommé José « Cuba Hermosa », ami de Rodolfo de Armas, et défilant à Barcelone le 17 janvier 1937. Que je sache, on en est resté à ce stade de connaissance.

 

- Un entretien se termine souvent par la question rituelle: Quels sont vos travaux actuels et à venir ?

Car il facile d'imaginer que vous êtes loin d'avoir épuisé tout le matériel

accumulé pendant des années. A moins que vous passiez à autre chose.

 

Aujourd’hui je m’attache à présenter la participation cubaine à qui le demande,-associations, universités, lycées, ou institutions- puisque si mon travail a été un travail d’histoire, maintenant il est nécessaire de faire connaître l’histoire, tout au moins une vision de cette histoire, des oubliés des historiens.

 

Le matériel mérite d’être enrichi. Ainsi les travaux que j’aimerais poursuivre sont doubles : -D’abord, avoir accès aux documents ramenés de Moscou à Cuba, afin d’apporter des compléments et des correctifs à mon étude.

 

Ensuite, approfondir la question que j’ai abordée dans ma thèse et dans le dernier chapitre de mon livre : l’étude du devenir social et politique des ex-vétérans à leur retour à Cuba. Quelle fut leur attitude face à l’alliance des communistes avec Fulgencio Batista qui les avait réprimés, et face à l’émergence de groupes insurrectionnels jusqu’en 1959 ? Ainsi on pourrait voir, peut-être, si le retour fut un abandon de la lutte armée qu’ils avaient reportée en 1937.

(dum/mp)

Par valenton rouge - Publié dans : Cuba socialiste - Communauté : Parti Communiste Français
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