Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

0
parti.jpg 
thumbnail-copie-3.jpeg
4cb23c12e9-copie-1.jpg8071d6d8-f802-11df-a4d8-fa25b9579a36-copie-2.jpg 
Capture-du-2012-05-09-21-11-58.png
0
saint-communiste.jpg
00
0
soviet_propaganda.png

 vps-final.jpg

 

BDS-boycott-produits-israel.jpg

  

Recherche

lp.jpg

Léonard PELTIER 

 

arton1476.jpg

Archives

 free-the-miami-5-logo-colour.jpg

 

 rubon1-54e3a.jpgcuba-si.jpg

 

c.jpg

France  Cuba

cuba-si-3.jpg 

cuba_linda.jpg 

 

 

 

motocollant 2010 small

 

 

Thierry-copie-2.jpgHommage à

Thierry MENGUY

 


index.jpg 

une avocate

au service

du salarié

 

Maître

  Verrier Ouahmane Aicha

 

1 RESIDENCE DU PARC
  94430 Chennevières-sur-marne
 Téléphone : 01.49.62.04.45
 Fax : 01.45.76.13.17
 verrier.ouahmane@wanadoo.fr





Articles Récents

  • POUR LES FEMME D'ESPAGNE EN 2014 La nuit, la Résistance ... reprise d'un texte de 2009 Alain Girard Je hais les coups d’état, je hais la violence aveugle d’hommes de pouvoir quant ils ne sont pas de simples nervis, ceux là sont sans doute les pires. Je...
  • Obsèques d'Henri Alleg
    Sa famille, ses amis, ses camarades lui rendront un hommage fraternel le lundi 29 juillet à 10h30, au crématorium du Père Lachaise, salle de la Coupole. Le même jour, à 16 h, une courte cérémonie d'inhumation aura lieu au cimetière de Palaiseau (Esso...
  • Décès d'Henri Alleg
    Les communistes sont en deuil, les communistes valentonnais bien plus encore. Henri Alleg, Henri l'infatiguable du combat anticolonialiste, de celui pour un Etat palestinien, de celui pour une société à laquelle il donnait un nom: socialiste. Henri, ce...
  • METROPOLES
    METROPOLES Déclaration de l’ANECR Assemblée Nationale Affirmation des métropoles : discuter en 3 jours d’un remodelage profond de la République est un scandale ! Les amendements gouvernementaux adoptés par la commission des lois de l’Assemblée Nationale...
  • Un nouveau club politique prend racine | Aisne Nouvelle
    www.aisnenouvelle.fr CHAUNY - Le club Nouveau siècle verra le jour en septembre. Ou plutôt son antenne régionale. Une réunion d’information s’est tenue samedi matin. Objectif : réfléchir sur la société actuelle.
  • Il n'y a plus rien Ferré
    merci tovaritchi mais l'"vènement cd'est le rassemblemnt réusii des communistes azinbt quentinnois, aussi fort que Léo www.youtube.com Une œuvre magistrale, qui présente notre temps alors qu'elle le précède. Merci Léo, tu nous a marqué à jamais et ce...
  • Alain Girard shared Le libre service de la...
    Alain Girard shared Le libre service de la solidarité's photo.
  • Le candidat rouge sera Olivier Tournay | Aisne Nouvelle
    www.aisnenouvelle.fr SAINT-QUENTIN - Le militant Olivier Tournay a profité de la Fête des libertés ce dimanche au stade Bienfait pour annoncer sa candidature aux municipales 2014.
  • Alain Girard shared Sinn Féin shop's photo.
  • Alain Girard shared LE MONDE DE SAN-ANTONIO's...
    Alain Girard shared LE MONDE DE SAN-ANTONIO's photo.

 

Découvrez la playlist valentonrouge avec Francesca Solleville

Red_Cavalry_Riding.jpg
La Charge de la cavalerie rouge (Скачет красная конница)  par Kasimir Malevitch 
sainr-just.jpg
   

A mon parti



 Tu m'as donné la fraternité envers celui que je ne connais pas.
Tu as ajouté à mon corps la force de tous ceux qui vivent.
Tu m'as redonné la patrie comme par une autre naissance
Tu m'as donné la liberté que ne possède pas le solitaire.
Tu m'as appris à allumer, co
 mme un feu, la bonté.
Tu m'as donné la rectitude qu'il faut à l'arbre.
Tu m'as appris à voir l'unité et la variété de l'homme.
Tu m'as montré comment la douleur de l'individu  meurt avec la victoire de tous.
Tu m'as appris à dormir dans les durs lits de mes frères.
Tu m'as fait bâtir sur la réalité comme on construit sur une roche.
Tu m'as fait l'adversaire du méchant, tu m'as fait mur contre le frénétique.
Tu m'as fait voir la clarté du monde et la possibilité de la joie.
Tu m'as rendu indestructible car grâce à toi je ne finis plus avec moi.


Canto General 
Pablo Néruda

KM.jpg


13 juin 2012 3 13 /06 /juin /2012 08:06

arton16934-a0e96.jpg

 

 

En accord avec les exigences du FMI, les gouvernements des pays européens ont fait le choix d’imposer à leurs peuples des politiques de stricte austérité, avec des coupes claires dans les dépenses publiques : licenciements dans la fonction publique, gel voire baisse des salaires des fonctionnaires, réduction de l’accès à certains services publics vitaux et de la protection sociale, recul de l’âge de l’accès à la retraite… Le coût des prestations des services publics augmente (transports, eau, santé, éducation…). Le recours à des hausses d’impôts indirects particulièrement injustes, notamment la TVA, s’accroît. Les entreprises publiques du secteur concurrentiel sont massivement privatisées. Les politiques de rigueur mises en place sont poussées à un niveau jamais vu depuis la Seconde Guerre mondiale. Les effets de la crise sont ainsi décuplés par des prétendus remèdes, qui visent surtout à protéger les intérêts des détenteurs de capitaux. L’austérité aggrave nettement le ralentissement économique et a déclenché l’effet boule de neige : vu la faible croissance, quand elle existe, la dette publique croît de manière mécanique. Comme l’écrit Jean-Marie Harribey, le triptyque Austérité salariale + Austérité monétaire + Austérité budgétaire donne leur formule du triple A.

Mais les peuples supportent de moins en moins l’injustice de ces réformes marquées par une régression sociale de grande ampleur. En termes relatifs, ce sont les salariés, les chômeurs et les foyers les plus modestes qui sont mis le plus à contribution pour que les États continuent d’engraisser les créanciers. Et parmi les populations les plus touchées, les femmes occupent le premier rang, car l’organisation actuelle de l’économie et de la société patriarcale fait peser sur elles les effets désastreux de la précarité, du travail partiel et sous-payé [1]. Directement concernées par les dégradations des services publics sociaux, elles paient le prix fort. La lutte pour imposer une autre logique est indissociable de la lutte pour le respect absolu des droits des femmes. Esquissons les grandes lignes de ce que nous voulons pour cette autre logique.

La réduction du déficit public n’est pas un but en soi. Dans certaines circonstances, il peut être utilisé pour relancer l’activité économique et réaliser des dépenses afin d’améliorer les conditions de vie des victimes de la crise. Une fois l’activité économique relancée, la réduction des déficits publics doit se faire non pas en réduisant les dépenses sociales publiques, mais par la hausse des recettes fiscales, en luttant contre la grande fraude fiscale et en taxant davantage le capital, les transactions financières, le patrimoine et les revenus des ménages riches. Pour réduire le déficit, il faut aussi réduire radicalement les dépenses entraînées par le remboursement de la dette publique dont la partie illégitime doit être annulée. La compression des dépenses doit aussi porter sur le budget militaire ainsi que sur d’autres dépenses socialement inutiles et dangereuses pour l’environnement. En revanche, il est fondamental d’augmenter les dépenses sociales, notamment pour pallier les effets de la dépression économique. Il faut également accroître les dépenses dans les énergies renouvelables et dans certaines infrastructures comme les transports en commun, les établissements scolaires, les installations de santé publique. Une politique de relance par la demande publique et par la demande de la majorité des ménages génère également une meilleure rentrée des impôts. Mais au-delà, la crise doit donner la possibilité de rompre avec la logique capitaliste et de réaliser un changement radical de société. La nouvelle logique à construire devra tourner le dos au productivisme, intégrer la donne écologique, éradiquer les différentes formes d’oppression (raciale, patriarcale…) et promouvoir les biens communs.

Pour cela, il faut construire un vaste front anticrise, tant à l’échelle européenne que localement, afin de réunir les énergies pour créer un rapport de force favorable à la mise en pratique de solutions radicales centrées sur la justice sociale et climatique.

1. Stopper les plans d’austérité, ils sont injustes et approfondissent la crise

Mettre fin aux mesures antisociales d’austérité constitue une priorité absolue. Par la mobilisation dans la rue, sur les places publiques, par la grève, par le refus des impôts et taxes impopulaires, il faut forcer les gouvernements à désobéir aux autorités européennes et abroger les plans d’austérité.

2. Annuler la dette publique illégitime

La réalisation d’un audit de la dette publique effectué sous contrôle citoyen, combinée, dans certains cas, à une suspension unilatérale et souveraine du remboursement de la dette publique, permettra d’aboutir à une annulation/répudiation de la partie illégitime de la dette publique et de réduire fortement le reste de la dette.

Tout d’abord, il n’est pas question de soutenir les allégements de dette décidés par les créanciers, notamment à cause des sévères contreparties qu’ils impliquent. Le plan de réduction d’une partie de la dette grecque mis en pratique à partir de mars 2012 est lié à l’application d’une dose supplémentaire de mesures piétinant les droits économiques et sociaux de la population grecque et la souveraineté du pays [2]. Selon une étude réalisée par la Troïka, malgré la réduction de dette concédée par les créanciers privés, l’endettement public de la Grèce atteindra 164% du PIB en 2013 ! [3]. Il faut donc dénoncer l’opération de réduction de la dette grecque telle qu’elle a été menée, et y opposer une alternative : l’annulation de dette, c’est-à-dire sa répudiation par le pays débiteur, est un acte souverain unilatéral très fort.

Pourquoi l’État endetté doit-il réduire radicalement sa dette publique en procédant à l’annulation des dettes illégitimes ? D’abord pour des raisons de justice sociale, mais aussi pour des raisons économiques que tout un chacun peut comprendre et s’approprier. Pour sortir de la crise par le haut, on ne peut pas se contenter de relancer l’activité économique grâce à la demande publique et à celle des ménages. Car si on se contentait d’une telle politique de relance combinée à une réforme fiscale redistributive, le supplément de recettes fiscales serait siphonné très largement par le remboursement de la dette publique. Les contributions qui seraient imposées aux ménages les plus riches et aux grandes entreprises privées seraient largement compensées par la rente qu’ils tirent des obligations d’État dont ils sont de très loin les principaux détenteurs et bénéficiaires (raison pour laquelle ils ne veulent pas entendre parler d’une annulation de dette). Il faut donc bel et bien annuler une très grande partie de la dette publique. L’ampleur de cette annulation dépendra du niveau de conscience de la population victime du système de la dette (à ce niveau, l’audit citoyen joue un rôle crucial), de l’évolution de la crise économique et politique et surtout des rapports de force concrets qui se construisent dans la rue, sur les places publiques et sur les lieux de travail au travers des mobilisations actuelles et à venir. Dans certains pays comme la Grèce, le Portugal, l’Irlande, l’Espagne et la Hongrie, la question de l’annulation de la dette est une question de la plus grande actualité. Pour l’Italie, la France, le Belgique, elle est en passe de le devenir. Et bientôt, le thème sera un point central du débat politique dans le reste de l’Europe.

