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La Charge de la cavalerie rouge (Скачет красная конница)  par Kasimir Malevitch 
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A mon parti



 Tu m'as donné la fraternité envers celui que je ne connais pas.
Tu as ajouté à mon corps la force de tous ceux qui vivent.
Tu m'as redonné la patrie comme par une autre naissance
Tu m'as donné la liberté que ne possède pas le solitaire.
Tu m'as appris à allumer, co
 mme un feu, la bonté.
Tu m'as donné la rectitude qu'il faut à l'arbre.
Tu m'as appris à voir l'unité et la variété de l'homme.
Tu m'as montré comment la douleur de l'individu  meurt avec la victoire de tous.
Tu m'as appris à dormir dans les durs lits de mes frères.
Tu m'as fait bâtir sur la réalité comme on construit sur une roche.
Tu m'as fait l'adversaire du méchant, tu m'as fait mur contre le frénétique.
Tu m'as fait voir la clarté du monde et la possibilité de la joie.
Tu m'as rendu indestructible car grâce à toi je ne finis plus avec moi.


Canto General 
Pablo Néruda

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15 novembre 2012 4 15 /11 /novembre /2012 21:09

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15 novembre 2012 4 15 /11 /novembre /2012 21:05

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http://www.lagazettedescommunes.com/137865/%C2%AB-le-non-recours-aux-prestations-sociales-est-bien-superieur-a-la-fraude-%C2%BB-philippe-warin-politologue/

 

Philippe Warin, politologue, directeur de recherche au laboratoire « politiques publiques, action politique et territoires » du CNRS, co-dirige l’Observatoire des non recours aux droits et services (Odenore), qui publie jeudi 8 novembre 2012 "L’envers de la fraude sociale".

L’ouvrage(1) que publie l’Observatoire des non recours aux droits et services (Odenore) part d’un constat que la fraude aux prestations sociales est bien inférieure aux allocations non demandées.
Pourquoi de tels travaux ?

Les travaux sur le non recours sont apparus dans les années 1990, mais ces dernières années, un discours sur la fraude aux prestations sociales s’est développé, permettant de justifier la réduction de certains de leurs budgets, les allocations sociales étant « fraudogènes ».

Or le non recours est bien supérieur à la fraude. Dans un rapport, l’Assemblée nationale a estimé la « fraude sociale » à environ 20 milliards d’euros, dont 15 à 16 dus au travail dissimulé et 3 à 4 milliards d’euros liés à des escroqueries aux prestations sociales, soit environ 1 % du montant total des sommes versés.

Ces 4 milliards de fraudes aux prestations sociales sont à mettre en regard des 5,3 milliards d’euros de non dépenses produits par le non recours au seul RSA.

Pour la CMU complémentaire, 24 % des ménages éligibles n’en bénéficient pas alors que les fraudes à la CMU ont représenté, en 2010, 800 000 euros. Pour nous, le scandale du non recours aux droits sociaux, c’est l’envers de la fraude sociale.

 

Source : Philippe Warin, la fraude aux prestations sociales : réalités et enjeux, p31.

 Quelles sont les causes de ce non recours ?

Il y a tout d’abord la stigmatisation des publics qui ont recours aux prestations sociales. Un discours ambiant a véhiculé une norme sociale culpabilisatrice. Toute demande d’aide est perçue comme une preuve de faiblesse.
Le discours sur la fraude et l’assistanat a ainsi tendance à dissuader davantage les personnes que l’aide cible en premier.

Il y a aussi la complexité des systèmes administratifs pour y avoir accès. L’exemple de la tarification sociale de l’énergie est particulièrement révélatrice : pour obtenir une tarification sociale, il faut être bénéficiaire de la CMU C.

Il revient à la caisse primaire d’assurance maladie d’en informer l’entreprise qui fournit l’énergie, de faire les calculs et le cas échéant d’accorder le tarif social.
Si bien que seul 47 % des ménages éligibles ont effectivement eu accès à cette aide.

Il faudra voir dans le temps si le décret du 6 mars 2012 relatif à l’automatisation des procédures d’attribution des tarifs sociaux de l’électricité et du gaz naturel permet d’améliorer la donne.

La crise économique peut-elle aggraver ce non recours ?

Les difficultés budgétaires, notamment des collectivités locales, conduisent les instances à resserrer les conditions d’accès à ces aides. Le risque est que les personnes qui sont éligibles à ces prestations s’en détournent alors même qu’elles en constituent les publics cibles.
Comme une forme d’autocensure.

Vous préconisez une lecture qui ne soit pas purement comptable de ces prestations sociales, en insistant sur leurs effets multiplicateurs sur les territoires.
Etes-vous entendu ?

Les choses bougent et la prise de conscience est réelle quelle que soit l’orientation politique de la collectivité. Le non recours, s’il représente une économie comptable pour la collectivité, constitue une perte économique pour un territoire.
Il faut donc davantage développer l’étude de l’impact des dépenses sociales.

Le cas de l’aide personnalisée d’autonomie est très intéressant. Si cette prestation permet de faciliter la vie d’une personne âgée, elle finance un service à domicile qui, par l’emploi et le salaire qu’elle représente, engendre des cotisations, des impôts et des dépenses sur un territoire. Aujourd’hui, sur les 4 milliards d’euros que représente l’APA, près d’un quart ne sont pas dépensés.

Note 01:L’envers de la « fraude sociale », le scandale du non recours aux droits sociaux. Odenore. Editions La Découverte. Novembre 2012. -

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15 novembre 2012 4 15 /11 /novembre /2012 21:01
REUTERS/Zohra Bensemra

Rencontre avec le sociologue des religions Raphaël Liogier, auteur d’un essai qui bat en brèche le fantasme d’une islamisation de la France.

Une ambiance islamophobe règne aujourd’hui en France et en Europe. Les médias s’en font largement l’écho, tout en osant franchir parfois la frontière qui les sépare d’une information raisonnée et décente. La couverture récente du Point (“Cet islam sans gêne), stigmatisant non plus l’islamisme mais l’islam tout court, est un symptôme de ce nouveau rejet sans nuances de la population musulmane, pourtant largement intégrée à la société française. Pour le sociologue des religions, directeur de l’Observatoire du religieux, Raphaël Liogier, le “mythe d’une islamisation” traverse la société française. Son essai révèle les angles morts et les origines historiques qui conduisent à une stigmatisation qui s’est banalisée.

Du récent sondage Ifop pour Le Figaro, selon lequel 43 % des sondés considèrent l’islam comme une “menace”, à la une du Point, les médias répètent que les musulmans ne sont pas bien intégrés. Comment interprétez-vous ce sentiment diffus de rejet à l’égard de l’islam, qui pour vous relève d’une ” obsession collective” ?

Raphaël Liogier - La paranoïa face à l’islam augmente ; il y a une radicalisation de l’opinion publique. Or il existe en réalité un dynamisme incroyable au sein de la population musulmane. Certes, l’islamisation fait partie de ces problèmes dont tout le monde parle, mais sans aborder le fond. Pas un jour ne passe sans que nous ayons un débat sur le sujet mais sans en mesurer la cause. C’est comme si le fait d’en parler nous dispensait de voir les choses en face. Il faudrait faire un débat national mais sans que les dés soient pipés dès le départ.

Quelles sont donc les origines de cette obsession ?

Nous sommes passés de la fascination pour l’orientalisme à l’islamophobie et à la peur de l’invasion. Après les deux guerres mondiales, l’Europe, qui a perdu sa prééminence économique et militaire, commence à avoir peur d’un débordement démographique avec ses colonies. Le grand basculement a lieu dans les années 80 : on assiste à l’émergence d’un terrorisme international et, dans le même temps, l’Europe découvre la crise économique. On projette alors sur le musulman la crainte de perdre son emploi. Depuis le milieu des années 2000, un mot s’est immiscé dans le débat public : “islamisation”. S’appuyant sur des théories complotistes comme celle d’Eurabia (lancée en 2005 par l’universitaire britannique Bat Ye’or), l’idée selon laquelle les musulmans chercheraient à submerger numériquement et culturellement l’Europe se répand. L’imaginaire du complot déborde ainsi peu à peu le cadre de l’islamophobie ordinaire.

L’islamisation est d’ailleurs devenue la thématique principale de l’extrême droite européenne.

Effectivement, on observe l’émergence de partis néopopulistes qui fixent le musulman comme un intégrateur négatif. Avant, l’extrême droite était à la marge, aujourd’hui ce nouveau populisme est au centre du débat public. Le centre de gravité de l’échiquier politique européen dans son ensemble est bouleversé par la force d’attraction de l’anti-islamisation. Marine Le Pen l’a bien compris, c’est la raison pour laquelle elle a un discours anticapitaliste et même parfois libertaire. En se focalisant sur la lutte contre l’islamisation, parfois en contradiction avec les thèmes historiques de son parti – elle promeut ainsi l’égalité homme-femme, défend l’homosexualité, la lutte contre la souffrance des animaux (à cause de l’abattage halal) et le rapprochement avec Israël -, elle dépasse les clivages gauche-droite traditionnels.

Comment ce rejet est-il vécu par les musulmans ?

La première génération de musulmans a vécu avec un sentiment d’exclusion. La deuxième génération de “Français issus de l’immigration” n’est plus aussi passive que celle qui la précède. Cette nouvelle génération a été atteinte par ce qu’a vécu la précédente.

Pourquoi cette focalisation sur l’islam plutôt que sur une autre religion ?

L’islam n’est pas rejeté en tant que religion mais en tant que force intentionnelle à laquelle tous les musulmans participeraient, sans que l’on sache pourquoi et comment, et contre laquelle il faudrait lutter. C’est pour ça que ce n’est plus seulement de la phobie mais également de la paranoïa. Dans la paranoïa, on suppose une intention maligne même quand il n’y a rien. Dès que l’on voit un petit truc, on pense que c’est davantage que sa manifestation visible. C’est l’équivalent de l’hypocondrie. Comme un petit bouton sur le visage qui serait révélateur d’un cancer. C’est pour ça que l’islamisation est vécue comme la mise à mort de l’identité européenne, qui serait déjà métastasée. On a trois sandwichs halal dans un Quick ou quatre filles voilées dans la rue et ça devient d’un seul coup un problème de société dont tout le monde s’empare. Le paranoïaque se croit dans une situation d’urgence qui justifierait n’importe quel moyen d’intervention (lois liberticides, etc.).

 

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http://www.lesinrocks.com/2012/11/13/actualite/la-paranoia-face-a-lislam-augmente-11321149/

 

 

Il existe pourtant des signes tangibles de la montée de l’islamisme, comme le soulignait Gilles Kepel dans son dernier livre Quatre-vingt- treize.

Gilles Kepel se représente la montée de l’islam comme un indicateur symptomatique de la crise des banlieues. Je pense que ça peut également être une réponse. La majorité des musulmans que je rencontre sont tolérants et ouverts aux autres. L’islam n’est pas le symptôme car quand on dit ça, on finit par penser implicitement que si l’on annule le symptôme, on annule le mal. Plus l’islam serait visible, pire ce serait. C’est faux, il y a des formes d’islamité qui ne sont pas du salafisme dur.

Niez-vous la montée du salafisme ?

Je ne nie pas qu’il y a eu une montée du salafisme depuis une vingtaine d’années mais le salafisme a évolué également. On a fait une enquête sur le voile intégral. Et on s’est rendu compte de choses que l’on n’imaginait pas. Le discours majoritaire de ces gens que l’on pensait salafistes nous a surpris. C’est un salafisme new age, ultra-individualiste, un salafisme de distinction qui n’est donc pas prosélyte : si tout le monde fait pareil, ça n’a plus d’intérêt.

Quelle est au fond la responsabilité de nos élites dans cette paranoïa collective ?

Elle est primordiale. On rapporte des sondages sans essayer de comprendre. Prenons l’exemple de l’affaire Merah : c’est quand même un individu qui n’est pas plus musulman que je suis curé de campagne ; il était en déshérence avant de devenir djihadiste. Il a revêtu l’habit du musulman parce que ça faisait peur.

Et il a commencé par tuer des légionnaires, c’est-à-dire l’objet de sa frustration. Malheureusement, cette lecture n’est que très peu faite dans les médias. On parle des problèmes de l’islam mais on ne cherche pas à comprendre pourquoi les Européens ont tant besoin de cet “ennemi musulman”. Tant que nous n’aurons pas résolu “notre” propre problème identitaire, il sera difficile de déconstruire cette obsession collective.

Recueilli par David Doucet et Jean-Marie Durand

Le Mythe de l’islamisation de Raphaël Liogier (Seuil), 212 pages, 16 €


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15 novembre 2012 4 15 /11 /novembre /2012 20:58

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http://www.bastamag.net/article2776.html

 

 

Officiellement, la direction de Renault s’engage à ne pas fermer d’usines en France si les syndicats acceptent de conclure un nouvel accord sur la compétitivité. Un accord qui ressemble davantage à un véritable plan d’austérité pour les salariés, assorti d’un chantage à l’emploi. Ou comment mettre en concurrence ses ouvriers français, espagnols, britanniques ou roumains, pour promouvoir des régressions sociales généralisées. De leur côté, les dirigeants et les actionnaires, dont l’État, continuent d’en profiter.


La direction de Renault « pourrait s’engager à ne pas fermer d’usine en France, malgré un marché européen sans véritable croissance ». Le communiqué, publié ce 13 novembre [1], est repris tel quel par plusieurs médias, avec plus ou moins de nuances. Et place les syndicats devant un choix cornélien : accepter les exigences de la direction en matière de compétitivité et de précarité – et espérer préserver les emplois – ou refuser le chantage et risquer le démantèlement des usines françaises. En jeu : l’avenir des 37 000 salariés de la firme au losange dont, en première ligne, deux tiers d’ « agents de production » – ouvriers en langue managériale – et de techniciens.

Pour mettre en concurrence ses sites de production, Renault profite pleinement de sa nouvelle dimension internationale. Qu’importe si les salariés refusent ici les nouvelles règles. D’autres les accepteront ailleurs aux dépens des premiers. C’est ce qui est en train de se passer en Espagne. La direction de Renault a proposé aux 7 000 salariés de ses trois usines espagnoles (Palencia, Valladolid et Séville) d’assurer la fabrication d’un nouveau modèle qui sortira au printemps 2013 et d’augmenter les capacités de production pour la fabrication de la Mégane et de boîtes de vitesses. Avec, à la clé, promet-on, l’embauche de 1 300 personnes. Une aubaine dans un pays qui compte désormais 25% de chômeurs.

