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A mon parti



 Tu m'as donné la fraternité envers celui que je ne connais pas.
Tu as ajouté à mon corps la force de tous ceux qui vivent.
Tu m'as redonné la patrie comme par une autre naissance
Tu m'as donné la liberté que ne possède pas le solitaire.
Tu m'as appris à allumer, co
 mme un feu, la bonté.
Tu m'as donné la rectitude qu'il faut à l'arbre.
Tu m'as appris à voir l'unité et la variété de l'homme.
Tu m'as montré comment la douleur de l'individu  meurt avec la victoire de tous.
Tu m'as appris à dormir dans les durs lits de mes frères.
Tu m'as fait bâtir sur la réalité comme on construit sur une roche.
Tu m'as fait l'adversaire du méchant, tu m'as fait mur contre le frénétique.
Tu m'as fait voir la clarté du monde et la possibilité de la joie.
Tu m'as rendu indestructible car grâce à toi je ne finis plus avec moi.


Canto General 
Pablo Néruda

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17 février 2010 3 17 /02 /février /2010 13:31

badiou.1196264478.jpgLe temps présent, dans un pays comme le nôtre, depuis presque trente ans, est un temps désorienté. Je veux dire : un temps qui ne propose à sa propre jeunesse, et singulièrement à la jeunesse populaire, aucun principe d'orientation de l'existence.

En quoi la désorientation consiste-t-elle précisément ? Une de ses opérations importantes consiste en tout cas à rendre illisible la séquence antérieure, la séquence qui, quant à elle, était bel et bien orientée. Cette opération est caractéristique de toutes les périodes réactives, contre-révolutionnaires, comme celle que nous vivons depuis la fin des années 1970.

On peut par exemple noter que le propre de la réaction thermidorienne, après le complot du 9 Thermidor et l'exécution sans jugement des grands Jacobins, avait été de rendre la séquence robespierriste antérieure illisible : la réduction de celle-ci à la pathologie de quelques criminels buveurs de sang en interdisait toute compréhension politique. Cette vision des choses a perduré pendant des décennies, et elle visait à désorienter durablement le peuple, qu'on tenait, qu'on tient toujours, pour virtuellement révolutionnaire.

Rendre une période illisible, c'est autre chose, c'est beaucoup plus que de simplement la condamner. Car un des effets de l'illisibilité est de s'interdire de trouver dans la période en question les principes mêmes aptes à remédier à ses impasses. Si la période est déclarée pathologique, il n'y a rien à en tirer pour l'orientation elle-même, et la conclusion, dont nous constatons chaque jour les effets délétères, est qu'il faut se résigner, comme à un moindre mal, à la désorientation.

Posons par conséquent, concernant une séquence antérieure et visiblement close de la politique d'émancipation, qu'elle doit pour nous rester lisible, et ce indépendamment du jugement final que l'on porte sur elle.

Dans le débat concernant la rationalité de la Révolution française, sous la IIIe République, Clemenceau a produit une formule célèbre : "La Révolution française forme un bloc." Cette formule est remarquable en ce qu'elle déclare la lisibilité intégrale du processus, quelles qu'aient été les péripéties tragiques de son développement.

Aujourd'hui, il est clair que c'est à propos du communisme que le discours ambiant transforme la séquence antérieure en pathologie opaque. Je m'autorise donc à dire que la séquence communiste, incluant toutes les nuances, du pouvoir comme de l'opposition, qui se réclamaient de la même idée, forme elle aussi un bloc.

Quel peuvent être alors aujourd'hui le principe et le nom d'une orientation véritable ? Je propose en tout cas de l'appeler, par fidélité à l'histoire des politiques d'émancipation, l'hypothèse communiste.

Notons au passage que nos critiques prétendent jeter aux orties le mot "communisme" sous prétexte qu'une expérience de communisme d'Etat, qui a duré soixante-dix ans, a tragiquement échoué. Quelle plaisanterie ! Quand il s'agit de renverser la domination des riches et l'hérédité de la puissance, qui durent depuis des millénaires, on vient nous objecter soixante-dix ans de tâtonnements, de violences et d'impasses ! En vérité, l'idée communiste n'a parcouru qu'une portion infime du temps de sa vérification, de son effectuation.

Qu'est-ce que cette hypothèse ? Elle tient en trois axiomes.

D'abord, l'idée égalitaire. L'idée pessimiste commune, qui domine à nouveau ces temps-ci, est que la nature humaine est vouée à l'inégalité, qu'il est d'ailleurs dommage qu'il en soit ainsi, mais qu'après avoir versé quelques larmes à ce propos, il est essentiel de s'en convaincre et de l'accepter. A cela, l'idée communiste répond non pas exactement par la proposition de l'égalité comme programme - réalisons l'égalité foncière immanente à la nature humaine -, mais en déclarant que le principe égalitaire permet de distinguer, dans toute action collective, ce qui est homogène à l'hypothèse communiste, et donc a une réelle valeur, et ce qui la contredit, et donc nous ramène à une vision animale de l'humanité.

Vient ensuite la conviction que l'existence d'un Etat coercitif séparé n'est pas nécessaire. C'est la thèse, commune aux anarchistes et aux communistes, du dépérissement de l'Etat. Il y a eu des sociétés sans Etat, et il est rationnel de postuler qu'il peut y en avoir d'autres. Mais surtout, on peut organiser l'action politique populaire sans qu'elle soit soumise à l'idée du pouvoir, de la représentation dans l'Etat, des élections, etc.

La contrainte libératrice de l'action organisée peut s'exercer de l'extérieur de l'Etat. Nous en avons de nombreux exemples, y compris récents : la puissance inattendue du mouvement de décembre 1995 a retardé de plusieurs années les mesures antipopulaires concernant les retraites. L'action militante avec les ouvriers sans papiers n'a pas empêché nombre de lois scélérates, mais a permis qu'ils soient largement reconnus comme une composante de notre vie collective et politique.

Dernier axiome : l'organisation du travail n'implique pas sa division, la spécialisation des tâches, et en particulier la différenciation oppressive entre travail intellectuel et travail manuel. On doit viser, et on le peut, une essentielle polymorphie du travail humain. C'est la base matérielle de la disparition des classes et des hiérarchies sociales.

Ces trois principes ne constituent pas un programme, mais des maximes d'orientation, que n'importe qui peut investir comme opérateur pour évaluer ce qu'il dit et fait, personnellement ou collectivement, dans sa relation à l'hypothèse communiste.

L'hypothèse communiste a connu deux grandes étapes, et je propose de dire que nous entrons dans une troisième phase de son existence.

L'hypothèse communiste s'installe à vaste échelle entre les révolutions de 1848 et la Commune de Paris (1871). Les thèmes dominants sont ceux du mouvement ouvrier et de l'insurrection. Puis il y a un long intervalle, de près de quarante années (entre 1871 et 1905), qui correspond à l'apogée de l'impérialisme européen et à la mise en coupe réglée de nombreuses régions du globe. La séquence qui va de 1905 à 1976 (Révolution culturelle en Chine) est la deuxième séquence d'effectuation de l'hypothèse communiste.

Alain Badiou
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17 février 2010 3 17 /02 /février /2010 13:28
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on thème dominant est le thème du parti avec son slogan majeur (et indiscutable) : la discipline est la seule arme de ceux qui n'ont rien. De 1976 à aujourd'hui, prend place une deuxième période de stabilisation réactive, période dans laquelle nous sommes encore, et au cours de laquelle on a notamment vu l'effondrement des dictatures socialistes à parti unique créées dans la deuxième séquence.


Ma conviction est qu'inéluctablement une troisième séquence historique de l'hypothèse communiste va s'ouvrir, différente des deux précédentes, mais paradoxalement plus proche de la première que de la seconde. Cette séquence aura en effet en commun avec la séquence qui a prévalu au XIXe siècle d'avoir pour enjeu l'existence même de l'hypothèse communiste, aujourd'hui massivement déniée. On peut définir ce qu'avec d'autres je tente de faire comme des travaux préliminaires pour la réinstallation de l'hypothèse et le déploiement de sa troisième époque.

Nous avons besoin, dans ce tout début de la troisième séquence d'existence de l'hypothèse communiste, d'une morale provisoire pour temps désorienté. Il s'agit de tenir minimalement une figure subjective consistante, sans avoir pour cela l'appui de l'hypothèse communiste qui n'est pas encore réinstallée à grande échelle. Il importe de trouver un point réel sur lequel tenir coûte que coûte, un point "impossible", ininscriptible dans la loi de la situation. Il faut tenir un point réel de ce type et en organiser les conséquences.

Le témoin-clé de ce que nos sociétés sont évidemment in-humaines est aujourd'hui le prolétaire étranger sans papiers : il est la marque, immanente à notre situation, de ceci qu'il n'y a qu'un seul monde. Traiter le prolétaire étranger comme venant d'un autre monde, voilà la tâche spécifique dévolue au "ministère de l'identité nationale", qui dispose de sa propre force de police (la "police aux frontières"). Affirmer, contre un tel dispositif de l'Etat, que n'importe quel ouvrier sans papiers est du même monde que soi, et en tirer les conséquences pratiques, égalitaires et militantes, voilà un exemple type de morale provisoire, une orientation locale homogène à l'hypothèse communiste, dans la désorientation globale à laquelle seule sa réinstallation pourra parer.

La vertu principale dont nous avons besoin est le courage. Cela n'est pas universellement le cas : dans d'autres circonstances, d'autres vertus peuvent être requises de façon prioritaire. Ainsi à l'époque de la guerre révolutionnaire en Chine, c'est la patience qui a été promue par Mao comme vertu cardinale. Mais aujourd'hui, c'est incontestablement le courage. Le courage est la vertu qui se manifeste, sans égard pour les lois du monde, par l'endurance de l'impossible. Il s'agit de tenir le point impossible sans avoir à rendre compte de l'ensemble de la situation : le courage, en tant qu'il s'agit de traiter le point comme tel, est une vertu locale. Il relève d'une morale du lieu, avec pour horizon la lente réinstallation de l'hypothèse communiste.


Philosophe, dramaturge et écrivain

Né en 1937, professeur de philosophie à l'Ecole normale supérieure, articule pensée formelle et récit littéraire, argumentation conceptuelle et intervention politique. Il a publié aux Nouvelles Editions Lignes "De quoi Sarkozy est-il le nom ?" (2007), "L'Hypothèse communiste" (2009) et a récemment dirigé, avec le philosophe Slavoj Zizek, "L'Idée du communisme" (348 p., 22 euros)

Alain Badiou
 
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17 février 2010 3 17 /02 /février /2010 13:03

An 2145, les Na'vi, autochtones de Pandora, subissent une attaque militaire organisée. An 2010, les Palestiniens se griment en bleu, pour une manifestation pacifique reproduisant les personnages d’Avatar. Ils essuient des tirs à balles réelles.


Vendredi 12 février 2010, à Bil’In, village de Cisjordanie, à 12 km à l'ouest de Ramallah. Cinq Palestiniens, des militants internationaux et israéliens se sont identifiés aux Na'vi. Peints en bleu avec des oreilles pointues et des queues, ils sont sortis en manifestation à Bil’In contester le mur de séparation construit par les Israéliens. Une reproduction vivante des événements du film Avatar. C’est ce que rapporte le site officiel de l’International Solidarity Movement.

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Flash forward dans le temps ! On est en 2145. Bienvenue dans la jungle luxuriante de Pandora, une des lunes du système Alpha Centauri ! La crise énergétique a atteint son comble sur la planète Terre. Même l’Afrique dont les ressources semblaient intarissables est épuisée. La conquête de l’espace est une nécessité absolue pour les êtres humains. Et c’est les Na'vi, population autochtone de Pandora, qui en subissent les conséquences. Depuis le début de leur existence, Les Na'vi ont mené une vie en parfaite symbiose avec leur environnement.

Paix interrompue suite à l’attaque des êtres humains en quête de ressources sur Pandora.

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Il ne s’agit pas uniquement d’un fruit de l’imagination de la rédaction de Tekiano, c’est plutôt la cultissime épopée futuriste réalisé par James Cameron : Avatar. Certes, c’est de la fiction. Mais cette fiction, brûlant les pages d’actualités des journaux du globe, a certaines similitudes avec plusieurs faits historiques qui ont marqué cette incorrigible humanité, notamment la situation actuelle de la Palestine.

En Terre Promise, pas la peine de se soucier pour le pétrole, l’eau, l’électricité ou autres ressources naturelles et énergétiques. Chose promise, chose due ! Mais les Israéliens n’ont pas attendus la récompense de Dieu pour les plus fidèles de ses adorateurs du peuple de Moise. C’est en Palestine, qu’ils sont partis trouver cette terre. Et ce sont les Palestiniens qui en subiront les conséquences. Cette histoire est une réalité persistante depuis 1948 et jusqu’au moment même de la rédaction de ces lignes.

Bombes soniques, lacrymogènes et des grenades ont été tirées par l’armée israélienne sur les acteurs de cette manifestation pacifiste, en remake d’Avatar, sauf que les tirs étaient en balles réelles. «Une violation des règlements de tirs de l’armée d’occupation elle-même» affirme l’article du site de l’International Solidarity Movement.

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«Nous sommes soulagés de voir que la résistance non-violente ait atteint l’un de ses objectifs. Néanmoins, nous continuerons notre lutte contre l’occupation afin de récupérer les 30 % de terres restantes confisquées par Israël» déclare Iyad Burnat, chef du Comité Populaire de Bil’in, dans un article publié dans le site de l’Association France Palestine Solidarité, dimanche 14 février.

Deux jours après la première manifestation, une deuxième revisitant «Avatar» s’est tenue à Bil’In. Les Na’vi y symbolisent, aujourd’hui, la résistance unie face à toutes formes d’impérialisme. Et ils ont été ré-invoqués pour une deuxième marche pour fêter les préparatifs de la construction du nouveau tracé du mur. 30% des terres y sont restitués au village. Apparemment, la manifestation «avatarienne» a porté se fruits.

Sur le net, la démarche pacifiste de ces militants pro-palestiniens a suscité l’intérêt de divers sites d’associations. Le site de la Campagne Civile Internationale pour la Protection du Peuple Palestinien nous rappelle même un des textes du feu Mahmoud Darwich. Le poète palestinien y reprend la célèbre supplique adressée en 1854 par le Chef amérindien Seattle au gouverneur Isaac M. Stevens. Dans son texte, Mahmoud Darwich associait le destin des Palestiniens à celui des Amérindiens, spoliés de leur terre par les colons étrangers.

De 1854 à 2010, l’humanité ne semble pas renoncer au crime ethnique. En 2145, la donne sera-t-elle comme l’a prédit et imaginé James Cameron dans Avatar ? Si ce sera le cas, d’ici là, combien d’ethnies devraient subir le même sort que les Amérindiens et les Palestiniens ?

Thameur Mekki
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17 février 2010 3 17 /02 /février /2010 12:43
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entretien avec D. Hamouri


  Nous avons demandé à la mère de Salah de bien vouloir nous préciser ce qu’il en était de l’accès aux livres pour les prisonniers.

Suite à l’appel lancé par Salah et ses camarades prisonniers, publié le 9 février, par lequel ils nous demandaient d’intervenir auprès des autorités israéliennes pour que les prisonniers politiques palestiniens puissent avoir droit d’accéder aux livres et journaux, une amie a écrit à l’Ambassade d’Israël en France pour faire valoir cette exigence.

L’Ambassade répond, via l’attachée au service culturel, que : « Les mensonges relayés sur Salah sont nombreux sur Internet et toujours orientés dans le même sens. De ce fait il n’est pas étonnant que vous ayez cru vraies des allégations mensongères ». Cette personne poursuit en indiquant que Salah et ses camarades ont droit à deux livres par mois – pas politiques concède-t-elle –, qu’ils peuvent lire deux journaux de leur choix et qu’ils peuvent regarder la télévision sans aucune restriction. Elle conclut : « Je constate que le travail de désinformation et le mensonge font leur œuvre efficacement ; c’est pourquoi nous vous remercions de vous être manifestée ».

Devant ces affirmations nous avons demandé à la mère de Salah de bien vouloir nous préciser ce qu’il en était. Elle a rendu visite à Salah hier, dimanche 14 février, et elle nous écrit que : « J’ai demandé des précisions à Salah ce matin. Ni lui ni ses camarades n’ont droit à deux livres par mois. Cette personne du service culturel de l’ambassade n’a pas révisé sa copie. Depuis décembre les familles ne peuvent plus faire entrer de livres en prison. J’en emmène deux à chaque visite et à chaque fois on me les redonne. Des Français et des Françaises lui ont envoyé des livres par la Poste. On a signalé ce fait à Salah mais on ne lui donne pas les livres. La raison invoquée : c’est interdit ! Quant à l’abonnement à deux journaux français par l’intermédiaire du Consulat, c’est « non ». Le Consulat est au courant de cette situation et ne peut pas apparemment faire grand-chose. Quant aux chaines de télévision, celles qui intéressent les prisonniers, comme Al Jazira par exemple, sont interdites. Cette personne de l’ambassade voudrait faire croire que les prisons israéliennes sont des lieux de divertissement et de loisir pour les prisonniers palestiniens. On en est loin. En fait ces restrictions sévères visent à maintenir les détenus dans un « isolement culturel », une ignorance afin de casser leur volonté. Les livres étant leurs compagnons de misère ».

Voici donc la vérité rétablie. Et, une nouvelle fois, l’ambassade d’Israël en France est prise la main dans le sac du mensonge. Il convient donc de continuer les pressions afin que Salah et ses camarades aient « le droit de lire en prison ! ».

Paris, le 15 février 2010
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17 février 2010 3 17 /02 /février /2010 00:05

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17 février 1958

 

  Henri Alleg a été, de 1950 à 1955, directeur d'Alger républicain. Ce journal, qui était, en Algérie, le seul quotidien ouvrant ses colonnes à toutes les tendances de l'opinion démocratique et nationale algérienne, fut interdit en septembre 1955.

A·partir de cette date, Henri Alleg multiplie les démarches pour obtenir que soit levée cette mesure d'interdiction. Celle-ci est bientôt reconnue illégale par le Tribunal administratif d'Alger, ce qui n'empêche pas les autorités de s'opposer à la reparution du journal.

En novembre 1956, pour échapper à la mesure d'internement qui frappe la plupart des collaborateurs du journal, Alleg est contraint de passer dans la clandestinité.

Il est arrêté le 12 juin 1957 par les parachutistes de la 10e D.P., qui le séquestrent à El-Biar, dans la banlieue d'Alger, pendant un mois entier.

C'est le récit de cette détention qu'il fait ici. Le livre s'achève au moment où Henri Alleg est transféré au " centre d'hébergement " de Lodi. (On sait qu'il existe en Algérie de nombreux camps : Bossuet, Paul-Cazelles, Berrouaghia, où sont internés, sur simple décision administrative, des gens contre lesquels aucune charge n'a été retenue).

Du camp, Alleg fait parvenir en France une copie de la plainte qu'il a déposée fin juillet entre les mains du procureur général d'Alger : il y dénonce les tortures dont il a été victime. Cette plainte connaît un grand retentissement dans la presse française et internationale.

A partir de ce moment, les bruits les plus inquiétants circulent tous les jours à Alger sur la " disparition ", " l'enlèvement " et même le " décès " d'Alleg. Et c'est seulement à la suite d'une large campagne de presse que, le 17 août - c'est-à-dire deux mois après son arrestation -, Alleg est enfin présenté à un magistrat instructeur. Depuis lors, il est incarcéré à la prison civile d'Alger. Vers le mois de novembre, il a été, comme membre du Parti communiste algérien, inculpé d'atteinte à la sûreté extérieure de l'Etat et de reconstitution de ligue dissoute.