Pour les nations d’ores et déjà soumises au chantage des spéculateurs, du FMI et d’autres organismes comme la Commission européenne, il convient de recourir à un moratoire unilatéral du remboursement de la dette publique. Cette proposition devient populaire dans les pays les plus touchés par la crise. Un tel moratoire unilatéral doit être combiné à la réalisation d’un audit citoyen des emprunts publics, qui doit permettre d’apporter à l’opinion publique les preuves et les arguments nécessaires à la répudiation de la partie de la dette identifiée comme illégitime. Comme l’a montré le CADTM dans plusieurs publications, le droit international et le droit interne des pays offrent une base légale pour une telle action souveraine unilatérale.

L’audit doit aussi permettre de déterminer les différentes responsabilités dans le processus d’endettement et d’exiger que les responsables tant nationaux qu’internationaux rendent des comptes à la justice. Dans tous les cas de figure, il est légitime que les institutions privées et les individus à hauts revenus qui détiennent des titres de ces dettes supportent le fardeau de l’annulation de dettes souveraines illégitimes car ils portent largement la responsabilité de la crise, dont ils ont de surcroît profité. Le fait qu’ils doivent supporter cette charge n’est qu’un juste retour vers davantage de justice sociale. Il est donc important de dresser un cadastre des détenteurs de titres afin d’indemniser parmi eux les citoyens et citoyennes à faibles et moyens revenus.

Si l’audit démontre l’existence de délits liés à l’endettement illégitime, leurs auteurs devront être sévèrement condamnés à payer des réparations et ne devront pas échapper à des peines d’emprisonnement en fonction de la gravité de leurs actes. Il faut demander des comptes en justice à l’encontre des autorités ayant lancé des emprunts illégitimes.

En ce qui concerne les dettes qui ne sont pas frappées d’illégitimité selon l’audit, il conviendra d’imposer un effort aux créanciers en termes de réduction du stock et des taux d’intérêt, ainsi que par un allongement de la période de remboursement. Ici aussi, il sera utile de réaliser une discrimination positive en faveur des petits porteurs de titres de la dette publique qu’il faudra rembourser normalement. Par ailleurs, la part du budget de l’État destinée au remboursement de la dette devra être plafonnée en fonction de la santé économique, de la capacité des pouvoirs publics à rembourser et du caractère incompressible des dépenses sociales. Il faut s’inspirer de ce qui avait été fait pour l’Allemagne après la Seconde Guerre mondiale : l’accord de Londres de 1953 qui consistait notamment à réduire de 62 % le stock de la dette allemande stipulait que la relation entre service de la dette et revenus d’exportations ne devait pas dépasser 5 % [4]. On pourrait définir un ratio de ce type : la somme allouée au remboursement de la dette ne peut excéder 5 % des recettes de l’État. Il faut également adopter un cadre légal afin d’éviter la répétition de la crise qui a débuté en 2007-2008 : interdiction de socialiser des dettes privées, obligation d’organiser un audit permanent de la politique d’endettement public avec participation citoyenne, imprescriptibilité des délits liés à l’endettement illégitime, nullité des dettes illégitimes, adoption d’une règle d’or qui consiste à dire que les dépenses publiques qui permettent de garantir les droits humains fondamentaux sont incompressibles et priment sur les dépenses relatives au remboursement de la dette… Les pistes alternatives ne manquent pas.

3. Pour une juste redistribution de la richesse

Depuis 1980, les impôts directs n’ont cessé de baisser sur les revenus les plus élevés et sur les grandes entreprises. Ces centaines de milliards d’euros de cadeaux fiscaux ont pour l’essentiel été orientées vers la spéculation et l’accumulation de richesses de la part des plus riches.

Il faut combiner une réforme en profondeur de la fiscalité dans un but de justice sociale (réduire à la fois les revenus et le patrimoine des plus riches pour augmenter ceux de la majorité de la population) avec son harmonisation sur le plan européen afin d’empêcher le dumping fiscal [5] Le but est une augmentation des recettes publiques, notamment via l’impôt progressif sur le revenu des personnes physiques les plus riches (le taux marginal de l’impôt sur le revenu peut tout à fait être porté à 90 % [6], l’impôt sur le patrimoine à partir d’un certain montant et l’impôt sur les sociétés. Cette augmentation des recettes doit aller de pair avec une baisse rapide du prix d’accès aux biens et services de première nécessité (aliments de base, eau, électricité, chauffage, transports publics, matériel scolaire…), notamment par une réduction forte et ciblée de la TVA sur ces biens et services vitaux. Il s’agit également d’adopter une politique fiscale qui favorise la protection de l’environnement en taxant de manière dissuasive les industries polluantes.

Plusieurs pays peuvent s’associer pour adopter une taxe sur les transactions financières, notamment sur les marchés des changes, afin d’augmenter les recettes des pouvoirs publics, de limiter la spéculation et de favoriser la stabilité des taux de change.

4. Lutter contre les paradis fiscaux

Les différents sommets du G20 ont refusé, malgré leurs déclarations d’intention, de s’attaquer réellement aux paradis judiciaires et fiscaux. Une mesure simple afin de lutter contre les paradis fiscaux (qui font perdre chaque année aux pays du Nord, mais également à ceux du Sud, des ressources vitales pour le développement des populations) consiste pour un Parlement à interdire à toutes les personnes physiques et à toutes les entreprises présentes sur son territoire de réaliser quelque transaction que ce soit passant par des paradis fiscaux, sous peine d’une amende d’un montant équivalent. Au-delà, il faut éradiquer ces gouffres noirs de la finance, des trafics criminels, de la corruption, de la délinquance en col blanc. Les grandes puissances, qui les cautionnent depuis des années, en ont tout à fait les moyens.

La grande fraude fiscale prive la collectivité de moyens considérables et joue contre l’emploi. Des moyens publics conséquents doivent être alloués aux services des finances pour lutter efficacement et en priorité contre la fraude organisée par les grandes entreprises et les ménages les plus riches. Les résultats doivent être rendus publics et les coupables lourdement sanctionnés.

5. Remettre au pas les marchés financiers

La spéculation à l’échelle mondiale représente plusieurs fois les richesses produites sur la planète. Les montages sophistiqués la rendent totalement incontrôlable. Les engrenages qu’elle suscite déstructurent l’économie réelle. L’opacité sur les transactions financières est la règle. Pour taxer les créanciers à la source, il faut les identifier. La dictature des marchés financiers doit cesser. Il convient d’interdire la spéculation sur les titres de la dette publique, sur les monnaies, sur les aliments [7]. Les ventes à découvert [8] et les Credit Default Swaps doivent être également interdits. Il faut fermer les marchés de gré à gré de produits dérivés qui sont de vrais trous noirs, échappant à toute réglementation et à toute surveillance.

Le secteur des agences de notation doit également être strictement réformé et encadré. Il doit être interdit aux agences de notation de noter les États. Loin d’être l’outil d’une estimation scientifique objective, ces agences sont structurellement parties prenantes de la mondialisation néolibérale et ont déclenché à plusieurs reprises des catastrophes sociales. En effet, la dégradation de la note d’un pays peut impliquer une hausse des taux d’intérêt que l’État doit payer pour réussir à emprunter sur les marchés financiers. De ce fait, la situation économique du pays concerné se détériore. Le comportement moutonnier des spéculateurs décuple les difficultés qui pèseront encore plus lourdement sur les populations. La forte soumission des agences de notation aux milieux financiers fait de ces agences un acteur majeur au niveau international, dont la responsabilité dans le déclenchement et l’évolution des crises n’est pas assez mise en lumière par les médias. La stabilité économique des pays européens a été placée entre leurs mains, sans garde-fous, sans moyens de contrôle sérieux de la part de la puissance publique, c’est pourquoi il faut leur interdire de continuer à nuire.

Afin d’interdire d’autres manœuvres de déstabilisation des Etats, il faut restaurer un contrôle strict des mouvements de capitaux.

6. Transférer sous contrôle citoyen les banques et les assurances au secteur public

À cause des choix qu’elles ont faits, la plupart des banques font face à une situation d’insolvabilité et non à une crise passagère de liquidités. La décision des banques centrales de leur accorder un accès illimité au crédit sans leur imposer un changement des règles du jeu aggrave le problème.

Il faut revenir aux fondamentaux. Les banques doivent être considérées comme des services publics, du fait, précisément, de leur importance et de l’effet dévastateur que leur mauvaise gestion peut avoir sur l’économie. Le métier de la banque est trop sérieux pour être confié à des banquiers privés. Comme elle utilise de l’argent public, bénéficie de garanties de la part de l’État et rend un service de base fondamental à la société, la banque doit devenir un service public.

Les États doivent retrouver leur capacité de contrôle et d’orientation de l’activité économique et financière. Ils doivent également disposer d’instruments pour réaliser des investissements et financer les dépenses publiques en réduisant au minimum le recours à l’emprunt auprès d’institutions privées. Pour cela, il faut exproprier sans indemnisation les banques pour les socialiser en les transférant au secteur public sous contrôle citoyen.

Dans certains cas, l’expropriation des banques privées peut représenter un coût pour l’État en raison des dettes qu’elles ont pu accumuler et des produits toxiques qu’elles ont conservés. Le coût en question doit être récupéré sur le patrimoine général des grands actionnaires. En effet, les sociétés privées qui sont actionnaires des banques et qui les ont menées vers l’abîme tout en faisant de juteux profits détiennent une partie de leur patrimoine dans d’autres secteurs de l’économie. Il faut donc faire une ponction sur le patrimoine général des actionnaires. Il s’agit d’éviter au maximum de socialiser les pertes. L’exemple irlandais est emblématique, la manière dont la nationalisation d’Irish Allied Banks a été effectuée est inacceptable car elle s’est faite aux dépens de la population.

L’option que nous défendons implique l’élimination du secteur bancaire capitaliste, tant dans le crédit et l’épargne (banques de dépôt) que dans le domaine de l’investissement (banques d’affaire ou d’investissement). Dans cette option, il ne resterait que deux types de banques : des banques publiques avec un statut de service public (sous contrôle citoyen) et des banques coopératives de taille modérée.