Ces Français qui coûtent trop cher

Mais il existe un revers à cette médaille. En échange, la direction demande aux syndicats d’accepter un gel des salaires pendant trois ans tout en augmentant la durée annuelle de travail de 5 jours, de réduire de moitié les primes pour le travail de nuit, le samedi et les jours fériés, et de payer les nouveaux employés à 65% du salaire initial. Bref, un véritable plan d’austérité, assorti d’un chantage à l’emploi, imposé aux salariés. Un accord en ce sens a été signé le 8 novembre avec les trois syndicats majoritaires (UGT, Commissions ouvrières et la Confédération des cadres).

Pour accentuer la pression sur ses salariés français, la direction de Renault s’est amusée à comparer la productivité de ses usines en France, en Espagne, au Maroc et au Royaume-Uni. Un salarié français fabriquerait deux fois moins de véhicules par an qu’un Espagnol, et trois fois moins qu’un britannique. Pendant qu’un ouvrier de Flins assemble 24 Clio par an, un Espagnol de Palencia produit 55 Mégane. En plus, les Français coûteraient beaucoup plus cher : « Des sites d’assemblage comme Sandouville et Flins flirtent avec les 50.000 euros annuels par tête, charges sociales comprises, contre environ 35.000 pour leurs homologues espagnols (Palencia, Valladolid) et près de 11.000 euros pour Pitesti, l’usine roumaine des Logan », résume Les Echos. Bref, un ouvrier français coûte cinq fois plus cher qu’un Roumain, tout en produisant moins. « L’usine Dacia de Pitesti en Roumanie sert depuis longtemps d’argument à la direction de Renault pour dégrader les conditions de travail en Espagne et en France », précise un observateur averti des conditions de travail chez Renault.

Mise en concurrence des Français, des Espagnols et des Roumains

Ces ratios managériaux oublient de prendre en compte certaines réalités. La performance des chaînes d’assemblage dépend du nombre de modèles qui y passe. Plus il y a de véhicules différents, plus les arrêts de chaînes sont fréquents (réglages des machines, changement d’approvisionnement et des pièces de montage…). Ainsi l’usine de Sandouville (11 véhicules par an et par salarié en 2011) fabrique quatre modèles haut de gamme [2] quand l’usine de Palencia (55 véhicules/an/salarié), en Espagne, n’a qu’un seul modèle à assembler (la Mégane III).

 

Difficile également de comparer des usines qui fabriquent des gammes différentes de véhicules, de la plutôt luxueuse Laguna qui sort des chaînes de Sandouville à la très économique Logan fabriquée en Roumanie et destinée aux pays émergents. Le flux des commandes, et donc de production, ne sont pas les mêmes pour des véhicules mis sur le marché entre 20 000 et 30 000 € en période de crise – ce qui est surtout le cas des voitures produites en France – et pour les modèles moins chers, fabriqués en Espagne, en Roumanie ou en Slovénie, où la fabrication de la Twingo a été délocalisée. Si l’on compare Flins et Valladolid, qui assemblent tous les deux la Clio III, la productivité est similaire. Difficile aussi de comparer le coût de la masse salariale sans se pencher sur les niveaux de qualification des agents production, ni sur le degré d’automatisation des usines et la modernité de leurs équipements.

Passer de 13 usines à 2 en France ?

Qu’importe, au vu de ces ratios caricaturés, les Français sont loin d’être suffisamment compétitifs, répète depuis quelques mois la direction du groupe. De là à considérer « qu’une seule usine de montage et une seule usine de mécanique pourraient être suffisantes en France », contre les 13 actuelles, il n’y a qu’un pas, qu’aurait allègrement franchi Gérard Leclercq, directeur des opérations de Renault en France, en avril dernier [3]. Depuis, la menace n’a fait que se préciser. Fin septembre, c’est le n°2 du groupe, Carlos Tavares, qui explique que Renault n’exclut pas de fermer des usines en Europe à cause de la morosité du marché [4]. Puis son PDG, Carlos Ghosn qui indique que Renault pourrait disparaître « sous sa forme actuelle » si sa « compétitivité » ne s’améliore pas. Comprenez : la compétitivité de ses usines en France.

« Nous ne demandons pas aux usines françaises d’être en compétition avec les Chinois ou les Indiens, mais de ne pas être en retrait par rapport aux Anglais de Nissan Sunderland ou aux Espagnols de Renault Palencia. Et ça, c’est un message que les gens comprennent. Nous devons ramener les usines françaises a minima aux niveaux espagnol et anglais », détaille Carlos Tavares, dans un entretien accordé à Nice Matin, à l’occasion du Mondial de l’auto, fin septembre. Une précision qui en dit long.

Nissan : le nouveau modèle social et managérial

Car comparer les Français aux Britanniques et aux Espagnols est plus socialement – et médiatiquement – acceptable que de les mettre en compétition avec leurs homologues roumains ou marocains. A ce petit jeu, l’usine Nissan de Sunderland, près de Newcastle, est devenue le nouveau « benchmark » (point de référence) à appliquer en Europe de l’Ouest. Et en particulier en France. Les Britanniques y produiraient 96 véhicules par salarié et par an. Un record !

Une productivité payée au prix fort : « La situation dans cette entreprise est loin de l’image idyllique que l’on nous présente, tant sur le plan social que sur le plan de l’efficacité industrielle », dénonce la CGT [5]. La pénibilité des conditions de travail y est telle que le turn-over des salariés atteint les 10% [6]. Avec un salarié sur dix qui s’en va chaque année, l’ancienneté moyenne ne dépasserait pas 10 ans (en France, une majorité de salariés ont entre 15 et 40 ans d’ancienneté). « Le turnover est considérable et nombreux sont ceux qui, arrivés à la trentaine, sont remerciés pour inaptitude ou partent d’eux-mêmes à défaut de tenir le poste et les cadences de travail. C’est d’ailleurs ce qui explique une moyenne d’âge aussi faible », explique la CGT. Difficile d’en savoir davantage sur ce qui se passe dans l’usine Nissan : au Royaume-Uni, le groupe n’est pas tenu de publier de bilans sociaux. Ceux-ci recensent, en France, outre les variations d’effectifs, la fréquence et la gravité des accidents du travail.

Des maladies professionnelles en progression de 43%

Dans les sites Nissan aux États-Unis, la situation n’est pas meilleure : « Dans l’usine Nissan dans le Mississippi et contrairement aux engagements de Carlos Ghosn, les effectifs CDI sont passés de 3 400 salariés à 2 600 aujourd’hui. Les départs ont été compensés par des intérimaires qui représentent aujourd’hui 60% des effectifs de l’usine. Par ailleurs, les travailleurs américains corroborent une situation dégradée des conditions de travail, et ont illustré de nombreux problèmes de qualité avec le rappel récurrent de véhicules », illustre la confédération. Les problèmes de qualité se posent également au Royaume-Uni. Nissan vient de rappeler 7 400 véhicules (le 4X4 Qashqai) à cause d’un défaut sur le volant [7].

Les exigences de compétitivité imposées par Renault et les régressions sociales incarnées par le modèle Nissan se font déjà sentir en France. Le nombre de maladies professionnelles causées par des affections articulaires – les « TMS » (troubles musculo-squelettiques) – ont progressé de 43% en deux ans ! Des TMS en partie provoquées par l’intensification des périodes d’activité, entrecoupées de périodes de chômage partiel.

Carlos Ghosn : 466 fois le salaire d’un ouvrier

Alors qu’une épée de Damoclès va s’abattre sur les ouvriers de Renault, que fait l’État, actionnaire à 15%, qui y compte deux administrateurs ? Pour l’instant, rien. L’État a abondamment soutenu l’industrie automobile « made in France » au début de la crise financière. Il a accordé à Renault un prêt avantageux de 3 milliards d’euros en 2009. Il a renfloué son établissement financier à hauteur d’un milliard d’euros (ainsi que celui de Peugeot). Il a accru son indemnisation du chômage partiel. Aujourd’hui, le ministre du redressement productif demeure étrangement muet face à l’avenir sombre qui se dessine pour les salariés français, quel que soit leur choix face au chantage.

 

Quant à la direction de Renault, elle répète que la période de vaches maigres s’impose à tous. « Dans un contexte où il n’y a plus de richesse, il devient obsolète de se disputer quelque chose qui n’existe pas. Nous avons dans notre pays une longue histoire de conflits et de tensions, mais il n’y a plus de gâteau à se partager », explique sans scrupules Carlos Tavares. Il oublie de préciser que les dix premières rémunérations au sein du groupe – accordées aux plus hauts dirigeants dont lui-même – ont progressé de 57% entre 2009 et 2011 (passant de 3,9 à 6,2 millions d’euros). En 2012, le PDG Carlos Ghosn gagne 466 fois le salaire d’un ouvrier sans ancienneté [8] Et en dix ans, Renault a reversé à ses actionnaires près de 6,5 milliards d’euros de dividendes, dont 343 millions en 2011 « malgré un marché européen sans véritable croissance ». Ce gâteau-là n’est effectivement pas à partager avec l’ensemble des salariés qui l’ont fabriqué, en France et ailleurs.


Ivan du Roy

Notes

[1] Lire ici.

[2] Espace IV, Laguna III Berline, Laguna III Estate, Laguna III Coupé.

[3] Citation rapportée par la CGT Renault de l’usine de Cléon.

[4] Rapporté par l’agence Reuters.

[5] Lors de son intervention, le 6 novembre, au cours des négociations lancées par la direction.

[6] En comparaison, Renault en France enregistre un taux de démission entre 0,26% et 0,82% ces trois dernières années, principalement dû aux démissions d’ingénieurs.

[7] Voir ici (en anglais).

[8] Par an, 9,9 millions d’euros d’un côté, 21 230 euros de l’autre.

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15 novembre 2012 4 15 /11 /novembre /2012 19:33

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http://blog.mondediplo.net/2012-11-15-Gaza-assassinats-et-desinformation

 

Pour comprendre l’escalade à Gaza, il faut toujours rappeler quelques données sur ce territoire (360 kilomètres carrés, plus de 1,5 million d’habitants, soit plus de 4 500 personnes par kilomètre carré — ce qui en fait un des endroits de la planète où la densité de population est la plus élevée), occupé depuis 1967 par Israël. Même si l’armée s’en est retirée, ses accès avec le monde extérieur sont toujours contrôlés par Israël ; la circulation à l’intérieur même de cette mince bande de terre est limitée et le blocus mis en place depuis des années perdure : pour les Nations unies, Gaza reste un territoire occupé.

Les données qui suivent sont fournies par le Bureau des Nations unies pour la coordination des affaires humanitaires dans les territoires palestiniens (OCHA oPt), dans un document de juin 2012 intitulé : « Five Years of Blockade : The Humanitarian Situation in the Gaza Strip » :

 C’est en juin 2007 que le gouvernement israélien a décidé d’intensifier le blocus de ce territoire, qui était déjà sévèrement « contrôlé ».
 34 % de la population (et la moitié des jeunes) est au chômage.
 80 % de la population dépend de l’aide alimentaire.
 Le PNB par habitant était, en 2011, 17 % en dessous de celui de 2005 (en termes constants).
 En 2011, un camion par jour sortait de Gaza avec des produits pour l’exportation, soit moins de 3 % du chiffre de 2005.
 35 % des terres cultivables et 85 % des eaux pour la pêche sont partiellement ou totalement inaccessibles aux Gazaouis à la suite des restrictions israéliennes.
 85 % des écoles doivent fonctionner en « double service » — un le matin, l’autre l’après-midi —, en raison de la surpopulation.

Toute guerre s’accompagne d’une propagande intense et le gouvernement israélien est passé maître dans cet art. Déjà lors de l’offensive de décembre 2008-janvier 2009, on avait assisté à un déferlement médiatique (Marie Bénilde, « Gaza : du plomb durci dans les têtes »). Des intellectuels français, dont l’inénarrable Bernard-Henri Lévy, avaient contribué à cette désinformation.

L’homme assassiné par Israël, Ahmed Jabari, était le chef de l’aile militaire du Hamas (sur cette organisation, lire « Qu’est-ce que le Hamas ? »). Nombre de médias le présentent comme « un terroriste » responsable de toutes les attaques contre Israël. La réalité est assez éloignée de ce portrait — au-delà même de l’usage du terme « terrorisme », pour le moins ambigu. Une nouvelle fois, c’est un journaliste israélien Aluf Benn qui fait remarquer (« Israel killed its subcontractor in Gaza », Haaretz, 15 novembre) :

« Ahmed Jabari était un sous-traitant, en charge du maintien de la sécurité d’Israël dans la bande de Gaza. Cette qualification paraîtra sans aucun doute absurde pour tous ceux qui, au cours des dernières heures, ont vu Jabari décrit comme un “archi-terroriste”, “le chef du personnel de la terreur” ou “notre Ben Laden”.

C’était pourtant la réalité durant ces cinq années et demi. Israël a exigé du Hamas qu’il observe la trêve dans le sud et la fasse appliquer par les nombreuses organisations armées dans la bande de Gaza. L’homme à qui avait été confiée cette tâche était Ahmed Jabari. »

Il suffit de regarder les graphiques publiés par le ministère des affaires étrangères israélien lui-même sur les tirs de roquettes (« Palestinian ceasefire violations since the end of Operation Cast Lead », 14 novembre 2012), pour se rendre compte que, de manière générale, la trêve a bien été observée. Elle a été rompue par des raids de l’armée israélienne les 7 et 8 octobre 2012, puis les 13 et 14 octobre.

Chaque escalade fait suite à des assassinats ciblés de militants palestiniens à Gaza. Ces exécutions extra-judiciaires sont une pratique ancienne du gouvernement israélien (à laquelle les Etats-Unis se sont ralliés depuis longtemps). Vous avez dit « terrorisme » ? (lire « De Gaza à Madrid, l’assassinat ciblé de Salah Shehadeh », par Sharon Weill, Le Monde diplomatique, septembre 2009).