En revanche, encore aujourd'hui, six mois après l'ouverture de l'enquête ordonnée par le général Allard, la plainte d'Alleg est toujours " en cours d'instruction ".

Pourtant Alleg a été confronté avec les officiers et les policiers qu'il avait nommément désignés comme ses tortionnaires.

Pourtant le juge militaire, chargé d'instruire la plainte, a procédé en compagnie d'Alleg à une visite des locaux, au cours de laquelle Alleg a pu décrire de mémoire, avant d'y pénétrer, plusieurs pièces de l'immeuble d'El-Biar, en particulier la cuisine, qu'il n'aurait pas dû connaître si, comme on le prétend, l'interrogatoire s'était déroulé " normalement ".

Pourtant, il existe au dossier un certificat médical très détaillé, dressé par deux médecins, eux-mêmes internés à Lodi, qui ont examiné Henri Alleg à son arrivée au camp, le 12 juillet. Un mois après les tortures, il portait encore, nettement visibles, des marques de liens aux poignets, des cicatrices de brûlures et d'autres traces.

Pourtant de multiples dossiers ont été ouverts à la suite d'autres plaintes qui mettent en cause les mêmes officiers.

Si Alleg et son avocat demandent l'inculpation de ces tortionnaires, c'est non seulement pour que soient sanctionnés des actes intolérables, mais surtout pour empêcher que puissent se renouveler sur d'autres des pratiques aussi révoltantes.

" En attaquant les Français corrompus, c'est la France que je défends "

" Jean-Christophe "

Dans cette immense prison surpeuplée, dont chaque cellule abrite une souffrance, parler de soi est comme une indécence. Au rez-de-chaussée, c'est la " division " des condamnés à mort. Ils sont là quatre-vingts, les chevilles enchaînées, qui attendent leur grâce ou leur fin. Et c'est à leur rythme que nous vivons tous. Pas un détenu qui ne se retourne le soir sur sa paillasse à l'idée que l'aube peut être sinistre, qui ne s'endort sans souhaiter de toute sa force qu'il ne se passe rien. Mais c'est pourtant de leur quartier, que montent chaque jour les chants interdits, les chants magnifiques qui jaillissent toujours du cour des peuples en lutte pour leur liberté.

Les tortures ? Depuis longtemps le mot nous est à tous devenu familier. Rares sont ici ceux qui y ont échappé. Aux " entrants " à qui l'on peut adresser la parole, les questions que l'on pose sont, dans l'ordre : " Arrêté depuis longtemps ? Torturé ? Paras ou policiers ? " Mon affaire est exceptionnelle par le retentissement qu'elle a eu. Elle n'est en rien unique. Ce que j'ai dit dans ma plainte, ce que je dirai ici illustre d'un seul exemple ce qui est la pratique courante dans cette guerre atroce et sanglante.

Il y a maintenant plus de trois mois que j'ai été arrêté. J'ai côtoyé, durant ce temps, tant de douleurs et tant d'humiliations que je n'oserais plus parler encore de ces journées et de ces nuits de supplices si je ne savais que cela peut être utile, que faire connaître la vérité c'est aussi une manière d'aider au cessez-le-feu et à la paix. Des nuits entières, durant un mois, j'ai entendu hurler des hommes que l'on torturait, et leurs cris résonnent pour toujours dans ma mémoire. J'ai vu des prisonniers jetés à coups de matraque d'un étage à l'autre et qui, hébétés par la torture et les coups, ne savaient plus que murmurer en arabe les premières paroles d'une ancienne prière.

Mais, depuis, j'ai encore connu d'autres choses. J'ai appris la " disparition " de mon ami Maurice Audin, arrêté vingt-quatre heures avant moi, torturé par la même équipe qui ensuite me " prit en mains ". Disparu comme le cheikh Tebessi, président de l'Association des Oulamas, le docteur Cherif Zahar, et tant d'autres. Lodi, j'ai rencontré mon ami de Milly, employé à l'hôpital psychiatrique de Blida, torturé par les " paras " lui aussi, mais suivant une nouvelle technique : il fut attaché, nu, sur une chaise métallique où passait le courant électrique ; il porte encore des traces profondes de brûlures aux deux jambes. Dans les couloirs de la prison, j'ai reconnu dans un " entrant " Mohamed Sefta, de la Mahakma d'Alger (la justice musulmane). " Quarante-trois jours chez les paras. Excuse-moi, j'ai encore du mal à parler : ils m'ont brûlé la langue ", et il me montra sa langue tailladée. J'en ai vu d'autres : un jeune commerçant de la Casbah, Boualem Bahmed, dans la voiture cellulaire qui nous conduisait au tribunal militaire, me fit voir de longues cicatrices qu'il avait aux mollets. " Les paras, avec un couteau : j'avais hébergé un F.L.N.. "

De l'autre côté du mur, dans l'aile réservée aux femmes, il y a des jeunes filles dont nul n'a parlé Djamila Bouhired, Elyette Loup, Nassima Hablal, Melika Khene, Lucie Coscas, Colette Grégoire et d'autres encore : déshabillées, frappées, insultées par des tortionnaires sadiques, elles ont subi elles aussi l'eau et l'électricité. Chacun ici connaît le martyre d'Annick Castel, violée par un parachutiste et qui, croyant être enceinte, ne songeait plus qu'à mourir.

Tout cela, je le sais, je l'ai vu, je l'ai entendu. Mais qui dira tout le reste ?

C'est aux " disparus " et à ceux qui, sûrs de leur cause, attendent sans frayeur la mort, à tous ceux qui ont connu les bourreaux et ne les ont pas craints, à tous ceux qui, face à la haine et la torture, répondent par la certitude de la paix prochaine et de l'amitié entre nos deux peuples qu'il faut que l'on pense en lisant mon récit, car il pourrait être celui de chacun d'eux.

Il était 16 heures lorsque le lieutenant de parachutistes Charbonnier, accompagné d'un de ses hommes et d'un gendarme, arriva chez Audin pour me prendre en charge. La veille de ce mercredi 12 juin, mon ami Maurice Audin, assistant à la Faculté des sciences d'Alger, avait été arrêté à son domicile et la police y avait laissé un inspecteur. C'est lui qui m'ouvrit la porte lorsque je tombai dans la souricière. J'avais tenté, sans succès, de m'échapper, mais le policier, revolver au poing, m'avait rattrapé au premier étage et nous étions remontés dans l'appartement. Très nerveux, l'inspecteur, tout en me surveillant du coin de l'oil, avait téléphoné au centre des paras pour demander un renfort immédiat.

Dès le moment où le lieutenant entra dans la pièce, je sus ce qui m'attendait. Coupé par un immense béret, son petit visage bien rasé, triangulaire et anguleux comme celui d'un fennec, souriait, les lèvres pincées. " Excellente prise, dit-il en détachant les syllabes ; c'est Henri Alleg, l'ancien directeur d'Alger républicain. Et puis immédiatement, s'adressant à moi :

" Qui vous héberge ?

- Ça, je ne vous le dirai pas ! "

Sourire et hochement de tête, puis, très sûr de lui : " Nous allons vous préparer un petit interrogatoire tout à l'heure qui vous suffira. Vous répondrez, je vous le promets. Mettez-lui les menottes. "

Tenu par le para, je descendis les trois étages jusqu'à la rue. La voiture du lieutenant, une Aronde, nous attendait, rangé de l'autre côté. On me fit asseoir, à l'arrière. le para était à côté de moi : le canon de sa mitraillette me heurtait les côtes : " Il y en a un bon tas là-dedans pour vous, si vous faites le con. "

Nous filions vers les hauteurs de la ville. Après une courte halte devant une villa (sans doute un PC des paras), où entra seul Charbonnier, nous continuâmes à monter vers Châteauneuf par le boulevard Clemenceau. Finalement, la voiture s'arrêta après la place d'El-Biar, devant un grand immeuble en construction.

Je traversai une cour encombrée de jeeps et de camions militaires et j'arrivai devant l'entrée du bâtiment inachevé. Je montai : Charbonnier était devant, le para derrière moi. Les fers du ciment armé apparaissaient çà et là dans la maçonnerie ; l'escalier n'avait pas de rampe, des plafonds gris pendaient les fils d'une installation électrique hâtive.

D'un étage à l'autre, c'était un remue-ménage incessant de paras, qui montaient et descendaient, chassant devant eux des Musulmans, prisonniers déguenillés, barbus de plusieurs jours, le tout dans un grand bruit de bottes, d'éclats de rire, de grossièretés et d'insultes entremêlés. J'étais au " centre de tri du sous-secteur de la Bouzaréah ". J'allais apprendre bientôt comment s'effectuait ce " tri ".

Derrière Charbonnier, j'entrai dans une grande pièce du troisième ou du quatrième étage : la salle de séjour du futur appartement. Quelques tables démontables ; au mur, des photos racornies de suspects recherchés, un téléphone de campagne : c'était tout l'ameublement. Près de la fenêtre, un lieutenant. Je sus par la suite qu'il se nommait Erulin. Un grand corps d'ours, bien trop grand pour cette petite tête aux yeux bridés de poupon mal réveillé et pour la petite voix pointue qui en sortait, une voix un peu mielleuse et zozotante d'enfant de chour vicieux.

" Nous allons vous donner une chance, dit Charbonnier, tourné vers moi. Voici du papier et un crayon. Vous allez nous dire où vous habitez, qui vous a hébergé depuis votre passage à la clandestinité, quelles sont les personnes que vous avez rencontrées, quelles ont été vos activités. "

Le ton restait poli. On m'avait enlevé les menottes. Je répétai pour les deux lieutenants ce que j'avais dit à Charbonnier durant le trajet en voiture : " Je suis passé dans la clandestinité pour ne pas être arrêté, car je savais que je faisais l'objet d'une mesure d'internement. Je m'occupais et je m'occupe encore des intérêts de mon journal. · ce sujet, j'ai rencontré à Paris MM. Guy Mollet et Gérard Jacquet. Je n'ai pas à vous en dire davantage. Je n'écrirai rien et ne comptez pas sur moi pour dénoncer ceux qui ont eu le courage de m'héberger ".

Toujours souriants et sûrs d'eux-mêmes, les deux lieutenants se consultèrent du regard.

" Je crois qu'il est inutile de perdre notre temps ", dit Charbonnier. Erulin approuva. Dans le fond, c'était aussi mon avis : si je devais être torturé, que ce soit plus tôt ou plus tard, quelle importance ? Et plutôt que d'attendre, il valait mieux affronter le plus dur tout de suite.

Charbonnier était au téléphone : " Préparez une équipe : c'est pour une ''grosse légume'', et dites à Lorca de monter. " Quelques instants plus tard, Lorca entrait dans la pièce. Vingt-cinq ans, petit, basané, le nez busqué, les cheveux gominés, le front étroit. Il s'approcha de moi et dit en souriant : " Ah ! C'est lui, le client ? Venez avec moi. " Je passai devant lui. Un étage plus bas, j'entrai dans une petite pièce à gauche du couloir : la cuisine du futur appartement. Un évier, un potager de faïence, surmontés d'une hotte dont les vitres n'étaient pas encore placées : seule était posée la structure métallique. Au fond, une porte-fenêtre camouflée de cartons rapiécés qui obscurcissaient la pièce.

" Déshabillez-vous ", dit Lorca, et comme je n'obéissais pas : " Si vous ne voulez pas, on le fera de force. "

Tandis que je me déshabillais, des paras allaient et venaient autour de moi et dans le couloir, curieux de connaître le " client " de Lorca. L'un d'eux, blondinet à l'accent parisien, passa la tête à travers le cadre sans vitre de la porte : " Tiens, c'est un Français ! Il a choisi les ''ratons'' contre nous ? Tu vas le soigner, hein, Lorca ! "

Lorca installait maintenant sur le sol une planche noire, suintante d'humidité, souillée et gluante des vomissures laissées sans doute par d'autres " clients ".

" Allez, couchez-vous ! " Je m'étendis sur la planche. Lorca, aidé d'un autre, m'attacha par les poignets et les chevilles avec des lanières de cuir fixées au bois. Je voyais Lorca debout au-dessus de moi, les jambes écartées, un pied de chaque côté de la planche à la hauteur de ma poitrine, les mains aux hanches, dans l'attitude du conquérant. Il me fixait droit dans les yeux, essayant comme ses chefs de m'intimider.

" Ecoutez, dit-il avec un accent d'Oranie, le lieutenant vous laisse réfléchir un peu, mais après vous allez parler. Quand on pique un Européen, on le soigne mieux que les ''troncs''. Tout le monde parle. Faudra tout nous dire - et pas seulement un petit morceau de la vérité, hein, mais tout ! ... "

Pendant ce temps, autour de moi, des " bérets bleus " faisaient assaut d'esprit :

" Pourquoi que tes copains ils ne viennent pas te détacher ? "

" Tiens, qu'est-ce qu'il fait étendu là-dessus, celui-là ? De la relaxation ? "

Un autre plus hargneux : " Faudrait pas perdre son temps avec des mecs comme ça. Moi, je les descendrais tout de suite. "

Du bas de la fenêtre soufflait un courant d'air glacé. Nu sur la planche humide, je commençais à trembler de froid. Alors Lorca, souriant : " Vous avez peur ? Vous voulez parler ?

- Non, je n'ai pas peur, j'ai froid.

- Vous faites le fanfaron, hein ? Ca va vous passer. Dans un quart d'heure, vous allez parler gentiment. "

Je restai là au milieu des paras qui plaisantaient et m'insultaient, sans répondre, m'efforçant de rester le plus calme possible.

Enfin je vis entrer dans la pièce Charbonnier, Erulin et un capitaine. Grand, maigre, les lèvres pincées, la joue balafrée, élégant et muet : le capitaine Devis.

" Alors vous avez réfléchi ? " C'était Charbonnier, qui me posait la question.

- Je n'ai pas changé d'avis.

- Bon, il l'aura cherché, et, s'adressant aux autres : " Il vaut mieux aller dans la pièce à côté, il y a de la lumière, on sera mieux pour travailler. "

Quatre paras saisissant la planche sur laquelle j'étais attaché me transportèrent ainsi dans la pièce voisine, face à la cuisine, et me déposèrent sur le ciment. Les officiers s'installaient autour de moi, assis sur les paquetages apportés par leurs hommes. " Ah ! dit Charbonnier, toujours très sûr du résultat escompté, il me faut du papier et un carton ou quelque chose de dur en dessous pour pouvoir écrire. " On lui tendit une planchette qu'il posa à côté de lui. Puis, prenant des mains de Lorca une magnéto que celui-ci lui tendait, il l'éleva à la hauteur de mes yeux et me dit, retournant l'appareil déjà cent fois décrit pas les suppliciés : " Tu connais ça, n'est-ce pas ? Tu en as souvent entendu parler ? Tu as même écrit des articles là-dessus ?

- Vous avez tort d'employer de telles méthodes. Vous verrez. Si vous avez de quoi m'inculper, transférez-moi à la justice : vous avez vingt-quatre heure pour cela. Et vous n'avez pas à me tutoyer. "

Eclats de rire autour de moi.

Je savais bien que ces protestations ne servaient à rien et que, dans ces circonstances, en appeler au respect de la légalité devant ces brutes était ridicule, mais je voulais leur montrer qu'ils ne m'avaient pas impressionné.

" Allez ", dit Charbonnier.

Un para s'assit sur ma poitrine : très brun, la lèvre supérieure retroussée en triangle sous le nez, un grand sourire de gosse qui va faire une bonne farce... Je devais le reconnaître plus tard dans le bureau du juge au cours d'une confrontation. C'était le sergent Jacquet. Un autre para (oranais sans doute, d'après son accent) était à ma gauche, un autre aux pieds, les officiers tout autour et, dans la pièce, d'autres encore, sans tâche précise, mais désireux sans doute d'assister au spectacle.

Jacquet, toujours souriant, agita d'abord devant mes yeux les pinces qui terminaient les électrodes. Des petites pinces d'acier brillant, allongées et dentelées. Des pinces " crocodiles ", disent les ouvriers des lignes téléphoniques qui les utilisent. Il m'en fixa une au lobe de l'oreille droite, l'autre au doigt du même côté.

D'un seul coup, je bondis dans mes liens et hurlai de toute ma voix. Charbonnier venait de m'envoyer dans le corps la première décharge électrique. Près de mon oreille avait jailli une longue étincelle et je sentis dans ma poitrine mon cour s'emballer. Je me tordais en hurlant et me raidissais à me blesser, tandis que les secousses commandées par Charbonnier, magnéto en mains, se succédaient sans arrêt. Sur le même rythme, Charbonnier scandait une seule question en martelant les syllabes : " Où es-tu hébergé ? "

Entre deux secousses, je me tournai vers lui pour lui dire : " Vous avez tort, vous vous en repentirez ! " Furieux, Charbonnier tourna à fond le rhéostat de sa magnéto : " Chaque fois que tu me feras la morale, je t'enverrai une giclée ! " Et tandis que je continuais à crier, il dit à Jacquet : " Bon Dieu, qu'il est gueulard ! Foutez-lui un bâillon ! " Roulant ma chemise en boule, Jacquet me l'enfonça dans la bouche et le supplice recommença. Je serrai de toutes mes forces le tissu entre mes dents et j'y trouvai presque un soulagement.

Brusquement, je sentis comme la morsure sauvage d'une bête qui m'aurait arraché la chair par saccades. Toujours souriant au-dessus de moi, Jacquet m'avait branché la pince au sexe. Les secousses qui m'ébranlaient étaient si fortes que les lanières qui me tenaient une cheville se détachèrent. On arrêta pour les rattacher et on continua.

Bientôt le lieutenant prit le relais de Jacquet. Il avait dégarni un fil de sa pince et le déplaçait sur toute la largeur de ma poitrine. J'étais tout entier ébranlé de secousses nerveuses de plus en plus violentes et la séance se prolongeait. On m'avait aspergé d'eau pour renforcer encore l'intensité du courant et, entre deux " giclées ", je tremblais aussi de froid. Autour de moi, assis sur les paquetages, Charbonnier et ses amis vidaient des bouteilles de bière. Je mordais mon bâillon pour échapper à la crampe qui me tordait tout le corps. En vain.

Enfin, ils s'arrêtèrent. " Allez, détachez-le ! " La première " séance " était terminée.

Je me relevai en titubant, remis mon pantalon et ma veste. Erulin était devant moi. Ma cravate était sur la table. Il la prit, me la noua comme une corde autour du cou et, au milieu des rires, me traîna, comme il aurait traîné un chien, derrière lui, jusqu'au bureau contigu.

" Alors, me dit-il, ça ne te suffit pas ? On ne te lâchera pas. · genoux ! " De ses énormes battoirs, il me giflait à toute volée. Je tombai à genoux, mais j'étais incapable de me maintenir droit. J'oscillais tantôt à gauche, tantôt à droite : les coups d'Erulin rétablissaient l'équilibre quand ils ne me jetaient pas contre le sol : " Alors, tu veux parler ? Tu es foutu, tu entends. Tu es un mort en sursis ! "

" Amenez Audin, dit Charbonnier, il est dans l'autre bâtiment. " Erulin continuait à me frapper, tandis que l'autre, assis sur une table, assistait au spectacle. Mes lunettes avaient depuis longtemps voltigé. Ma myopie renforçait encore l'impression d'irréel, de cauchemar que je ressentais et contre laquelle je m'efforçais de lutter, dans la crainte de voir se briser ma volonté.

" Allez, Audin, dites-lui ce qui l'attend. Evitez-lui les horreurs d'hier soir ! " C'était Charbonnier qui parlait. Erulin me releva la tête. Au-dessus de moi, je vis le visage blême et hagard de mon ami Audin qui me contemplait tandis que j'oscillais sur les genoux. " Allez, parlez-lui ", dit Charbonnier.