Même si son état de santé est moins médiatisé, le secteur des assurances est aussi au cœur de la crise actuelle. Les grands groupes d’assurance ont mené des opérations aussi risquées que les banques privées avec lesquelles nombre d’entre eux sont étroitement liés. Une grande partie de leurs actifs est constituée de titres de la dette souveraine et de produits dérivés. A la recherche du maximum de profit immédiat, ils ont spéculé dangereusement avec les primes payées par les assurés, avec l’épargne récoltée sous la forme d’assurance vie ou de cotisations volontaires en vue d’une retraite complémentaire. L’expropriation des assurances permettra d’éviter une débâcle dans ce secteur et protègera épargnants et assurés. Cette expropriation des assurances doit aller de pair avec une consolidation du système de retraite par répartition.

7. Socialiser les entreprises privatisées depuis 1980

Une caractéristique de ces trente dernières années a été la privatisation de nombre d’entreprises et services publics. Des banques au secteur industriel en passant par la poste, les télécommunications, l’énergie et les transports, les gouvernements ont livré au privé des pans entiers de l’économie, perdant au passage toute capacité de régulation de l’économie. Ces biens publics, issus du travail collectif, doivent revenir dans le domaine public. Il s’agira de créer de nouvelles entreprises publiques et d’adapter les services publics selon les besoins de la population, par exemple pour répondre à la problématique du changement climatique par la création d’un service public d’isolation des logements.

8. Réduire radicalement le temps de travail pour garantir le plein emploi et adopter une politique des revenus pour réaliser la justice sociale

Répartir autrement les richesses est la meilleure réponse à la crise. La part destinée aux salariés dans les richesses produites a nettement baissé depuis plusieurs décennies, tandis que les créanciers et les entreprises ont accru leurs profits pour les consacrer à la spéculation. En augmentant les salaires, non seulement on permet aux populations de vivre dignement, mais on renforce aussi les moyens qui servent au financement de la protection sociale et des régimes de retraite.

En diminuant le temps de travail sans réduction de salaire et en créant des emplois, on améliore la qualité de vie des travailleurs, on fournit un emploi à celles et ceux qui en ont besoin. La réduction radicale du temps de travail offre aussi la possibilité de mettre en pratique un autre rythme de vie, une manière différente de vivre en société en s’éloignant du consumérisme. Le temps gagné en faveur des loisirs doit permettre l’augmentation de la participation active des personnes à la vie politique, au renforcement des solidarités, aux activités bénévoles et à la création culturelle.

Il faut également relever significativement le montant du salaire minimum légal, des salaires moyens et des allocations sociales. En revanche, il faut fixer un plafond très strict pour les rémunérations des dirigeants des entreprises, qu’elles soient privées ou publiques, rémunérations qui atteignent des sommets absolument inacceptables. Il s’agit d’interdire les bonus, les stock-options, les retraites « chapeau » et autres avantages injustifiés dérogatoires. Il convient d’instaurer un revenu maximum autorisé. Nous recommandons un écart maximum de 1 à 4 dans les revenus (comme le recommandait Platon voici environ 2400 ans) avec une globalisation de l’ensemble des revenus d’une personne afin de les soumettre à l’impôt.

9. Des emprunts publics favorables à l’amélioration des conditions de vie, à la promotion des biens communs et rompant avec la logique de destruction environnementale

Un État doit pouvoir emprunter afin d’améliorer les conditions de vie des populations, par exemple en réalisant des travaux d’utilité publique et en investissant dans les énergies renouvelables. Certains de ces travaux peuvent être financés par le budget courant grâce à des choix politiques affirmés, mais des emprunts publics peuvent en rendre possibles d’autres de plus grande envergure, par exemple pour passer du « tout automobile » à un développement massif des transports collectifs, fermer définitivement les centrales nucléaires et leur substituer des énergies renouvelables, créer ou rouvrir des voies ferrées de proximité sur tout le territoire en commençant par le territoire urbain et semi-urbain, ou encore rénover, réhabiliter ou construire des bâtiments publics et des logements sociaux en réduisant leur consommation d’énergie et en leur adjoignant des commodités de qualité.

Il faut définir de toute urgence une politique transparente d’emprunt public. La proposition que nous avançons est la suivante : 1. la destination de l’emprunt public doit garantir une amélioration des conditions de vie, rompant avec la logique de destruction environnementale ; 2. le recours à l’emprunt public doit contribuer à une volonté redistributive afin de réduire les inégalités. C’est pourquoi nous proposons que les institutions financières, les grandes entreprises privées et les ménages riches soient contraints par voie légale d’acheter, pour un montant proportionnel à leur patrimoine et à leurs revenus, des obligations d’État à 0 % d’intérêt et non indexées sur l’inflation, le reste de la population pourra acquérir de manière volontaire des obligations publiques qui garantiront un rendement réel positif (par exemple, 3%) supérieur à l’inflation. Ainsi si l’inflation annuelle s’élève à 3%, le taux d’intérêt effectivement payé par l’Etat pour l’année correspondante sera de 6%. Une telle mesure de discrimination positive (comparable à celles adoptées pour lutter contre l’oppression raciale aux États-Unis, les castes en Inde ou les inégalités hommes-femmes) permettra d’avancer vers davantage de justice fiscale et vers une répartition moins inégalitaire des richesses.

10. Questionner l’euro

Le débat sur la sortie de l’euro pour une série de pays comme la Grèce est tout à fait nécessaire. Il est clair que l’euro est une camisole de force pour la Grèce, le Portugal ou encore l’Espagne. Si nous n’y accordons pas la même attention qu’aux autres propositions d’alternatives, c’est que le débat traverse et divise tant les mouvements sociaux que les partis de gauche. Notre préoccupation centrale est de rassembler sur le thème vital de la dette en laissant de côté temporairement ce qui nous divise.

11. Une autre Union européenne bâtie sur la solidarité

Plusieurs dispositions des traités qui régissent l’Union européenne, la zone euro et la BCE doivent être abrogées. Par exemple, il faut supprimer les articles 63 et 125 du traité de Lisbonne interdisant tout contrôle des mouvements de capitaux et toute aide à un État en difficulté. Il faut également abandonner le Pacte de stabilité et de croissance. Le MES (Mécanisme européen de stabilité) doit être éliminé. Au-delà, il faut remplacer les actuels traités par de nouveaux dans le cadre d’un véritable processus constituant démocratique afin d’aboutir à un pacte de solidarité des peuples pour l’emploi et l’environnement.

Il faut revoir complètement la politique monétaire ainsi que le statut et la pratique de la BCE. L’incapacité du pouvoir politique à lui imposer de créer de la monnaie est un handicap très lourd. En créant cette BCE au-dessus des gouvernements et donc des peuples, l’Union européenne a fait un choix désastreux, celui de soumettre l’humain à la finance, au lieu de l’inverse.

Alors que de nombreux mouvements sociaux dénonçaient des statuts trop rigides et profondément inadaptés, la BCE a été contrainte de changer son fusil d’épaule au plus fort de la crise en modifiant en urgence le rôle qui lui a été octroyé. Malheureusement, elle a accepté de le faire pour de mauvaises raisons : non pas pour que les intérêts des peuples soient pris en compte, mais pour que ceux des créanciers soient préservés. C’est bien la preuve que les cartes doivent être rebattues : la BCE et les banques centrales des Etats doivent pouvoir financer directement des États soucieux d’atteindre des objectifs sociaux et environnementaux qui intègrent parfaitement les besoins fondamentaux des populations.

Aujourd’hui, des activités économiques très diverses, comme l’investissement dans la construction d’un établissement hospitalier ou un projet purement spéculatif, sont financées de manière similaire. Le pouvoir politique doit imposer des coûts très différents aux uns et aux autres : des taux bas doivent être réservés aux investissements socialement justes et écologiquement soutenables, des taux très élevés, voire rédhibitoires quand la situation l’exige, pour les opérations de type spéculatif, qu’il est également souhaitable d’interdire purement et simplement dans certains domaines.

Une Europe bâtie sur la solidarité et la coopération doit permettre de tourner le dos à la concurrence et à la compétition, qui tirent « vers le bas ». La logique néolibérale a conduit à la crise et révélé son échec. Elle a poussé les indicateurs sociaux à la baisse : moins de protection sociale, moins d’emplois, moins de services publics. La poignée de ceux qui ont profité de cette crise l’ont fait en piétinant les droits de la majorité des autres. Les coupables ont gagné, les victimes paient ! Cette logique, qui sous-tend tous les textes fondateurs de l’Union européenne, doit être battue en brèche. Une autre Europe, axée sur la coopération entre États et la solidarité entre les peuples, doit devenir l’objectif prioritaire. Pour cela, les politiques budgétaires et fiscales doivent être non pas uniformisées, car les économies européennes présentent de fortes disparités, mais coordonnées pour qu’enfin émerge une solution « vers le haut ». Des politiques globales à l’échelle européenne, comprenant des investissements publics massifs pour la création d’emplois publics dans des domaines essentiels (des services de proximité aux énergies renouvelables, de la lutte contre le changement climatique aux secteurs sociaux de base), doivent s’imposer. Une autre politique passe par un processus coordonné par les peuples afin d’adopter une Constitution pour construire une autre Europe.

Cette autre Europe démocratisée doit œuvrer pour imposer des principes non négociables : renforcement de la justice fiscale et sociale, choix tournés vers l’élévation du niveau et de la qualité de vie de ses habitants, désarmement et réduction radicale des dépenses militaires, choix énergétiques durables sans recours au nucléaire, refus des organismes génétiquement modifiés (OGM). Elle doit aussi résolument mettre fin à sa politique de forteresse assiégée envers les candidats à l’immigration, pour devenir un partenaire équitable et véritablement solidaire à l’égard des peuples du sud de la planète. Le premier pas dans ce sens doit consister à annuler la dette du tiers-monde de manière inconditionnelle. L’annulation de la dette est décidément un dénominateur commun à toutes les luttes qu’il est urgent de mener au Nord comme au Sud.

Damien Millet – Eric Toussaint
CADTM Belgique
www.cadtm.org

Damien Millet (professeur de mathématique, porte-parole du CADTM France www.cadtm.org ) et Eric Toussaint (docteur en sciences politiques, président du CADTM Belgique, membre du Conseil scientifique d’ATTAC France). Damien Millet et Eric Toussaint ont dirigé le livre collectif La Dette ou la Vie, Aden-CADTM, 2011, qui a reçu le Prix du livre politique à la Foire du livre politique de Liège en 2011.

Dernier livre en date : Damien Millet et Éric Toussaint, AAA, Audit, Annulation, Autre politique, Le Seuil, Paris, 2012.

[1] Christiane Marty, « Impact de la crise et de l’austérité sur les femmes : des raisons de s’indigner et se mobiliser », www.cadtm.org/Impact-de-la-crise-et-de-l

[2] Voir http://www.cadtm.org/Le-CADTM-denonce-la-campagne-de

[3] Voir Les Echos, http://www.lesechos.fr/economie-politique/monde/actu/reuters_00432669-la-dette-grecque-ne-sera-pas-viable-avant-2030-ue-fmi-301254.php. Voir également Reuters, http://www.reuters.com/article/2012/03/13/us-eurozone-greece-debt-idUSBRE82C0FM20120313

[4] Éric Toussaint, Banque mondiale, le coup d’Etat permanent, CADTM-Syllepse-Cetim, 2006, chapitre 4.