Le scénario avait été exactement le même en 2008. Alors que la trêve était respectée du côté palestinien depuis juin 2008 (« List of Palestinian rocket attacks on Israel, 2008 », Wikipedia), c’est l’assassinat de sept militants palestiniens en novembre qui devait déboucher sur une escalade et l’opération « Plomb durci ».

Sur les violations par Israël des cessez-le-feu au cours des dernières années, on pourra lire Adam Horowitz, « Two new resources : Timeline of Israeli escalation in Gaza and Israel’s history of breaking ceasefires » (Mondoweiss, 14 novembre 2012).

D’autre part, il est difficile de parler d’un affrontement entre deux parties : les F-16 israéliens et les roquettes palestiniennes ne sont pas des armes équivalentes. Le bilan humain, depuis la trêve de janvier 2009 qui a suivi l’opération « Plomb durci », le confirme.

L’organisation israélienne de défense des droits humains B’Tselem dresse le compte des Palestiniens et des Israéliens tués à Gaza depuis le 19 janvier 2009 jusqu’au 30 septembre 2012 (« Fatalities after operation “Cast Lead” ») :

271 Palestiniens (dont 30 mineurs) contre 4 Israéliens.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes...

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12 novembre 2012 1 12 /11 /novembre /2012 14:53

francoise_baud.jpgCommémoration du 94éme anniversaire

de l’armistice du 11 novembre 1918

Dimanche 11 novembre 2012

Allocution de Françoise Baud

 

 

 

 

 

 

 

Monsieur le Président du Comité d’entente

Mesdames et Messieurs les Anciens combattants, Porte-drapeaux et responsables d’associations,

Mesdames et Messieurs les élus (es)

Mesdames, Messieurs,

Cher(e)s ami(e)s

 

Dans ses carnets de guerre, Marcel Wilard, un jeune avocat de 25 ans, écrit le 4 août 1914 : «  Les blés ne sont pas rentrés. On ne fauchera que des hommes cet été ». Marcel Wilard ne sait pas encore que le massacre durera quatre longues années. Il ne sait sans doute pas encore que, deux jours plus tôt, le 2 août, à 10h07, le soldat Peugeot est tombé. Son nom n’est pas entré dans l’Histoire, pourtant il est le premier mort français d’une guerre qui tuera comme jamais une guerre n’avait tué.

 

Aujourd’hui, nous sommes rassemblés pour honorer ces victimes et commémorer le 94ème anniversaire de l’armistice de la guerre de 14-18. C’est le 11 novembre 1918, à 11 heures du matin, nous le savons, que le clairon annonce l’entrée en vigueur de l’armistice, signé six heures plus tôt. Nous savons cela. Mais pouvons-nous imaginer combien le silence fut alors impressionnant, après quatre années de combats, de bombardements, de bruits assourdissants ?

 

Notre pensée va vers ces poilus, ces hommes qui descendirent jusqu’au fond de l’horreur dans la grande boucherie qui inaugura le 20ème siècle.

 

Dans son dernier ordre du jour, le maréchal Foch, généralissime des armées victorieuses, affirme : « Vous avez gagné la plus grande bataille de l’histoire ». Mais il n’en dit pas le prix. La guerre qui a duré 51 mois a fauché un million et demi de soldats français, elle a fait 8,5 millions de morts, 21 millions de blessés dont un quart gravement mutilés, 9 millions d’orphelins, 4 millions de veuves, plusieurs millions de disparus, sans compter les victimes des épidémies et de la sous alimentation. A peine un soldat français sur trois en sort indemne.

 

Bien qu’il remonte à loin, et bien que tous les témoins directs nous aient quittés, ce terrible drame de la première guerre mondiale reste gravé dans la mémoire collective, dans l’histoire de notre pays.

 

Pourquoi en est –on arrivé là ?

 

L’attentat de Sarajevo ne fut qu’un prétexte pour servir les ambitions financières et coloniales. Aujourd’hui on dirait : les marchés. L’empire britannique, jusque là dominateur, doit faire face à la montée de la puissance industrielle allemande. De son côté, celle-ci est à la recherche de débouchés commerciaux.

La France pour sa part rêve de revanche depuis la guerre de 70. Et tous ont des appétits puissants, le regard tourné en direction des Balkans et du Moyen Orient.

 

En France, un seul dirigeant de premier plan prend parti pour la paix, et quotidiennement, dénonce la guerre dans les colonnes du journal l’Humanité. Cette voix de la raison, c’est celle de Jean Jaurès. Désigné par la droite comme un traître à la nation, il est assassiné par un fanatique d’extrême droite, Raoul Villain. La sale guerre peut commencer. Et par une de ces ironies amères dont le destin a le secret, elle commence justement le jour-même des obsèques de Jaurès. Son assassin, Raoul Villain, sera, lui, acquitté en 1919 pour « service rendu à la patrie » !

 

Dans son livre intitulé simplement « Dans les tranchées de 14-18 », l’historien Rémy Cazals décrit l’enfer des poilus : « Au quotidien, survivre c’est parfois se replier dans une carapace, comme sous anesthésie, ou se réfugier dans l’alcool et les pratiques superstitieuses. La solidarité avec les camarades aide à vivre, de même que le lien maintenu avec la famille et le « pays » par la correspondance et les permissions. Le type d’en face me ressemble, couvert de boue, vivant sous le bombardement. La trêve peut alors aboutir à des fraternisations avec échange de nourriture, boisson, tabac, paroles hostiles aux faiseurs de guerre. Dans des conditions inhumaines, sans défense contre les obus lors des bombardements et contre les mitrailleuses lors des attaques, pour supporter la guerre et survivre, les hommes des tranchées ont eu recours aux moyens les plus divers, pour essayer de conserver du sens à ce qui n’en avait plus ».

 

C’est un lieu commun de dire de la grande guerre qu’elle est une guerre industrielle, une guerre de matériel. Toutes les nouvelles technologies sont mises au service de nouveautés militaires. Les allemands créent les gaz de combat, les anglais, l’aviation de combat. La mécanisation de la guerre permettra aux généraux français de faire passer la puissance de feu de l’artillerie de 10 000 à 30 000 obus par jour entre 1914 et 1918, écrasant ainsi des centaines de milliers d’hommes.

 

Pendant les quatre années de guerre, et des deux côtés du front, l’essor des productions d’armements va créer des fortunes immenses. Juste un exemple : entre 1914 et 1919, les bénéfices supplémentaires de la société Schneider atteignent près de 255 millions de francs de l’époque.

 

Sur les deux rives du Rhin, les Krupp, Schneider et autres marchands de canons, ancêtres du baron Antoine Seillière, vont profiter de l’aubaine pour accroître leur puissance et leur fortune.

 

Entre eux, c’est l’entente cordiale. Entre profiteurs, on se comprend. Pendant que les Poilus crèvent dans la boue des tranchées, eux, bien au chaud dans leurs bureaux, se partagent les contrats juteux. Comme le dit la formule : « La guerre est faite par les gens qui ne se connaissent pas mais s’entretuent, pour le compte de gens qui se connaissent mais ne s’entretuent pas ».

 

Une lettre non datée du 30ème Régiment d’Infanterie, passée au travers des mailles de la censure postale, résume la situation : « En ce moment, il existe deux mondes : d’un côté, le civil et le militaire embusqué, et de l’autre le PCDF, c'est-à-dire en clair, le « pauvre con du front ». Pendant que, nous, on se fait tuer et on perd les meilleurs jours de notre vie, beaucoup d’autres, au contraire gagnent de l’argent sans compter et mènent la grande vie ».

 

Il est vrai qu’Albert Thomas, dirigeant de la SFIO (ancêtre du Parti Socialiste), mais aussi ministre de l’armement, justifiait en ces termes les hauts profits accordés par les pouvoirs publics aux industriels : « Si je n’avais pas laissé l’écart de leurs bénéfices pour des productions inaccoutumées, le goût de l’entreprise ne se serait pas développé chez nos industriels ». On ne peut pas être plus clair : la défense nationale, le patriotisme, le « goût de l’entreprise » sont proportionnels au montant des fortunes à gagner !

 

Il est impensable que ce 11 novembre 2012 soit seulement l’occasion de commémorer « la grande guerre ». Cette situation appelle un travail de mémoire à l’adresse des générations nouvelles pour les informer sur les causes politiques de ce conflit meurtrier qui a engendré une terrible hécatombe dans les 54 pays qui y ont participé.

 

L’histoire ne se répète pas deux fois à l’identique. Mais il lui arrive de bégayer. C’est pourquoi il faut tout faire pour éviter que demain, des causes politiques analogues reproduisent les mêmes effets. Ces causes, il faut donc les analyser, les expliquer, les faire comprendre afin d’écarter le risque d’une prochaine guerre mondiale qui serait à coup sûr la dernière pour l’humanité.

 

Aujourd’hui, dans une situation internationale qui se tend, l’Union européenne elle-même en crise, conduit à l’enfermement des peuples du sud de l’Europe dans une lourde austérité. A travers les conflits existants et ceux qui risquent malheureusement d’apparaître, il se dessine un nouveau partage du monde et un nouveau partage des richesses au détriment des populations.

 

Permettez-moi aussi d’être inquiète quand le Président de la République, à l’occasion de la visite de Monsieur Netanyahou, conforte ce dernier dans son attitude envers l’Iran et sa position guerrière, mais reste très en retrait dans le conflit Palestinien, en reniant ses promesses de campagne, dont celle de la reconnaissance d’un Etat palestinien.

 

Un mot encore sur le Budget de la Défense : il se monte à de plus de 39 milliards d’euros, alors que la crise est là. Un tel choix budgétaire doit-il demeurer celui de la France? Alors qu’il est la marque des gouvernements passés ? Et la conséquence à la fois de la réintégration de la France dans le commandement militaire de l’Otan et du vote de la Loi de programmation militaire 2010-2013 ? Ces prochaines années, 186 milliards d’euros seront engloutis au bénéfice de la Défense, dont 102 milliards seront consacrés à l’équipement des forces.

 

Ces sommes colossales devraient servir à éradiquer la faim dans le monde, assurer à tous un accès à l’eau potable, garantir une éducation primaire pour tous partout sur la planète. Ces objectifs sont sous-financés et pourtant ils correspondent à des engagements de la communauté internationale regroupés dans le "Programme d’action pour une culture de la paix et de la non-violence".

 

Il faut nous mobiliser pour refuser ce budget intolérable et exiger des investissements dans les besoins sociaux, qui sont les seuls à permettre de résoudre la crise.

 

Enfin, puisque j’évoque les choix budgétaires du gouvernement, permettez-moi de dire que le « Pacte » proposé par le Premier ministre ces derniers jours ne va pas dans le bon sens.

En effet nulle part il n’est question de s’attaquer aux 309 milliards d’euros qui chaque année vont du fruit du travail vers les dividendes aux actionnaires. Quant à l’augmentation de la TVA pour compenser les 20 milliards de cadeau consentis au patronat sous forme de crédit d’impôt, il s’agit d’une mesure particulièrement injuste car elle frappe directement la consommation populaire. Et j’ajoute : que penser des 10 milliards d’économies supplémentaires sur les dépenses publiques qui viennent d’être annoncés, si ce n’est qu’ils constituent tout simplement la continuation de la RGPP mise en place par la droite.

 

Non, vraiment, il ne faudrait pas que les mêmes causes produisent les mêmes effets. L’austérité, la misère, l’injustice sociale, les divisions et les haines sont les graines de la guerre.

 

Un mot sur l’information qui nous est parvenue en fin de semaine, le gouvernement ne reviendra pas sur la décision de Nicolas Sarkozy de commémorer en une seule date toutes les guerres. Je tiens à vous dire que c’est avec la plus grande détermination que je m’oppose à cette décision.

 

Cet amalgame entre 1914 et 1944 est inadmissible d’un point de vue historique. En plaçant sous le même sceau administratif, la singularité des conflits risque d’être dissoute au prix d’un brouillage qui met sur le même plan toutes les guerres qui n’ont rien à voir entre elles.

 

Une journée unique de commémoration est contraire au travail indispensable de mémoire pour l’avenir. Cette démarche tournerait le dos au nécessaire besoin de se tourner sur notre passé pour le comprendre et de donner ainsi les moyens de construire l’avenir dans un monde de paix.

 

Je vous propose d’écrire ensemble à Monsieur François Hollande pour lui faire part de notre désaccord.

 

 

Je veux terminer mon propos par un extraits de la lettre que Paul Vaillant-Couturier, député communiste de Villejuif, a écrit à sa mère le 11 novembre 1918 : « C’est vers toi, maman, qui est l’amie entre les amis, vers toi que je me réfugierai ce soir où la joie des hommes me donne tant de joie et me fait tant de mal. C’est ce matin que l’on a fini de s’entretuer en ordre. Maman, je suis là, je suis vivant, j’en suis étonné moi-même. Mes yeux auraient voulu voir, ma gorge crier, mes bras étreindre, mes oreilles se saoûler de bruit. Il ne me restait que la satisfaction impuissante de me répéter comme une litanie dans le vide de mon imagination hébétée : c’est fini, c’est fini ».

 

Maintenant c’est à nous d’agir, avec les jeunes générations, pour que cela soit définitivement fini.

 

Merci de votre attention.

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11 novembre 2012 7 11 /11 /novembre /2012 17:40
Samir Amin. (Foto Skill Lab)
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« La pensée économique néoclassique est une malédiction pour le monde actuel. » Samir Amin, 81 ans, n’est pas tendre pour plusieurs de ses collègues économistes. Et encore moins pour la politique des gouvernements. « Economiser pour réduire la dette ? Des mensonges délibérés » ; « Régulation du secteur financier ? Des phrases creuses. » Il nous livre son analyse au scalpel de la crise économique. (revue Solidaire)

Oubliez Nouriel Roubini, alias Dr Doom, l’économiste américain devenu célèbre pour avoir prédit en 2005 le tsunami du système financier. Voici Samir Amin, qui avait déjà annoncé la crise au début des années 1970. « A l’époque, des économistes comme Frank, Arrighi, Wallerstein, Magdoff, Sweezy et moi-même avions dit que la nouvelle grande crise avait commencé. La grande. Pas une petite avec des oscillations comme il y en avait eu des masses auparavant, rappelle Samir Amin, professeur honoraire, directeur du Forum du Tiers Monde à Dakar et auteur de très nombreux livres traduits dans le monde entier. On nous a pris pour des fous. Ou pour des communistes qui prenaient leur désir pour des réalités. Tout allait bien, madame la marquise… Mais la grande crise a bien commencé à cette époque, et sa première phase a duré de 1972-73 à 1980. »

Parlons d’abord de la crise des cinq dernières années. Ou plutôt des crises : celle des subprimes, celle des crédits, des dettes, de la finance, de l’euro… Qu’en est-il maintenant ?