" C'est dur, Henri ", dit Audin. Et on le remmena.

Brusquement, Erulin me releva. Il était hors de lui. Cela durait trop. " Ecoute, salaud ! Tu es foutu ! Tu vas parler ! Tu entends, tu vas parler ! " Il tenait son visage tout près du mien, il me touchait presque et hurlait : " Tu vas parler ! Tout le monde doit parler ici ! On a fait la guerre en Indochine, ça nous a servi pour vous connaître. Ici, c'est la Gestapo ! Tu connais la Gestapo ? " Puis, ironique : " Tu as fait des articles sur les tortures, hein, salaud ! Eh bien ! Maintenant, c'est la 10e D.P. qui les fait sur toi. " J'entendis derrière moi rire l'équipe des tortionnaires. Erulin me martelait le visage de gifles et le ventre de coups de genou. " Ce qu'on fait ici, on le fera en France. Ton Duclos et ton Mitterrand, on leur fera ce qu'on te fait, et ta putain de République, on la foutra en l'air aussi ! Tu vas parler, je te dis. " Sur la table, il y avait un morceau de carton dur. Il le prit et s'en servit pour me battre. Chaque coup m'abrutissait davantage mais en même temps me raffermissait dans ma décision : ne pas céder à ces brutes qui se flattaient d'être les émules de la Gestapo.

" Bon, dit Charbonnier, tu l'auras voulu ! On va te livrer aux fauves. " Les " fauves ", c'étaient ceux que je connaissais déjà, mais qui allaient déployer plus largement leurs talents.

Erulin me traîna vers la première pièce, celle où se trouvaient la planche et la magnéto. J'eus le temps d'apercevoir un Musulman nu qu'on relevait à coups de pied et qu'on chassait dans le couloir. Pendant qu'Erulin, Charbonnier et les autres s'occupaient de moi, le reste de l'équipe avait poursuivi son " travail " avec la planche et la magnéto disponibles. Ils avaient " interrogé " un suspect pour ne pas perdre de temps.

Lorca m'attacha sur la planche : une nouvelle séance de torture électrique débutait. " Ce coup-ci, c'est la grosse gégène ", dit-il. Dans les mains de mon tortionnaire, je vis un appareil plus gros, et dans la souffrance même je sentis une différence de qualité. Au lieu des morsures aiguës et rapides qui semblaient me déchirer le corps, c'était maintenant une douleur plus large qui s'enfonçait profondément dans tous mes muscles et les tordait plus longuement. J'étais crispé dans mes liens, je serrais les mâchoires sur mon bâillon et gardais les yeux fermés. Ils s'arrêtèrent, mais je continuais à trembler nerveusement.

" Tu sais nager ? dit Lorca, penché sur moi. On va t'apprendre. Allez, au robinet ! "

Soulevant ensemble la planche sur laquelle j'étais toujours attaché, ils me transportèrent ainsi dans la cuisine. Là, ils posèrent sur l'évier l'extrémité du bois où se trouvait ma tête. Deux ou trois paras tenaient l'autre bout. La cuisine n'était éclairée que part la vague lumière du couloir. Dans la pénombre, je distinguai Erulin, Charbonnier et le capitaine Devis qui semblait avoir pris la direction des opérations. Au robinet nickelé qui luisait au-dessus de mon visage, Lorca fixait un tuyau de caoutchouc. Il m'enveloppa ensuite la tête d'un chiffon, tandis que Devis lui disait : " Mettez-lui un taquet dans la bouche. " Au travers du tissu, Lorca me pinçait le nez. Il cherchait à m'enfoncer un morceau de bois entre les lèvres pour que je ne puisse fermer la bouche ou rejeter le tuyau.

Quand tout fut prêt, il me dit : " Quand tu voudras parler, tu n'auras qu'à remuer les doigts. " Et il ouvrit le robinet. Le chiffon s'imbibait rapidement. L'eau coulait partout : dans ma bouche, dans mon nez, sur tout mon visage. Mais pendant un temps je pus encore aspirer quelques petites gorgées d'air. J'essayais, en contractant le gosier, d'absorber le moins possible d'eau et de résister à l'asphyxie en retenant le plus longtemps que je pouvais l'air dans mes poumons. Mais je ne pus tenir plus de quelques instants. J'avais l'impression de me noyer et une angoisse terrible, celle de la mort elle-même, m'étreignit. Malgré moi, tous les muscles de mon corps se bandaient inutilement pour m'arracher à l'étouffement. Malgré moi, les doigts de mes deux mains s'agitèrent follement. " Ça y est ! Il va parler " dit une voix.

L'eau s'arrêta de couler, on m'enleva le chiffon. Je respirai. Dans l'ombre, je voyais les lieutenants et le capitaine, cigarette aux lèvres, frapper à tour de bras sur mon ventre pour me faire rejeter l'eau absorbée. Grisé par l'air que je respirais, je sentais à peine les coups. " Alors ? " Je restai silencieux. " Il s'est foutu de nous ! Remettez-lui la tête dessous ! "

Cette fois, je fermai les poings à m'enfoncer les ongles dans la paume. J'étais décidé à ne plus remuer les doigts. Autant mourir asphyxié du premier coup. J'appréhendais de retrouver ce moment terrible où je m'étais senti sombrer dans l'inconscience, tandis qu'en même temps je me débattais de toutes mes forces pour ne pas mourir. Je ne remuai plus les doigts mais, à trois reprises, je connus encore cette angoisse insupportable. In extremis, ils me laissaient reprendre mon souffle pendant qu'ils me faisaient rejeter l'eau.

Au dernier passage, je perdis connaissance.

En ouvrant les yeux, je mis quelques secondes à reprendre contact avec la réalité. J'étais étendu, détaché et nu, au milieu des paras. Je vis Charbonnier penché sur moi. " Ça va, dit-il aux autres, il revient. " Et s'adressant à moi : " Tu sais, tu as bien failli y rester. Ne crois pas que tu vas toujours pouvoir t'évanouir... Lève-toi ! " Ils me mirent debout. Je titubais, m'accrochais à l'uniforme même de mes bourreaux, prêt à m'écrouler à tout moment. Avec des gifles et des coups de pieds ils me jetaient comme une balle de l'un à l'autre. J'esquissai un mouvement de défense. " Il a encore du réflexe... la vache ", dit quelqu'un.

" Et maintenant, qu'est-ce qu'on va lui faire ? ", dit un autre. Entre les rires, j'entendis : " On va le roussir. " - " Tiens, je n'ai jamais vu ça. " C'était Charbonnier, du ton de quelqu'un qui va faire une nouvelle expérience.

On me poussa dans la cuisine et là on me fit allonger sur le potager et l'évier. Lorca m'entoura les chevilles d'un chiffon mouillé, puis les attacha fortement avec une corde. Tous ensemble, ensuite, ils me soulevèrent pour m'accrocher, la tête en bas, à la barre de fer de la hotte au-dessus de l'évier. Seuls mes doigts touchaient le sol. Ils s'amusèrent pendant un moment à me balancer de l'un à l'autre, comme un sac de sable. Je vis Lorca qui allumait lentement une torche de papier à la hauteur de mes yeux. Il se releva et tout à coup je sentis la flamme sur le sexe et sur les jambes, dont les poils s'enflammèrent en grésillant. Je me redressai d'un coup de reins si violent que je heurtai Lorca. Il recommença une fois, deux fois, puis se mit à me brûler la pointe d'un sein.

Mais je ne réagissais plus suffisamment, et les officiers s'éloignèrent. Seuls restaient à mes côtés Lorca et un autre. De temps en temps ils se remettaient à me frapper ou m'écrasaient de leurs bottes l'extrémité des doigts, comme pour me rappeler leur présence. Les yeux ouverts, je m'efforçais de les surveiller pour ne pas être surpris par leurs coups, et dans les moments de répit, j'essayais de penser à autre chose qu'à mes chevilles cisaillées par la corde.

Enfin, du couloir, deux bottes marchèrent vers mon visage. Je vis la figure renversée de Charbonnier accroupi qui me fixait : " Alors, tu parles ? Tu n'as pas changé d'avis ? " Je le regardai et ne répondis pas. " Détachez-le. " Lorca libéra la corde qui me liait à la barre tandis que l'autre me tirait par le bras. Je tombai à plat sur le ciment. " Lève-toi ! " Je n'y arrivai pas tout seul. Soutenu de chaque côté, je sentais la plante de mes pieds enflée au point de me donner l'impression que chacun de mes pas s'enfonçait dans un nuage. Je remis ma veste et mon pantalon et je dégringolai jusqu'au bas d'un escalier.

Là, un autre para me releva et me plaqua le dos contre le mur en me retenant des deux mains. Je tremblais de froid, d'épuisement nerveux, je claquais des dents. Le compagnon de Lorca - celui qui s'était " occupé " de moi à la cuisine - était arrivé sur le palier. " Marche ! " dit-il. Il me poussa devant lui et, d'un coup de pied, me jeta par terre. " Tu ne vois pas qu'il est groggy, dit l'autre avec un accent de France : fous-lui la paix ! " C'étaient les premières paroles humaines que j'entendais. " Des mecs comme ça, il faudrait les bousiller tout de suite ", répondit mon tortionnaire. Je tremblais sur mes jambes et, pour ne pas tomber, je m'appuyais des paumes et du front contre le mur du couloir. Il me fit mettre les mains derrière le dos et m'attacha les poignets avec une fine cordelette, puis me jeta dans une cellule.

· genoux, j'avançai vers une paillasse tout contre le mur. J'essayai de m'y étendre sur le ventre, mais elle était couturée de toutes parts de fil de fer barbelé. Derrière la porte, j'entendis rire : " Je l'ai mis avec la paillasse à fil de fer barbelé. " C'était toujours le même. Une voix lui répondit : " Il a quand même gagné une nuit pour donner à ses copains le temps de se tirer. "

Les cordelettes m'entraient dans la chair, mes mains me faisaient mal et la position dans laquelle mes bras étaient maintenus me brisait les épaules. Je frottai le bout de mes doigts contre le ciment brut pour les faire saigner et dégager un peu la pression dans mes mains gonflées, mais je n'y réussis pas.

D'une lucarne, dans le haut du mur, je voyais la nuit s'éclaircir. J'entendis un coq chanter et je calculai que paras et officiers, fatigués par leur nuit, ne pourraient revenir avant neuf heures au moins ; qu'il me fallait donc utiliser au mieux tout ce temps pour reprendre des forces avant le prochain " interrogatoire ". Tantôt sur une épaule, tantôt sur l'autre, j'essayai de me décontracter, mais mon corps refusait de se calmer. Je tremblais constamment et je ne pus trouver un moment de repos. Je frappai avec le pied à plusieurs reprises contre la porte. Enfin, on vint. " Qu'est-ce que tu veux ? " Je voulais aller uriner. " Pisse sur toi ", me répondit-on de derrière la cloison.

Il faisait déjà jour quand un para, celui-là même qui avait trouvé excessive la brutalité de son collègue, apparut et me dit : " Allez, on déménage. " Il m'aida à me lever et me soutint tandis que nous montions les escaliers.

Ils aboutissaient à une immense terrasse. Le soleil y brillait déjà fort, et au-delà du bâtiment on découvrait tout un quartier d'El-Biar. Par les descriptions que j'en avais lues, je me rendis compte d'un coup que j'étais dans l'immeuble des paras où Ali Boumendjel, avocat à la Cour d'appel d'Alger, était mort. C'était de cette terrasse que les tortionnaires avaient prétendu qu'il s'était jeté pour " se suicider ". Nous descendîmes par un autre escalier dans l'autre partie de la maison, puis mon geôlier m'enferma dans une petite pièce obscure. C'était un cachot, presque un placard, où la lumière du jour n'entrait jamais. Seule une étroite lucarne, située en haut du mur et donnant sur une cheminée d'aération, laissait pénétrer quelques lueurs. J'avançai en rampant comme je pouvais vers un coin pour y appuyer mon dos et soulager mes épaules tordues par des crampes.

Bientôt, la circulation devint plus intense dans les couloirs : la maison s'animait et je m'apprêtai à voir revenir mes bourreaux. Mais Erulin apparut tout seul. Il m'empoigna par les épaules pour m'aider à me mettre debout et me conduisit jusqu'au palier : " Le voilà, mon commandant ", dit-il. Devant moi se tenait un commandant de paras en uniforme de " camouflage " et béret bleu. Il était long et cassé, extrêmement maigre. D'un air doux et ironique, il me dit : " Vous êtes journaliste ? Alors vous devez comprendre que nous voulons être informés. Il faudra nous informer. " Il avait seulement voulu faire ma connaissance : on me ramena dans mon placard. Je n'y restai pas longtemps seul, car, quelques instants plus tard, Erulin reparaissait. Il était cette fois accompagné de Charbonnier et d'un porteur de magnéto. Du seuil de la porte, ils me regardaient : " Tu ne veux toujours pas parler ? Tu sais, nous, on ira jusqu'au bout. " J'étais adossé au mur face à la porte. Ils étaient entrés, avaient allumé et s'étaient installés en demi-cercle autour de moi.

" Il me faut un bâillon ", dit Charbonnier. Il plongea la main dans un des paquetages qui se trouvaient là et en sortit une serviette crasseuse.

" Laisse tomber, dit Erulin, il peut gueuler, on est au troisième sous-sol. "

" Quand même, dit Charbonnier, c'est désagréable. "

Ils dégrafèrent mon pantalon, baissèrent mon slip et m'accrochèrent les électrodes de chaque côté de l'aine. Ils se relayaient pour tourner la manivelle de la magnéto - une grosse gégène. Je ne criais qu'au début de la secousse et à chaque " reprise " du courant, et mes mouvements étaient beaucoup moins violents que lors des premières séances. Ils devaient s'y attendre, puisqu'ils n'avaient pas jugé nécessaire de m'attacher sur la planche. Tandis que le supplice se poursuivait, j'entendais un haut-parleur hurler des chansons à la mode. Sans doute la musique venait-elle d'un mess ou d'un foyer installé tout prêt. Elle couvrait largement mes cris et c'était ces dispositions qu'Erulin baptisait " troisième sous-sol ". La séance de torture se prolongeait et je m'épuisais. Je tombais tantôt à droite, tantôt à gauche. L'un des deux lieutenants détachait alors une pince et me piquait au visage jusqu'à ce que je me redresse. " Ma parole, dit Charbonnier, il aime ça. " Ils durent se consulter et décider qu'il me fallait récupérer. " Laisse-lui les fils branchés, dit Erulin, puisqu'on revient. " Ils m'abandonnèrent avec les pinces dans la chair et sortirent.

Je dus m'endormir d'un coup, car, lorsque je les revis, j'eus l'impression qu'un instant seulement s'était écoulé. Et à partir de là, je n'eus plus aucune notion du temps.

Erulin entra le premier dans la pièce et me lança un coup de pied en me disant : " Assis ! " Je ne bougeai pas. Il m'empoigna et m'adossa dans un angle. Un moment après, je me tordais à nouveau sous l'effet du courant. Je sentais que cette résistance les rendait de plus en plus brutaux et nerveux.

" On va le lui foutre dans la bouche, dit Erulin. Ouvre la bouche ", commanda-t-il. Pour me forcer à obéir, il me serra les narines et, au moment où j'ouvrais la bouche pour respirer, il m'enfonça le fil dénudé très loin, jusqu'au fond du palais, tandis que Charbonnier mettait en branle la magnéto. Je sentais l'intensité du courant grandir et à mesure ma gorge, mes mâchoires, tous les muscles de mon visage, jusqu'à mes paupières se contracter dans une crispation de plus en plus douloureuse.

C'était Charbonnier qui tenait maintenant le fil. " Tu peux lâcher, lui dit Erulin, ça tient tout seul. " En effet, mes mâchoires étaient soudées sur l'électrode par le courant, il m'était impossible de desserrer les dents, quelque effort que je fasse. Mes yeux, sous les paupières crispées, étaient traversés d'images de feu, de dessins géométriques lumineux, et je croyais les sentir s'arracher par saccades de leurs orbites, comme poussés de l'intérieur. Le courant avait atteint sa limite et, parallèlement, ma souffrance aussi. Elle était comme étale, et je pensai qu'ils ne pourraient pas me faire plus mal. Mais j'entendis Erulin dire à celui qui actionnait la magnéto : " Par petits coups : tu ralentis, puis tu repars... " Je sentis l'intensité diminuer, les crampes qui raidissaient tout mon corps décroître et, d'un seul coup, comme l'autre faisait donner à plein la magnéto, le courant m'écarteler de nouveau. Pour échapper à ces chutes brusques et à ses remontées aiguës vers le sommet du supplice, de toutes mes forces je me mis à me frapper la tête contre le sol et chaque coup m'apportait un soulagement. Erulin, tout près de mon oreille, me criait : " Ne cherche pas à t'assommer, tu n'y arriveras pas. "

Enfin, ils s'arrêtèrent. Devant mes yeux s'agitaient encore des traits et des points de lumière et dans mes oreilles résonnait le bruit d'une roulette de dentiste.

Au bout d'un instant, je les distinguai tous trois debout devant moi. " Alors ? ", dit Charbonnier. Je ne répondis pas.

" Bon Dieu ! ", dit Erulin. Et, à toute volée, il me gifla.

" Ecoute, dit Charbonnier, plus calme, à quoi ça te sert, tout ça ? Toi, tu ne veux rien dire, alors on va prendre ta femme. Tu crois qu'elle tiendra le coup ? " Erulin, à son tour, se pencha sur moi : " Tu crois que tes gosses sont à l'abri parce qu'ils sont en France ? On les fera venir quand on voudra. "

Dans ce cauchemar, je ne séparais plus qu'avec difficulté les menaces qu'il fallait prendre au sérieux, du chantage gratuit. Mais je savais qu'ils étaient capables de torturer Gilberte, comme ils l'avaient fait avec Gabrielle Gimenez, Blanche Moine, Elyette Loup et d'autres jeunes femmes. J'ai appris plus tard qu'ils avaient même torturé Mme Touri (la femme d'un acteur bien connu de Radio-Alger) devant son mari, pour qu'il parle. Je craignais qu'ils ne devinent l'angoisse qui m'envahissait à la pensée qu'ils pourraient effectivement mettre leurs menaces à exécution et j'entendis presque avec soulagement l'un d'eux dire : " Il s'en fout, il se fout de tout. "

Ils m'abandonnèrent, mais l'idée que Gilberte pouvait à tout moment être attachée sur la planche des supplices ne pouvait plus me quitter.

Charbonnier revint un peu plus tard avec un autre para. Ils me branchèrent à nouveau puis ressortirent. J'avais maintenant l'impression qu'ils allaient et venaient continuellement, ne me laissant que quelques moments de répit pour récupérer. Je revois Charbonnier promenant son fil sur ma poitrine en scandant continuellement la même question : " Où as-tu pas-sé la nuit a-vant ton ar-res-ta-tion ? " Ils me mirent sous les yeux la photo d'un dirigeant du Parti recherché : " Où est-il ? " Je regardai Charbonnier, cette fois accompagné d'Erulin. Il était en civil, très élégant. Comme je me raclais la gorge, il s'écarta de moi : " Attention, dit-il, il va cracher.

- Qu'est-ce que ça peut foutre ? dit l'autre.

- Je n'aime pas ça, ce n'est pas hygiénique. "

Il était pressé, il avait peur de se salir. Il se mit debout et se prépara à sortir. Je pensai qu'il devait aller à quelque soirée et que par conséquent une autre journée au moins s'était écoulée depuis mon arrestation. Et je fus soudain heureux à l'idée que les brutes ne m'avaient pas vaincu.