[5] Pensons à l’Irlande qui pratique un taux de seulement 12,5 % sur les bénéfices des sociétés. En France, le taux réel d’imposition des entreprises du CAC 40 n’est que de 8%...

[6] Signalons que ce taux de 90 % avait été imposé aux riches à partir de la présidence de Franklin Roosevelt aux États-Unis dans les années 1930. En France, il avait été décidé en 1924, puis à la veille de la seconde guerre mondiale.

[7] Damien Millet et Éric Toussaint, La Crise, quelles crises ?, Aden-CADTM, 2010, chapitre 6.

[8] Les ventes à découvert permettent de spéculer sur la baisse d’un titre en vendant à terme ce titre alors qu’on n’en dispose même pas. Les autorités allemandes ont interdit les ventes à découvert alors que les autorités françaises et celles d’autres pays sont opposées à cette mesure.

URL de cet article 16934
http://www.legrandsoir.info/quel-programme-d-urgence-face-a-la-crise.html

Repost 0
Published by valenton rouge - dans Monde
commenter cet article
13 juin 2012 3 13 /06 /juin /2012 08:02

7301103590_e5914ec81e_b.jpg

http://blog.monolecte.fr/post/2012/06/05/La-fin-du-tunnel

 

 

Je roule tranquillement dans les lacets verdoyants du Lot-et-Garonne du bas lorsque j'apprends par la voix de ma fidèle radio que je vais me payer une bonne tranche de campagne officielle.



Flûte, alors, c'est qu'il y aurait encore des élections politiques dans ce pays ! Pourtant, maintenant qu'un peuple tout entier s'était uni pour vider l'ennemi public n° 1, je pensais qu'à l'extrême limite, c'était un peu comme si nous étions arrivés à la fin du politique. Entre l'hyperprésidence gesticulatoire et invectivesque, les primaires à rallonge, les combats des chefs, les effets de manche et les sacrifices quotidiens sur l'hôtel de la rigueur, voire dans l'hôtel de la vigueur, il arrive toujours un petit moment où l'on sature de tout ce brouhaha infécond et tout de même largement inutile.

Donc, va falloir encore voter. Ça n'en finit plus, à se demander ce que fout la Convention de Genève. Mais bon, j'ai été piégée dans mon habitacle à roulettes et sorti de la voix de son maître, il n'y a pas grand-chose d'autre à se coller au creux du tympan.

Ça commence avec une voix de femme qui explique que, maintenant qu'on a changé de président, va falloir finir le boulot et lui donner les outils de sa politique. J'ai reconnu l'accent un peu pincé de Ségolène Royale et je note que pendant tout son temps d'antenne, elle s'arrange pour ne jamais dire le nom de François Hollande. Remarquez, je la comprends : la reine des ex (ex-future-présidente et ex-compagne du gars qui a gagné !) a été condamnée à faire l'éloge de celui qui l'a plantée sur toute la ligne. C'est un peu raide, comme son port de tête, mais voilà, à la guerre comme à la guerre, elle boira sa coupe jusqu'à la lie. D'un autre côté, ça lui apprendra à dire après coup, guindée de dépit, que non, elle n'y a jamais cru à l'augmentation du SMIC, c'était juste pour ramasser les voix des prolos. Du pain et des jeux, elle ne comprend que ça la populace, alors que tout ce que l'on attend d'elle, c'est de la sueur, du sang et des larmes. Mais comme il y a encore une échéance électorale, comme il y a encore des prébendes à ramasser, on a l'air de rien et on fait semblant de tenir ses promesses, même si c'est un travail à façon. Comme les couturières-esclaves des villes-usines du bout du monde : des vêtements étriqués où l'on économise chaque centimètre de tissu aux coutures, juste que ça ait l'air d'un vêtement, le temps qu'on l'achète et qu'il se désagrège sur son nouveau propriétaire. Donc, ce sera la retraite à 60 ans, mais que pour les trois gars qui ont bossé tant d'années, sans chômage ni maladie, de telle période à telle autre et encore, sous conditions. On change l'amplitude de la semaine scolaire, mais surtout, on ne touche pas à la mécanique de la machine à reproduction sociale. On donne un hypothétique coup de pouce au SMIC, là où il faudrait une grande claque dans le dos, mais on ne revient surtout pas sur la TVA qui plombe les petits budgets, sauf pour les livres, z'auront ka manger des dicos ! On parle des loyers trop chers, mais seulement dans certains endroits et sous certaines conditions.
Aucun risque que je vous concède mes 1,68 € de rente électorale.

Là, c'est une salve de voix. Des hommes essentiellement, qui parlent de solidarité, de lutte contre la dictature des marchés, des trucs sympa, qui me parlent. Et puis paf : c'est le parti de Cheminade. Il ratisse à gauche. Marrant, dans un premier temps, j'ai pensé à une sorte de Front de Gauche light.

Plus de femmes et une attaque frontale du mythe de la croissance, ce sont les écolos, mais je n'arrive pas à saisir lesquels. C’est qu'il y en a tout un bataillon pour les législatives. Au loin, plus au nord, au-delà des collines à la beauté bucolique à couper le souffle, je reconnais le mini panache caractéristique de Golfech. Il fait partie du paysage, lui aussi, comme les petits villages de pierre de taille qui chapeautent les coteaux. Comme les lignes à haute tension qui irriguent la Gascogne de ce qui est nécessaire pour faire tourner les millions de petites diodes de nos salons et bureaux.

Une sorte de voix couinante couvre le souffle sourd du vent qui s'engouffre par mes fenêtres grandes ouvertes, désagréable : la famille, c'est une vraie valeur et c'est un homme et une femme et le mariage, c'est important et c'est pareil. Bref, de vraies valeurs vraies de la vraie France qui donnent envie de cramer son passeport ou de le repeindre couleur arc-en-ciel. Personnellement, je m'en fous des vraies valeurs, je m'en fous que tout le monde soit pareil et fasse pareil et qu'il n'y ait qu'une seule façon de vivre, d'exister, de croire, d'espérer ou d'aimer. C'est tout racorni, c'est comme un relent de TSF : De Villier est toujours vivant. Tant pis.

Contre le vote des étrangers, contre les racailles, les faignants, les assistés, pour des retraites payées le premier du mois : si je n'avais pas reconnu Voldemort Copé, j'aurais pu croire que j'étais tombée sur le spot du FN. C'était... inracontable. À moment donné, j'ai vraiment envisagé de me prendre un arbre juste pour ne plus avoir à entendre un tel concentré de bile amère et nauséabonde. Et non, même quand on a sorti Sarko du jeu, la suite du jeu, c'est toujours du Sarko.

Alors, j'ai juste éteint la radio et je me suis remise à penser à des choses sérieuses et importantes.

Repost 0
Published by valenton rouge - dans France
commenter cet article
13 juin 2012 3 13 /06 /juin /2012 07:58

lmsi-logo.png

http://lmsi.net/De-la-condition-ouvriere-a-la

 

 

Cet article s’inscrit dans le cadre d’un travail de terrain mené depuis 2005 en tant que « praticien-chercheur » au sein d’un service social de prévention spécialisée dans un quartier populaire de province. Fin octobre 2005, quelques mois après mon arrivée sur le terrain, Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, prononçait ces paroles lors d’une visite dans un quartier d’Argenteuil : « vous en avez assez de cette bande de racailles ? Eh bien, on va vous en débarrasser ! » [1]

Certains auteurs établirent un lien entre cette « sémantique guerrière » [2] et les émeutes survenues début novembre 2005 comme une des conditions du renforcement de ces violences urbaines [3].

Lors de ces évènements N. Sarkozy réitéra ses propos indiquant notamment dans le journal Le Monde : « Ce sont des voyous, des racailles, je persiste et je signe » [4]. Depuis, de manière régulière ce terme se retrouve réactivé et/ou sous-entendu dans de nombreux discours, petites phrases politico-médiatiques [5]. On se souvient entre autres en 2010 des certains commentaires autour de la fameuse débâcle de nos « Bleus » lors de la coupe du monde de football [6].

Ce substantif fut également récemment utilisé dans d’autres pays notamment en Angleterre lors des émeutes de Londres en août 2011. Selon Owen Jones [7], le terme Chav que l’on peut traduire en français par le terme « racaille » fut usité par certains hommes politiques et médias anglais pour « diaboliser » des jeunes adultes issus la classe ouvrière anglaise.

Ce type de discours stigmatisant sur les minorités est devenu récurrent depuis quelques années. Il fonctionne comme un « dispositif  » [8] stratégique du pouvoir politique, mais il produit également des effets concrets sur le terrain. Une collègue éducatrice m’indiquait par exemple il y a quelque temps : « eux se sont les pires : les racailles du quartier, il n’y a rien à en tirer, ils n’accrochent à rien, en plus, ils dégradent le quartier. » Un père de famille habitant le quartier des Rondières me signalait également il y a quelques mois : « mais l’État, il nous traite de racailles, comment on peut se valoriser ? On est insulté, on est des moins que rien pour eux David !  »

À travers la sur médiatisation de faits divers liés aux quartiers dits sensibles, les ritournelles identitaires, politiques, puis les réformes qui s’ensuivent, il se configure une «  condition racaille  » désignant une frange de la population française socialement méprisée. Ce type de « fulgurance langagière » politico-médiatique catégorise négativement toute une partie de la population française. Le terme « racaille » est porteur d’une forme de puissance au sens de produire de nombreux effets sur les sujets désignés, d’être le performateur d’un pouvoir symbolique [9]. En effet la configuration de ce terme réamorce un espace de représentations historicisées, il essentialise les classes populaires, il performe l’opposition entre des catégories de la population, et en parallèle il favorise la mise en place d’un véritable « dispositif sécuritaire  » dans les quartiers populaires [10].

Cependant au-delà des déterminismes socio-politiques, il est intéressant de constater sur le terrain que de nombreux jeunes de ces quartiers populaires développent en parallèle à ces stigmatisations, de véritables stratégies de contre assignation identitaire.

La racaille en définition : la réactivation d’un terme historique

Les jeunes en situation de marginalisation avancée dans les quartiers populaires français font l’objet depuis de nombreuses décennies de dénominations particulières. On parlait des Apaches au début du vingtième siècle, des Blousons noirs dans les années 1960, des Loubards en 1970, des Punks en 1980, des Sauvageons en 1990. Tous ces termes catégorisent une partie de la population jugée improductive et adoptant des traits comportementaux déviants face aux normes ambiantes relatives à chaque époque.