Samir Amin. Quand tout a explosé en 2007 avec les crise des subprimes, tout le monde est resté aveugle. Les Européens pensaient : « Cette crise vient des Etats-Unis, nous allons l’absorber rapidement ». Mais, si la crise n’était pas venue de là, elle aurait débuté ailleurs. Le naufrage de ce système était écrit, et dès les années 1970. Les conditions objectives d’une crise de système existaient partout. Les crises sont inhérentes au capitalisme, qui les produit de manière récurrente, à chaque fois plus profonde. Il ne faut pas appréhender chaque crise séparément, mais de manière globale.

Prenez la crise financière. Si on se limite à celle-ci, on ne trouvera que des causes purement financières, comme la dérégulation des marchés. En outre, les banques et institutions financières semblent être les bénéficiaires majeurs de cette expansion de capital, ce qui rend plus facile de les pointer comme uniques responsables. Mais il faut rappeler que ce ne sont pas seulement les géants financiers, mais aussi les multinationales en général qui ont bénéficié de l’expansion des marchés monétaires. 40 % de leurs profits proviennent de leurs opérations financières.

Quelles ont été les raisons objectives au déclenchement de la crise ?

Samir Amin. Les conditions objectives existaient partout. C’est la domination de « oligopoles ou monopoles généralisés » qui a mis l’économie dans une crise d’accumulation, qui est à la fois une crise de sous-consommation et une crise de la profitabilité. Seuls les secteurs des monopoles dominants ont pu rétablir leur taux de profit élevé, mais en détruisant la profitabilité et la rentabilité des investissements productifs, des investissements dans l’économie réelle.

« Le capitalisme des oligopoles ou monopoles généralisés » est le nom que vous donnez à ce qui est, selon vous, une nouvelle phase de développement du capitalisme. En quoi ces monopoles sont-ils différents de ceux d’il y a un siècle ?

Samir Amin. La nouveauté est dans le terme « généralisé ». Depuis le début du 20e siècle, il y a eu des acteurs dominants dans le secteur financier et le secteur industriel comme la sidérurgie, la chimie, l’automobile, etc.. Mais ces monopoles étaient des grandes îles dans un océan de PME réellement indépendantes. Or, depuis une trentaine d’années, nous assistons à une centralisation du capital sans commune mesure. Le magazine Fortune mentionne aujourd’hui 500 oligopoles dont les décisions contrôlent toute l’économie mondiale, dominant en amont et en aval tous les secteurs dont ils ne sont pas directement propriétaires.

Prenons l’agriculture. Autrefois, un paysan avait le choix entre plusieurs entreprises pour ses activités. Aujourd’hui, une PME agricole est confrontée en amont au bloc financier de banques et à d’énormes monopoles de production des engrais, des pesticides et des OGM dont Monsanto est l’exemple le plus frappant. Et, en aval, il est face aux chaînes de distribution et grandes surfaces. Par ce double contrôle, son autonomie et ses revenus se réduisent toujours plus.

Est-ce pour cela que vous préférez parler aujourd’hui d’un système basé sur « la maximalisation d’une rente monopolistique » plutôt que de la « maximalisation du profit » ?

Samir Amin. Oui. Le contrôle assure à ces monopoles une rente prélevée sur le bénéfice total du capital obtenu par l’exploitation de travail. Cette rente devient impérialiste dans la mesure où ces monopoles opèrent dans le Sud. La maximalisation de cette rente concentre les revenus et les fortunes dans les mains d’une petite élite au détriment des salaires, mais aussi des bénéfices du capital non monopolistique. L’inégalité grandissante devient absurde. A la limite, c’est comparable à un milliardaire qui possèderait le monde entier et laisserait tout le monde dans la misère.

Les libéraux avancent qu’il faut « agrandir le gâteau » en réinvestissant les bénéfices. C’est seulement après que l’on peut opérer le partage.

Samir Amin. Mais on n’investit pas dans la production, puisqu’il n’y a plus de demande. La rente est investie dans la fuite en avant sur les marchés financiers. L’expansion depuis un quart de siècle des investissements sur les marchés financiers est du jamais vu dans l’histoire. Le volume des transactions sur ces marchés est de plus de 2 500 000 milliards de dollars, alors que le PIB mondial est de 70 000 milliards de dollars.

Les monopoles préfèrent ces investissements financiers à ceux dans l’économie réelle. C’est la « financiarisation » du système économique. Ce type d’investissement est la seule issue pour la poursuite de ce « capitalisme des monopoles généralisés ». Dans ce sens, la spéculation n’est pas un vice du système, mais une exigence logique de celui-ci.

C’est sur les marchés financiers que les oligopoles – pas seulement les banques – font leurs profits et se concurrencent entre elles pour ces profits. La soumission de la gestion des firmes à la valeur des actions de la Bourse, la substitution du système de retraites par capitalisation au système par répartition, l’adaptation des changes flexibles et l’abandon de la détermination du taux d’intérêt par les banques centrales en laissant cette responsabilité aux « marchés » doivent tous être compris dans cette financiarisation.

Cette dérégulation des marchés financiers est dans la ligne de mire depuis quelques années. Les dirigeants politiques parlent de « moralisation des opérations financières » et d’ « en finir avec la capitalisme-casino ». La régulation serait donc une solution à la crise ?

Samir Amin. Tout ça, c’est du blabla, des phrases creuses pour tromper l’opinion publique. Ce système est condamné à poursuivre sa course folle à la rentabilité financière. La régulation aggraverait encore davantage la crise. Où irait alors le surplus financier ? Nulle part ! Il entraînera une dévaluation massive du capital qui se traduirait entre autres par une krach boursier.

Les oligopoles ou monopoles (les « marchés ») et leurs serviteurs politiques n’ont donc pour autre projet que de restaurer le même système financier. Il n’est pas exclu que le capital sache restaurer le système d’avant l’automne 2008. Mais cela nécessitera des sommes gigantesques des banques centrales pour éliminer tous les crédits toxiques et pour rétablir la profitabilité et l’expansion financière. Et la facture devra être acceptée par les travailleurs en général, et les peuples du Sud en particulier. Ce sont les monopoles qui ont l’initiative. Et leurs stratégies ont toujours donné les résultats recherchés, c’est-à-dire les plans d’austérité.

Justement, ces plans d’austérité se succèdent, soi-disant pour réduire les dettes des États. Or on sait que cela aggrave la crise. Les dirigeants politiques sont-ils des imbéciles ?

Samir Amin. Mais non ! C’est sur l’objectif qu’il y a mensonge. Lorsque les gouvernements prétendent vouloir la réduction de la dette, ils mentent délibérément. L’objectif n’est pas la réduction de la dette mais que les intérêts de la dette continuent à être payés, et de préférence à des taux encore plus élevés. La stratégie des monopoles financiarisés, au contraire, a besoin de la croissance de la dette – le capital y gagne, ce sont des placements intéressants.

Entre-temps, les austérités aggravent la crise, il y a clairement contradiction. Comme le disait Marx, la recherche du profit maximal détruit les bases qui le permettent. Le système implose sous nos yeux mais il est condamné à poursuivre sa course folle.

Après la crise des années 1930, l’Etat a tout de même pu surmonter partiellement cette contradiction, et une politique keynésienne de relance a été menée.

Samir Amin. Oui, mais quand cette politique keynésienne a-t-elle été introduite ? Au début, la riposte à la crise de 1929 a été exactement la même qu’aujourd’hui : des politiques d’austérité, avec leur spirale descendante. L’économiste Keynes disait que c’était absurde et qu’il fallait faire le contraire. Mais ce n’est qu’après la Deuxième Guerre mondiale qu’on l’a écouté. Pas parce que la bourgeoisie était convaincue par ses idées, mais parce que cela lui a été imposé par la classe ouvrière. Avec la victoire de l’Armée rouge sur le nazisme et la sympathie pour les résistants communistes, la peur du communisme était bien présente.

Aujourd’hui, quelques-uns – ils ne sont pas très nombreux – des économistes bourgeois intelligents peuvent dire des mesures d’austérité qu’elles sont absurdes. Et alors ? Tant que le capital n’est pas contraint par ses adversaires à mettre de l’eau dans son vin, cela continuera.

Quel est le lien entre la crise surgie voici quelques années et celle des années 1970 ?

Samir Amin. Au début des années 1970, la croissance économique a subi une chute. En quelques années, les taux de croissance sont tombés à la moitié de ce qu’ils avaient été lors des trente glorieuses : en Europe, de 5 à 2,5 %, aux États-Unis, de 4 à 2 %. Cette chute brutale était accompagnée d’une chute de même ampleur des investissements dans le secteur productif.

Dans les années 1980, Thatcher et Reagan ont réagi par des privatisations, la libéralisation des marchés financiers et une très dure politique d’austérité. Cela n’a pas fait remonter les taux de croissance, mais les a maintenus à un très bas niveau. Par ailleurs, le but des libéraux n’a jamais été le rétablissement de la croissance, quoi qu’ils en disent. Le but était surtout de redistribuer les revenus vers le capital. Mission accomplie. Et maintenant, quand on passe en Belgique de -0,1 % à + 0,1 % de croissance, certains jubilent : « La crise est terminée ! » C’est grotesque.

Vous comparez les années 1990 et 2000 avec celles d’un siècle auparavant : une sorte de deuxième « Belle Epoque ».

Samir Amin. J’ai fait le parallèle entre les deux longues crises parce que, c’est très curieux, elles commencent exactement avec cent ans d’écart : 1873 et 1973. En plus, elles ont les même symptômes au départ et la réponse du capital a été la même, c’est à dire trois ensembles de mesures complémentaires.

Premièrement, une énorme centralisation du capital avec la première vague des monopoles, ceux analysé par Hilfirding, Hobson et Lénine. Dans la deuxième crise, ce sera ce que j’appelle les « monopoles généralisés » qui se sont constitués dans les années 1980.

Deuxièmement, la mondialisation. La première grande crise est l’accélération de la colonisation, qui est la forme la plus brutale de la mondialisation. La deuxième vague, ce sont les plans d’ajustement structurel du FMI, que l’on peut qualifier de recolonisation.

Troisième et dernière mesure : la financiarisation. Quand on présente la financiarisation comme étant un phénomène nouveau, cela me fait sourire. Qu’est-ce qui a été créé en réponse à la première crise ? Wall Street et la City de Londres en 1900 !

Et cela a eu les mêmes conséquences. D’abord, une période courte ou ça semble marcher, parce qu’on pompe sur les peuples, surtout ceux du Sud. Ce fut de 1890 à 1914, la « Belle Epoque ». On a tenu les mêmes discours sur la « fin de l’Histoire » et la fin des guerres. La mondialisation était synonyme de paix et de colonisation pour une mission civilisatrice. Or, a quoi tout cela a-t-il mené ? A la Première Guerre mondiale, la Révolution russe, la crise de 1929, le nazisme, l’impérialisme japonais, la Deuxième Guerre mondiale, la révolution chinoise, etc. On peut dire qu’après 1989, il y a eu une sorte de deuxième « belle époque », jusqu’en 2008, bien qu’elle ait, dès le début, été accompagnée de guerres du Nord contre le Sud. Le capital a, dans cette période, établi les structures afin que les oligopoles puissent bénéficier de leur rente. Et, comme la globalisation financière a mené à la crise de 1929, elle a récemment mené à la crise de 2008.

Aujourd’hui, on a atteint un même moment crucial qui annonce une nouvelle vague de guerres ou de révolutions.

Pas très riant, comme image d’avenir… Vous écrivez qu’ « un nouveau monde est en train de naître, qui peut devenir encore bien plus barbare, mais qui peut aussi devenir meilleur ». De quoi cela dépend-il ?

Samir Amin. Je n’ai pas de boule de cristal. Mais le capitalisme est entré dans sa phase sénile, qui peut amener d’énormes bains de sang. Dans une telle période, les mouvements sociaux et les protestations amènent des changements politiques, pour le meilleur ou pour le pire, fascistes ou progressistes. Les victimes de ce système réussiront-elles à former une alternative positive, indépendante et radicale ? Tel est aujourd’hui l’enjeu politique.

« Le socialisme, c’est plus que le capitalisme sans capitalistes »

« En ces temps de capitalisme sénile, les protestations des mouvements sociaux amènent des changements politiques, pour le meilleur ou pour le pire, fascistes ou progressistes. » Telle était la conclusion de l’économiste marxiste Samir Amin dans la première partie de cette interview, publiée dans Solidaire n°38. Dans cette seconde partie, il aborde la question du dépassement du capitalisme en crise. « Il est temps pour la gauche d’avoir de l’audace ! Elle doit construire un front contre les monopoles. »

Pour l’économiste Samir Amin, professeur honoraire, directeur du Forum du Tiers Monde à Dakar et auteur de nombreux ouvrages traduits dans le monde entier, « être marxiste implique nécessairement être communiste, parce que Marx ne dissociait pas la théorie de la pratique — l’engagement dans la lutte pour l’émancipation des travailleurs et des peuples ». C’est ce que fait Samir Amin : dans la première partie de cet entretien, il analysait la crise ; ici, il aborde la lutte contre la toute-puissance des monopoles capitalistes et pour une autre société.

Quelles sont les caractéristiques de ce « capitalisme sénile » qui pourrait selon vous mener à une « nouvelle ère de grands bains de sang » ?

Samir Amin. Il n’y a plus d’entrepreneurs créatifs, mais des « wheeler-dealers » (magouilleurs). La civilisation bourgeoise, avec son système de valeurs — éloge de l’initiative individuelle naturellement, mais aussi ses droits et libertés libéraux, voire même la solidarité au plan national — a fait place à un système sans valeurs morales. Voyez des présidents des États-Unis criminels, des marionnettes et technocrates à la tête de gouvernements européens, des despotes dans le Sud, l’obscurantisme (talibans, sectes chrétiennes et bouddhistes...), la corruption généralisée (dans le monde financier en particulier)... On peut décrire le capitalisme d’aujourd’hui comme sénile, qui peut inaugurer une nouvelle ère de massacres. Dans une telle période, les protestations des mouvements sociaux amènent des changements politiques. Pour le meilleur et pour le pire, fascistes ou progressistes. La crise des années 1930 a par exemple mené au Front populaire en France, mais aussi au nazisme en Allemagne.