Erulin partit aussi, mais je ne restai pas longtemps seul. Dans la cellule obscure, on poussa un Musulman. La porte ouverte un moment laissa passer un rayon de lumière. J'entrevis sa silhouette : il était jeune, correctement habillé ; il avait les menottes aux poignets. Il s'avança à tâtons et s'installa à côté de moi. De temps à autre j'étais secoué de tremblements et je sursautais en gémissant, comme si la torture de l'électricité me poursuivait encore. Il me sentit frissonner et tira ma veste pour couvrir mes épaules glacées. Il me soutint pour que je puisse me mettre à genoux et uriner contre le mur, puis m'aida à m'étendre. " Repose-toi, mon frère, repose-toi ", me dit-il. Je résolus de lui dire : " Je suis Alleg, l'ancien directeur d'Alger républicain. Dis dehors, si tu peux, que je suis mort ici. " Mais il me fallait faire un effort et je n'en eus pas le temps. La porte s'ouvrit brusquement et j'entendis quelqu'un dire du couloir : " Pourquoi est-ce qu'on l'a foutu ici, celui-là ? " Et ils l'emmenèrent.

Un peu plus tard, on entra encore. Deux paras. Une torche électrique fut braquée sur mon visage. Je m'attendais à des coups, mais ils ne me touchèrent pas. J'essayais en vain de distinguer à qui j'avais affaire, mais j'entendis seulement une voix jeune dire : " C'est horrible, n'est-ce pas ? " et l'autre répondre : " Oui, c'est terrible. " Et ils partirent.

Enfin, on alluma brusquement l'électricité. C'étaient deux hommes de l'équipe Erulin. " Il n'a toujours rien dit ? " - " T'en fais pas, dans cinq minutes il va parler. " - " Ah, dit le second, tu as dit ton truc au lieutenant ? " - " Oui. " Je compris que j'allais connaître de nouveaux supplices.

Erulin paru derrière eux. Il se pencha sur moi, me releva et m'adossa contre le mur. Il ouvrit ma veste et s'installa en face de moi, ses jambes maintenant les miennes écartées sur le sol. Il sortit une boîte d'allumettes de la poche de son uniforme, en frotta une et très lentement la passa devant mes yeux pour voir si je suivais la flamme et si j'avais peur. Puis toujours avec des allumettes, il se mit à me brûler le bout d'un sein, puis l'autre. " Vas-y, toi ! " Il s'adressait à un de ses adjoints. Celui-ci enflammait des torches de papier toutes préparées et me chauffait la plante des pieds. Je ne bougeai pas et n'articulai plus un cri : j'étais devenu tout à fait insensible, et, tandis qu'Erulin me brûlait, je pouvais le regarder sans ciller. Furieux, il me frappait au bas-ventre et hurlait : " Tu es foutu. Foutu. Tu entends ? Tu parles ? Oui ou merde ! Tu voudrais bien que je te butte tout de suite, hein ? Mais ce n'est pas fini. Tu sais ce que c'est que la soif ? Tu vas crever de soif ! "

Le courant avait desséché ma langue, mes lèvres, ma gorge, rêches et dures comme le bois. Erulin devait savoir que le supplice électrique crée une soif insupportable. Il avait abandonné ses allumettes et dans la main il tenait un quart et un récipient de zinc. " Ça fait deux jours que tu n'as pas bu. Encore quatre avant de crever. C'est long, quatre jours ! Tu lécheras ta pisse. " · la hauteur de mes yeux ou près de mon oreille, il faisait couler dans le quart un filet d'eau et répétait : " Tu parles et tu bois... Tu parles et tu bois. " Avec le bord du quart, il m'entrouvrait les lèvres. Il n'y avait laissé qu'un doigt de liquide et je voyais l'eau fraîche s'agiter au fond, mais je ne pouvais en absorber une goutte. Tout près de mon visage, Erulin riait de mes efforts inutiles et épuisants. " Dites aux gars de venir voir le supplice de Tantale ", dit-il en plaisantant. Dans l'encadrement de la porte surgirent d'autres paras et, malgré l'abrutissement dans lequel je me débattais, je relevai la tête et refusai de regarder l'eau pour ne pas donner ma souffrance en spectacle à ces brutes.

" Ah ! On n'est pas si vache que ça. On va quand même t'en donner. " Et il porta à mes lèvres le quart plein à ras bord. J'hésitai un moment ; alors, me pinçant les narines et poussant ma tête en arrière, il me versa le contenu du quart dans la bouche : c'était de l'eau atrocement salée.

Il y eut une nouvelle interruption : des minutes ou des heures, et Devis, le capitaine, parut à son tour. Avec lui, Lorca, Erulin et ce grand parachutiste qui avait participé aux séances du mercredi. Ils m'adossèrent contre le mur et Lorca me brancha les pinces à l'oreille et au doigt. · chaque secousse, je sursautais mais sans crier, devenu presque aussi insensible qu'une mécanique. Devis lui fit signe d'arrêter.

Assis sur un paquetage, presque à ma hauteur, il fumait, tout en parlant d'une voix très douce, qui contrastait avec le ton des autres, avec leurs hurlements que j'avais encore dans l'oreille. Il bavardait sur des sujets apparemment sans importance et sans rapport avec les questions dont on me martelait la tête dès le début. Entre autres choses, il me demandait si de nombreux journaux étaient adhérents à la fédération de la presse. Je lui aurais certainement répondu, mais je ne pouvais mouvoir qu'avec effort mes lèvres sèches et durcies, et de ma gorge ne sortait qu'un souffle sans sonorité. Péniblement, j'essayai d'articuler quelques titres tandis qu'il enchaînait, comme si la question découlait des autres : " Et Audin, c'est un bon camarade, n'est-ce pas ? " Ce fut comme un signal d'alarme : je compris que d'une chose à l'autre, insensiblement, il voulait m'amener à parler de ce qui l'intéressait. Dans l'abrutissement où les coups et les tortures m'avaient plongé, une seule idée restait claire pour moi : ne rien leur dire, ne les aider en rien. Je n'ouvris plus la bouche.

Du même coup, Devis perdit son calme : il se dressa et se mit à me frapper au visage à tour de bras. Ma tête ballottait d'un côté à l'autre au rythme des gifles, mais j'y étais devenu insensible, au point de ne plus fermer les yeux quand sa main s'abattait sur moi. Il s'arrêta enfin pour demander qu'on apporte de l'eau. " On a déjà essayé, mon capitaine ", dit Erulin. Il prit quand même le bidon et le quart qu'on lui tendait. Comme le lieutenant plus tôt, il se mit, devant mes yeux, à verser l'eau d'un récipient dans l'autre, porta le quart à mes lèvres sans que je puisse les y tremper, puis découragé par mon absence de réaction, car je ne faisais aucun effort pour tenter de boire, il le reposa sur le sol. Je tombai sur le côté. Dans ma chute, je renversai le quart. " Faudra bien essuyer, dit Erulin, il ne faut pas qu'il puisse lécher. "

Devis s'étant écarté, Erulin prit le relais et, de sa voix aiguë, se mit à hurler, penché sur moi : " Tu es foutu. C'est ta dernière chance. Ta dernière chance. Le capitaine est venu pour ça. " Un parachutiste, entré avec Lorca, était assis en tailleur dans un coin. Il avait dégainé son pistolet et, silencieux, il l'examinait ostensiblement comme pour voir si tout était bien en place, puis le déposait sur ses genoux comme s'il attendait un ordre. Pendant ce temps, Lorca m'avait " branché " et il actionnait la magnéto par petits coups, mais sans conviction. Je sursautais à chaque secousse ; cependant, j'appréhendais autre chose. Je croyais distinguer, posée sur le sol, contre le mur, une énorme pince entourée de bandelettes de papier et j'essayais d'imaginer quels nouveaux supplices m'attendaient. Je pensai qu'avec cet instrument, ils pouvaient peut-être m'arracher les ongles : je m'étonnai aussitôt de ne pas en ressentir plus de frayeur et je me rassurai presque à l'idée que les mains n'avaient que dix ongles. Dès qu'ils eurent éteint et refermé la porte, je rampai vers le mur et je m'aperçus que la pince n'était qu'un tuyau de canalisation qui sortait de la maçonnerie.

Il m'était de plus en plus difficile de réfléchir sans que la fièvre m'entraîne hors de la réalité, mais j'avais conscience qu'ils ne pourraient guère aller plus loin. Des bribes d'anciennes conversations me traversaient l'esprit : " L'organisme ne peut tenir indéfiniment : il arrive un moment où le cour lâche. " C'est ainsi qu'était mort notre jeune camarade Djegri, deux mois plus tôt, dans un cachot de la villa Sesini, domaine des " bérets verts " du capitaine Faulques.

Quand, un long moment après, la porte s'ouvrit de nouveau, je vis entrer Erulin, accompagné de deux officiers encore jamais vus. Dans l'obscurité, l'un d'eux s'accroupit devant moi et me mit la main sur l'épaule, comme pour me mettre en confiance : " Je suis l'aide de camp du général Massu. " Il s'agissait du lieutenant Mazza. " Cela me fait de la peine de vous voir dans cet état. Vous avez trente-six ans : c'est jeune pour mourir. " Il se tourna vers les deux autres et leur demanda de sortir. " C'est à moi seul qu'il veut parler ", expliqua-t-il. La porte refermée, nous restâmes tous les deux :

" Vous avez peur qu'on sache que vous avez parlé ? Personne ne le saura et nous vous prendrons sous notre protection. Dites tout ce que vous savez et je vous fais transporter tout de suite à l'infirmerie. Dans huit jours, vous serez en France avec votre femme, vous avez notre parole. Sinon, vous allez disparaître. "

Il attendait une réponse. La seule qui me vint à l'esprit, je la lui donnai : " Tant pis ! "

" Vous avez des enfants, reprit-il, je pourrais peut-être les voir ; voulez-vous que je leur dise que j'ai connu leur père ?... Alors ? Vous ne voulez pas parler ? Si vous me laissez partir, ils vont revenir. Et ils ne s'arrêteront pas. "

Je restais silencieux. Il se leva, mais avant de partir, il ajouta : " Il ne vous reste plus qu'à vous suicider. "

Je l'entendis échanger quelques mots avec les autres qui attendaient dans le couloir : " Depuis dix ans, quinze ans, ils ont dans la tête que, s'ils sont pris, il ne faut rien dire : et il n'y a rien à faire pour leur enlever ça de là. "

Je sentais que j'arrivais au bout d'une étape : en effet, quelques instants après, deux paras entraient. Ils me détachèrent les mains, m'aidèrent à me mettre debout, puis m'accompagnèrent, en me soutenant, jusqu'à la terrasse. Toute les deux, trois marches, ils s'arrêtaient pour me permettre de reprendre haleine. Au passage, d'autres paras, croisés dans l'escalier ou sur les paliers, faisaient assaut d'esprit : " Il faut que vous le portiez ? Il ne peut pas marcher tout seul, non ? " - " C'est qu'il vient d'en prendre douze heures d'affilée ", répondit l'un de mes guides, comme pour s'excuser. Nous redescendîmes enfin dans l'autre immeuble.

Au bout d'un couloir, sur la gauche, on m'introduisit dans une cellule : il s'agissait d'une salle de bains pas encore aménagée. L'un des paras me prit par les jambes, l'autre sous les bras, et ils me déposèrent sur une paillasse jetée contre le mur. Je les entendis discuter un moment pour savoir s'il convenait ou non de me mettre les menottes. " Il peut à peine bouger, ce n'est pas la peine. " Le second n'était pas d'accord : " On risque de le regretter. " Finalement, ils m'enchaînèrent les poignets, non plus dans le dos, mais sur le devant. J'en éprouvai un soulagement extraordinaire.

En haut du mur, sur la droite, par une lucarne quadrillée de fils de fer barbelés, les lueurs de la ville éclairaient faiblement la pièce. C'était le soir. Du plafond avaient dégouliné sur les murs de ciment brut des filets de plâtre, et ma fièvre y dessinait des formes vivantes qui, à peine entrevues, se brouillaient aussitôt. Malgré mon épuisement, je ne pus dormir : des secousses nerveuses m'agitaient et des éblouissements me fatiguaient douloureusement les yeux. Dans le couloir, on parlait de moi : " Tu lui donneras à boire, un tout petit peu toutes les heures, pas beaucoup, sans ça il va claquer. "

Un des parachutistes qui m'avaient accompagné, un jeune à l'accent de France, entra avec une couverture qu'il étendit sur moi. Il me fit boire ; très peu, mais je ne sentais plus la soif. " Ça ne t'intéresse pas, la proposition du général Massu ? " , dit-il. Sa voix n'était pas hostile. " Pourquoi tu ne veux rien dire ? Tu ne veux pas trahir tes copains ? Faut être courageux pour résister comme ça. " Je lui demandai quel jour nous étions : c'était le vendredi soir et ils avaient commencé à me torturer le mercredi.

Dans le couloir, c'était un bruit incessant de pas et d'appels, percé de temps en temps par la voix grêle d'Erulin donnant des ordres. Et brusquement, j'entendis des cris terribles, tout près, sans doute dans la pièce en face. Quelqu'un qu'on torturait. Une femme. Et je crus reconnaître la voix de Gilberte. Ce n'est que quelques jours plus tard que je sus que je m'étais trompé.

On tortura jusqu'à l'aube, ou presque. Au travers de la cloison, j'entendais les hurlements et les plaintes, étouffés sous le bâillon, les jurons et les coups. Je sus bientôt que ce n'était pas une nuit exceptionnelle, mais la routine de la maison. Les cris de souffrance faisaient partie des bruits familiers du " centre de tri ", et aucun des paras n'y prêtait plus attention, mais je ne crois pas qu'il se soit trouvé un seul prisonnier qui n'ait comme moi pleuré de haine et d'humiliation en entendant pour la première fois les cris des suppliciés.

J'étais à demi conscient. Je ne m'endormis vraiment qu'au matin, pour me réveiller très tard, lorsque le para de la veille m'apporta une soupe chaude : mon premier repas depuis le mercredi. J'en avalai difficilement quelques cuillerées : mes lèvres, ma langue, mon palais étaient encore irrités par les écorchures des fils électriques. D'autres plaies, des brûlures à l'aine, à la poitrine, aux doigts s'étaient infectées. Le para m'enleva les menottes et je m'aperçus que je ne pouvais plus remuer ma main gauche, insensible et raide. Mon épaule droite était douloureuse et ne me permettait pas de lever le bras.

C'est dans l'après-midi que je revis mes bourreaux. On aurait dit qu'ils s'étaient donné rendez-vous dans ma cellule. Ils étaient tous là : soldats, officiers et deux civils (de la DST sans doute) que je n'avais pas encore vus. Ils se mirent à converser entre eux, comme si je n'avais pas été présent.

" Alors, il ne veut pas parler ? dit l'un des civils.

- On a tout le temps, dit le commandant, ils sont tous comme ça au début : on mettra un mois, deux mois ou trois mois, mais il parlera.

- C'est le même genre qu'Akkache ou Elyette Loup, reprit l'autre. Ce qu'il veut : c'est être un " héros ", avoir une petite plaque sur un mur dans quelques centaines d'années. " Ils rirent à sa plaisanterie.

Tourné vers moi, il constata en souriant : " On t'a bien arrangé.

- C'est de sa faute, dit Charbonnier.

- Il se fout de tout, dit Erulin, de sa femme, de ses gosses ; il aime mieux le Parti. "

Il avait posé sa botte sur moi, comme sur un gibier ; puis il ajouta, comme si cela lui revenait soudain : " Tu sais que tes gosses arrivent ce soir par avion ? Il va leur arriver un accident. " Ils commencèrent à sortir, mais Devis et Charbonnier, qui avaient senti que j'hésitais à prendre au sérieux ce chantage, s'attardèrent sur le pas de la porte :

" Vraiment, tu te fous de tes enfants ? " dit le lieutenant. Ils restèrent un moment silencieux et Charbonnier conclut :

" Bon ! alors tu vas crever.

- On saura comment je suis mort, lui dis-je.

- Non, personne n'en saura rien.

- Si, répondis-je encore, tout se sait toujours. "

Il devait revenir, le lendemain dimanche, avec Erulin, pour un moment seulement. Tous deux étaient souriants. " Tu n'as pas changé d'avis, dit Charbonnier. Alors, tu te prépares d'autres ennuis. On a des moyens scientifiques (il appuyait sur l'adjectif) pour te faire parler. "

Quand ils furent partis, je frappai à la porte et demandai à me lever. Soutenu par un para, j'allai jusqu'à la cuisine en m'appuyant au mur et me passai un peu d'eau sur le visage. Comme je me recouchais, un autre para - cet Européen d'Algérie qui faisait équipe avec Lorca - passa la tête dans l'entrebâillement de la porte et me demanda, l'air narquois : " Alors, ça va mieux ? " - " Oui, lui dis-je sur le même ton, vous allez pouvoir bientôt recommencer. " J'aurais voulu qu'il bavarde un peu et me laisse deviner ce qu'on me préparait, et quels étaient ces moyens " scientifiques ". Mais il répondit seulement avec hargne : " Tu as raison, ce n'est pas fini, on te niquera la gueule. "

C'est le lundi après-midi qu'Erulin me réveilla. Deux paras m'aidèrent à me mettre sur pieds et nous descendîmes tous les quatre. Un étage plus bas, c'était l'infirmerie : une grande pièce largement vitrée : quelques lits de camp et une table surchargée de médicaments en désordre. Il n'y avait là pour le moment qu'un médecin-capitaine qui semblait m'attendre. Il était jeune, maigre, le poil noir et mal rasé, l'uniforme fripé. Avec un accent du Midi, il me dit en guise de salutation :

" Vous avez peur ?

- Non, lui dis-je.

- Je ne vous donnerai pas de coups et je vous promets de ne pas vous faire mal. "

On m'allongea sur un des lits de camp. Penché sur moi, il prit ma tension et m'ausculta avec son stéthoscope. " On peut y aller. Juste un peu nerveux ", dit-il à Erulin. Je me sentis gêné qu'il ait ainsi découvert mon émotion dans les battements de mon cour. Tous ces préparatifs confirmaient ce que j'appréhendais. Ils allaient expérimenter sur moi le " sérum de vérité ". C'était cela les " moyens scientifiques " dont Charbonnier m'avait parlé.

Depuis la veille, je m'efforçais de regrouper tous les souvenirs que m'avaient laissés des lectures faites au hasard des journaux sur les effets du pentothal. " Si la volonté du sujet est assez forte, on ne peut le forcer à dire ce qu'il ne veut pas dire. " J'en avais retenu cette conclusion, que je me répétais pour garder mon calme et ma confiance. Il n'aurait servi à rien de me débattre : ils m'auraient attaché, et il était préférable d'utiliser toute mon énergie pour résister au mieux à la drogue.

On attendit un moment l'infirmier ou l'adjoint médical. Il revenait sans doute d'une opération ou d'une patrouille, car il était en tenue de campagne. Il dut se débarrasser de sa mitraillette et de son équipement avant d'écouter les explications du docteur : " D'abord cinq centimètres cubes seulement, car il y a des corps qui résistent. " Il pensait aux intolérances de certains organismes aux narcotiques, mais sur le moment je crus qu'il voulait parler de résistance psychologique et je décidai de leur donner l'impression que je ne " résistais " pas. C'était, pensais-je, la meilleure façon d'absorber la dose minima de " sérum ".