Le terme « racaille » en 2005 venait dans la continuité de ce processus discursif catégorisant des jeunes banlieusards oisifs, délinquants potentiels. Cependant ce terme contient en lui des signifiants symboliques puissants notamment liés à son usage à travers l’Histoire. En effet comme l’indique V. De Rudder [11] citant C. Guillaumin, le passé des mots sédimente et persiste à travers le temps. La définition agrège des sens réactivés selon le contexte social présent, leur profondeur historique peut en ce sens éclairer leur choix. [12]

Le terme « racaille » aurait pour origine étymologique le terme « raka » qui, dans la langue syriaque, signifiait : « être sans esprit, un homme de rien. » Il désignait également chez les Hébreux la plus grande marque de mépris (il était prononcé en crachant et en détournant la tête). Le terme « raka » est également employé dans le Nouveau Testament par l’apôtre Saint Mathieu [13]. Il tend à signifier l’affichage verbal du mépris que l’on a pour une personne qualifiée « d’ignoble ou de rebut ». Globalement le terme « racaille » désigne aujourd’hui une partie du peuple considérée comme méprisable, la plus vile en opposition à un groupe dominant. Cependant depuis la réactivation du terme en 2005, celui-ci s’est chargé d’un sens plus spécifique, il désigne également un « ensemble d’individus peu recommandables, délinquants en puissance d’une communauté (banlieues, cités). » [14]

Dans les quartiers populaires, ce terme vise bien souvent négativement des jeunes se comportant comme le stéréotype du banlieusard en référence aux ghettos noirs américains. Cette catégorie d’individus différent des normes dominantes de par leurs attitudes gestuelles, vestimentaires, leurs comportements, leurs moyens d’existences et coutumes inhabituelles sur un territoire donné. Les signes distinctifs de cette condition sont, entre autres, d’être vêtu de vêtements larges « baggy » , casquette, chaîne en or (en référence au Gangsta rap américain) ou de vêtements imitant des grandes marques. Ces adolescents ou jeunes adultes développeraient un langage, une terminologie propre (verlan, raccourci, détournement de mots issus du langage voyageur, des langues arabes, de dialectes africains). Le plus souvent, ces individus utilisent ce terme de manière négative, dérisoire : « t’as vu la Kaira ! » (« racaille » en verlan) » définissant un jeune trop clinquant, démonstratif. De manière paradoxale ce terme peut également désigner de manière péjorative des élites mondaines ayant pour caractéristique d’être sans scrupules, corrompues [15].

Cependant la catégorisation politico-médiatique d’un groupe particulier conduit à naturaliser un ensemble renvoyant l’autre à son étrangeté, sa différence. Le jeune des banlieues serait rusé et fourbe. Son groupe d’origine, son milieu de vie est représenté par une foule de gens bruyants et vulgaires. La complexité du réel est niée, le groupe est perçu dans un ensemble. Cette identité « racaille » assignée agit globalement comme un marqueur, suscitant des troubles de l’agitation, de l’inquiétude, de la confusion dans les foules. L’usage de ce terme renforce de fait des tensions existantes entre une partie des citoyens français insérée socialement, participant à la vie politique et une seconde, perçues et considérées comme en dehors de la citoyenneté française [16] ».

La déstructuration de la « condition ouvrière »

Le quartier des Rondières, où j’interviens en tant qu’éducateur de rue, subit depuis quelques décennies une véritable déstructuration de son tissu industriel, ouvrier [17].

La Manufacture d’armes de Châteaulare a fermé en 1968, durant 150 ans elle avait contribué à créer une véritable « condition ouvrière » dans ce quartier populaire. Bien plus qu’une fermeture d’usine en 1968, c’est la conscience d’une classe ouvrière au niveau local qui, au fil du temps, s’est désagrégée. En effet, la décentralisation de l’activité ouvrière du « cœur de la cité » vers des zones d’activités, entreprises privées situées à la périphérie du quartier a notamment entraîné une rupture de transmission d’un « éthos » ouvrier au niveau de la cité. Les ouvriers sont passés de la « classe-sujet », impliquée politiquement, mobilisable, ayant une conscience forte de son implication-influence dans le monde politique à une « classe objet » dépossédée de ses propres moyens de défenses, souffrant d’un déni de reconnaissance sociale, voire de mépris [18].

Bien que la ville soit toujours considérée comme l’un des principaux bastions industriels du centre ouest, depuis les années 2000, les fermetures et délocalisations de nombreuses entreprises de sous-traitance automobile ont sérieusement contribué à renforcer la paupérisation des habitants de ce quartier populaire notamment chez une bonne partie des jeunes adultes. Ces derniers se retrouvent pour certains en situation de marginalité avancée, en rupture avec les institutions de droits communs, ils sont catégorisés par les pouvoirs publics locaux comme « voyous, crapules ou racailles. » Ce quartier populaire dont la « condition ouvrière » était un marqueur identitaire devient au fil des années un quartier « sensible » à gérer pour les pouvoirs publics.

La formation d’une « condition racaille »

De manière symptomatique, ces dernières années, une partie importante des services sociaux, associations caritatives de la ville ont été regroupés au sein de ce quartier. On y retrouve notamment la Mission Locale d’Insertion, le Centre Communal d’Action Sociale, une Ecole de la Deuxième Chance, une Maison de la Solidarité regroupant les assistantes sociales du secteur, le Pôle Emploi mais également une épicerie sociale, les Restos du Cœur, la Banque Alimentaire, le Secours Populaire, etc.

On peut également noter la présence d’un parc locatif privé peu onéreux situé dans l’hyper centre du quartier. La part des ménages locataires auprès d’un bailleur privé fin 2009 était de 60,2% [19] (43,1% au niveau de l’unité urbaine de Châteaulare) quant à la part des ménages concernés par une location auprès d’un bailleur d’Habitat à Loyer Modéré, elle concernait uniquement 21,8% de la population. C’est-à-dire que 18% des habitants du quartier sont propriétaires de leur domicile. Les travaux liés à la rénovation urbaine des quartiers voisins ont induit un « déplacement » des familles les plus modestes vers les logements du quartier des Rondières [20]. Certains bailleurs privés peu scrupuleux louent notamment dans l’hyper centre du quartier, des appartements insalubres exigus à des familles migrantes aux conditions administratives plus que précaires. Le « Turn over » y est très important, la part des ménages installés depuis moins de 5 ans fin 2009 était de 54, 5% (46% au niveau de l’unité urbaine).

De manière globale à l’échelle de la ville, les habitants du quartier des Rondières sont perçus de manière négative. Par exemple, la mairie de la ville a notamment déployé un « atelier santé ville » regroupant des professionnels du secteur sanitaire et social dans l’objectif d’améliorer la politique de santé publique dans le quartier des Rondières. Les quatre domaines prioritaires stipulés par les élus étaient : « l’accès aux soins, l’hygiène de vie, les violences, et les addictions notamment l’alcool. »

Sur le terrain, certains habitants témoignent que ces dispositifs, discours politiques les réifient comme « indésirables » , qu’ils diffusent l’idée que leur condition sociale précaire est étroitement liée à des défauts individuels, à des choix rationnels. La réactivation d’une « classe dangereuse » naturalisée suscite dans la population un sentiment de peur diffus, d’insécurité latente. La prolifération de ces discours induit qu’il existerait des prédispositions à la délinquance, une condition innée conditionnant des individus déviants. On prône le dépistage précoce des délinquants dès l’âge de 2-3 ans, le fichage biométrique des populations, etc.

Ces analyses font écho au propos de N. Sarkozy qui indiquait en 2007 dans une interview à la revue Philosophie magazine : (etc.) Il y a 1 200 ou 1 300 jeunes qui se suicident en France chaque année, ce n’est pas parce que leurs parents s’en sont mal occupés ! Mais parce que, génétiquement, ils avaient une fragilité, une douleur préalable. Prenez les fumeurs : certains développent un cancer, d’autres non. Les premiers ont une faiblesse physiologique héréditaire. Les circonstances ne font pas tout, la part de l’inné est immense . » [21]

La diffusion politico-médiatique de ce terme « réifie » toute une partie de la jeunesse des quartiers populaires notamment issue du « monde ouvrier ». Les services sociaux et judiciaires incorporent de manière informelle ces « représentations populaires » méprisantes diluées dans des expressions comme les « jeunes en difficulté, délinquants, cas sociaux, à risque. » Ces discours construisent des pratiques, réorientent le travail de gestion de la marginalité urbaine juvénile.

La gestion de la « racaille » : les impasses de la logique comportementaliste

L’ensemble de ce « dispositif » discursif et pratique tend à diffuser qu’il existerait des traits comportementaux spécifiques à ces habitants des quartiers populaires. Par exemple à travers l’atelier santé ville de Châteaulare, on ne perçoit que certains traits comportementaux : le manque de soins, d’hygiène de vie, la propension à être violent, à avoir des conduites toxicomaniaques tendent à caractériser les habitants des Rondières.

Ces représentations prescriptives et normatives configurent les pratiques des travailleurs sociaux. Ils se diffusent notamment dans l’action sociale une approche cognitivo-comportementaliste envers des usagers et/ou clients à réadapter, remobiliser, redynamiser.

Les thérapeutes comportementalistes considèrent ainsi : « que le symptôme est la maladie. Il faut donc travailler à substituer d’autres symptômes plus opérants que celui-ci, ou moins handicapants. Prenant appui sur des méthodes d’apprentissage et de conditionnement, le traitement va consister à modifier le comportement inadapté. Celui-ci va disparaître de lui-même grâce à un "processus d’extinction ” » [22].

Ces modes de prise en charge ont un certain succès dans le travail social. Le jeune (ou l’adulte) est alors perçu en fonction de ses traits de caractère saillants, qui posent des problèmes pour son insertion sociale dans la société. Les stratégies éducatives s’individualisent, on travaille sur les attitudes des jeunes, leurs bienséances, on revoit leurs manières de se comporter en public. Dans ce cadre de pensée, l’identité de la personne, sa culture d’origine sont souvent perçues comme des données relatives, voire problématiques. Certains professionnels suggèrent de manière discrète dans un couloir : « c’est dans les gènes, la famille Kalir ils sont connus depuis vingt ans de tous les services sociaux ! » ; « Lorsque l’on veut, on peut, ils ne sont pas courageux. » Ils évoquent les « gènes socio-biologiques » qui expliqueraient la reproduction sociale des inégalités ou bien citent des expressions populaires comme : « les chiens ne font pas des chats. »

De nombreux employés administratifs, travailleurs sociaux pourtant à même de remettre en cause ces préjugés de par leurs connaissances du terrain intègrent, diffusent ces catégories. Certains d’entre eux stigmatisent des familles caractérisées comme « chroniques », les individus naturalisés en « patates chaudes » ballottées entre les services sociaux, les parents «  démissionnaires  » , les élèves décrocheurs, les « pires » du quartier désignés comme des « racailles » « ingérables. »

Ces personnes doivent donc être « moralisées » par des travailleurs sociaux et/ou font l’objet de projets de remobilisation sociale. Les jeunes adultes en situation de marginalité avancée restent « incasables », bringuebalés d’ateliers CV à la Mission Locale en réunions d’information au Pôle Emploi. Ces groupes « racailles » sont regroupés dans des listings, ballottés entre les structures sociales, les conseillers. Par exemple, nous avons accompagné un jeune auprès de la Mission Locale ayant fait l’objet d’un suivi auprès de huit conseillers différents en cinq ans.