Qu’est-ce que cela signifie pour les mouvements de gauche actuels ?

Samir Amin. Nous vivons une époque où se profile une vague de guerres et de révolutions. Les victimes de ce système vont-elles réussir à former une alternative positive, indépendante et radicale ? Tel est l’enjeu politique aujourd’hui. Il faut que la gauche radicale prenne l’initiative de la construction d’un front, d’un bloc alternatif anti-monopoles comprenant tous les travailleurs et producteurs victimes cette « oligarchie des monopoles généralisés », dont une grande partie des classes moyennes, les agriculteurs, les PME...

Vous affirmez que la gauche doit renoncer à toute stratégie qui aiderait le capitalisme à sortir de la crise.

Samir Amin. Il est temps d’avoir de l’audace ! Nous ne sommes pas dans un moment historique où la recherche d’un « compromis social » capital/travail constitue une alternative possible comme dans l’après-guerre avec la social-démocratie des États-providence. Certains nostalgiques s’imaginent pouvoir « faire reculer » le capitalisme des monopoles sur leur position d’il y a quelques décennies. Mais l’histoire ne permet jamais de tels retours en arrière.

Nous sommes dans un moment historique ou la gauche radicale doit être audacieuse. Je parle de la gauche qui est convaincue que le système capitaliste doit être dépassé fondamentalement. Mais aussi une gauche qui ne perd pas de vue que le socialisme doit être inventé sans ayant nécessairement un modèle préexistant. Dans les pays du Nord, il y a les conditions objectives pour isoler le capital des monopoles. Cela commence par une alliance sociale et politique qui rassemble l’énorme majorité.

Cette audace existe-t-elle aujourd’hui ?

Samir Amin. Le manque d’audace à gauche est terrible à l’heure actuelle. Vous vous rappelez comme les sociaux-démocrates ont été contents quand le régime soviétique s’est effondré, et avec lui les partis communistes d’Europe occidentale ? Je leur ai dit : « Vous êtes stupides. La prochaine chute, c’est la vôtre, le capital avait seulement besoin de vous parce qu’il y avait la menace communiste. » Et, au lieu de se radicaliser, ils ont au contraire glissé à droite. Ils sont devenus sociaux-libéraux. Maintenant, que l’on vote social-démocrate ou à droite, c’est la même chose. Tous disent : « Nous ne pouvons rien faire, c’est le marché qui décide, les agences de notations, le super parti du capital des monopoles. »

Nous voyons même des segments importants de la gauche radicale accepter cela par crainte ou désarroi. Il y a même des gens qui se font appeler « communistes », mais disent qu’ils ne peuvent être qu’une aile gauche de la social-démocratie. C’est toujours la même logique d’accommodation du capitalisme. Une logique du « moins pire ». « C’est imposé par l’Europe » est l’argument par excellence. « L’Europe, ce n’est pas bon, mais la destruction de l’Europe ce serait pire. » Mais aller de moins pire en moins pire, c’est en arriver in fine au « plus pire ». Il y a deux ans, on disait aux Grecs, allez, une petite cure d’austérité et ça ira ! On en est à la quantième ? La huitième ?

Quels pourraient être les mots d’ordre de « l’alliance sociale et politique » que vous prônez ?

Samir Amin. L’idée générale est la création d’un bloc anti-monopoles. Il faut un projet global qui remette en question le pouvoir des « monopoles généralisés » (voir première partie de cette interview dans Solidaire n°38). Nous ne pouvons pas rêver que les individus puissent changer le monde juste par le miracle de leur action individuelle – idée que l’on retrouve dans plusieurs mouvements socialistes et chez des philosophes comme Toni Negri.

Cela commence par le fait d’expliquer qu’il existe des alternatives aux politiques d’austérité. Sous une forme populaire, cela revient à casser le discours du capital de « compétitivité et modération salariale ». Pourquoi ne pas dire l’inverse, que les salaires ne sont pas suffisants et les profits trop gros ?

Dans le meilleur des cas, cela mène à une légère réduction des inégalités…

Samir Amin. Ce n’est naturellement pas assez. Une gauche authentique doit inverser le désordre social produit par les monopoles. Des stratégies pour assurer l’emploi maximal et garantir des salaires convenables, allant de pair avec la croissance. C’est tout simplement impossible sans exproprier les monopoles. Les secteurs clés de l’économie doivent donc être nationalisés. Les nationalisations sont, dans une première étape, des étatisations, le transfert de la propriété du capital privé à l’État. Mais l’audace consiste ici à « socialiser » la gestion des monopoles nationalisés.

Prenons ces monopoles qui contrôlent l’agriculture, les industries chimiques, les banques et la grande distribution. Les « socialiser » signifie que les organes de gestion comprennent des représentants des agriculteurs, des travailleurs de ces anciens monopoles bien sûr, mais aussi des organisations de consommateurs et des pouvoirs locaux (concernés par l’environnement, mais aussi l’école, le logement, les hôpitaux, l’urbanisme, le transport…)

Une économie socialiste ne se limite pas à la socialisation de son management. Le socialisme n’est pas juste le capitalisme sans les capitalistes. Il doit intégrer la relation entre l’homme, la nature et la société. Continuer dans la forme que le capitalisme propose revient à détruire l’individu, la nature et les peuples.

Que faites-vous de Wall Street et de la City ?

Samir Amin. Il faut une « définanciarisation ». Un monde sans Wall Street, pour reprendre le titre du livre de François Morin. Cela implique impérativement la suppression pure et simple des fonds de spéculations et des fonds de pensions, devenus des opérateurs majeurs dans la financiarisation. L’abolition de ces derniers doit se faire au bénéfice d’un système de retraites par répartition. Il faut repenser entièrement le système bancaire. Ces dernières décennies, le système bancaire est devenu beaucoup trop centralisé et seuls quelques géants font la loi. Dès lors, on pourrait concevoir une « banque de l’agriculture », ou une « banque de l’industrie » dans lesquelles les conseils d’administration élus sont composés des clients industriels et des représentants des centres de recherche et des services de l’environnement.

Comment voyez-vous le rôle de mouvements comme Occupy, les Indignés et les syndicats dans la lutte contre les monopoles ?

Samir Amin. Qu’il y ait aux États-Unis un mouvement comme Occupy Wall Street est un signal magnifique. Que l’on n’accepte plus comme ça les injonctions « il n’y a pas d’alternative » et « l’austérité est obligatoire » est très positif. Idem pour les Indignés en Europe. Mais ce sont des mouvements qui restent faibles, qui ne recherchent pas suffisamment des alternatives. Les syndicats jouent un rôle important, mais ils doivent se redéfinir. Les mots d’ordre d’il y a cinquante ans sont dépassés. Il y a cinq décennies, quatre travailleurs sur cinq avaient un emploi sûr et stable, et le chômage n’existait quasiment pas. Aujourd’hui, seuls 40 % ont un job stable, 40 % travaillent avec un contrat précaire et 20 % sont au chômage. La situation est radicalement différente. Les syndicats ne peuvent donc pas se limiter à des revendications qui ne concernent que la moitié de la classe des travailleurs. Il est absolument nécessaire que l’on prenne en compte le droit des chômeurs et des personnes sous contrat précaire. Il s’agit souvent de gens d’origine immigrée, de femmes et de jeunes.

Comment voyez-vous la relation entre la lutte des classes dans le Nord et dans le Sud ?

Samir Amin. Les conflits capitalisme/socialisme et Nord/Sud sont indissociables. Le capitalisme est un système mondial et les luttes politiques et sociales, si elles veulent être efficaces, doivent être menées simultanément dans l’arène nationale et sur le plan mondial. C’est-ce que Marx voulait dire avec « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! ». Être communiste veut également dire être internationaliste.

Il est absolument indispensable d’intégrer la question du climat, des ressources naturelles et de l’environnement dans le conflit Nord-Sud. L’appropriation privée de ces ressources et l’usage abusif de la planète mettent en danger le futur de toute l’humanité. L’égoïsme des oligopoles dans le Nord a été brutalement exprimé par Bush qui a déclaré « The American way of life is not negotiable » (le mode de vie américain n’est pas négociable). Cet égoïsme revient à nier l’accès aux ressources naturelles au Sud (80 % de l’humanité). Je crois que l’humanité ne pourra pas s’engager sérieusement dans la construction d’une alternative socialiste si l’on ne change pas ce « way of life » dans le Nord, ce qui ne veut pas dire que le Sud n’a qu’à patienter. Au contraire, les luttes dans le Sud réduisent la rente impérialiste et affaiblissent la position des monopoles dans le Nord, ce qui renforce les classes populaires du Nord dans leur lutte pour la socialisation des monopoles. L’enjeu dans le Nord est alors que l’opinion générale ne doit pas se limiter à la défense de ses privilèges vis-à-vis des peuples du Sud.

Les économies de pays émergents comme la Chine, le Brésil, la Russie et l’Afrique du Sud ne menacent-elles pas déjà quelque peu le pouvoir des « monopoles généralisés » ?

Samir Amin. Depuis 1970, le capitalisme domine le système mondial par cinq avantages : le contrôle de l’accès aux ressources naturelles, le contrôle de la technologie et de la propriété intellectuelle, l’accès privilégié aux médias, le contrôle du système financier et monétaire et, enfin, le monopole des armes de destruction massive. J’appelle ce système « apartheid on a global scale » (apartheid à l’échelle mondiale). Il implique une guerre permanente contre le Sud, une guerre entamée en 1990 par les États-Unis et ses alliés de l’Otan lors de la première Guerre du Golfe. Or les pays émergents, surtout la Chine, sont en train de déconstruire ces avantages. D’abord, la technologie. On passe de « Made in China » à « Made by China ». La Chine n’est plus l’atelier du monde pour des succursales ou les associés du grand capital des monopoles. Elle maîtrise la technologie à développer par elle-même. Dans certains domaines, notamment les domaines d’avenir de l’automobile électrique, le solaire, etc., elle possède des technologies de pointe en avance sur l’Occident.

Par ailleurs, la Chine laisse le système financier mondialisé se détruire. Et elle finance même son autodestruction en finançant le déficit américain et en construisant en parallèle des marchés régionaux indépendants ou autonomes à travers le « groupe de Shanghai », qui comprend la Russie, mais potentiellement aussi l’Inde et l’Asie du Sud-Est. Sous Clinton, un rapport de la sécurité américaine envisageait même la nécessité d’une guerre préventive contre la Chine. C’est pour faire face à cela que les Chinois ont choisi de contribuer à la mort lente des États-Unis en finançant leur déficit. La mort brutale d’une bête de ce genre serait trop dangereuse.

Et les pays d’Amérique du Sud ?

Samir Amin. Les démocraties populaires en Amérique latine ont sûrement affaibli la rente impérialiste. Mais ils auront des difficultés pour aller plus loin dans leur développement tant qu’ils berceront l’illusion d’un développement national capitaliste autonome. On le voit clairement en Bolivie, en Équateur ou au Venezuela. On le voit moins au Brésil parce que c’est un très grand pays qui a des ressources naturelles gigantesques. Ils ont amorcé la coopération entre eux avec l’ALBA. Mais l’ALBA reste très modeste jusqu’à présent en comparaison de la coopération militaire, économique et diplomatique du groupe de Shanghai, qui se déconnecte de l’économie mondiale dominée par les monopoles occidentaux. Par exemple, rien n’y est payé en dollars ou en euros. L’Amérique du Sud peut aussi se « découpler » du capitalisme des monopoles. Ils ont des possibilités techniques et les ressources naturelles pour faire du commerce Sud-Sud. Ce qui était impensable il y a plusieurs décennies.

 

Interview de Ruben Ramboer

 

SOURCE :
http://www.ptb.be/weekblad/artikel/interview-samir-amin-1-le...
et
http://www.ptb.be/weekblad/artikel/interview-de-samir-amin-2...

Version raccourcie d’une interview de Samir Amin parue dans Etudes marxistes n° 99.
Lire aussi Samir Amin, Sortir de la crise du capitalisme ou sortir du capitalisme en crise ?, Le Temps des cerises, 2009.

URL de cet article 18274
http://www.legrandsoir.info/le-capitalisme-entre-dans-sa-phase-senile.html
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11 novembre 2012 7 11 /11 /novembre /2012 17:37

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GIRAUD FLORE/SIPA

http://www.marianne.net/Quand-se-soigner-devient-un-privilege_a223986.html

Faute d'argent, plus d'un Français sur cinq reporte ou renonce tout bonnement à se soigner. Ce phénomène touche les plus démunis mais aussi les classes moyennes, et inquiète de plus en plus les professionnels de la santé.


Décrocher un emploi n'est pas toujours une bonne nouvelle. Quand il était au chômage, Luc, 43 ans, pouvait se faire soigner. Comme 4 millions de Français, il était bénéficiaire de la couverture maladie universelle (CMU), mais aussi de la CMU-C, une complémentaire gratuite réservée aux personnes dont les revenus n'excèdent pas 661 e par mois ; un plafond, soit dit en passant, très inférieur au seuil de pauvreté (803 euros pour une personne seule). Aujourd'hui, il a décroché un emploi dans une association, mais, revers de la médaille, il a perdu ses droits à la CMU. Et, du coup, il ne va plus chez le médecin, la Sécurité sociale ne couvrant ses dépenses qu'à hauteur de 55 %.

La difficulté d'accès à la santé ne frappe pas seulement les plus démunis, elle touche désormais les classes dites «moyennes». Ces ménages qui ne sont pas éligibles aux aides telles que l'aide médicale de l'Etat (AME) ou la CMU (voir l'encadré, p. 25), mais qui ne gagnent pas assez pour se payer une mutuelle efficace. Selon le baromètre Europ Assistance 2012, 27 % des Français ont renoncé à, ou reporté des soins de santé au cours de l'année. Même constat pour le Centre d'études et de connaissances sur l'opinion publique (Cecop), qui détaille les motifs invoqués : pour 57 % des répondants, c'est le «manque d'argent» qui les a maintenus à distance de leur médecin et, pour 41 % d'entre eux, «parce que le remboursement aurait été insuffisant».