Je grelottais de froid et de nervosité : j'étais torse nu, car on ne m'avait pas rendu ma chemise, que quelqu'un avait dû trouver à son goût. Un des paras me jeta une couverture sur le corps, et l'infirmier s'approcha. Il me prit le bras droit, fit saillir la veine avec un ruban de caoutchouc et y enfonça l'aiguille. Sous la couverture, je glissai ma main gauche, raide et insensible, dans la poche de mon pantalon et je la pressai contre ma cuisse, à travers le tissu, me forçant à penser que, tant que je sentirais ce contact, je me souviendrais qu'il ne s'agissait pas d'un rêve et je resterais sur mes gardes. L'infirmier n'appuyait que très lentement sur la seringue et le liquide ne devait s'écouler que goutte à goutte mon sang. " Comptez doucement, me dit le docteur, allez ! "

Je comptai : " Un, deux, trois... " jusqu'à dix, et m'arrêtai comme si j'étais déjà endormi. · la base de la nuque, je sentais un engourdissement glacé qui montait vers le cerveau et me poussait dans l'inconscience. " Onze, douze, treize, dit le docteur pour m'éprouver, continuez ! " Je repris après lui : " Quatorze... quinze... seize. " Je sautai volontairement deux ou trois mesures, repris à dix-neuf, vingt, vingt et un et me tus. Je l'entendis dire : " L'autre bras, maintenant. " Sous la couverture, je déplaçai lentement ma main droite pour la mettre dans ma poche, toujours avec le sentiment que, tant que mes ongles pinceraient ma chair, je serais bien amarré à la réalité. Mais, malgré tous mes efforts, je m'endormis...

Le docteur me tapotait doucement les joues. Presque en chuchotant, d'une voix qu'il voulait amicale, il disait : " Henri ! Henri ! c'est Marcel ; tu vas bien ? " J'ouvris les yeux. Lentement, avec effort, je reprenais conscience de ce qui se passait. Il faisait sombre, ils avaient tiré les volets. Autour de moi, assis sur des lits de camp, des paras et des officiers - ceux que je connaissais et d'autres sans doute conviés à assister à l'expérience - écoutaient en silence. Je vis que le docteur avait une feuille de papier à la main et je compris que c'était la liste des questions qu'il devait me poser.

Sur le ton familier de quelqu'un qui rencontre un vieil ami, il commença par me demander : " Tu as travaillé longtemps à Alger Républicain ? " La question était inoffensive : sans doute cherchait-il à me mettre en confiance. Je m'entendis répondre avec une volubilité extraordinaire : je donnai des détails sur les difficultés de fabrication d'un journal, puis je passai à la constitution des équipes rédactionnelles. C'était comme si j'avais été ivre, comme si quelqu'un d'autre avait parlé à ma place, mais je gardais assez de conscience pour me souvenir que j'étais entre les mains de mes bourreaux et qu'ils cherchaient à me faire dénoncer mes camarades.

Tout cela n'était pourtant qu'une introduction. Le docteur chuchotait à son assistant : " Ça marche, vous voyez ; c'est comme cela qu'il faut faire. " Il me coupa au milieu de mes explications et me dit à mi-voix : " Henri, on m'a dit de m'adresser à toi pour voir X... Comment faire ? " Sous un déguisement " amical ", c'était une question qu'ils m'avaient posée vingt fois pendant qu'ils me torturaient. Mille images se présentaient dans ma tête ivre : j'étais dans la rue, dans un appartement, dans un square et toujours avec ce " Marcel " qui me poursuivait et m'importunait de ses questions. Je faisais un effort et, soulevant les paupières, j'arrivais à reprendre pied dans la réalité pour replonger aussitôt dans cette demi-inconscience. Il me secoua un peu pour que je lui réponde :

" Où est X... " ? et nous commençâmes un dialogue de fous.

" Je m'étonne, lui dis-je, qu'on t'ait adressé à moi. Je ne sais pas où il est.

- Quand il veut te voir, comment fait-il ?

- Il n'a jamais besoin de me voir, je n'ai rien à faire avec lui.

- Oui, bien sûr, mais s'il voulait te voir, comment ferait-il ?

- Il mettrait sans doute un mot dans ma boîte, mais il n'y a aucune raison. "

Je me débattais dans cette conversation gluante, toujours assez conscient, malgré la drogue, pour résister à ces brutes.

" Ecoute, reprit-il, j'ai une planque pour X..., il faut absolument que je le voie ; si tu le touches, peux-tu me mettre en rapport avec lui ?

- Je ne t'ai rien promis, lui dis-je. Ça m'étonnerait qu'il me donne rendez-vous.

- Bon, mais si par hasard il venait, comment puis-je te toucher ?

- Où habites-tu ? lui demandais-je.

- 26, rue Michelet, troisième étage, à droite. Tu demandes Marcel.

- Très bien, lui dis-je, je me souviendrai de l'adresse.

- Non, ce n'est pas bien : je te donne mon adresse, il faut que tu me donnes la tienne, tu dois avoir confiance.

- Alors, lui dis-je encore, si tu veux, nous pouvons nous retrouver à l'arrêt du Parc de Galland, dans quinze jours, à dix-huit heures. Je m'en vais, je n'aime pas traîner dans la rue.

- C'est vers le Parc de Galland que tu habites ? Dis-moi ton adresse ", dit-il encore.

J'étais épuisé et je voulais en finir, même grossièrement :

" Tu m'emmerdes, lui dis-je, au revoir.

- Au revoir ", dit-il.

Il attendit un instant, sans doute pour être certain que j'étais bien endormi et je l'entendis chuchoter à quelqu'un près de moi : " On n'en tirera rien de plus. " Puis je les entendis tous se lever et se diriger vers la sortie, comme après un spectacle. L'un d'eux, en passant, alluma l'électricité et, d'un seul coup, je repris entièrement conscience. Ils étaient près de la porte, certains déjà dehors, d'autres, dont Erulin et Charbonnier, encore dans la pièce et qui me regardaient. De toutes mes forces, je leur criai : " Vous pouvez revenir avec votre magnéto, je vous attends : je n'ai pas peur de vous. " Le docteur, une petite sacoche à la main, sortait lui aussi : il leur fit signe de ne pas me répondre. Avant de quitter la pièce il dit à l'infirmier : " Il risque d'être un peu vaseux maintenant, donnez-lui des cachets. "

Avant que les deux paras qui m'avaient amené là me reprennent en charge, l'infirmier soigna mes plaies et couvrit les brûlures que j'avais à l'aine et à la poitrine de pansement adhésifs. Enfin, ils m'aidèrent à remonter jusqu'à ma cellule. Là, l'un des deux, sortant deux cachets de sa poche, me dit : " Avale ça ! " Je les pris, les glissai sous ma langue, bus une gorgée d'eau et lui dis : " Ça y est ". Dès que la porte se fut refermée, je les recrachai. Sans doute, n'était-ce que de simples cachets d'aspirine, mais je n'arrivais plus à penser correctement et je me sentais envahi d'une méfiance aiguë à l'égard de toute chose. Je me demandais surtout si ce n'était pas que le début du " traitement ". Je sentais que je n'étais plus dans mon état normal : mon cour, mes tempes battaient fiévreusement. J'avais rendez-vous avec " Marcel ". Cette création du pentothal prenait une consistance de chair. J'avais réussi à ne pas répondre à ses questions, comment me défaire de lui la prochaine fois ? Je sentais que je délirais. Je me giflais, je me pinçais pour être certain que tout cela n'était pas un rêve. Mais je ne reprenais pied dans la réalité que pour revenir aussitôt aux craintes que la drogue suscitait en moi.

" Allez, on déménage ! " C'étaient mes deux guides de l'infirmerie. Il devait être assez tard, peut-être onze heures du soir, et, comme nous montions vers la terrasse, l'idée me vint qu'ils allaient me " suicider ". Dans l'état où je me trouvais, cette pensée ne me causait pas d'émotion supplémentaire : " Je n'ai pas parlé sous les tortures, ça n'a pas marché avec le sérum, c'est fini. ". Mais nous redescendîmes dans le deuxième immeuble et on m'ouvrit la porte d'un cachot (le placard) que je connaissais déjà. Il avait été nettoyé, on y avait mis un lit de camp et une paillasse.

Dès qu'ils furent partis, les mêmes idées, dispersées un moment par cet entracte, m'assaillirent de nouveau.

Je me demandais si je n'étais pas en train de devenir fou. S'ils continuaient à me droguer, serais-je encore capable de résister comme la première fois ? Et si le pentothal me faisait dire ce que je ne voulais pas, cela n'aurait servi à rien de résister aux tortures. La porte du placard à droite était ouverte et un rouleau de fil de laiton y était déposé. La lucarne ouverte laissait libre le crochet de fermeture. Je pouvais y accrocher un morceau de fil de laiton, monter sur le lit de camp et ensuite le repousser d'un coup de pied. Puis, je me révoltai contre l'idée du suicide. On croirait, après ma mort, que c'était la peur des supplices qui m'y avait poussé. Je me demandais en outre si ces " facilités " ne m'étaient pas offertes volontairement, et la phrase de l'aide de camp de Massu me revenait à l'esprit : " Il ne vous reste plus qu'à vous suicider. " Et au moment même où je décidais que je ne me tuerais pas et que, si je devais mourir, mieux valait que ce fût sous les coups des paras, je me demandais si ce n'était pas la crainte de la mort si proche qui me faisait trouver ces " arguments ". Mourir pour mourir, ne valait-il pas mieux que ce soit tout de suite et sans risque d'" aider les bourreaux " ? J'essayai de raisonner le plus calmement possible et je conclus que de toute façon, on ne me " reprendrait " pas avant le lendemain matin au moins, que j'avais donc encore le temps de me tuer si cela était nécessaire. Je me rendais compte aussi que je n'étais pas dans un état normal et qu'il me fallait du repos, pour mieux réfléchir.

Je m'endormis jusqu'au matin. La nuit avait chassé, avec la fièvre, mes craintes de la veille. Je me sentais tout à coup fier et joyeux de n'avoir pas cédé. J'étais convaincu que je tiendrais encore le coup s'ils recommençaient : que je me battrais jusqu'au bout ; que je ne leur faciliterais pas la tâche en me suicidant.

Vers le milieu de l'après-midi, je rejoignis dans l'autre bâtiment ma première cellule, mais je n'y restai pas longtemps. Dans la soirée, je refis le chemin en sens inverse et je retournai dans le " placard " où je passai une deuxième nuit. Des bribes de conversation saisies dans le couloir me fournirent l'explication de ces ordres et de ces contre ordres : on attendait la visite d'une commission (je ne sais laquelle) (1), il ne fallait pas qu'elle me vît : on me " camouflait " donc dans le deuxième bâtiment, qui, en principe, ne dépendait pas du " centre de tri " et ne servait qu'au logement des paras et au mess.

J'allais mieux et j'arrivais à me lever et à me tenir debout. Je sentais, à l'attitude différente des paras à mon égard qu'ils avaient dû apprécier en " sportifs " mon refus de parler. Le grand para de l'équipe Lorca avait lui-même changé de ton. Il entra un matin dans ma cellule et me dit :

" Vous avez déjà été torturé dans la Résistance ?

- Non, c'est la première fois, lui dis-je.

- C'est bien, dit-il en connaisseur, vous êtes dur. "

Dans la soirée, un autre, que je ne connaissais pas, entra à son tour. Un petit blond, au fort accent du Nord : un appelé. Il me dit avec un grand sourire : " Vous savez, j'ai assisté à tout, hein ! Mon père m'a parlé des communistes dans la Résistance. Ils meurent, mais ils ne disent rien. C'est bien ! " Je regardai ce jeune à la figure si sympathique, qui pouvait parler des séances de tortures que j'avais subies comme d'un match dont il se souviendrait, et qui pouvait venir me féliciter sans gêne, comme il l'aurait fait pour un champion cycliste. Quelques jours plus tard, je le vis congestionné, défiguré par la haine, battre dans l'escalier un Musulman qui ne descendait pas assez vite : ce " centre de tri " n'était pas seulement un lieu de tortures pour les Algériens, mais une école de perversion pour les jeunes Français.

Un para au moins, pourtant, n'était pas d'accord. C'était un jeune, avec un accent du terroir. Il ouvrit la porte de ma cellule, vers les sept heures un soir, au moment où il n'y avait plus personne dans le couloir. Il avait à la main un sac de provisions : des cerises, du chocolat, du pain, des cigarettes. Il me le tendit et me dit seulement : " Tenez, prenez cela. Excusez-moi, mais ici on ne peut pas parler. " Et il me serra la main très fort et très vite avant de refermer la porte. Mais Erulin dut donner des ordres et je ne vis plus personne.

On m'emmena à l'infirmerie dans les jours qui suivirent. J'y retournai la première fois, le cour battant. J'appréhendais de nouvelles injections de pentothal, mais c'était seulement pour soigner mes plaies infectées. On me fit des piqûres de pénicilline et à plusieurs reprises on changea mes pansements. De ces soins, je savais que je ne pouvais rien conclure. De toute façon, ils avaient intérêt à me soigner : s'ils voulaient me torturer à nouveau, il fallait que je ne sois pas trop affaibli ; s'ils décidaient au contraire de m'exécuter, il leur faudrait, à part les traces " normales " des balles, un cadavre " propre " en cas d'autopsie. · mesure que les jours passaient, l'espoir que l'opinion publique alertée réussirait à m'arracher à leurs griffes grandissait en moi, mais en même temps j'étais convaincu qu'ils préféreraient affronter le scandale de ma mort plutôt que celui des révélations que je ferais, vivant. Ils avaient dû peser cela, puisque l'un des paras m'avait dit ironiquement, alors que j'étais encore incapable de me lever : " C'est dommage, tu aurais pu en raconter des choses, de quoi faire un gros bouquin ! "

Ils tentèrent encore de m'interroger. D'abord Charbonnier, Devis et un autre, inconnu. Ils me firent venir dans le bureau qui se trouvait au même étage. Je m'assis en face d'eux et ils me posèrent pour la centième fois la même question, mais cette fois avec politesse.

" Où avez-vous passé la nuit avant votre arrestation ?

- J'ai répondu à cette question quand vous m'avez torturé, leur dis-je. Ma réponse est que je ne vous répondrai pas. "

Ils sourirent sans insister, puis Devis me dit :

" Le loyer de votre appartement est-il à votre nom ? Vous pouvez répondre à cette question : si vous ne le faites pas, la concierge nous le dira. Vous voyez bien que ça n'a pas d'importance.

- Demandez à la concierge, si vous voulez ; moi, je ne vous aiderai pas. "

L'entretien n'avait pas duré plus de deux ou trois minutes, et Charbonnier me raccompagna jusqu'à ma cellule.

Quelques jours plus tard, je reçus la visite du lieutenant Mazza, l'aide de camp du général Massu. Il commença par me dire, sans ironie, qu'il était heureux de voir que j'allais mieux. Puis, très volubile, il me donna un " digest " de la pensée politique des officiers de la pacification : " Nous ne partirons pas ", c'était le leitmotiv. La misère des Algériens ? il ne faut rien exagérer. Il connaissait un " indigène " qui gagnait 80 000 francs par mois. Le " colonialisme " ? un mot inventé par les défaitistes. Oui, il y avait eu des injustices, mais maintenant, c'était terminé. Les tortures ? on ne fait pas la guerre avec des enfants de chour. La guerre serait depuis longtemps terminée, mais les communistes, les libéraux, la presse " sentimentale " ameutaient l'opinion contre les paras et les empêchaient de " travailler ". J'avais très peu envie d'engager une conversation de ce genre : je lui dis seulement qu'il était heureux que la France eût d'autres représentants et d'autres titres à sa gloire ; et puis, je me contentai de répondre ironiquement à chacun de ces lieux communs colonialistes.

Il en vint enfin à l'objet de sa visite. On me faisait une nouvelle proposition : on ne me demandait plus de répondre aux questions posées, mais seulement d'écrire ce que je pensais de la situation présente et de l'avenir de l'Algérie, et je serais remis en liberté. Evidemment, je refusai.

" Pourquoi ? dit-il, vous avez peur qu'on s'en serve contre vous ?

- D'abord, lui dis-je. D'autre part, je n'ai pas l'intention de collaborer avec vous. Si ce que mes amis et moi pensons du problème algérien vous intéresse, prenez les collections d'Alger Républicain : vous les avez toutes puisque votre journal, le Bled, occupe nos locaux. "

Il n'insista pas et, passant à un autre sujet, il me dit à brûle-pourpoint : " Ah ! vous savez, j'ai reçu la visite de votre femme et d'un avocat. Ils m'ont demandé si vous étiez vivant. J'ai répondu que vous étiez encore vivant. " Puis il ajouta : " C'est vraiment dommage. J'ai de la sympathie pour vous. Et de l'admiration pour votre résistance. Je vais vous serrer la main, je ne vous reverrai peut-être plus. " Son numéro terminé, il sortit.

La veille de mon départ pour Lodi, un mois après mon arrestation, on m'emmena dans un bureau de l'étage inférieur. Un capitaine de paras - béret vert de la Légion étrangère - m'attendait : cheveux en brosse, figure en lame de couteau traversée d'une longue balafre, lèvres pincées et méchantes, yeux clairs et saillants. Je m'assis en face de lui et au même moment il se leva : d'un coup au visage, il me jeta par terre et fit voltiger mes lunettes qu'on m'avait rendues : " Tu vas t'enlever cet air insolent que tu as sur la gueule ", dit-il.

Lorca était entré et s'était placé debout près de la fenêtre. La présence de ce " spécialiste " me fit penser que la torture était proche. Mais le capitaine se rassit en même temps que je me relevais.

" Tu veux une cigarette ? me dit-il, changeant brusquement de tactique.

- Non, je ne fume pas et je vous demande de me vouvoyer. "

Il ne s'agissait pas seulement de " marquer le coup ", mais aussi de savoir où il voulait en venir : tortures ou entretien sur le mode " amical " ? Selon qu'il me giflerait de nouveau ou tiendrait compte de l'observation, je sentais que je serais fixé. Il me répondit que ça n'avait aucune importance et se mit à me vouvoyer. Je lui demandai si je pouvais reprendre mes lunettes : il crut que c'était pour mieux me souvenir de son visage : " Vous pouvez me regarder, je suis le capitaine Faulques, vous savez, le fameux capitaine SS. Vous avez entendu parler ? " J'étais en présence de Faulques, chef des tortionnaires de la villa Sesini, particulièrement réputé pour sa férocité.

Il devait regretter de s'être laissé emporter par la haine. Il tenta de parler calmement et, pour effacer la première impression, il fit apporter deux bouteilles de bière. Je buvais lentement, le surveillant du coin de l'oil, dans la crainte que, d'un nouveau coup, il ne me casse la bouteille sous les dents.

" Vous devez avoir un joli dossier sur moi, hein ? Qu'allez-vous faire de moi, si ça change ?... Mais je sais prendre mes risques. "

Puis, sans transition, il entama une dissertation sur les écrivains, les peintres communistes ou libéraux et les intellectuels en général. Il parlait avec beaucoup d'ignorance et une telle haine qu'elle transformait les expressions de son visage, très mobile, en autant de rictus. Je le laissais parler, l'interrompant parfois, dans le seul but de gagner du temps et de réduire d'autant celui des tortures, s'il devait y en avoir après.

Il m'avait posé les questions habituelles, mais sans insister. Puis, il était revenu à la " grande politique ". Il marchait comme un fou à travers la pièce, s'approchant par moments de moi pour me hurler une phrase dans la figure. Il souhaitait que la guerre s'étendît à la Tunisie et au Maroc. Il regrettait que l'expédition d'Egypte n'ait pas abouti à une conflagration générale : " J'aurais voulu qu'un sous-marin américain coule un bateau français. Il y aurait eu la guerre avec les Américains : au moins, les choses auraient été plus claires ! " Je le contredisais, mais comme on le fait pour un malade qu'il ne faut pas exciter davantage. Il eut à plusieurs reprises envie de me frapper, mais il se retint et à un moment me cria : " Vous ne voulez rien dire ? Moi, je fais parler les gens en leur mettant un couteau sur la gorge la nuit. Je vous reprendrai ".