Ces personnes sont désignées comme des «  cas  » auxquels on associe des traits comportementaux : une propension à avoir des comportements asociaux et/ou déviants, une tendance à l’oisiveté, à la vulgarité voire à la violence, à être dépendant de l’assistance sociale, à avoir des consommations toxicomaniaques. Cette catégorie d’individus diffère des normes dominantes de par leurs attitudes gestuelles, vestimentaires, leurs comportements, leurs moyens d’existence et coutumes inhabituelles.

Les approches comportementalistes tendent à reléguer au second plan les analyses sociologiques et politiques des causes de la délinquance et de la précarité financière d’une partie de la population française. Le processus en jeu, c’est la représentation même de «  l’étranger de l’intérieur  », de l’autre irréductible à soi-même. Sur le terrain, en lien avec ces prises en charge comportementalistes, depuis quelques mois, la mairie de la ville multiplie des actions de réhabilitation, rénovation de l’espace public notamment dans l’objectif de « lutter contre le sentiment d’insécurité » des habitants.

A l’épreuve du terrain : le sujet contre son assignation

Depuis notamment la « loi Borloo  » [23] en 2003, les opérations de « prévention situationnelle » liées à la rénovation urbaine ou à la lutte contre la délinquance se sont multipliées dans les quartiers dits « sensibles » , au détriment des actions de proximité et de prévention sociale. La « prévention situationnelle » a pour objectif majeur de prendre en compte la sécurité dans les aménagements des espaces pour réduire le sentiment d’insécurité.

Cependant, force est de constater sur le terrain, en tant que praticien éducateur de rue, que la prolifération des caméras de surveillance et les actions de « réhabilitation » des quartiers populaires n’opèrent pas de changements fondamentaux en matière de lutte contre l’insécurité. Les familles en situation de précarité sont déplacées dans d’autres quartiers des villes et/ou dans des zones périurbaines. Les jeunes en situation de marginalité avancée se déplacent dans l’espace public percevant l’hypocrisie de ces projets d’aménagements paysagers, de réhabilitation de l’habitat urbain.

L’énonciation de la catégorisation « racaille » renvoie une stigmatisation de plus à ce groupe social. Elle nomme et discrédite de manière légitime, politique et sociale ces jeunes en difficultés. De fait, les tensions entre ces derniers et les services sociaux, et avec la police, se renforcent, alimentant le recours à la « débrouille », renforçant les filières de l’économie parallèle. En réaction, certains individus mettent en place des stratégies défensives pouvant prendre une forme individuelle (violence, passage à l’acte délinquant) ou collective (émeutes).

Le terme « racaille » peut également être utilisé comme une marque de reconnaissance par les groupes de jeunes les plus à la marge au sein des quartiers populaires. Ces derniers ne se revendiquent pas comme des « racailles » (ou « Kaira », le terme étant trop chargé symboliquement. Mais, certains le réinterprètent subtilement pour en faire une sorte de « blase » : une marque distinctive non dite, reconnue par les initiés comme une signature. Globalement, ces jeunes en situation de marginalité avancée sont plus ou moins déscolarisés depuis l’âge de 14 ans, ils cumulent des difficultés familiales et judiciaires se retrouvant confrontées à des difficultés d’insertion sociale redondantes. Bien souvent, ils rejettent tout rapport d’autorité qu’il soit éducatif ou autres. Lorsqu’ils trouvent une activité salariale, celle-ci est bien souvent précaire. Comme l’indique le sociologue, M. Boucher [24], au fil du temps le découragement laisse place à une accumulation de désillusions conduisant à une dévalorisation de soi. Ces sentiments laissent place à de la rage. L’économie de la débrouille, les passages à l’acte délinquants sont une forme de conservation d’une certaine dignité. Le groupe de pairs valorise les actes, le passage en prison pouvant également constituer un renforcement d’un « leadership » sur le quartier. Ces jeunes deviennent au fur et à mesure incasables. Ils ressentent eux-mêmes cette mise à l’écart, le fait qu’ils soient considérés comme en dehors de la citoyenneté. Cette relégation s’exprime sur le terrain par exemple lorsqu’une personne se voit signifier à plusieurs reprises que ses antécédents judiciaires l’empêcheront de réaliser des formations, lorsque le jeune accueilli à la Mission Locale se retrouve avec des rendez-vous de plus en plus espacés, lorsqu’on ne lui propose plus que des stages de remise à niveau en langue française depuis plusieurs années. Certains se voient également demander régulièrement par les administrations, institutions leurs origines géographiques, identitaires alors que leurs familles sont France depuis plusieurs générations. Ces jeunes se ressentent au quotidien comme des mauvais objets, définis de par leurs appartenances à tels quartiers, origines ethniques. Ils se perçoivent au fur et à mesure comme des « étrangers de l’intérieur. » Comme nous le constatons dans notre pratique quotidienne, ces « racailles » peuvent également être des Français dits de « souche », notamment les jeunes issus des anciennes classes ouvrières.

Dès lors ces familles, ces jeunes adultes au fur et à mesure du temps se perçoivent eux-mêmes comme « surnuméraires », certains adoptent cette « condition racaille », renforçant des traits, attitudes propres aux stigmates qu’ils rejetaient. Cette réappropriation de la marque du mépris exprimé envers eux de l’extérieur du quartier se retrouve « performée » pour devenir un marqueur de reconnaissance interne à la cité, comme par une sorte de jeu et de provocation.

Le stigmate est renvoyé dans un jeu de réciprocité lors de confrontations avec la police, de passage à l’acte délinquant. En effet le stigmate [25] peut-être retourné en terme de positivité, la plupart du temps sous la forme de la dérision [26]. Certains jeunes développent par exemple des stratégies de contre stigmatisation en incarnant le profil type du banlieusard, une « esthétique de la violence  » Op.cit., Manuel Boucher, 2009.]] , comme l’indique le sociologue M.Boucher , par exemple dans la réalité ou dans la culture artistique (rap, graff). Celle-ci a fournit de la matière pour permettre de s’extraire d’une « exo-définition négative en la remplaçant par une endo-définition valorisée » [27]. Ce retournement du stigmate alimente également un marché de la « culture racaille » dont certains médias et réalisateurs nationaux ont su saisir l’opportunité [28]. L’ « imago » racaille est visible dans l’univers politique, médiatique, du mouvement des « indigènes de la république » [29], à la série les « Lascars » vers l’émission « Kaira shopping » aux différents projets du collectif « Kourtrajmé. » Certaines références musicales permettent également d’entretenir ces stratégies de contre-assignations identitaires, comme par exemple avec le rappeur La Fouine dont l’une des chansons de son dernier album est intitulée « Caillera for life » [30].

Bien que la définition du terme racaille renvoie à une catégorie négative, des jeunes méprisés, elle est dans le même temps imbriquée dans une dynamique identitaire. En effet pour reprendre les analyses interactionnistes des sociologues P.Poutignat et de J.Streiff-Fenart [31], nous nous identifions par rapport à l’autre, la catégorisation n’est pas exclusivement exogène, elle est également endogène, produite de l’intérieur du groupe même stigmatisé. L’ethnicité « racaille » devient donc un processus dynamique de production identitaire, mais également paradoxalement de contre stigmatisation.

Brève conclusion

La distinction d’une « condition racaille » définie de par des traits comportementaux assigne moralement et spatialement l’ensemble d’un groupe social. Notamment dans de nombreux quartiers populaires où à la représentation d’une « condition ouvrière » s’est substitué le spectre d’une « condition racaille ». Ce processus d’assignation est composé des multiples discours, petites phrases identitaires qui forgent des modèles de pensées, pratiques concrètes sur le terrain. L’ensemble de ce « dispositif » vise entre autres à détourner l’attention populaire des mesures de réduction des financements publics en cours, elle favorise le déploiement de mesures sécuritaires, le déploiement du fichage biométrique des populations, etc. Les approches comportementalistes tendent à reléguer au second plan les analyses sociologiques et politiques des causes de la délinquance et de la précarité financière d’une partie de la population française. Le processus en jeu, c’est la représentation même de « l’étranger de l’intérieur », de l’autre irréductible au soi-même. Ce « dispositif » contribue à populariser et à diffuser les idées de l’extrême droite qui s’ancrent sur le terrain. [32] M. Foucault envisageait le « dispositif » comme le réseau qu’il est possible de tracer entre différents éléments, un ensemble hétérogène qui inclut virtuellement chaque chose [33] Il devient nécessaire de saisir les fonctions stratégiques de ces « mots dits » identitaires, tracer les pratiques sanitaires et sociales qui en découlent afin d’en atténuer les dommages collatéraux. Cependant au-delà des toutes « réifications totales » les individus développent et diffusent de manière permanente des stratégies de contre-assignation identitaire : de la « débrouille » à la pratique de la « chine », de la sollicitation à la sollicitude jusqu’à la réappropriation de la marque du mépris en passant par le développement d’une rhétorique ironique, sarcastique, à la connaissance des dispositifs socio-judiciaire, à l’investissement associatif (etc.)

P.-S.

David Puaud est doctorant en anthropologie (EHESS-CEAF). Éducateur spécialisé. Cf. David Puaud, « Le travail social ou l’Art de l’ordinaire », Yapaka, Bruxelles, juin, 2012.

Notes

[1] Rappelons succinctement les propos prononcés par le ministre de l’Intérieur de l’époque cités par le sociologue, M. Mohammed (2007) : « vous en avez assez, hein ! Vous avez assez de cette bande de racailles ! Bien on va vous en débarrasser. On est là pour éradiquer la gangrène (etc.) On va faire que ces quartiers puissent vivre, que les gens qui travaillent et qui se lèvent tôt le matin puissent vivre sans avoir la vie empoisonnée par les voyous, par les trafiquants et par tout un tas de gens qui n’ont ·rien à faire ici. Oh bah, les mesures c’est très simple, ie suis venu voir les équipes de CRS (etc.) Et par ailleurs maintenant les renseignements généraux vont faire des enquêtes sur les trafiquants et les trafics. » Disponible sur : http://socio-logos.revues.org/352

[2] Cette expression est du sociologue A.Begag, alors ministre délégué à la promotion de l’égalité des chances dans le gouvernement de D. De Villepin. Il déclara dans Le Monde également deux ans après les faits : « les mots ‘Kärcher’ et ‘racaille’ ne sont pas oubliés. Sarkozy aurait dû exprimer des regrets. » Bacqué, Hugues, Paoli, Le Monde, 17/01/07.

