Charlie n’était pas un héros – vraiment pas. Il n’aimait pas forcément être devant, mais il l’était souvent, simplement parce que lui, il était toujours là, présent. C’était devenu un ami, le copain des Ardennes, celui qu’on voyait quand on passait dans les parages : on le voyait parce qu’il était de tous les rendez-vous sur le front des luttes sociales et, quand il n’était pas là, il ne fallait pas chercher longtemps pour le trouver. Il était devenu un des piliers de l’association des anciens de Thomé-Génot, c’est lui qui tenait son blog – sur lequel, d’ailleurs, les annonces de décès avaient fini, au fil des ans, par supplanter les autres infos. Avec l’association des anciens de Thomé-Génot, Charles Rey avait dressé un bilan, ravageur, du contrat de transition professionnelle (CTP), une mesure-phare mise en avant par Nicolas Sarkozy pour favoriser les reclassements et, surtout, dans les faits, traficoter les chiffres du chômage. Les ouvriers ardennais avaient été, comme ils le dénonçaient, les « cobayes » du CTP, ils en deviendront vite les contempteurs. Après avoir retrouvé un petit boulot dans une association d’insertion, Charlie avait aussi accompagné Marcel Trillat lors du tournage de son documentaire, Silence dans la Vallée, consacré à l’affaire Thomé-Génot, et lors des projections aux Amis de l’Huma, au Medef et ailleurs en France…


Charlie est mort dans la nuit de jeudi à vendredi. Il avait 56 ans et, depuis le début de l’année, il souffrait – beaucoup – d’un cancer de la plèvre. Ce mal fulgurant, lié à l’exposition aux poussières d’amiante, avait été détecté il y a quelques mois, peu de temps après qu’il eût obtenu le droit de partir en « préretraite amiante ». Vies brisées. C’est chez Foseco à Donchery que, pendant 21 ans, jusqu’à la fermeture de l’usine au milieu des années 1990, il a, comme bon nombre de ses collègues, bouffé le poison. Ça fout la rage.


Il aimait discuter, Charlie, convaincre, argumenter : il était toujours simple et persuasif, fort. Au cœur du conflit chez Thomé-Génot, il avait fini par être invité, le 16 novembre 2006, sur France 2, dans une émission « politique » d’Arlette Chabot. La chaîne avait passé commande à l’intersyndicale : il nous faut, avait-elle requis, un salarié « non encarté ni dans un parti ni dans un syndicat », un gars à mettre dans le public, du côté des « vrais gens » qui témoignent et posent des questions à François Bayrou, Jean-Marie Le Pen, Patrick Devedjian et Arnaud Montebourg… Et les « Thomé-Génot », en envoyant Charlie à Paris, avaient un peu ridiculisé ce casting car, si Charlie n’était plus syndiqué, c’est parce que, lors de la fermeture de Foseco, la CFDT qu’il représentait en tant que délégué syndical lui avait demandé de prendre rendez-vous avant de solliciter de l’aide, et si, malgré un frère à la LCR et une sœur au PCF, il n’a jamais été militant politique, c’est parce qu’il préférait, disait-il, garder son autonomie pour rassembler tout le monde. Bref, voilà Charlie sur le plateau de France 2, pas à proprement parler un neuneu qui s’en fout et qui se fait balader. Et il le prouve, ce soir-là, quand l’animatrice finit par lui donner la parole : alors qu’Arlette Chabot désigne, avec gourmandise, le FN comme le « premier parti des ouvriers et des employés », Charles Rey renvoie Le Pen à sa surdité et à son impasse nauséabonde : « Vous parlez des immigrés, vous n’avez que ce mot à la bouche, mais nous, notre problème, ce ne sont pas les immigrés, c’est le fric, ce sont les actionnaires qui aujourd’hui nous font perdre notre emploi. » Au lendemain de cette émission, quand Charlie erre dans les rues de Saint-Denis à la recherche du siège de l’Humanité afin de mettre la dernière main à un entretien à paraître dans le journal, un jeune héritier de l’immigration le scrute avec stupéfaction : « Ah, mais c’est toi, c’est toi qui étais à la télé hier soir, lance-t-il. Super ce que t’as dit sur les immigrés ! Eh, dis-moi, je peux t’embrasser ? » Bras dessus bras dessous, l’ouvrier ardennais et le « jeune de banlieue » sont partis ensemble, et l’épisode sera raconté dans le quotidien…


Mais maintenant, Charles Rey est mort. C’est nous qui pleurons. Patrons-voyous. Amiante. Ça fout la rage. Lui, il aimait faire des jeux de mots : il s’appelait Charlie, on l’a dit, mais parfois, il se présentait comme « Rey Charles », l’air facétieux. Ce n’était pas toujours drôle, mais c’était la vie. Brisée. Je peux t’embrasser aussi, Charlie ? Et ton épouse, tes enfants, toute ta famille et tes camarades dans les Ardennes.

 

 

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