Sans doute était-ce leur intention à tous de me " reprendre ", lorsqu'ils décidèrent de m'envoyer au camp de Lodi, " réserve " de suspects que l'on extrait quand on le juge utile.

Mais, avant ce dernier interrogatoire et ce transfert que rien ne me laissait prévoir, je pus, durant un mois, observer la marche de l'usine à tortures. De ma cellule, je voyais par le trou du loquet le couloir, le palier et quelques marches d'escalier. · travers la cloison mince me parvenaient les bruits des pièces attenantes.

Dans la journée, c'était un va-et-vient incessant dans l'escalier et le couloir : des paras, seuls, ou poussant brutalement devant eux des " suspects " hébétés. · chaque étage - je l'ai su par la suite - ils les entassaient à quinze ou vingt dans les pièces transformées en prisons. Les prisonniers dormaient à même le ciment ou se partageaient une paillasse à trois ou quatre. Ils étaient constamment dans l'obscurité, car les stores étaient baissés pour qu'on ne pût rien voir des maisons d'en face. Des jours, des semaines durant - quelquefois plus de deux mois - ils attendaient là un interrogatoire, leur transfert au camp ou à la prison, ou bien encore leur " tentative d'évasion ", c'est-à-dire une rafale de mitraillette dans le dos.

Deux fois par jour, vers quatorze heures et vingt heures (quand on n'oubliait pas), on nous apportait des biscuits de troupe - cinq le matin et cinq le soir -, rarement du pain, et quelques cuillerées d'une soupe faite de tous les déchets du repas des seigneurs. J'y trouvai un jour un mégot, une autre fois une étiquette et des noyaux de fruits recrachés.

C'était un Musulman qui était chargé de cette distribution. Ancien tirailleur, il était passé au maquis et avait été fait prisonnier au court d'un combat. En échange de la vie, il avait accepté de servir les paras. Son nom était Boulafras, mais, par dérision, ceux-ci l'avaient transformé en " Pour-la-France " et c'est ainsi qu'ils l'appelaient. Ils l'avaient coiffé d'un béret bleu et armé d'une matraque en caoutchouc, dont il se servait à l'occasion pour se faire bien voir de ses maîtres. Ce déchet était méprisé par tous : par les paras comme par les prisonniers.

Mais c'était la nuit que le " centre de tri " vivait sa vraie vie. J'entendais les préparatifs de l'expédition : dans le couloir, bruits de bottes, d'armes, ordres d'Erulin. Puis, par la lucarne, me parvenaient d'autres bruits. Dans la cour, ils mettaient les Jeeps et Dodges en marche et démarraient. Tout était silencieux pendant une heure ou deux, jusqu'au moment où ils rentraient, les voitures chargées de " suspects " arrêtés au cours de l'opération. Je les voyais, le temps d'un éclair, lorsqu'ils passaient dans mon champ de vision : escalier, palier et couloir. Des jeunes gens, le plus souvent. On leur avait à peine laissé le temps de s'habiller : certains étaient encore en pyjama, d'autres pieds nus ou en pantoufles. Quelquefois, il y avait aussi des femmes. Elles étaient emprisonnées dans l'aile droite du bâtiment.

Le " centre de tri " s'emplissait alors de cris, d'insultes, de rires énormes et méchants. Erulin commençait l'interrogatoire d'un Musulman. Il lui criait : " Fais ta prière devant moi. " Et je devinais dans la pièce à côté un homme humilié jusqu'au fond de l'âme, contraint de se prosterner en prières devant le lieutenant tortionnaire. Puis, d'un coup, les premiers cris des suppliciés coupaient la nuit. Le vrai " travail " d'Erulin, de Lorca et des autres avait commencé.

Une nuit, à l'étage au-dessus, ils torturèrent un homme : un Musulman, assez âgé, semblait-il au son de sa voix. Entre les cris terribles que la torture lui arrachait, il disait épuisé : " Vive la France ! Vive la France ! " Sans doute croyait-il calmer ainsi ses bourreaux. Mais les autres continuèrent à le torturer et leurs rires résonnaient dans toute la maison.

Lorsqu'ils ne partaient pas en opération, Erulin et les siens " travaillaient " sur les suspects déjà arrêtés. Vers minuit ou une heure du matin, une porte des pièces-prisons s'ouvrait bruyamment. La voix d'un para hurlait : " Debout, salauds ! ", il appelait un, deux, trois noms. Ceux qui avaient été nommés savaient ce qui les attendait. Il y avait toujours un long silence et l'autre était toujours obligé de répéter les noms une seconde fois, ce qui le mettait en fureur : " Qu'ils sont cons, alors ? Vous pouvez pas répondre "présent", non ? " Ceux qui avaient été appelés se levaient alors et j'entendais les coups qui les poursuivaient, comme le para les poussait devant lui.

Une nuit, Erulin lança ses hommes d'un seul coup à l'assaut de toutes les pièces. Matraque au poing, ils se ruèrent dans les " dortoirs ". " Debout ! " La porte de ma cellule, violemment ouverte, heurta le mur et je reçus un coup de pied dans les reins : " Debout ! " Je me levai, mais Erulin, passant dans le couloir, me vit et dit : " Non, pas lui ", et claqua lui-même la porte. Je me recouchai sur ma paillasse, tandis qu'un énorme brouhaha de bruits de bottes, de coups, de plaintes angoissées envahissait les étages.

Le matin et le soir, quand Boulafras entrouvrait la porte pour me passer mes " repas " ou bien lorsque j'allais aux lavabos, il m'arrivait de croiser dans le couloir des prisonniers musulmans, qui rejoignaient leur prison collective ou leur cellule. Certains me connaissaient pour m'avoir vu dans des manifestations organisées par le journal : d'autres ne savaient que mon nom. J'étais toujours torse nu, encore marqué des coups reçus, la poitrine et les mains plaquées de pansements. Ils comprenaient que, comme eux, j'avais été torturé et ils me saluaient au passage : " Courage, frère ! " Et dans leurs yeux, je lisais une solidarité, une amitié, une confiance si totales que je me sentais fier, justement parce que j'étais un Européen, d'avoir ma place parmi eux.

Je vécus ainsi, un mois durant, avec la pensée toujours présente de la mort toute proche. Pour le soir, pour le lendemain à l'aube. Mon sommeil était encore troublé par des cauchemars et des secousses nerveuses qui me réveillaient en sursaut.

Je ne fus pas surpris quand une fois Charbonnier entra dans ma cellule. Il devait être près de vingt-deux heures. J'étais debout, près de la lucarne, et regardais vers le boulevard Clemenceau où circulaient encore quelques rares voitures. Il me dit seulement :

" Préparez-vous, nous n'allons pas loin. "

Je mis ma veste sale et fripée. Dans le couloir, j'entendis qu'il disait : " Préparez aussi Audin et Hadjadj ; mais on les prendra séparément. " Dix fois déjà, j'avais fait le bilan de cette vie que je croyais terminée. Encore une fois, je pensai à Gilberte, à tous ceux que j'aimais, à leur atroce douleur. Mais j'étais exalté par le combat que j'avais livré sans faillir, par l'idée que je mourrais comme j'avais toujours souhaité mourir, fidèle à mon idéal, à mes compagnons de lutte.

Dans la cour, une voiture démarra, s'éloigna. Un moment après, du côté de la villa des Oliviers, il y eut une longe rafale de mitraillette. Je pensai : " Audin. "

J'attendis devant la fenêtre pour le plus longtemps possible respirer l'air de la nuit et voir les lumières de la ville. Mais les minutes, les heures passèrent et Charbonnier ne revint pas me chercher.

J'ai terminé mon récit. Jamais je n'ai écrit aussi péniblement. Peut-être tout cela est-il encore trop frais dans ma mémoire. Peut-être aussi est-ce l'idée que, passé pour moi, ce cauchemar est vécu par d'autres au moment même où j'écris, et qu'il le sera tant que ne cessera pas cette guerre odieuse. Mais il fallait que je dise tout ce que je sais. Je le dois à Audin " disparu ", à tous ceux qu'on humilie et qu'on torture, et qui continuent la lutte avec courage. Je le dois à tous ceux qui, chaque jour, meurent pour la liberté de leur pays.

J'ai écrit ces lignes, quatre mois après être passé chez les paras, dans la cellule 72 de la prison civile d'Alger.

Il y a quelques jours à peine, le sang de trois jeunes Algériens a recouvert dans la cour de la prison celui de l'Algérien Fernand Yveton. Dans l'immense cri de douleur qui jaillit de toutes les cellules au moment où le bourreau vint chercher les condamnés, comme dans le silence absolu, solennel, qui lui succéda, c'est l'âme de l'Algérie qui vibrait. Il pleuvait et des gouttes s'accrochaient, brillantes dans le noir, aux barreaux de ma cellule. Tous les guichets avaient été fermés par les gardiens, mais nous entendîmes, avant qu'on le bâillonne, l'un des condamnés crier : " Tahia El Djezaïr ! Vive l'Algérie ! " Et d'une seule voix, au moment même sans doute où le premier des trois montait sur l'échafaud, jaillit de la prison des femmes la chanson des combattants algériens :

" De nos montagnes

La voix des hommes libres s'est élevée :

Elle clame l'indépendance

De la patrie.

Je te donne tout ce que j'aime,

Je te donne ma vie,

â mon pays... â mon pays. "

Tout cela, je devais le dire pour les Français qui voudront bien me lire. Il faut qu'ils sachent que les Algériens ne confondent pas leurs tortionnaires avec le grand peuple de France, auprès duquel ils ont tant appris et dont l'amitié leur est si chère.

Il faut qu'ils sachent pourtant ce qui se fait ici EN LEUR NOM.

Novembre 1957.

(1) Il s'agissait en fait de la commission de sauvegarde représentée par le général Zeller.



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17 février 2010 3 17 /02 /février /2010 00:00

1954242781_1.jpgLe débat sur l’identité nationale aura tendu à enfermer la notion même de référence nationale dans un piège dont il est urgent de la libérer pour lui restituer la valeur démocratique et même révolutionnaire qu’elle a acquise au fil des luttes et que la mondialisation capitaliste rend plus actuelle que jamais à condition d’en élucider l’approche et, comme cela s’était déjà posé à propos du procès du souverainisme, de tordre le cou à toutes les confusions 
sémantiques.

Première question  : pourquoi les mêmes qui ont fait la guerre en Yougoslavie au nom du droit des peuples à l’indépendance nationale nous prêchent d’accepter la soumission à l’Europe de la finance parce que la souveraineté nationale est un vieux machin  ?

Deuxième question  : est-ce qu’il y a identité entre revendication nationale et nationalisme  ?

Il est de fait que depuis son éclosion la valeur nation a toujours été un enjeu disputé entre les défenseurs de ses valeurs de progrès libérateur et les artisans de sa dénaturation confiscatrice.

Cette dénaturation confiscatrice peut être identifiée dans deux types de démarche  :
D’une part celle de la bourgeoisie française des débuts du XVIIIesiècle  : le concept de souveraineté de la nation était utilisé contre celui de souveraineté populaire. Les révolutionnaires n’ont cessé de revendiquer de donner à la démocratie un contenu de souveraineté populaire (1848, la Commune) et la bourgeoisie y opposait la souveraineté de la nation qu’elle était censée représenter.

D’autre part, la déviance nationaliste a fait du critère national, diverti en chauvinisme, une valeur antagoniste des autres nations. Ces dérives ne doivent pas conduire pour autant à répudier la valeur nation, mais à lui donner son véritable contenu, en prenant en compte qu’elle est objet de combat.

Ce n’est d’ailleurs pas nouveau. Toute l’histoire du PCF, et sans doute facteur exceptionnel de ses racines populaires, est marquée par ses combats pour l’indépendance nationale, par opposition au cosmopolitisme capitaliste, dénoncé comme n’ayant pas d’autre patrie que l’argent, comme la monarchie avait sombré avec les émigrés de Coblence contre les sans-culottes de Valmy, et comme d’autres plus tard allaient dire « plutôt Hitler que le Front populaire ».

Et ce n’est pas par hasard si aujourd’hui le capitalisme mondialisé, même si, comme souvent, il est complété par des nihilismes à la phrase révolutionnaire, emploie ses moyens de domination idéologique à périmer l’idée de nation, au moment même où la charte des Nations unies lui a, pour la première fois, conféré une valeur universelle, précisément sous le drapeau de la notion de souveraineté nationale. C’est que la notion de souveraineté nationale est aussi diamétralement antithétique du souverainisme que du nationalisme.

En effet, sa donnée essentielle, qui est bien évidemment la première occultée, est son contenu populaire, qui lui aussi est le contraire du populisme. Le populisme consiste à flatter le peuple pour obtenir de lui la délégation du pouvoir à un ou des hommes providentiels. La souveraineté populaire consiste pour le peuple à exercer le pouvoir lui-même par ses représentants élus, et qui lui sont subordonnés. Le caractère révolutionnaire de la charte tient à ce qu’elle fonde tout sur le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, c’est-à-dire à être les maîtres de leurs affaires, leurs gouvernements ne devant être que leurs instruments de souveraineté.

Et la notion de souveraineté nationale intervient alors pour prendre en compte qu’il n’y a pas un seul peuple mondial homogène, mais des peuples, avec chacun son implantation géographique, ses besoins et possibilités différents qui en découlent, et son histoire, la souveraineté populaire devant alors s’exercer par chaque peuple, mais dans l’obligation du respect mutuel de leurs différences. Alors, la souveraineté nationale n’est rien d’autre que la référence d’identification de ses compétences territoriales d’auto-administration.

De contenu fondamentalement démocratique, elle suppose que, sur un territoire où cohabitent plusieurs peuples, ceux-ci exercent ensemble leur souveraineté par le moyen d’un État multinational, et la notion de souveraineté nationale est si peu assimilable au nationalisme que l’histoire française des luttes populaires, à contenu manifestement national, s’est illustrée par la promotion de Schiller comme citoyen d’honneur, le Polonais Dombrowski comme héros de la Commune, et ceux de l’Affiche rouge. La notion de souveraineté nationale n’est donc pas une référence conflictuelle, mais un aliment d’essor personnalisé. Sinon, comment pourrait-on revendiquer le droit pour les Palestiniens ou les Sahraouis à leur indépendance  ?

Il est clair que les données objectives de mondialisation génèrent des échanges qui tendront de plus en plus à interpénétrer les composantes nationales respectives et il est possible (probable  ?) qu’un jour viendra où il y aura un seul peuple mondial, mais nous n’en sommes pas là, et pour le moment, outre qu’une partie des échanges tient aux migrations forcées de ceux dont l’épanouissement national est opprimé, la négation nationale ne peut que servir à l’écrasement de la personnalité des peuples, de la richesse de leurs différences, au service de leur exploitation universelle. Ne nous y prêtons pas.

Texte publié dans l’Humanité du 11 février 2010. Roland Weyl est avocat.
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Published by valenton rouge - dans France
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16 février 2010 2 16 /02 /février /2010 13:58
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Depuis la proclamation des résultats falsifiés de l’élection présidentielle du 12 juin 2009, par centaines de milliers, des manifestants défient l’ordre établi en Iran. Ils expriment leur désir ardent de citoyenneté, s’insurgent contre la fraude électorale et la suppression des libertés. Une terreur aux multiples visages se déchaîne désormais contre eux. Aux forces de sécurité antérieures – la police, les pasdarans et les bassidjis – s’ajoutent des agents en civil, munis d’armes blanches et d’armes à feu, qui s’attaquent aux rassemblements pacifiques pour tuer et blesser les manifestants. Les domiciles privés, les cités universitaires sont attaqués de jour ou de nuit. Les prisons sont le siège de tortures et de viols. Des tribunaux envoient à la mort après des jugements sommaires. L’arsenal judiciaire d’exception est perfectionné.

Cependant, malgré les milliers d’arrestations, les condamnations, les aveux médiatisés de prétendus repentis, le mouvement de contestation populaire ne cède pas à la menace. Alors même que les libertés politiques fondamentales sont inexistantes, il se déploie à chaque occasion et démontre la supériorité de sa stratégie non violente. Le gouvernement iranien, qui comptait sur son épuisement, se heurte chaque jour à de nouvelles vagues de contestation. Celles-ci amènent une radicalisation des slogans, qui visent de plus en plus clairement la structure théocratique du régime iranien.

Rien d’étonnant à ce que, dans ce contexte, une nouvelle vague de répression sanglante menace aujourd’hui la société civile iranienne. Les intellectuels et les démocrates du monde entier doivent lui opposer une réponse immédiate et faire tout ce qui est en leur pouvoir pour protéger le peuple iranien en lutte pour ses droits légitimes. La violence ne peut, en effet, se déchaîner que dans la mesure où l’opinion publique internationale demeure inerte ou indifférente.

C’est pourquoi les soussignés, affirmant leur soutien de principe à la liberté de la presse et la liberté d’expression, exigent la libération des intellectuels, journalistes et militants emprisonnés et torturés en Iran, et plus généralement l’arrêt de la répression qui prive le peuple iranien de son droit à l’autodétermination politique. Ils demandent instamment aux organismes internationaux compétents de faire valoir ces exigences en permanence auprès du gouvernement iranien.