[3] Cf. Stéphane Beaud, Michel Pialoux : « la ‘racaille’ et les ‘vrais jeunes’. Critique d’une vision binaire du monde », Liens socio , 30/112005. Disponible sur : http://www.liens-socio.org/La-racaille-et-les-vrais-jeunes

[4] Cf. Le Monde.fr, « Nicolas Sarkozy continue de vilipender "racailles et voyous" » ,11/11/2005. Disponible sur : http://www.lemonde.fr/societe/article/2005/11/11/nicolas-sarkozy-persiste-et-signe-contre-les-racailles_709112_3224.html

[5] Depuis cet événement, on perçoit de manière régulière la résurgence dans les discours politico-médiatiques du « spectre de la racaille », illustré par une large sémantique identitaire. Par exemple le polémiste E. Zemmour s’est de nouveau distingué récemment en déclarant : « en quelques jours, Taubira a choisi ses victimes, ses bourreaux. Les femmes, les jeunes des banlieues, sont dans le bon camp à protéger, les hommes blancs dans le mauvais. » En 2009, N. Morano, secrétaire d’État à la famille déclara dans le cadre d’un débat sur l’identité nationale que les jeunes musulmans ne doivent pas : « parler verlan et mettre leur casquette à l’envers. » Un autre exemple, B. Hortefeux alors ministre de l’Intérieur indiqua également en septembre 2009 lors d’un rassemblement des jeunes de l’UMP à un jeune militant d’origine arabe : « Il ne correspond pas du tout au prototype » en référence à l’origine arabe du jeune homme, avant d’ajouter : « Il en faut toujours un. Quand il y en a un, ça va. C’est quand il y en a beaucoup qu’il y a des problèmes. » Citons également le maire de Goussainville, A.Valentin, qui lors d’un débat sur l’identité nationale déclara : « il est temps qu’on réagisse parce qu’on va se faire bouffer » faisant référence aux habitants de sa commune issus de l’immigration. Comme l’indique le sociologue D. Lapeyronnie , les ghettos dans le contexte français se forment également par : « le sentiment partagé de ses habitants de la trahison du langage commun » , notamment celui provenant des classes dominantes et médiatiques. L’écart langagier renforce la séparation sociale entre deux rives : « ils affirment l’égalité au moment où ils justifient l’inégalité. Ils prétendent au respect au moment où ils humilient. » Didier Lapeyronnie, Ghetto urbain. Ségrégation, violence, pauvreté en France aujourd’hui, Paris, Robert Laffont, 2008, p.43.

[6] A. Finkielkraut compara sur Europe 1 notamment les joueurs équipe de France à une « bande de voyous qui ne connaît que la morale de la mafia. » Il ajouta que : « l’on a plutôt envie de vomir avec cette génération caillera. Il est temps de recruter des gentlemen. » B. Lancar, président des jeunes populaires (UMP) affirma également sur les ondes de la radio Beur FM : « c’est une équipe de racailles, de caïds »

[7] Cf. l’ouvrage d’Owen Jones sur les émeutes de Londres d’août 2011 Chavs. The demonization of the working class London, Verso, 2011. Voir également sur le sujet l’article d’Owen Jones dans le Monde Diplomatique intitulé : « L’ordre moral britannique contre la racaille », 09/11. Disponible sur : http://www.monde-diplomatique.fr/2011/09/JONES/20923

[8] Michel Foucault définissait un dispositif par : « un ensemble résolument hétérogène, comportant des discours, des institutions, des aménagements architecturaux, des décisions réglementaires, des lois, des mesures administratives, des énoncés scientifiques, des propositions philosophiques, morales, philanthropiques, bref : du dit, aussi bien que du non-dit. » Michel Foucault, « Le jeu de Michel Foucault », Dits et écrits, T. II, Paris, Gallimard, 1994 [1977], pp. 298-329.

[9] L’historien et politologue J. Sémelin indique notamment que : « en somme, ce qui devrait alors retenir notre attention, c’est ce qui , à travers des outils proprement intellectuels, peut conduire à subvertir des normes, faire exploser les conventions de langage, redéfinir les cadres de sens, sinon les cadres de vie d’une société. De cette insurrection par la parole et l’art peut jaillir le meilleur comme le pire.  » Jacques Sémelin, préface : « Les intellectuels et la violence : en étudier l’objet, en devenir les acteurs » dans Azoulay Vincent, Boucheron Patrick (ed. by). Le mot qui tue. Une histoire des violences intellectuelles de l’Antiquité à nos jours. Paris, Champ Vallon, 2009, p. 13.

[10] Selon M. Foucault les dispositifs sécuritaires sont caractérisés par quatre traits, soient : « 1) l’espace de sécurité, c’est-à-dire le milieu : la ville ou les rues de la ville, 2) le problème du traitement de l’aléatoire par des régulations, 3) le type ou la forme de normalisation propre à la sécurité, en somme, les normativités différentielles et 4) le lien entre sécurité et population, la population étant à la fois sujet et objet des mécanismes sécuritaires. » Louis·Philippe Blanchette, « Michel Foucault : Genèse du bio pouvoir et dispositifs de sécurité », Lex Electronica, vol.11 n°2, Automne 2006. Disponible sur : http://www.lex-electronica.org/fr/resumes_complets/43.html

[11] Cf. Véronique De Rudder, Christian Poiret, François Vourc’h, « Précisions conceptuelles et propositions théoriques », in L’inégalité raciste. L’universalité républicaine à l’épreuve, Paris, PUF, Pratiques théoriques, 2000, pp. 25-45.

[12] L’usage du terme « racaille » dans la littérature permet également de se rendre compte de la prégnance de cette catégorisation « racaille » au fil des siècles. Par exemple au 17ème siècle certains auteurs tels que Guy Patin l’utilisèrent : « Le mari et la femme qui ne purent être pendus à la porte de Paris vendredi dernier pour le tumulte que les laquais y excitèrent, furent hier, en plein midi, au même lieu, pendus et étranglés, pour montrer à cette racaille de laquais qu’on ne les craignait point » (Lettres, tome II, p. 93). Ou Jean de La Fontaine : « La racaille dans des trous (...) Se sauva sans grand travail » (La Fontaine, Fabll IV : 6) « Trop peu d’entendement Me rend tout étonné : vous n’êtes que racaille, Gens grossiers, sans esprit, à qui l’on n’apprend rien » (La Fontaine, ibid, VIII : 21).

[13] L’apôtre Saint Mathieu indique dans son évangile que tout homme qui traitera son frère de « raka !  » sera justiciable du Sanhédrin. (Évangile de Saint Mathieu, chap 5, verset 20-22).

[14] Cf. Petit Robert, 2012

[15] Cf. Les frères Goncourt écrivant : « La racaille bourgeoise, révolutionnaire. C’est Masson (...) qui amène toute cette petite racaille académique ! » (GONCOURT, Journal, 1887, p. 641). Ou G. Benjamin : « Les notaires ? D’la racaille ! Des mecs qui prennent cent sous pour vous écrire deux lignes (...) » (BENJAMIN, Gaspard, 1915, p. 94).

[16] Selon Le Littré le citoyen est : « celui ou celle qui jouit du droit de cité dans un État.

[17] Cf. Michel Pialoux, Stéphane Beaud, Retour sur la condition ouvrière [1999], Paris, Fayard, 2004.

[18] Cf. Pierre BOURDIEU, “Une classe-objet”, Actes de la recherche en sciences sociales, n°17, 1976.

[19] Je me réfère dans ce texte aux données issues du Ministère de la ville, système d’information géographique du secrétariat général du CIV : non-ZUS : Rondières, Chiffres clés Insee 2009. Disponible sur : http://sig.ville.gouv.fr/zone/5486003

[20] Voir sur ce thème entre autres l’ouvrage du sociologue Jean Pierre Garnier, Une violence éminemment contemporaine. Essais sur la ville la petite bourgeoisie intellectuelle et effacement des classes populaires, Paris, Agone, 2010.

[21] Cf. « Philosophie magazine », « Nicolas Sarkozy et Michel Onfray. Confidences entre ennemis », N°8, avril 2007. Disponible sur : lhttp://www.philomag.com/article,dialogue,nicolas-sarkozy-et-michel-onfray-confidences-entre-ennemis,288.php

[23] Cf. Légifrance, loi n° 2003-710 du 1er août 2003 d’orientation et de programmation pour la ville et la rénovation urbaine. Disponible sur : http://legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000000428979

[24] Cf. Manuel Boucher, « L’expérience du ghetto. Stomy, Roger, Abou et leur clan : rebelles et débrouillards », Déviance et Société, vol. 33, février 2009.

[25] Selon Erving Goffman un individu est dit stigmatisé lorsqu’il présente un attribut qui le disqualifie lors de ses interactions. Erving Goffman, Stigmate. Les usages sociaux des handicaps (1963), traduit de l’anglais par Alain Kihm, coll. Le Sens commun, Éditions de Minuit, Paris, 1975.

[26] Jason, un jeune homme du quartier des Rondières m’indiquait, récemment : « Tu sais les ingérables soient ils les piquent, les mettent en prison où les placent en médiation, politique où dans une association ! Tu verras moi, ils me mettront à la tête du club de boxe de la ville ! »

[27] Cf. Manuel Boucher, Les internés du ghetto. Ethnographie des confrontations violentes dans une cité impopulaire. Paris, L’harmattan, 2010. p. 96

[28] Je renvois notamment le lecteur à certains films produits ou écrits par Luc Besson (Banlieue 13, Yamakasi) entres autres vers une production du réalisateur Mathieu Kassovitz (La haine), mais également à des productions musicales telles que Le « Blues Des Racailles » un album de Tonton David « La Racaille Sort Un Disque » un album de New African Poets, etc.

[29] Cf. L’ouvrage de Sadri Khiari, Pour une politique de la racaille. immigré-e-s indigènes et jeunes des banlieues. Paris, Les éditions textuel, 2006. (Coll. la discorde). 159p.

[30] La chanson Caillera for life est tirée de l’album La Fouine vs Laouni, 4e album du rappeur sorti en février 2011.

[31] Cf. Phillipe Poutignat, Jocelyne Streiff-Fenart., Fredrik Barth, Théories de l’ethnicité. Les groupes ethniques et leurs frontières [1995]. Paris : PUF, 2008.

[32] Le « spectre de la racaille » est réactivé de manière régulière notamment par des groupuscules d’extrême droite comme le « Bloc identitaire » qui lors de la campagne présidentielle de 2012 ont fait placardées des affiches notamment à Toulouse et à Poitiers où l’on pouvait lire : [[« Mohamed Merah. Ancienne Racaille. Condamnée 18 fois par la justice. Terroriste se revendiquant du Djihad islamique ayant assassiné 7 personnes dont 3 enfants. Chance pour la France ? »

[33] Op.cit, Michel Foucault, « Le jeu de Michel Foucault », Dits et écrits, T. II , pp. 298-329.

Repost 0
Published by valenton rouge - dans France
commenter cet article
13 juin 2012 3 13 /06 /juin /2012 07:55

 

syrie-.jpeg

http://blog.mondediplo.net/2012-06-01-Syrie-arreter-la-course-a-l-abime

 

 

Voici un discours qui tranche avec la pensée dominante, venant d’un pays qui compte sur la scène internationale et, de plus, démocratique. Dans un entretien au quotidien Le Monde, Antonio Patriota, le ministre des relations extérieures du gouvernement brésilien de Dilma Rousseff, tente de faire entendre la voix de la raison (« Brasilia défend le dialogue avec Damas en vue d’une transition politique »).