>> Lire aussi : L'hôpital public, un grand corps malade

Pour l'UFC-Que choisir, l'inflation des dépenses de santé rend indispensable l'adhésion à une complémentaire. Et c'est bien là que se dessinent les contours d'une médecine à plusieurs vitesses. Bénéficier de la CMU n'ouvre pas toutes les portes des cabinets médicaux. Loin de là. «Si vous dites à la secrétaire que vous êtes à la CMU, elle vous donne un rendez-vous dans trois mois. C'est une façon de vous dire qu'on ne veut pas de vous», estime Ludovic, 36 ans, qui est au revenu de solidarité active (RSA)*. Le motif invoqué par les médecins pour justifier ce non-respect des droits ? Le retard des remboursements par les caisses.

Indispensable mutuelle

Pour tous les autres, ceux qui doivent se débrouiller seuls pour bénéficier d'une mutuelle, l'accès aux soins est fonction de la taille du compte en banque. Quand la carte Vitale ne suffit plus, c'est la carte de crédit qui fait la différence. Car les performances de couverture des mutuelles ou des assurances varient évidemment en fonction de leur coût : pour être bien protégé, il faut y mettre le prix, une mutuelle coûtant en moyenne 481,20 euros par an. «Si on a de quoi payer, on est bien remboursé, dit Marc Paris, du Collectif interassociatif sur la santé (Ciss). C'est le principe de l'assurance individuelle : certains ménages sont très bien pris en charge, mieux que jamais même, et d'autres sont exclus du système.» Au congrès de la mutualité, le 20 octobre 2012, François Hollande a fait la promesse qu'à l'horizon 2017 tous les Français auront accès à une mutuelle. Pour l'instant, ils sont 8 % à y renoncer.

Pour faire face aux dépenses de santé, certains font appel à des microcrédits auprès des CCAS, les centres communaux d'action sociale. «Beaucoup de nos centres reçoivent des demandes de ce type. Pourtant, à l'origine, ça ne fait pas vraiment partie de nos champs d'action», rappelle Hélène-Sophie Mesnage, de l'Union nationale des CCAS. Un tiers des CCAS estiment que les frais de santé constituent un poste de dépenses que les ménages qu'ils rencontrent renoncent à assumer. Un constat qui les a conduits à accompagner les familles dans leur quête de spécialistes qui ne pratiquent pas de dépassements d'honoraires. Une denrée rare : selon la très récente enquête de l'UFC-Que choisir, 80 % des Français habitent dans une zone où l'accès à un gynécologue ou à un ophtalmologue au tarif de la Sécu est compliqué. Pour 27 % d'entre eux, c'est la consultation d'un simple généraliste qui relève de la mission impossible, surtout dans les grandes villes et en zone rurale.

Le manque de spécialistes pratiquant des tarifs raisonnables révèle une discrimination tout aussi choquante que la barrière financière : pour se livrer à un tel parcours du combattant, il faut avoir le temps d'attendre. Une visite annuelle chez le gynécologue peut, certes, se prévoir longtemps à l'avance, mais certainement pas une affection «surprise». Celui qui doit faire face à un imprévu de santé se retrouve dans la même situation que l'étourdi qui a oublié ses clés en partant de chez lui : faire appel à un serrurier, quel qu'en soit le coût, ou bien rester dehors.

* Cité par Caroline Desprès dans «Le renoncement aux soins pour raisons financières», Direction de la recherche, des études, de l'évaluation et des statistiques (Drees), mars 2012.


POURQUOI LES LUNETTES SONT SI CHÈRES

Selon le baromètre Europ Assistance, les Français qui ont reporté des soins, ou y ont renoncé, ont commencé par délaisser d'abord les soins dentaires (19 %) et, immédiatement après, l'achat de lunettes (10 %). Deux secteurs historiquement mal remboursés par l'assurance maladie : chez le dentiste, seul le traitement des caries est pris en charge et, chez l'opticien, la Sécurité sociale couvre environ un douzième des coûts d'une paire de lunettes. Pour financer ses binocles, c'est donc vers les mutuelles que l'on se tourne. Sauf que, même pour les mutuelles, les prix pratiqués par les opticiens, qui margent entre 60 et 80 %, deviennent prohibitifs. Elles sont de plus en plus nombreuses à créer un «réseau d'opticiens partenaires» avec qui elles négocient des tarifs préférentiels. Pour bénéficier du meilleur remboursement, le consommateur doit donc se rendre dans l'une des boutiques «partenaires» de sa mutuelle. Pour les bénéficiaires de la CMU complémentaire, le choix proposé par les opticiens se limite en général à cinq montures. Pour ceux qui ne trouveraient pas leur bonheur dans ce qu'on leur propose, le reste à charge est en moyenne de 165 €. A ce tarif, pas étonnant que beaucoup fassent le choix de rester dans le flou.

Source : Crédoc 2011.

LES AIDES AUX PLUS DÉMUNIS

Aide médicale de l'Etat (AME) : dispositif permettant aux étrangers en situation irrégulière de bénéficier d'un accès aux soins. Prise en charge à 100 % des soins médicaux et d'hospitalisation en cas de maladie ou de maternité dans la limite des tarifs de la Sécurité sociale.

Couverture maladie universelle (CMU) : protection maladie obligatoire pour les personnes qui ne sont pas déjà couvertes par un autre régime obligatoire d'assurance maladie. Le bénéficiaire paie ses dépenses de santé (consultations médicales, médicaments, examens médicaux) et l'assurance maladie rembourse la part obligatoire, également appelée «part Sécurité sociale».

CMU complémentaire : complémentaire santé réservée aux revenus n'excédant pas 661 € par mois. Prise en charge à 100 % de la part complémentaire des dépenses à hauteur de 100 % des tarifs de la Sécurité sociale.

Aide à l'acquisition d'une complémentaire santé (ACS) : pour les revenus n'excédant pas 874 € par mois. Elle permet d'avoir une réduction de la cotisation à payer à l'organisme de protection complémentaire.
 


* Article publié dans le numéro 811 du magazine Marianne paru le 3 novembre 2012
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11 novembre 2012 7 11 /11 /novembre /2012 17:29

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http://alternatives-economiques.fr/blogs/harribey/2012/11/06/competitivite-travailleurs-pieges/

 

 

Commençons par une question bleue : dans le prix d’une marchandise, n’y a-t-il que le coût du travail de compté ? Oui ou non ? Non. Bravo. Vous avez gagné le droit de passer à la question blanche.

Question blanche : les profits sont-ils inclus dans les prix ? Oui ou non ? Oui. Encore bravo, vous avez accès à la question rouge.

Question rouge qui fâche : au cours des trente dernières années, qu’est ce qui a le plus augmenté, les salaires et cotisations sociales ou les profits ? Attention, vous n’avez droit qu’à une seule réponse. Plus que cinq secondes avant la publication du rapport Gallois ! Chut, le public, ne soufflez pas !… Euh, les salaires, puisque tout le monde le dit.

Oh ! que c’est dommage, vous avez cru les gens qui susurraient la petite musique de la nuit libérale. Mais ce n’était pas la bonne réponse. Je suis désolé. Mais vous n’avez pas tout perdu : je vous remets une note très intéressante publiée par Attac et la Fondation Copernic.

 Voilà résumé en quelques mots sibyllins l’essentiel du débat escamoté sur le fameux « choc de compétitivité » dont aurait besoin l’industrie française.

 

 

Le coût du travail, omniprésent

Coût de l’heure de travail dans l’industrie française : 33,16 €.

Coût de l’heure de travail dans l’industrie allemande : 33,37 €.

C’est l’inverse pour les services marchands : respectivement 32,08 € contre 26,81 € (mais cela ne concerne que peu les exportations).

Dans l’industrie automobile, le coût de l’heure de travail en Allemagne est de 29 % supérieur à celui de la France.

Au sein des pays membres de l’Union européenne comparables à la France, les plus grandes différences entre eux ne portent pas sur le coût global du travail mais sur la structure de celui-ci, c’est-à-dire sur la répartition entre salaires directs et financement de la protection sociale. La compétitivité des entreprises n’est donc pas liée au poids des « charges sociales » comme le clament à cor et à cri le Medef : en effet, les comparaisons internationales montrent que la part salariale dans la valeur ajoutée ne dépend pas de l’importance des cotisations sociales.

Il y a dix ans, les coûts allemands étaient les plus élevés dans l’industrie, et la modération salariale a produit son effet à partir de 2003 avec la mise en œuvre de l’austérité Schröder-Hartz, des réformes du marché du travail et de la baisse des cotisations patronales compensée par l’augmentation de la TVA.

Le Bureau of Labor Statistics américain confirme le constat général précédent tiré des statistiques européennes : le coût horaire du travail dans l’industrie manufacturière était en 2010 de 40,4 dollars dans la zone euro, 40,6 dollars en France, et 43,8 dollars en Allemagne. Le coût français est donc à peine supérieur de 0,5 % à la moyenne de la zone euro et inférieur de 7,3 % à celui de l’Allemagne.

Plus intéressant encore est l’examen de l’évolution du coût salarial unitaire, qui rapporte le coût horaire à la productivité du travail. La productivité augmente plus faiblement dans les services marchands que dans l’industrie. De ce fait, en moyenne, le coût unitaire baisse sensiblement dans l’industrie (en France, en Allemagne, en Irlande comme dans l’UE à 15 et la zone euro) et augmente dans les services marchands. Le coût salarial unitaire dans l’industrie baisse en moyenne parce que la productivité augmente plus vite que le coût horaire, sauf en Grèce, en Espagne, en Italie, au Royaume-Uni et au Danemark. Le coût unitaire français baisse en moyenne de 0,5 % par an de 1996 à 2008 et le coût unitaire allemand baisse de 0,7 % par an. Comme c’est dans les pays où les coûts unitaires étaient les plus bas qu’ils progressent le plus, la tendance est plutôt à la convergence de ces coûts.

 

Le coût du capital, le grand absent

Si on se penche sur la période où s’est produite la dégradation du commerce extérieur français (grosso modo depuis le début de la décennie 2000) qui s’expliquerait par le coût du travail excessif, on voit alors que  la part des revenus distribués par les sociétés non financières a pratiquement doublé par rapport à leur EBE, et presque doublé par rapport à leur valeur ajoutée brute (VAB), déjouant donc la coupure avant/après la crise, au point d‘absorber plus des 4/5 de leur EBE. Qu’il y ait crise ou pas, la part prélevée par le capital est de plus en plus élevée et obère la capacité des entreprises à faire face à tous les aspects de la compétitivité.

En proportion de leur valeur ajoutée brute, la part que les sociétés non financières versaient à leurs actionnaires est passée de 5,6 % en 1999 à 9 % en 2011.

 

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 Source : INSEE, TEE de 1999 à 2011.

 

 

On ne s’étonnera pas alors que les efforts en matière d’investissements, de recherche et développement soient insuffisants pour améliorer la compétitivité dite hors prix.

 

Au fait, la compétitivité, qu’est-ce que c’est ?

C’est un concept absurde : il transpose un raisonnement à l’échelle d’une entreprise au plan macroéconomique, ce qui n’a aucun sens, parce que la baisse du « coût salarial » signifie baisse des revenus et donc baisse de la demande de consommation et d’investissement. La baisse des coûts d’une entreprise peut améliorer sa compétitivité parce qu’elle n’handicape pas la demande globale, mais la baisse des coûts de toutes les entreprises tue l’économie globale.

 

C’est un concept piégeant : si la baisse des cotisations sociales est répercutée pour baisser les prix, l’amélioration du pouvoir d’achat est annihilée par la fragilisation de la protection sociale ou bien par la hausse de la fiscalité compensatrice ; si la baisse des cotisations sociales est utilisée par les entreprises pour augmenter leurs marges bénéficiaires, le « choc de compétitivité » est alors un coup pour rien sauf pour les actionnaires, et, en outre, l’effet récessif est garanti puisque la baisse de la demande entraînera l’arrêt de l’investissement.

 

C’est un concept non coopératif : tous les pays ne peuvent avoir un commerce extérieur excédentaire, et si tous adoptent des politiques de baisse des coûts salariaux, la récession est pour tout le monde à la fois.

 

C’est un concept idéologique : il s’agit de faire payer la facture de la crise aux travailleurs sous couvert de compétitivité. Et cela, au nom d’un argument vicieux : il faut alléger les « charges » pesant sur le travail. C’est oublier que tout vient du travail : il n’y a pas d’autre source de la valeur économique et donc pas d’autre source du prélèvement. En revanche, l’assiette de calcul des prélèvements importe beaucoup, car se jouent à cet endroit les rapports de force entre classes sociales. Le gouvernement reprend la plus grande partie des propositions du rapport Gallois. Ce faisant, il renie trois fois sa parole par les trois ralliements aux dogmes libéraux suivants :

-       Ralliement à la croyance que les salaires et les cotisations sociales sont la cause première de la désindustrialisation et du chômage ; exit la crise capitaliste.

-       Ralliement à la soi-disant nécessaire baisse des dépenses publiques.

-       Ralliement à la TVA anti-sociale et abandon d’une véritable réforme fiscale par refus de toucher aux dividendes, dont la forte hausse grève l’investissement et pèse sur les prix (revoir la question blanche ci-dessus).

 

C’est un concept doublement dépassé : il fait du travail la variable d’ajustement et il suppose que le « choc de compétitivité » va provoquer un « choc de croissance » salutaire. Il postule donc la possibilité de poursuivre indéfiniment une croissance économique aveugle et il remet aux calendes grecques la transition écologique.