Pour signer cet appel : azadiha@mailfr.com

Premiers signataires
Ervand Abrahamian, University of New York - Hans Adler, Univesity of Madison - Giorgio Agamben, philosophe (Venise) - Ali Aïjjou, ingénieur-conseil (Maroc) - Hocine Aït-Ahmed, homme politique (Algérie) - Arezki Aït-Larbi, journaliste (Alger) - Kazem Alamdari, California University - Aziz Al-Azmeh, Central European University (Budapest) - Tewfik Allal, coordinateur du Manifeste des libertés (Paris) - Elisabeth Allès, CNRS - Emily Apter, New York University - Rasheed Araeen, artiste (G.-B.) - Srinivas Aravamudan, Duke University - Daryoush Ashouri, Independent Scholar - Jean-Christophe Attias, EHESS - Etienne Balibar, Université Paris-Nanterre - Ali Banuazizi, Boston College - Asef Bayat, Leiden University - Sohrab Behdad, Denison University - Bochra Bel Haj Hmida, avocate (Tunisie) - Souhayr Belhassen, présidente de la FIDH - Raja Ben Slama, psychanalyste (Le Caire) - Sana Benachour, Université de Tunis, présidente de l’ATFD - Esther Benbassa, EHESS (France) - Fethi Benslama, Université Paris-VII - Sophie Bessis, historienne (Paris) - Homi K. Bhabha, Harvard University - Jacques Bidet, Paris-Nanterre - Ulrich Bielefeld, Hamburger Institut für Sozialforschung (Allemagne) - Alain Borer, University of Southern California - Mehrzad Boroujerdi, Syracuse University - Rosi Braidotti, professeur (USA) - Rony Brauman, ancien président de Médecins sans frontières - Wendy Brown, California University - Judith Butler, California University - Eduardo Cadava, Princeton University - Marie-Claire Caloz-Tschopp, Université de Genève - Luther P. Carpenter, College of Staten Island - Barbara Cassin, CNRS - Chahla Chafiq-Beksi, écrivain (Paris) - Dipesh Chakrabarty, University of Chicago - Gayatri Chakravorty Spivak, Columbia University - Iain Chambers, Istituto Universitario Orientale (Italie) - Khémaïs Chammari, cofondateur de la LTDH et de l’IADH (Tunisie) - Abdesselam Cheddadi, historien (Maroc) - Houchang E. Chehabi, Boston University - Khadidja Chérif, sociologue, Université de Tunis - Jean Cohen, Columbia University - Drucilla Cornell, Rutgers University - Mehdi Dadsetan, Université de Chambéry - Touraj Daryaee, University of California - Emilio De Ipola, Université de Buenos Aires - Hent De Vries, Johns Hopkins University - Costas Douzinas, Birkbeck Institute (G.-B.) - Waddick Doyle, American University of Paris - Jean-Pierre Dubois, président de la LDH-France - Shirin Ebadi, Prix Nobel de la paix - Zineb El-Rhazoui, journaliste (Casablanca) - Roberto Esposito, Université de Naples - Christopher Fynsk, University of Aberdeen - François Gèze, éditeur - Todd Gitlin, Columbia University - Stathis Gourgouris, Columbia University - Ramon Grosfoguel, University of Southern California - Ariela J. Gross, University of Southern California - Mohammed Harbi, historien - Amir Hassanpour, University of Toronto - Wolfgang Fritz Haug, Universitaet Berlin - Carlos Herrera, Université Cergy-Pontoise - Yves Hersant, EHESS - James Holston, UC Berkeley - Alfonso M. Iacono, Université de Pise - Didier Idjadi, CNAM (Paris) - Jeffrey C. Isaac, Indiana University - Engin F. Isin, Open University, London - Ramin Jahanbegloo, University of Toronto - Alan Johnson, professeur (USA) - Elif Kayi, journaliste (Allemagne) - Michael Kazin, Georgetown University - Jean Kerleroux, journaliste - Françoise Kerleroux, linguiste - Kheloudja Khalfoun, avocate (Alger) - Martti Koskenniemi, International Law - Abdellatif Laâbi, écrivain - Ernesto Laclau, University of Essex - Karim Lahidji, président de la LDDH Iran, vice-président de la FIDH - Jacques Lezra, New York University - Lydia H. Liu, Columbia University - Gilles Manceron, historien - Boyan Manchev, CIP - Giacomo Marramao, philosophe (Italie) - Mehrdad Mashayekhi, Georgetown University - Abdelwahab Meddeb, écrivain, Paris-X - Abdelhamid Mehri, homme politique (Algérie) - Deborah W. Meier, editor of Dissent and The Nation - Christoph Menke, Goethe Universitaet Frankfurt am Main - Gilbert Meynier, historien - Mansoor Moaddel, Eastern Michigan University - Claudia Moatti, Université Paris-VIII - Behrooz Moazami, Loyola University - Haideh Moghissi, York University - Yashar Mohtashem, militant associatif (Paris) - Shahrzad Mojab, University of Toronto - Edgar Morin, philosophe - Jean-Luc Nancy, professeur émérite - Antonio Negri, philosophe - Gérard Noiriel, EHESS - Farhad Nomani, American University of Paris - Bertrand Ogilvie, Paris-Nanterre - Anthony Pagden, UCLA - Saeed Païvadan, Université Paris-VIII - Nasser Pakdaman, Université Denis-Diderot - Susan H. Perry, University of California-Irvine - Nasrin Rahimieh, University of California-Irvine - Saeed Rahnema, York University - Josep Ramoneda, directeur du Centre culturel contemporain de Barcelone - Jacques Rancière, philosophe - Judith Revel, Sorbonne-Panthéon - Bruce Robbins, Columbia University - Ruth Rosen, professeur émérite - Jerome Rothenberg, Harvard University - Nourrédine Saadi, écrivain - Foad Saberan, psychiatre - Hazem Saghiya, journaliste - Ranabir Samaddar, Mahanirban Calcutta - Lynne Segal, University of London - Nick Serpe, editor of "Dissent" - John B. Sharp, California University - Alice R. Sharp, California University - Shu-mei Shih, UCLA - Ebrahim K. Soltani, Syracuse University - Bahram Soltani, Paris-Sorbonne - Néguine Sonboli, militante associative (Paris) - Ann Laura Stoler, anthropologue - Benjamin Stora, historien - Pep Subirós, philosophe - Rajeswari Sunder Rajan, New York University - Khaoula Taleb-Ibrahimi, linguiste - Kamran Talattof, University of Arizona - Wassyla Tamzali, essayiste - Nadia Tazi, philosophe - Emmanuel Terray, EHESS - Soraya Tlatli, California University - Nayereh Tohidi, California University - Nadia Urbinati, Columbia University - Farzin Vahdat, Vassar College - Immanuel Wallerstein, Fernand-Braudel Center - Michael Walzer, professeur émérite - Patrick Weil, CNRS - Melissa Williams, University of Toronto - Hossein Ziai, California University - Slavoj Zizek, philosophe - Alenka Zupancic, philosophe -

Avec le soutien de la Ligue de défense des droits de l’homme en Iran (LDDHI), la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH), la Ligue des droits de l’homme (LDH), le Comité indépendant iranien contre la répression des prisonniers politiques (CIRPP) et l’Association du Manifeste des libertés (AML).
Pour tout contact et information : manifeste@manifeste.org

Cet appel est paru dans :

« Al Awan » (Le Caire, 6 février 2010) : http://www.alawan.org/%D8%A8%D9%8A%D8%A7%D9%86-%D9%85%D9%86-%D8%A3%D8%AC%D9%84-%D8%AD%D8%B1%D9%8A%D8%A9.html

« Il Manifesto » (Italie, 6 février 2010) : http://www.ilmanifesto.it/il-manifesto/ricerca-nel-manifesto/vedi/nocache/1/numero/20100206/pagina/10/pezzo/270889/?tx_manigiornale_pi1[showStringa]=Iran&cHash=bc5e34a462

« TAZ » (Allemagne, 7 février 2010)) : http://www.taz.de/1/politik/asien/artikel/1/ein-appell-fuer-meinungsfreiheit/

« Libération » (France, 9 février 2010)
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16 février 2010 2 16 /02 /février /2010 13:50

 
 
webiran-the-next.jpg« Il manifesto » de samedi 6 février a publié un Appel « Pour la liberté d’expression et la fin de la violence en Iran ». Le signent, ensemble avec des intellectuels habitués à légitimer ou à justifier toutes les guerres et les actes de guerre (blocus et embargos) déchaînés et opérés par les Usa et Israël, d’autres personnes qui, par contre, en de plus nombreuses occasions, ont participé activement à la lutte pour la paix et pour la fin de l‘interminable martyre imposé au peuple palestinien. Malheureusement, ceux qui donnent le ton de l’Appel sont les premiers.

1) Dès le début, on parle des « résultats falsifiés de l’élection présidentielle du 12 juin 2009 » et de « fraudes électorales ». Entre autres, c’est le président brésilien Lula qui a mis en doute ou ridiculisé cette accusation. Pourquoi donc devrions-nous accorder foi à ceux qui régulièrement, à la veille de toute agression militaire, ont recours à des falsifications et manipulations en tous genres ? Qui ne se souvient des « preuves » exhibées par Colin Powell et Tony Blair sur les armes de destruction massive (chimiques et nucléaires) possédées par Saddam Hussein ?

2) L’Appel continue en opposant la violence du régime iranien à la « non-violence » des opposants. En réalité des victimes se trouvent aussi parmi les forces de police. Mais c’est un autre refoulement surtout qui est grave : depuis de nombreuses années l’Iran est la cible d’attentats terroristes accomplis soit par certains mouvements d’opposition soit par des services secrets états-uniens ou israéliens. En ce qui concerne ces derniers attentats, voilà ce qu’écrivait G. Olimpio sur le Corriere della Sera en 2003 (le 7 octobre) déjà : « en parfaite identité de vue avec Washington », les services secrets israéliens ont la tâche d’ « éliminer » aussi, en même temps que les « chefs des groupes palestiniens où qu’ils se trouvent », les « scientifiques iraniens engagés dans le projet de la Bombe » et jusque ceux qui, dans d’autres pays, sont « suspectés de collaborer avec l’Iran ».

3) L’Appel s’attarde lourdement sur la brutalité de la répression à l’œuvre en Iran, mais ne dit rien du fait que ce pays est sous la menace non seulement d’une agression militaire, mais d’une agression militaire qui est prête à prendre les formes les plus barbares : sur le Corriere della Sera du 20 juillet 2008, un illustre historien israélien (Benni Morris) évoquait tranquillement la perspective d’ « une action nucléaire préventive de la part d’Israël » contre l’Iran. Dans quel monde vivent les signataires de l’Appel : est-il possible qu’ils n’aient pas lu chez les auteurs classiques même de la tradition libérale (Madison, Hamilton etc. ) que la guerre et la menace de guerre constituent le plus grave obstacle à la liberté ?

S’il n’est pas étonnant que les idéologues des guerres déchaînées par Washington et Tel Aviv soient signataires (ou fassent la promotion) de l’Appel, ce serait bien que les signataires d’orientation différente s’interrogent : l’éthique de la responsabilité impose à tout le monde de ne pas contribuer à nourrir le feu d’une guerre qui menace le peuple iranien dans son ensemble et qui, dans les intentions de certains de ses promoteurs, ne doit pas hésiter devant l’occurrence d’avoir recours à l’arme nucléaire.

Blog de Domenico Losurdo ici.


Outre Il manifesto, l’ « Appel » auquel font référence D. Losurdo et G. Vattimo a été publié
- samedi 6 février sur le quotidien tunisien Al Awan, (et non égyptien, comme indiqué par le Nouvel Observateur...)
puis,
- mardi 9 février, en français sur
• Libération : « Liberté pour l’Iran »
et
• le site du Nouvel Observateur : « Appel international – Pour la liberté d’expression et la fin de la violence en Iran ».

La réponse des deux philosophes italiens à leurs collègues "
illustres intellectuels, universitaires et miliants associatifs" (cf. le Nouvel Observateur) est donc parue le même jour que la version française (originale de l'"Appel"). La version italienne ne fait pas mention d'une traduction ni de source pour l'original. (NdT)


 
 
  Source : Il manifesto  
  Traduction : Marie-Ange Patrizio
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16 février 2010 2 16 /02 /février /2010 13:44

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Des promesses de rupture aussi ambitieuses qu’illusoires...

Pendant la campagne présidentielle 2007, Nicolas Sarkozy n’a pas ménagé ses critiques à l’égard du bilan africain de Jacques Chirac. À plusieurs reprises, il a publiquement dénoncé le « clientélisme », les « émissaires officieux », les « secrets », le « paternalisme », les « détournements de l’aide au développement », le « domaine réservé de l’Elysée » en matière de politique africaine [1].

Le leader UMP promettait alors une nouvelle politique démocratique et humaniste, soucieuse d’un capitalisme éthique et moralisé. Ces principes étaient inscrits noir sur blanc dans le programme présidentiel : « Nous ne soutiendrons ni les dictatures, ni les pays dirigés par des régimes corrompus. [...] Je ne passerai jamais sous silence les atteintes aux droits de l’Homme au nom de nos intérêts économiques [2]. » Ils étaient également affirmés haut et fort pendant les meetings : «  Je veux être le président d’une France qui défende partout les droits de l’homme et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. D’une France qui s’oppose aux dictatures. [3] ». En apothéose de cette campagne de rupture avec la Françafrique, le nouveau Président lançait, le soir de son élection, un « appel fraternel à tous les Africains », affirmant sa volonté de placer résolument la France « du côté des opprimés du monde » [4].

Mai 2007, la fin de la Françafrique ? De nombreux éléments autorisaient le plus grand scepticisme envers les promesses de campagne de Nicolas Sarkozy : ses liens anciens et étroits avec le clan Pasqua, l’un des piliers historiques de la Françafrique ; son suivisme ou ses silences à l’égard de la Françafrique chiraquienne de 1995 à 2006, alors même qu’il occupait des postes stratégiques au gouvernement ou au RPR ; ses déclarations parfois nostalgiques sur la période coloniale [5] ; son refus de reconnaître l’implication d’une partie de l’exécutif français lors du génocide des Tutsi au Rwanda [6] ; ses relations discrètes mais suivies avec plusieurs dictateurs africains, dont Omar Bongo ; enfin, ses liens privilégiés avec les principales figures du patronat français qui, dans leurs activités africaines, puisent la plus grande part de leurs richesses (Bouygues, Bolloré, Areva, TotalFinaElf, etc.).

Après bientôt trois années d’exercice du pouvoir, l’examen de la réalité est malheureusement sans appel : la politique africaine de la France se maintient dans les ornières de la Françafrique, les promesses de rupture de Nicolas Sarkozy n’ont pas été tenues.

Le soutien aux « régimes amis »

Sur le plan diplomatique, le soutien des dictatures ’’amies de la France’’ se poursuit. Tous les pires régimes d’Afrique ont été reçus ou visités par l’Elysée depuis mai 2007 : Omar puis Ali Bongo (Gabon), Denis Sassou Nguesso (Congo-B), Paul Biya (Cameroun), François Bozizé (Centrafrique), Ismaël Omar Guelleh (Djibouti), Faure Gnassingbé (Togo), Mouammar Kadhafi (Libye), Abdelaziz Bouteflika (Algérie), Ben Ali (Tunisie), etc. A chacune de ces visites officielles, les atteintes aux Droits de l’Homme ont été systématiquement reléguées au second plan ou passées sous silence. Lors de la visite officielle du colonel Kadhafi en décembre 2007, pas un mot sur les tortures, les centaines de prisonniers politiques, la liberté d’expression muselée, la peine de mort en vigueur en Libye ; quelques mois plus tôt, alors que la France venait de signer avec ce pays des contrats de ventes d’armes et de matériel nucléaire pour plusieurs centaines de millions d’euros, Nicolas Sarkozy piétinait ses promesses d’un capitalisme moralisé, rétorquant aux critiques, non sans cynisme : « Les Libyens vont dépenser quelques centaines de millions d’euros pour faire marcher les usines en France et je devrais m’en excuser ? ». Lors de la visite officielle de Paul Biya en juillet 2009, pas un mot sur la modification de la Constitution au Cameroun, sur les nombreuses atteintes aux Droits de l’Homme dans ce pays, en particulier les massacres de février 2008 ; le silence médiatique autour des massacres de février 2008 était alors d’autant plus frappant qu’à l’époque, toute la classe politique dénonçait avec virulence la violation des Droits de l’Homme au Tibet. Lors de la visite officielle de Denis Sassou Nguesso en juillet 2007, pas un mot sur le massacre du Beach, sur l’affaire des Biens Mal Acquis, sur les nombreuses accusations de détournement de la rente pétrolière. Nous pourrions multiplier les exemples.

Une politique africaine qui échappe toujours à tout contrôle démocratique

Sur le plan diplomatique encore, contrairement aux promesses de campagne et malgré quelques remaniements de façade, l’Elysée garde la mainmise sur la politique africaine de la France. Ainsi, au lendemain de son investiture, le nouveau président a certes dissout la cellule africaine de l’Elysée, mais pour la remplacer aussitôt par une cellule diplomatique sans spécificité géographique, aux pouvoirs accrus. Dirigée par des hommes du sérail rompus à la diplomatie chiraquienne, tels Jean-David Levitte ou Bruno Joubert, la cellule diplomatique de l’Elysée est renforcée par un Conseil de défense et de sécurité nationale (CNS) qui, sur le modèle des Etats-Unis, permet au président d’animer personnellement la politique étrangère.

En marge des dispositifs officiels, Nicolas Sarkozy peut compter sur ses « réseaux officieux » qui, naguère dénoncés par le candidat UMP, sont aujourd’hui plus que jamais d’actualité. En témoigne l’activité du sulfureux Robert Bourgi, ancien de l’entourage de Jacques Foccart. Sans doute galvanisé par sa Légion d’honneur reçue en septembre 2007 des mains de Nicolas Sarkozy lui-même, Robert Bourgi se vante désormais ouvertement de son rôle d’émissaire de l’ombre en Afrique. Ainsi, suite au décès d’Omar Bongo, il a publiquement oeuvré pour l’investiture autocratique d’Ali Bongo, allant jusqu’à déclarer : « Au Gabon, la France n’a pas de candidat mais le candidat de Robert Bourgi c’est Ali Bongo, or je suis un ami très écouté de Nicolas Sarkozy » [7]. Sans surprise, Ali Bongo a remplacé son père au Gabon, au terme d’une mascarade électorale bénéficiant du soutien bienveillant des autorités françaises. Tout comme Patrick Balkany, autre intermédiaire de l’ombre de Nicolas Sarkozy, Robert Bourgi sillonne l’Afrique, tissant des liens avec de nombreux hommes d’affaires et politiciens du continent, facilitant la conclusion d’accords commerciaux, ou encore glanant des informations stratégiques, en toute opacité.

Sur le plan militaire, la présidence de Nicolas Sarkozy a été marquée, dès février 2008, par l’intervention des troupes françaises au Tchad, dans le but de soutenir le dictateur Idriss Déby. Cette opération a soulevé de vives critiques dans les médias. En réaction, Nicolas Sarkozy a promis de nombreuses réformes : renégociation des accords de défense, démantèlement progressif des bases françaises en Afrique, contrôle parlementaire sur les interventions militaires à l’étranger, etc. À l’épreuve des faits, ces réformes ne bouleversent pas les logiques d’ingérence française en Afrique. Ainsi, si le président a publiquement reconnu l’existence d’accords secrets de défense entre la France et la plupart des pays d’Afrique francophone, promettant leur renégociation en toute transparence, dans les faits, pour les quelques accords en cours de renégociation, l’assemblée nationale est simplement mise devant le fait accompli, sans réel débat démocratique, tandis que de nombreux autres accords militaires secrets ne sont pas remis en question.

Il en va de même pour la modification de la Constitution de juillet 2008 : souvent présentées comme un renouveau démocratique, les avancées du nouvel article 35 du titre V sont superficielles ; le contrôle parlementaire sur les interventions militaires françaises à l’étranger ne s’exerce qu’a posteriori, et uniquement sur les interventions les plus longues, et ce sans garantir aux parlementaires toutes les informations précises pour statuer en toute connaissance de cause (manque d’informations sur les causes, les enjeux, les mandats, le bilan et le budget des interventions). Sont par ailleurs exclues de ces dispositions les interventions secrètes ou clandestines des forces spéciales (COS et service Action de la DGSE), véritables gardes prétoriennes de l’Elysée. Le caractère ambigu de ces réformes militaires se traduit également dans les discours officiels de la présidence.

Ainsi, dans son allocution en Afrique du Sud, en février 2008, Nicolas Sarkozy remettait sévèrement en question l’ingérence française en Afrique ; quelques mois plus tard, le 21 mai 2008, il célébrait en grande pompe le 30e anniversaire de l’opération Kolwezi, saluant par la même occasion l’ensemble des interventions militaires françaises en Afrique. De fait, si Nicolas Sarkozy affirme sa volonté de réduire à terme les effectifs des troupes permanentes en Afrique, il accroît actuellement les moyens de projection des troupes d’intervention françaises. Au final, avec près de 8000 soldats présents sur le continent en ce début 2010, le dispositif militaire français reste toujours l’un des principaux outils de contrôle de l’Afrique.

Priorité aux intérêts économiques

Sur le plan économique, la politique de Nicolas Sarkozy intensifie celle menée par ses prédécesseurs depuis 1960 : la priorité aux intérêts de la France en Afrique, premier fournisseur du continent à travers ses quelque 2000 filiales implantées sur le continent. L’appareil diplomatique public continue de soutenir activement les entreprises privées françaises, chaque déplacement de Nicolas Sarkozy donnant généralement lieu à une pluie de « contrats du siècle » : accords nucléaires avec Areva au Niger, en RDC ou au Maghreb ; concessions portuaires et logistiques de Bolloré en Angola, au Congo B, au Bénin ou au Togo ; accords pétroliers avec TotalFinaElf au Congo-B et en Angola ; ventes d’armes EADS en Libye, etc. Dans le même temps, les mécanismes de domination financière, en particulier via le Franc CFA et la Banque de France, ne sont pas remis en cause.