 

Question banco : quel est le pays européen où la baisse du coût du travail est la plus avancée et qui le condamne à terme à devoir vendre ses îles au plus offrant ? Trente secondes pour répondre…

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11 novembre 2012 7 11 /11 /novembre /2012 17:25

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http://www.monde-diplomatique.fr/2012/06/POUILLE/47866


Le géant taïwanais Foxconn, premier fournisseur mondial d’électronique et premier employeur privé en Chine, est désormais à l’étroit dans son bunker géant de Shenzhen Longhua. Voyage dans le Guangdong, puis dans le Sichuan, lieu emblématique de son renouveau industriel.

par Jordan Pouille, juin 2012

« C’est la première fois que je parle à un étranger. Tu connais Michael Jackson ? J’ai toutes ses chansons sur mon téléphone ! » Minuit trente, devant l’entrée de Hongfujin, une branche de Foxconn qui fabrique l’iPod. Dans la moiteur nocturne de Longhua, la banlieue de Shenzhen, une cohorte de cuisiniers ambulants, le réchaud à gaz soudé à l’arrière du triporteur, sont venus faire concurrence à la cantine de l’usine. Ils haranguent ces milliers de jeunes en veston rose ou noir quittant leur poste de travail le ventre vide. Certains sont curieux et nous abordent de manière candide et enjouée. Pour les clients attablés autour de l’installation de M. Bo Zhang, la portion de nouilles sautées est à 3 yuans (1). A lui seul, M. Bo en prépare au moins mille par jour. « Les chefs de Foxconn préfèrent garder leurs salariés près des ateliers pendant la pause-repas. Alors, dès qu’on arrive, ces salauds font baisser le prix des plats de cantine à 1,50 yuan, contre 4 yuans le reste du temps ! »

M. Bo est lui-même un ancien ouvrier de Foxconn. Il était affecté à l’atelier de laminage des coques métalliques des MacBook. Il se souvient d’une salle mal ventilée et bruyante, de la chaleur suffocante, de cette poussière d’aluminium qui lui recouvrait la peau et les cheveux. A l’époque, non seulement les ouvriers n’avaient aucun contact avec la hiérarchie taïwanaise, mais même les cadres chinois évitaient toute relation avec leurs homologues taïwanais, pourtant décisionnaires. Sans surprise, ses demandes de mutation étaient toutes refusées. Il a quitté l’usine au bout d’un an, en mai 2010. Pour mieux revenir. « Maintenant, ce sont les ouvriers qui me font vivre », s’amuse-t-il. Et tant pis si les rats déambulent sous ses tabourets en plastique et si la fumée des usines se mêle au parfum subtil de la sauce de soja.

Autour de son restaurant de fortune, pas de gardien : seulement une foule de jeunes gens fatigués, qui préfèrent la convivialité de M. Bo à la stricte discipline qui règne chez Foxconn, de l’autre côté des portiques de sécurité. D’après eux, les humiliations et les punitions des chefs d’atelier ont cessé depuis le scandale des suicides en série, au cours du premier semestre 2010 (2). « Les managers sont beaucoup plus discrets. En fait, on ne les entend plus. Si on est solide dans sa tête, c’est gérable. Je travaille debout, mais j’ai une pause de dix minutes toutes les deux heures », nous raconte Yang (3), 21 ans et sec comme un sarment de vigne. Son camarade Cao Di se souvient des vexations passées : « On devait réfléchir à nos erreurs en restant debout, face à un mur, pendant six heures, quand l’objectif de production n’était pas atteint. » Toutefois, le règlement reste sévère : « Evidemment, on laisse toujours les téléphones portables à l’entrée, et on ne peut ni aller aux toilettes, ni parler, ni boire une gorgée d’eau pendant le travail. » Il faut attendre les pauses. A eux deux, les jeunes hommes emballent huit mille iPad par jour, de 8 heures à 19 heures. « Depuis ceux de la première génération, en 2010 », précise l’un, fièrement.

Parfois, des bagarres éclatent entre gardiens et travailleurs

C’est ici, à Longhua, que le fondateur taïwanais de Foxconn, M. Terry Tai-ming Gou, a construit sa première usine chinoise, en 1988. Engoncés dans un bunker de trois kilomètres carrés cerné par les dortoirs, trois cent cinquante mille ouvriers y fabriquent jour et nuit les imprimantes et les cartouches Hewlett-Packard (HP), les ordinateurs Dell ou Acer, les liseuses Kindle d’Amazon, la PlayStation de Sony et tous les produits de la gamme Apple. Face à l’insatiable demande mondiale suscitée par ces derniers, Foxconn a construit deux usines supplémentaires : l’une, dans le Sichuan, pour les iPad ; l’autre, dans le Henan, pour les iPhone. La production a démarré le 30 septembre 2010 pour la première, en août 2011 pour la seconde. Chacune emploie environ deux cent mille ouvriers.

A Shenzhen, depuis le matin, des hommes en costume sombre, imperturbables, s’affrontent aux cartes dans une salle enfumée. De temps à autre, ils jettent un regard distrait en direction de l’écran qui retransmet les images de télésurveillance. Ils gèrent une dizaine de dortoirs aux façades carrelées, comme il en existe partout dans la ville. Les leurs sont séparés de l’atelier B4 de l’usine Foxconn par deux routes à quatre voies que les camions empruntent à toute heure. Du dernier étage, à travers les barreaux des fenêtres, on aperçoit des jeunes hommes en train d’empiler des cartons noir et vert — les couleurs de la marque Acer.

Ces gérants récupèrent les loyers de douze mille ouvriers entassés dans mille cinq cents chambres, filles et garçons séparés, pour le compte d’un riche propriétaire. Les machines à laver et les distributeurs d’eau potable sont installés dehors, au milieu des sacs de déchets ménagers jetés depuis les fenêtres et aussitôt éventrés par les chiens errants. Les rideaux de fer du rez-de-chaussée cachent une pléthore de cybercafés illégaux et de salles de jeu en réseau à 1 yuan de l’heure, ouverts vingt-quatre heures sur vingt-quatre, où les jeunes ouvriers peuvent s’évader.

Car, faute d’espace suffisant, Foxconn n’héberge qu’un quart de sa main-d’œuvre, sur un « campus avec piscine olympique, salles de gym et hôpitaux », clament les communiqués de presse. L’immense majorité du personnel occupe des dortoirs privés construits à la va-vite, collés les uns aux autres, sur des terrains sans nom de rue. Les ouvriers se retrouvent ainsi à la merci de commerçants de tout poil et d’hôteliers cupides sur lesquels l’entreprise taïwanaise n’a guère de prise.

Grâce à la télésurveillance, nos gérants ont surpris quelqu’un en train de jeter un mégot dans l’escalier. Ils envoient un gardien le cueillir fissa. D’après le règlement affiché dans tous les couloirs, le pauvre est bon pour une amende non négociable de 20 yuans. A Longhua, le maintien de l’ordre est l’affaire de sociétés de sécurité privées : des freluquets en uniforme de police, mais sans arme ni insigne. Comme ceux qu’ils surveillent, ce sont des migrants, recrutés devant l’usine. La paie est la même ; seul un képi les sépare.

A l’entrée des ateliers, des magasins et des dortoirs, ils infligent des amendes tous azimuts, vérifient les badges et fouillent les sacs à dos. Un appel de détresse à la police, et ce sont eux qui rappliquent les premiers. La plupart se pavanent sur des vélos tout-terrain (VTT), un gyrophare bleu et rouge vissé sur le porte-bagages. Le soir, ils se postent aux extrémités de chaque rue, toutes lumières allumées, faisant croire à des barrages policiers pour mieux contrôler les flux. Parfois, des bagarres éclatent entre gardiens et ouvriers, et c’est alors à la police d’intervenir. « Les forces de l’ordre, les vraies, ne se déplacent que lorsqu’on leur signale un rassemblement inhabituel. Elles se mettent à filmer les meneurs un par un, et les gamins finissent par se disperser », raconte un commerçant. Depuis leur pick-up sophistiqué, les policiers de Longhua actionnent une caméra rotative. Leur hantise, ce sont les tentatives de manifestation, récurrentes dans la province ; en revanche, ils semblent beaucoup plus tolérants à l’égard des innombrables bordels camouflés en karaokés ou en salons de massage. Plusieurs publicités proposent également de faux diplômes, de faux permis de conduire, voire de fausses cartes d’identité. Un fléau, au dire de Foxconn : « Jamais nous ne chercherions à recourir au travail de mineurs. Si des cas étaient avérés, ce serait parce que des travailleurs auraient utilisé de faux documents et feraient plus vieux que leur âge », a déjà déclaré l’entreprise. Des audits menés par Apple en 2011 ont mis en évidence des cas de ce genre chez cinq de ses fournisseurs (4).

Dans cette ville-usine, des écoles de formation continue farfelues séduisent également les ouvriers aspirant à une reconversion. C’est le cas de M. Guo Tan, 25 ans, affecté depuis deux ans à la peinture des coques de téléphone Nokia. Son frère travaille dans une usine de briquets du Zhejiang ; sa sœur, dans une usine de pantoufles à Dongguan (Guangdong). Après le Nouvel An chinois, il a suivi une formation de « marketing en ligne » dans un institut ayant pignon sur rue à Longhua qui lui promettait une nouvelle carrière, un nouveau départ : « J’ai voulu me réorienter car je passe des horaires de nuit aux horaires de jour chaque mois, parfois toutes les deux semaines sans préavis, ce qui m’empêche de dormir correctement. » M. Guo travaille douze heures par jour, six jours sur sept. Contre la somme exorbitante de 4 000 yuans, soit plus du double de son salaire de base, mais « payable en plusieurs fois », il s’est offert trois heures de cours par jour, quatre jours par semaine, pendant deux mois, avec un joli certificat à la clé. Mais ce document n’est pas un diplôme, et la formation n’est reconnue par aucune des entreprises chinoises où il voudrait être embauché. Originaire du Guizhou, l’une des provinces les plus pauvres du pays, il a un objectif : « Je voudrais rentrer chez moi avec une compagne et assez d’argent pour monter ma petite affaire, être mon propre patron. Cela rassurerait mes parents. » Contraint de renflouer son compte, il restera encore quelque temps chez Foxconn.

Boissons énergisantes, peluches géantes et bijoux de pacotille

A Longhua, la naïveté de la main-d’œuvre n’a d’égal que son appétit consumériste. Dès la sortie de l’atelier, les ouvriers nagent dans un univers de tentations abordables. Les dortoirs les plus proches de chacune des sorties de l’usine (Nord, Sud, Est, Ouest) sont tapissés de publicités lumineuses et sonores pour des téléphones portables ou des boissons énergisantes. Dans la rue, les jeunes gens sont appâtés par mégaphone : pour des peluches géantes, des bijoux de pacotille… ou même des vestes Foxconn contrefaites, à 35 yuans pièce, « quand ils finissent par perdre celle donnée par la direction le jour de l’embauche et qu’ils doivent porter obligatoirement six jours sur sept », dit la vendeuse. Plus loin, sur Minqing Lu, un tatoueur a installé son kit électrique près d’un lampadaire. Le passage continu de camions soulevant des nuages de poussière ne saurait le distraire. Pour 300 yuans, il grave de redoutables dragons sur le torse ou le dos des ouvriers. Quand vient leur jour de repos hebdomadaire, ou mensuel si les heures supplémentaires s’accumulent, ces travailleurs font aussi la queue chez le coiffeur ou louent des patins à roulettes pour mieux se défouler sur la place principale. Cachés sous des banderoles vantant le « développement harmonieux » de Longhua, des haut-parleurs diffusent leurs musiques préférées.

A l’écart du vacarme, au-dessus d’un magasin de couvertures, résonnent les chants d’une église évangélique ayant sans doute échappé au bureau des affaires religieuses de Shenzhen. « Dieu vous appelle », peut-on même lire en caractères vert et rouge sur la fenêtre du premier étage. Depuis son ouverture, il y a cinq ans, des ouvriers de Foxconn viennent y prier, pleurer et chanter, de jour comme de nuit. Leurs dons ont déjà permis d’acheter un petit piano et de financer les déplacements d’un pasteur basé à Dongguan. Pour l’instant, pas de quoi perturber les autorités.

Et puis, en avril 2011, miracle : le métro est finalement arrivé à Longhua. Toutes les huit minutes, une rame climatisée s’arrête au terminus de Qinghu, avenue Heping Lu, et emmène la jeunesse ouvrière jusqu’à Lohuo, le quartier animé de Shenzhen, frontalier de Hongkong. « Toujours plus de trafics, de tentations et d’insécurité », résume M. Sunny Yang, un ingénieur, de retour d’une soirée badminton entre amis. Il vit à Longhua avec son épouse et sa fille de 2 ans et supporte de moins en moins la cacophonie de la ville-usine. « Même si cela reste une ville qui donne leur chance aux diplômés », croit-il devoir ajouter.

Rassurante aux yeux de M. Yang, une population beaucoup plus paisible a fait son apparition dans les dortoirs : les seniors. Ils passent leurs journées assis autour des rares terrains de jeu, et se servent des grillages comme étendoirs de vêtements… pour bébés.

Ces sexagénaires n’ont pas déménagé au milieu des usines pour le plaisir, mais parce que leurs travailleurs d’enfants, salariés chez Foxconn, ont fait appel à eux pour s’occuper de leur progéniture. C’est le projet de Lei, 23 ans, originaire du Hunan et mère d’un petit garçon de 2 ans et demi : « Mes parents aussi étaient ouvriers migrants dans la région, et leur hukou rural [passeport interne] ne me permettait pas d’être inscrite à l’école [les migrants n’ont pas les mêmes droits que les urbains, notamment pour l’accès aux services publics]. Alors ils m’ont laissée au village. Durant toute mon enfance, je ne les voyais qu’une fois par an, pour le Nouvel An. Je ne veux pas que mon fils connaisse la même solitude. Je veux lui offrir une scolarité sur place, quitte à en payer le prix », revendique la jeune femme, qui nous fait visiter sa modeste demeure.

Pour l’instant, la famille vit à trois dans une chambre de neuf mètres carrés, pour 350 yuans par mois. Juste assez grand pour le matelas, le téléviseur et la poussette du petit. Le mari de Lei assemble les téléphones fixes Cisco, douze heures par jour, six jours sur sept. Il gagne bien sa vie : jusqu’à 4 000 yuans par mois. Lei a arrêté de travailler à la naissance de son bébé. Elle est enceinte de cinq mois. A la naissance du deuxième, elle fera venir ses parents retraités et reprendra le travail, pour doubler le revenu du foyer.

Education sexuelle et décoration rose bonbon au centre de santé

Qu’en pensent les aînés qui ont déjà quitté leurs campagnes ? « C’est vrai qu’on s’ennuie un peu ici, l’air est pollué, les rues sont sales, il n’y a pas de place pour cultiver son potager et on se sent un peu surveillé avec tous ces gardiens », soupire Mme Jiang, 63 ans. Avec d’autres, elle attend aujourd’hui un livreur hongkongais de lait maternisé importé, « garanti sans mélamine ».

A Longhua, de nombreuses mères et futures mères connaissent bien leur corps et leurs droits, ce qui a le don d’agacer leurs supérieurs hiérarchiques à l’usine. « Quand j’ai appris que j’étais enceinte, mon chef d’atelier m’a fait attendre dix jours avant de m’exempter de passage au détecteur de métaux. Et quand j’ai demandé à changer d’atelier, il a refusé. J’ai dû convaincre son supérieur », s’amuse cette jeune femme. Enceinte de huit mois, Mme Jun Hao est désormais préposée à l’étiquetage des cartons d’ordinateur : « J’appose des autocollants pour 3 000 yuans par mois. C’est correct, non ? » Après l’accouchement, elle devrait bénéficier d’un congé maternité de trois mois : « Ma mère n’y croit pas une seconde, mais cela figure bien dans le contrat. » La Chine continentale propose quatre-vingt-dix-huit jours de congé maternité payés 100 % du salaire mensuel moyen de l’année précédente, soit vingt-huit jours de plus qu’à Hongkong. Une mesure facile à faire respecter dans la fonction publique et les grosses entreprises d’Etat chinoises, mais beaucoup moins dans le secteur privé, reconnaît le quotidien officiel China Daily (5).

D’où peut venir la prise de conscience de Mme Jun ? Des heures passées sur les forums de discussion féminins, depuis les ordinateurs des cybercafés pléthoriques ? On en doute, tant ces espaces sont le territoire des garçons, obsédés par les jeux en réseau. Peut-être plutôt des campagnes d’information menées par quelques hôpitaux, comme le centre gynécologique Huaai de Longhua. Dans l’anonymat, jusque tard le soir, les ouvrières viennent avec leur compagnon y glaner toutes sortes de renseignements liés à la maternité ou à la contraception. « Plus ils connaîtront leurs droits, plus ils obtiendront aisément des avancées, et pas seulement sur les salaires (6). C’est une garantie de stabilité pour Shenzhen », dit-on chez eux. Précision étonnante : malgré une décoration rose bonbon, cet établissement de santé bénéficie d’un partenariat avec l’Armée populaire de libération (APL). La majorité de ses médecins sont des officiers militaires. On reste pantois devant les panneaux d’éducation sexuelle illustrée fixés le long des trottoirs, qu’un gardien nous interdira toutefois de photographier. « L’homosexualité est un phénomène culturel comme le sadomasochisme. Il n’a pas encore atteint sa maturité en Chine », peut-on y lire — manière de dire que la société chinoise ne serait pas tout à fait prête à accepter l’homosexualité.

Lorsqu’ils arrivent avec leur baluchon devant l’imposant centre de recrutement, près de la porte Nord, les jeunes migrants découvrent les slogans d’accueil : « Réaliser ses rêves », « Faire fortune ». Ils peuvent contempler des photographies géantes où des ouvriers euphoriques sont déguisés en étudiants de campus américain, un chapeau mortier sur la tête. Plus pragmatique, un panneau rouge rappelle qu’« il ne faut ni diplôme ni argent pour rejoindre l’entreprise », n’en déplaise aux rabatteurs. En mal de commissions, ceux-ci promettent un poste aux candidats déboussolés dès leur descente du métro, en mentant sur le salaire et les horaires.

A Pixian, des bus relient les ateliers A, B et C aux dortoirs 1, 2 et 3

Pour conserver sa main-d’œuvre, Foxconn doit désormais ferrailler avec ces patrons de petites usines qui n’hésitent plus à coller leurs offres d’emploi jusqu’aux portes des dortoirs, ni à s’aligner sur les salaires en vigueur à Longhua. Ils profitent de l’environnement high-tech de la zone industrielle pour venir fabriquer leurs propres téléphones, destinés aux marchés modestes des petites villes ou des campagnes chinoises. « Ce qu’on perd en coût de main-d’œuvre, on le récupère dans notre marge, puisqu’on vend directement notre produit aux utilisateurs », explique un homme d’affaires rencontré dans le magasin d’usine Samzong — à ne pas confondre avec Samsung, évidemment. De fait, les téléphones KPT, inspirés des BlackBerry, ou les Ying Haifu, semblables aux Nokia, sont également fabriqués à Longhua. Peut-être même dans ces usines « à louer » que proposent des annonces taguées sur les murs.

On quitte Shenzhen Longhua et son univers impitoyable avec le sentiment que, en dehors de leurs stricts horaires de travail, Foxconn n’a plus guère de prise sur ses petits soldats de l’électronique. Loisirs, sommeil, formation, spiritualité, alimentation, pouvoir d’achat et déplacements : autant de domaines exploités par des acteurs externes, souvent prédateurs, parfois bienveillants.

Contacté par téléphone, M. Louis Woo, le porte-parole de l’entreprise, confirme ce phénomène, mais ne le condamne pas : « Nous ne pouvons guère contrôler une nouvelle génération d’ouvriers qui a choisi de vivre et de s’épanouir au milieu d’autres jeunes. Nous avons compris que leur obsession n’est plus de retourner à la maison. Même s’ils ne rechigneraient pas à rentrer plus souvent auprès de leur famille, ils veulent vivre, consommer et s’épanouir avec leurs pairs, entre jeunes. »

Forte de cet enseignement, la société taïwanaise a choisi de poursuivre son développement ailleurs, vers l’intérieur du pays, dans des provinces certes éloignées des grands ports marchands mais riches de terrains vierges, où il est possible de repenser un complexe industriel de A à Z, et où les édiles locaux lui déroulent le tapis rouge.

Comme à Pixian — situé à plus de mille kilomètres de Shenzhen —, dans la banlieue de Chengdu (province du Sichuan), où Danone met en bouteille son eau Robust et où Intel fabrique ses processeurs. Le 16 octobre 2009, soit avant même la vague de suicides du premier semestre 2010, une promesse d’investissement conjoint est signée avec les autorités du Sichuan. Le chantier démarre le 25 juillet 2010 ; la production commence le 30 septembre. Mais une explosion mortelle survient sept mois plus tard. Elle est due à un défaut structurel de ventilation, comme le confirme une enquête du New York Times détaillant les conditions de travail des ouvriers de Chengdu (7).

Foxconn y fabrique désormais douze millions d’iPad par trimestre, soit les deux tiers de sa production totale, répartis entre huit ateliers et cinquante lignes de production superposées sur un périmètre de quatre kilomètres carrés.

Ici, finis les bordels tapageurs et les karaokés clinquants, les réclames lumineuses, les ateliers de téléphones contrefaits et les églises évangéliques : les ouvriers évoluent docilement dans une ville-usine toute neuve, aseptisée, d’architecture néostalinienne. Des routes à deux fois trois voies relient les ateliers massifs A, B et C aux portes des dortoirs 1, 2 ou 3. Ce sont les bus articulés de la ville de Chengdu qui assurent la navette, de jour comme de nuit — à faible allure, pour échapper aux radars automatiques. Avec les bétonneuses, les camions de marchandises et les voitures de police, ce sont les seuls véhicules que l’on voit circuler dans Pixian.

Ce nouvel ensemble industriel, édifié en un temps record — soixante-quinze jours — par Jiangong, une société contrôlée par la ville de Chengdu, se situe dans une nouvelle zone franche ; il est donc exempté d’impôt. L’installation de Foxconn est décrite dans la presse locale comme « le projet numéro 1 du gouvernement du Sichuan ». Pour les beaux yeux de M. Gou, les autorités ont construit six nouvelles routes, deux ponts, 1,12 million de mètres carrés de surface habitable pour les ouvriers. Elles ont dépensé 2,2 milliards de yuans en indemnités d’expropriation pour dix mille familles, dont les quatorze villages ont été rasés dès août 2010 (8).

Les nouveaux ateliers Foxconn ne sont guère que d’austères bâtisses blanches percées de milliers de petites fenêtres teintées. Ils s’étalent le long de deux avenues rectilignes aux noms évocateurs : Tian Sheng lu (« ciel victoire ») et Tian Run lu (« ciel profit »). Aucun filet antisuicides n’a été tendu autour des ateliers, comme c’est le cas à Longhua. La main-d’œuvre, moins âgée, est certes moins payée — le salaire de base est de 1 550 yuans, contre 1 800 à Shenzhen —, mais elle est du cru et peut rendre visite à la famille plus aisément. « Culturellement, Chengdu n’a rien à voir avec Shenzhen, qui est une ville composée exclusivement de migrants. Notre usine de Longhua compte par exemple 20 % de jeunes du Henan, 10 % du Sichuan. Mais ici, les travailleurs sichuanais sont entre eux ; ils sont donc plus détendus. Et puis, les gens du Sichuan sont connus pour leur chaleur humaine. On y trouve tellement de salons de thé ! », s’emballe M. Woo, le porte-parole de Foxconn. Pas sûr que ses ouvriers aient le temps de s’y égarer.

D’après les témoignages recueillis sur place, les autorités locales se chargeraient elles-mêmes du recrutement — preuve que Chengdu prend ce projet très au sérieux. Chaque village de la province du Sichuan se voit ainsi imposer des quotas de travailleurs à fournir à Foxconn. « J’ai accepté l’offre du chef de parti du village en échange d’une aide administrative : il a fait accélérer mes démarches de mariage avec ma compagne, originaire d’une province voisine. Mais ce n’est pas du travail forcé. Je peux démissionner quand je le souhaite, et notre village peut continuer de recevoir ses subventions du gouvernement provincial », dit Yang, affecté aux stocks. Même les étudiants en informatique ont été mobilisés pour y effectuer leurs stages. « Ces méthodes sont provisoires et correspondent à une phase initiale de développement. Les ouvriers ne nous connaissent pas, ils ne viennent pas d’eux-mêmes faire la queue au centre de recrutement. Il faut donc aller les chercher », commente-t-on chez Foxconn. Chez eux, le taux de rotation du personnel est élevé. Vingt-quatre mille ouvriers (soit près de 7 % de la main-d’œuvre, tous les mois) à Shenzhen Longhua, avance le Daily Telegraph (9). Peut-être beaucoup plus à Chengdu : « Quand des amis ont voulu s’en aller, un directeur des ressources humaines leur a demandé d’attendre. Il avait déjà quarante mille lettres de démission à traiter », nous confie un salarié.

Baptisés « Jeunesse joyeuse », mais truffés de gardiens, les dortoirs de Pixian font jusqu’à dix-huit étages, filles et garçons séparés. Ils sont répartis entre les quartiers de Deyuan, Shunjiang et Qingjiang. Chaque ensemble de trois dortoirs propose cantine, supermarché sans alcool, cybercafé, distributeurs de billets, tables de ping-pong et terrains de badminton. Chaque chambrée compte six à huit personnes — pour un loyer mensuel par lit de 110 yuans — et dispose d’une salle d’eau avec toilettes et cabine de douche. Pour économiser du temps et de l’énergie aux travailleurs, leur linge est récupéré par une entreprise de nettoyage.

Le cybercafé, plébiscité par la jeunesse ouvrière de Pixian, offre une décoration soignée, l’air conditionné et de larges fauteuils. Les ordinateurs affichent le logo Foxconn en fond d’écran. Le prix de la connexion double au-delà d’une heure, incitant les ouvriers à ne pas trop s’attarder. Seuls les magasins franchisés semblables à ceux des grandes villes, comme Family Mart, ont droit de cité. « Quand on sort de la chambre ou de l’usine, la vie est plutôt chère », regrette Cheng, dont la journée est réglée comme du papier à musique. « Je me lève à 6 heures, je prends le bus à 6 h 40 et je commence ma journée à l’atelier à 7 h 30. Comme je travaille jusqu’à 20 h 30, je suis chez moi à 21 h 10. Ça me laisse une heure pour en profiter avant l’extinction des feux. » Dehors, les vendeurs illégaux de nouilles et de brochettes joueront toute la nuit au chat et à la souris avec les policiers au volant de voiturettes de golf.

C’est ce même paysage que l’on achève de façonner dans la banlieue de Chongqing, à trois cents kilomètres de Chengdu. Foxconn déménage ici une partie de son atelier d’imprimantes HP de Shenzhen. La production démarre à peine, tandis que les bus universitaires de Chongqing ramènent leurs flots d’étudiants réquisitionnés pour un stage obligatoire en usine. Ils rejoindront sans doute ces dix mille ouvriers de l’atelier HP de Shenzhen qui ont déjà accepté de revenir vers leur province natale, comme Pan Fang, 22 ans, et ses amis. Leur nouvelle chambre compte huit lits numérotés et huit tabourets. Leur première impression est positive : « Ici, l’air est moins pollué, et Foxconn nous a installé l’eau chaude, la clim’ et même un téléviseur. » Ils savent déjà que leur travail sera identique : ils assembleront chacun six cents imprimantes par jour. Et espèrent que leur salaire suivra…

 

Jordan Pouille

Journaliste, Pékin.

(1) 1 yuan = environ 0,12 euro.

(2) Entre janvier et mai 2010, treize jeunes ouvriers avaient tenté de mettre fin à leurs jours  ; dix avaient réussi. Lire Isabelle Thireau, «  Les cahiers de doléances du peuple chinois  », Le Monde diplomatique, septembre 2010.

(3) Certaines des personnes rencontrées n’ont pas donné leur nom, souvent par crainte de représailles.

(5) «  “Soft welfare” needs supervision  », China Daily, Pékin, 26 avril 2012.

(6) Depuis 2009, le salaire de base des trois cent cinquante mille ouvriers de Longhua — hors primes et heures supplémentaires — a doublé, passant de 900 à 1 800 yuans mensuels.

(7) «  In China, human costs are built into an Ipad  », The New York Times, 26 janvier 2012. Cette enquête a conduit Apple à adhérer à l’organisation non gouvernementale Fair Labor Association.

(8) Nanfang Zhoumo, Canton, 10 décembre 2010.

(9) «  “Mass suicide” protest at Apple manufacturer Foxconn company  », The Daily Telegraph, Londres, 11 janvier 2012.

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Published by valenton rouge - dans Monde
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