Quant à l’aide publique au développement, un temps contrôlée par Jean-Marie Bockel qui, dans les discours, dénonçait parfois la Françafrique mais dans les faits accompagnait ses logiques (soutien des accords nucléaires France-Libye, équipement des forces de police camerounaises, soutien du discours de Dakar, etc.), elle est désormais dirigée par Alain Joyandet qui, dans ses discours, affiche ouvertement sa volonté de mettre l’aide au développement au service des intérêts économiques français : « L’implantation des entreprises françaises en Afrique est l’une de mes priorités », « On veut aider les Africains, mais il faut que cela nous rapporte » [8].

Au final, les échanges économiques entre la France et l’Afrique restent dominés par des logiques de prédation, au détriment des populations locales. L’approfondissement de la crise énergétique ne fait que renforcer ces mécanismes, l’Afrique constituant pour l’hexagone un réservoir stratégique de pétrole, d’uranium et, de plus en plus, d’agro-carburants.

La Justice entravée

Sur le plan judiciaire, Nicolas Sarkozy n’a fait preuve jusqu’ici d’aucune volonté de faire avancer les affaires emblématiques de la Françafrique : l’affaire Borrel et l’affaire du Beach stagnent, les plaintes déposées aux Tribunal des Armées de Paris contre des exactions de militaires français lors du génocide des Tutsi au Rwanda ne sont toujours pas instruites, l’affaire des Biens Mal Acquis a été volontairement enterrée, l’Angolagate a été expurgée de tous les éléments qui auraient pu transformer ce procès en réelle affaire d’État, etc. Le nouveau président se garde notamment bien de déclassifier les archives des services secrets français ; décision qui, dans toutes les affaires précitées, permettrait de faire enfin la lumière sur certains chapitres parmi les plus sombres de la Françafrique.

Au contraire, les récentes réformes de la Justice tendent à renforcer l’impunité et l’opacité franco-africaine, avec le durcissement et l’extension du secret défense, ou encore la suppression du juge d’instruction. L’affaiblissement de l’indépendance de la Justice qui en résulte est grave : une nouvelle affaire Elf ou Angolagate aura désormais des chances infimes d’être instruite dans de bonnes conditions. Quant aux Paradis Fiscaux et Judiciaires, clef de voûte de la criminalité françafricaine par laquelle transitent tous les détournements de fonds, l’Elysée maintient le statu quo, et ce malgré certaines déclarations spectaculaires de Nicolas Sarkozy, non suivies d’effets.

Une idéologie néocoloniale empreinte de négrophobie

Enfin, sur le plan idéologique, si les discours présidentiels sont, en matière de politique africaine comme ailleurs, généralement empreints d’un opportunisme médiatique qui ne craint ni les incohérences ni les contradictions dans le temps, il est un domaine où les efforts de Nicolas Sarkozy sont constants depuis 2007 : la volonté de reconstruire une image positive de la colonisation française en Afrique. Déjà présente dans certains meetings de la campagne présidentielle, cette volonté s’est affichée ouvertement à travers le désormais célèbre discours de Dakar, en juillet 2007. Rédigé par Henri Guaino, un temps proche de Charles Pasqua, le discours de Dakar rassemble une somme stupéfiante de lieux communs formalisés par l’ethnologie coloniale, légitimant et banalisant des thèmes principalement défendus par l’extrême-droite et quelques associations de nostalgiques de la période coloniale.

Ce discours aux accents néocoloniaux est d’autant plus inquiétant qu’il s’inscrit dans un courant idéologique essentialiste et révisionniste de plus en plus médiatisé, dans la lignée du livre Négrologie publié en 2003 par Stephen Smith, et dont la teneur pourrait être résumée en quelques phrases : « Nous devons être fiers de la colonisation française, qui a certes produit le pire, mais surtout le meilleur. Dans tous les cas, la France n’est pas responsable de la misère, des guerres et des dictatures en Afrique. Celles-ci sont, avant tout, le fait des Africains eux-mêmes ».

Sur le territoire français, l’idéologie élyséenne se traduit dans les politiques menées en matière d’immigration, au nom de l’identité nationale. Ce concept, bien que battu en brèche par un certain nombre d’historiens, est la porte ouverte au racisme, présentant systématiquement la figure de l’étranger comme une éternelle menace, stigmatisant à toute occasion les populations d’origine africaine. Une telle idéologie entraîne évidemment la légitimation des pires pratiques, à commencer par le sort réservé aux immigrés africains, et la diabolisation des étrangers à des fins électoralistes.

Depuis 2002, plus de 150 000 personnes ont été reconduites à la frontière française. Des quotas de 25 000 expulsions par an conduisent la police française à traquer les enfants jusque dans les écoles, tandis que des immigrés apeurés et désespérés en viennent à se donner la mort. Tout est fait pour intensifier la chasse aux étrangers : augmentation des effectifs policiers ; construction de camps d’internement avant expulsion (les Centres de Rétention Administrative, CRA) permettant d’enfermer les migrants pour une durée de dix-huit mois ; procédures autorisant la police à étendre les contrôles aux locaux associatifs, aux centres d’hébergements ou aux hôpitaux ; simplification des procédures judiciaires pour les condamnations à l’expulsion et augmentation des difficultés pour les avocats des demandeurs d’asile ; convocation des préfets n’atteignant pas les objectifs ; ou encore autorisation d’expulser des enfants hors de leur territoire d’origine. Dans cette traque permanente, la vie et la dignité des individus sont secondaires. Les réseaux citoyens et les associations qui tentent, avec courage et peu de moyens, de contrecarrer cette politique inhumaine en savent quelque chose.

Une Françafrique désormais « décomplexée »

Au final, après bientôt trois ans de prise de fonction, et contrairement aux promesses affichées pendant la campagne, le bilan de Nicolas Sarkozy en matière de politique africaine est accablant. Derrière certaines déclarations de façade, l’Élysée continue de soutenir un bon nombre des pires dictatures du continent, encourage l’affairisme, perpétue les interventions militaires, privilégie avant tout les intérêts économiques français, et ce dans une parfaite continuité avec les politiques menées en Afrique depuis 1960. Avec Nicolas Sarkozy, la Françafrique sévit sans complexe.

Au-delà de la seule personne de Nicolas Sarkozy, il est urgent de s’interroger sur la remarquable stabilité d’un système économique, politique et militaire qui, depuis 50 ans, s’il profite pour l’essentiel à une minorité d’oligarques en France comme en Afrique, contribue surtout à appauvrir, opprimer et priver de leur souveraineté des centaines de millions de personnes. Héritier de la colonisation, le système françafricain nous interpelle à plus d’un titre. En tant que citoyens français, il nous alarme sur les logiques d’un régime politique français qui, depuis 1958, permet aux plus hautes autorités de mentir, de mettre les ressources publiques au service d’intérêts privés, d’agir en toute opacité, sans réel contre-pouvoir. En tant que consommateur, la Françafrique jette une lumière crue sur les coulisses d’une organisation économique qui, si elle assure en France un haut niveau de confort moderne, repose sur des logiques de prédation indignes, en particulier en Afrique.

À tous les partisans de la démocratie, de la souveraineté des peuples, de l’autonomie politique, de l’égalité et de l’équité, il incombe, en France comme en Afrique, la lourde tâche de s’organiser pour combattre la Françafrique. Notre liberté et notre dignité sont à ce prix.

[1] Lire par exemple son discours au Bénin, le 19 mai 2006.

[2] Programme de l’UMP, présidentielle 2007

[3] Meeting à Toulon, 7 février 2007

[4] Discours télévisé, 6 mai 2007

[5] Par exemple à Caen, le 9 mars 2007

[6] Notamment au Bénin, le 19 mai 2006

[7] Le Monde, 30 août 2009

[8] Libération, le 24 juin 2008 ; Lejdd.fr, le 20 mai 2008
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16 février 2010 2 16 /02 /février /2010 13:32

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La libéralisation du transport ferroviaire a débuté avec l’adoption d’une directive européenne en 1991 et s’est poursuivie avec les deux « paquets » de textes communautaires, adoptés en 2001 et 2004. Le troisième « paquet », en discussion depuis 2006 (bloqué en 2007, 2008 et pendant la première moitié de 2009 par le gouvernement français qui a ensuite cédé) approfondit le processus. Après l’ouverture du transport de fret à la concurrence, c’est le tour du transport voyageur international. Ces textes communautaires sont le fondement de la loi du 8 décembre 2009.

L’Autorité de régulation des activités ferroviaires (ARAF)

La loi (article 11) crée cette nouvelle autorité indépendante « qui concourt au bon fonctionnement du service public et des activités concurrentielles de transport ferroviaire » ; les deux sur le même plan dans le premier alinéa. Toutefois l’alinéa suivant précise : « Elle veille en particulier à ce que les conditions d’accès au réseau ferroviaire (…) n’entravent pas le développement de la concurrence ». C’est clair : la mission centrale de l’ARAF est le développement de la concurrence. Ce ne sera pas sans conséquence pour l’accomplissement de ses missions.
Elle propose des règles d’accès au réseau et est consultée sur les projets de textes réglementaires. Elle est destinataire des tarifs négociés des redevances mises à la charge des entreprises ferroviaires qui utilisent le réseau et peut s’y opposer s’ils font obstacle à la concurrence (pas s’ils font obstacle au service public) (article 15). Elle donne un avis sur les plaintes pour discrimination dirigées contre l’Etablissement public de sécurité ferroviaire (créé en 2006). Elle prend une décision sur les plaintes pour entrave à l’accès au réseau. Elle peut sanctionner les entreprises ferroviaires et les gestionnaires d’infrastructure qui manquent à leurs obligations.
La création de cette instance ne résulte pas d’une obligation européenne. La directive de 2001 qui prévoit une autorité de contrôle de l’ouverture à la concurrence précise que cette mission peut être assurée par le ministre des transports. La création de l’ARAF est le fruit d’une volonté délibérée du gouvernement de se dessaisir. Or il n’est pas indifférent que les compétences résumées ci-dessus soient exercées par une autorité politique, porteuse en principe des différents aspects de l’intérêt général, ou par une institution dévolue à la concurrence.

L’ampleur de l’ouverture à la concurrence

Le « troisième paquet » ferroviaire se présente comme ouvrant à la concurrence le trafic voyageur international. Toutefois la loi, à la suite d’une directive de 2007, dispose : « ( …) les entreprise ferroviaires exploitant des services de transport international de voyageurs peuvent, à cette occasion, assurer des dessertes intérieures à conditions que l’objet principal du service exploité par l’entreprise ferroviaire soit le transport de voyageurs entre des gares situées dans des Etats membres de l’Union européenne différents » (article 1er). Contrairement à ce qui est affiché, l’ouverture à la concurrence n’est donc pas limitée à l’international. Il y aura concurrence aussi sur les liaisons nationales.
Ainsi, une entreprise assurant une liaison Bruxelles-Marseille pourra prendre des voyageurs d’une gare à l’autre sur le réseau national entre ces deux villes. Gageons qu’elle ne desservira pas des lieux délaissés par le TGV mais voudra faire du Bruxelles-Lille, Lille Paris, Paris-Lyon, Lyon-Marseille ou autre liaison très rentable. Ainsi, le processus « d’écrémage », classique de l’ouverture à la concurrence au détriment de l’entreprise de service public, sera largement possible.
Afin de combattre le détournement de la faculté ainsi ouverte par des entreprises dont le trafic international ne serait qu’un faux nez , il est prévu que « L’autorité administrative compétente peut limiter ces dessertes intérieures, sous réserve que l’autorité de régulation des activités ferroviaires ait, par un avis motivé, estimé que la condition précitée (objet principal : service international) n’était pas remplie ». Fort bien. Mais quels seront les critères d’appréciation ? La comparaison des nombres de trains directs Bruxelles-Marseille et de ceux faisant du cabotage ? La comparaison des chiffres d’affaires de ces deux sortes de liaisons ? La comparaison totale des recettes de billets internationaux et nationaux ? Il faudra attendre que s’élabore la jurisprudence de l’ARAF avant que les contrevenants soient bloqués et l’on voit s’ouvrir là un nouveau chapitre de contentieux. Comme l’ARAF sera avant tout l’instrument de la mise en concurrence, elle adoptera une jurisprudence souple permettant une large validation des liaisons nationales concurrençant celles de la SNCF.
Hors détournement, il est aussi prévu que « Toute autorité organisatrice de transport ferroviaire compétente peut également limiter ou, le cas échéant, interdire ces dessertes intérieures, sous réserve que l’Autorité de régulation des activité ferroviaires ait, par un avis motivé, estimé que ces dessertes compromettent l’équilibre économique d’un contrat de service public ». Cette disposition appelle plusieurs remarques.
En premier lieu, la notion d’équilibre économique d’un contrat prêtre à discussion et l’appréciation de sa remise en cause supposera, là encore, l’élaboration d’une jurisprudence confiée à l’instance consacrée à la mise en concurrence. En deuxième lieu, l’autorité organisatrice, après avis de l’ARAF, « peut » limiter ou interdire. Elle ne doit pas. En troisième lieu, c’est un contrôle a posteriori. Pour qu’une telle limitation soit décidée, il faudra que les recettes de l’entreprise de service public baissent suffisamment longtemps, que l’ARAF le prenne en compte, que l’autorité organisatrice décide. Le coût pour l’entreprise de service public peut être déjà très élevé.

L’utilisation du réseau

C’est l’aspect essentiel de l’ouverture à la concurrence : les gains financiers ne seront pas les mêmes selon qu’un train de voyageurs pourra circuler à 18h ou à 3 h du matin. D’où la bataille annoncée pour l’obtention des « sillons » (usage d’une portion d’infrastructure à une heure donnée). Elle sera d’autant plus rude que l’on sera sur un axe très fréquenté (l’axe rhodanien par exemple). Le risque est que l’attribution se fasse au plus offrant, ce qui pénaliserait l’entreprise de service public, voire entraînerait son éviction. En effet les « nouveaux entrants » s’intéresseront aux seuls sillons rentables et seront prêts à les acheter plus cher que la SNCF qui doit assurer l’ensemble du trafic national. Les partisans de la libéralisation assurent qu’il n’en sera rien.
L’usage de l’infrastructure donne lieu au paiement de redevances par l’entreprise ferroviaire. L’article 4 de la loi dispose : « (le calcul des redevances) tient compte, lorsque le marché s’y prête, de la valeur économique, pour l’attributaire du sillon, de l’utilisation du réseau ferré national ». Le prix du sillon pourra monter en fonction de l’intérêt économique pour son utilisateur. On ouvre là une porte aux enchères. Il en existe une autre.
Les ministres, au niveau européen, ont du accepter qu’une entreprise ferroviaire ne puisse céder un sillon obtenu à une autre. C’est une exigence évidente s’agissant de l’utilisation du domaine public. Elle est posée par la nouvelle loi : « Les capacités de l’infrastructure disponible ne peuvent, une fois affectées à un candidat, être transférées par le bénéficiaire à une autre entreprise ou un autre service. Tout transfert de capacités d’infrastructure à titre onéreux ou gratuit est interdit et entraîne l’exclusion de l’attribution ultérieure de capacités ». Bien. Toutefois …
« Toutefois, d’autres personnes que les entreprises ferroviaires peuvent être autorisées à demander l’attribution de sillons en vue de les mettre à disposition d’une entreprise ferroviaire. » L’attribution de sillons à d’autres que les entreprises ferroviaires est surprenante. L’origine de cette disposition tient, nous dit-on, à la volonté de permettre aux Régions, par exemple, de réserver des capacités pour le transport régional qui entre souvent en conflit avec le trafic national ou international. La préoccupation est légitime. On ne comprend pas, en revanche, que la formulation retenue soit totalement ouverte. On aurait pu explicitement réserver cette faculté à ceux à qui elle est, parait-il, destinée. En l’état du texte, une société quelconque peut se voir attribuer des sillons pour ensuite recruter l’entreprise ferroviaire qui les utilisera. Ouvertement ou de façon camouflée, elle vendra cette ressource rare. Et elle pourra la vendre au plus offrant.
Ces deux dispositions permettent les enchères sur les sillons les plus intéressants sans que rien ne vienne garantir la réservation de sillons à bas prix pour le service public. L’entreprise de service public pourrait ainsi devoir payer très cher pour assurer les liaisons les plus fréquentées ou être amenée à y renoncer.
La politique de rentabilisation imposée à la SNCF a déjà conduit à la fermeture de nombreuses lignes et à une politique tarifaire, notamment pour les TGV, qui rend l’usage du train difficile pour les milieux populaires. Cette politique pousse à l’utilisation de la voiture au mépris de la sécurité des personnes et de la protection de l’environnement. Les risques d’enchères sur les parties du réseau les plus fréquentées aggraveront encore la détérioration du service public. Notons que le même article limite la garantie d’attribution de sillons à la SNCF pour seulement 10 ans (accord-cadre de 5 ans renouvelable une fois). Après, la concurrence dictera sa loi.

La poursuite du démembrement de la SNCF

Le premier démembrement majeur a eu lieu avec la création de RFF par la loi de 1997. Ce n’était pas une obligation européenne mais une initiative du gouvernement. Le démembrement s’est poursuivi avec la création de l’Etablissement public de sécurité ferroviaire en 2006. L’article 6 de la nouvelle loi prévoit l’étude du transfert à RFF des gares de fret.
La loi de 1997 prévoyait que la gestion du trafic ainsi que l’entretien des installations techniques et de sécurité serait effectué par la SNCF pour le compte de RFF. L’article 1er de la nouvelle loi précise les choses : au sein de la SNCF, un service spécialisé exerce lesdites missions, à compter du 1er janvier 2010, pour le compte toujours de RFF « dans des conditions garantissant une concurrence libre et loyale et l’absence de toute discrimination ». Rien sur le service public. Ce « service spécialisé » n’est plus que formellement dans la SNCF : son directeur ne reçoit aucune instruction de celle-ci, il ne peut être membre de son conseil d’administration, il est nommé par décret du Premier ministre après avis de l’autorité de régulation.
L’article 4 de la nouvelle loi apporte une autre modification à la loi de 1997 : RFF pourra confier ces missions « à toute personne », c’est-à-dire à d’autres que ce « service spécialisé » pour les lignes de transport marchandises à faible trafic. Cela ressemble fort à de l’expérimentation.

Et la préparation du démembrement de RFF

Ce qui précède est une partie d’un ensemble plus vaste : l’entrée des entreprises dans le champ d’action de RFF.
Depuis 2006 RFF peut recourir, pour des projets d’infrastructures d’intérêt national ou international destinés à être incorporées au réseau ferré national, à un contrat de partenariat ou à une délégation de service public. « Le contrat ou la convention peut porter sur la construction, l’entretien et l’exploitation de tout ou partie de l’infrastructure à l’exclusion de la gestion du trafic et des circulations ainsi que du fonctionnement et de l’entretien des installations de sécurité (qui sont effectués par la SNCF) ». Ainsi RFF pouvait confier ses missions au privé sauf la gestion du trafic et le fonctionnement des équipements de sécurité.
L’article 4 de la nouvelle loi supprime cette restriction. Toute cette gymnastique n’a qu’un sens : mettre de nouvelles entreprises dans la situation de RFF. Quand elles auront rôdé cette activité, le terrain sera prêt pour l’ouverture à la concurrence de la gestion de l’infrastructure.
Au-delà des atteintes au service public et à l’entreprise de service public que porte l’ouverture à la concurrence, notons l’apparent paradoxe que l’on retrouve dans d’autres secteurs : cette politique aboutit à édifier de formidables usines à gaz. En l’espèce, nous avions une activité assurée par la SNCF, le ministère des transports et les Régions. A ceux-ci s’ajoutent déjà RFF, l’Etablissement public de sécurité ferroviaire et la nouvelle ARF. Bonjour la simplification administrative libérale !
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Published by valenton rouge - dans Europe
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