Question : Avant sa venue à Brasilia, en février, Catherine Ashton, la haute représentante de l’Union européenne aux affaires étrangères, avait tenu des propos assez durs, vous demandant de choisir entre Assad et le peuple syrien...

« Nous choisissons toujours la diplomatie et la paix, les solutions qui entraînent le moins d’instabilité et le moins de danger pour les civils. C’est pourquoi nous avons lancé un débat au Conseil sur la “responsabilité en protégeant” (responsability while protecting) lors d’une action de protection. Même lorsque le Conseil autorise une intervention soi-disant pour protéger les civils, l’histoire n’est pas finie. Il faut que l’action menée sous ce mandat soit responsable et se tienne aux paramètres de la résolution du Conseil. »

Vous pensez à l’intervention en Libye ?

« Je pense à la crédibilité du Conseil de sécurité. Parce que si l’on ne respecte pas le mandat du Conseil, cela peut créer une situation où chacun fait ce qu’il veut. Ce n’est pas pour cela que les Nations unies ont été créées. »

Le massacre de Houla doit-il entraîner une intervention militaire occidentale, comme de plus en plus de voix le suggèrent ?

Une remarque préalable concernant la guerre de propagande menée par les médias occidentaux. Elle est réelle (lire As’ad AbuKhalil, « Some Questions on the Houla Massacre... and Beyond », Al-Akhbar English, 31 mai). Mais ces mensonges sont parfois utilisés pour présenter la politique du régime sous un jour favorable, pour nier les informations crédibles sur la répression de manifestants pacifiques, sur l’usage systématique de la torture, sur les milices confessionnelles.

L’aventure survenue au journaliste belge Pierre Piccinin, avec qui j’avais débattu des mensonges médiatiques sur la Syrie, est notable : lui qui critiquait la couverture de la crise syrienne par les médias occidentaux a été arrêté à Homs. Après avoir passé six jours dans les prisons du régime, où il a assisté à la torture de dizaines de prisonniers, il est revenu sur ses positions (« Un chercheur belge emprisonné en Syrie raconte “l’Enfer sur Terre” », Franceinfo.fr).

Il est important d’insister sur le fait qu’il est possible de faire un bon travail de journaliste, y compris à partir de Damas : lire Patrick Cockburn, « Long War Looms. Syria After the Massacre », Counterpunch, 28 mai 2012.

Revenons au conflit lui-même. Je voudrais souligner quelques données que j’ai déjà mentionnées ici, mais qui me semblent indispensables pour comprendre la situation. L’émotion, même justifiée, est parfois mauvaise conseillère. La révolte en Syrie ne se différencie pas de celles qui ont éclaté ailleurs, de la Tunisie au Bahreïn, de l’Egypte au Yémen : elle est une révolte contre l’autoritarisme, l’arbitraire de l’Etat, la corruption, les politiques économiques néolibérales.

La réponse du pouvoir a été une brutale répression contre des manifestants pour l’essentiel non-violents et qui avaient souvent surmonté les divisions confessionnelles et nationales (Arabes-Kurdes). Cette violence étatique a favorisé l’apparition d’un mouvement d’autodéfense, mais aussi la militarisation de certains pans de l’insurrection. En réponse à l’instrumentalisation des minorités par le pouvoir s’est développée une mobilisation communautaire sunnite, encouragée par l’infiltration de groupes armés venus du Liban et d’Irak, mais aussi de combattants d’Al-Qaida, comme le reconnaissent désormais même les pays occidentaux les plus hostiles au régime. Dans plusieurs régions, le conflit s’est transformé en lutte armée et en guérilla, prenant un tour confessionnel. Il est ironique de voir que les pays occidentaux qui condamnent régulièrement la violence palestinienne contre l’occupation israélienne défendent cette même violence en Syrie.

Parallèlement s’est développé, sur certaines chaînes satellitaires arabes (notamment saoudiennes), un discours anti-chiite radical, présentant le conflit comme une guerre théologique. Ce discours est encouragé par les dirigeants du Golfe, notamment ceux de l’Arabie saoudite, qui craignent la propagation du printemps arabe (et écrasent le soulèvement populaire au Bahreïn), voyant dans l’Iran la menace principale. Cette propagande est en phase avec la stratégie américaine et israélienne d’isolement de Téhéran, qui n’a rien à voir, bien sûr, avec l’instauration de la démocratie en Syrie.

La menace principale qui pèse désormais sur la Syrie, mais aussi sur la région — dont le Liban —, est l’extension d’une guerre confessionnelle.

Dans ce contexte, que penser des appels à l’intervention militaire — dans le cadre de l’ONU, comme le souhaite le président François Hollande, ou en dehors, comme le suggère Susan Rice, la représentante des Etats-Unis à l’ONU ? Je n’évoquerai pas ici les palinodies de Bernard-Henri Lévy, l’homme qui est entré dans Gaza en décembre 2008 sur un char israélien, la seule question étant de savoir pourquoi les responsables politiques (et les médias) continuent à le prendre au sérieux — à ce propos, une bonne nouvelle : son film sur la Libye s’annonce comme un bide (comme celui sur la Bosnie)...

Mentionnons, tout d’abord, le fait que le bilan des interventions militaires étrangères est rarement positif. Celle des Etats-Unis en Irak en 2003 a durablement détruit le pays et il faudra des décennies pour le reconstruire (le 31 mai, de nouveaux attentats à Bagdad, à peine évoqués dans la presse internationale, ont tué 17 personnes). Celle des Etats-Unis en Afghanistan, cette fois sous l’égide des Nations unies, est un fiasco et le pays sera, lors du départ des Occidentaux, encore plus ravagé qu’après le retrait soviétique. Et ne parlons pas du Kosovo ou de la Somalie... Bien sûr, ce n’est pas une règle absolue et, pour remonter dans l’Histoire, on aurait pu soutenir une intervention française ou britannique aux côtés de la République espagnole en 1936. On peut aussi penser que le renversement du régime khmer rouge par l’armée vietnamienne en 1978 — bien que condamné par les Occidentaux, qui obtinrent pendant des années que les Khmers rouges gardent leur siège aux Nations unies — fut positif.

Donc, une règle générale — il ne faut pas ajouter la guerre à la guerre, comme disait un ancien président socialiste (François Mitterrand dans une interview au Point, en 1993) -, mais aussi parfois des exceptions.

Que faire en Syrie ? Est-il vraiment nécessaire d’expliquer à quel point une intervention militaire occidentale (même si elle obtenait l’aval de l’ONU, ce qui est peu probable) serait une catastrophe, entraînant une guerre confessionnelle à l’intérieur et sur le plan régional — l’Iran, mais aussi l’Irak et sans doute le Hezbollah libanais, se rangeant aux côtés de Damas ? Une telle issue aggraverait de surcroît les tensions entre chiites et sunnites dans toute la région — ces tensions ne sont pas, comme on peut le lire ici ou là, « naturelles » : les portraits de Hassan Nasrallah ornaient toutes les boutiques du monde arabe, toutes confessions religieuses confondues, après la résistance du Hezbollah face à l’armée israélienne en 2006.

Alors, ne rien faire ? Peut-on être contre l’intervention militaire tout en combattant la dictature (Bassam Haddad, « The idiot’s guide to fighting dictatorship in Syria while opposing military intervention ? », Jadaliyya, 20 janvier 2012) ?

Il est de bon ton de moquer la mission menée par l’ancien secrétaire général des Nations unies Kofi Annan, en la présentant comme un échec. Dès le départ, nombre de pays occidentaux (dont la France) et d’Etats du Golfe ont affirmé qu’elle ne pouvait pas réussir et n’ont rien fait, c’est le moins qu’on puisse dire, pour la soutenir. Ce qui a incité les groupes armés en Syrie — qui sont extrêmement divisés — à ne pas se conformer, eux non plus, aux demandes de cessez-le-feu (le régime a lui-même violé ses engagements). Au lieu de faire pression de concert sur Damas et sur les combattants rebelles, les Occidentaux et la Russie ont développé des stratégies contradictoires. Pourtant, le bilan n’est pas totalement négatif (lire l’entretien de l’opposant Haytham Manna au Figaro, 1er juin).

Dans un entretien donné au quotidien Le Monde (28 mai), Robert Mood, chef de la mission de supervision des Nations unies en Syrie, explique que « seuls les Syriens ont la clé d’une issue pacifique ».

Il note toutefois :

« A plusieurs endroits, nous avons enregistré des progrès au niveau local. Nous avons réussi à établir des liens entre les entités locales du gouvernement et de l’opposition, à faire respecter des cessez-le-feu et à résoudre des litiges entre les deux parties, notamment par des échanges de détenus. »

Mais il précise :

« En clair, l’outil politique que la mission des Nations unies représente dépend totalement de la bonne volonté de tous les acteurs syriens à cesser toute violence et à évoluer vers un dialogue politique. Ce qui ne semble pas se matérialiser pour l’instant. »

Et c’est là où il faut que les grandes puissances, pas seulement celles qui sont membres du Conseil de sécurité de l’ONU, mais aussi des pays comme le Brésil ou l’Inde (qui ont maintenu leurs relations diplomatiques avec le régime), puissent agir pour obtenir non seulement l’extension de la mission, mais aussi l’amorce d’un processus politique sans lequel il n’y a pas de sortie de crise possible. C’est une voie très étroite, mais toutes les autres précipiteraient le peuple syrien, et la région, vers l’abîme

Repost 0
Published by valenton rouge - dans Monde
commenter cet article
13 juin 2012 3 13 /06 /juin /2012 07:50

euro_0.preview.jpg

http://blog.mondediplo.net/2012-06-01-La-fausse-solution-des-eurobonds

 

Au point où le destin de la zone euro, et en fait de l’Union tout entière, se trouve rendu à l’alternative radicale de l’explosion ou du fédéralisme complet, il semble bien que vae victis soit la réponse, malheur aux vaincus, aux demi-habiles et aux faux visionnaires, architectes prétendus d’une grandiose construction politique mais sans la moindre culture politique, ou du moins persuadés que l’ingénierie des pactes fiscaux pouvait leur en tenir lieu. Il est à craindre en effet que les ouvriers paniqués de la onzième heure ne puissent accomplir ce qui aurait dû être entrepris depuis très longtemps, mais à quoi en fait ils se sont toujours refusés, et que le temps compté d’une crise aigüe ne leur laissera pas accomplir : la construction d’une souveraineté démocratique européenne. Par quel miracle d’ailleurs les apprentis néo-démocrates pourraient-ils retrouver, en fait même trouver tout court, les voies d’une réintégration des peuples quand leurs efforts les plus constants n’auront eu de cesse de les tenir écartés depuis l’origine ? Fidèles à leurs réflexes incorporés et dans l’effroi de la destruction imminente, c’est de nouveau par la voie de l’ingénierie financière que les gouvernants européens pensent se sauver et finalement repousser encore un peu le moment politique fatidique.

Les eurobonds (façon Capitaine Haddock)

L’argument des eurobonds commence maintenant à être suffisamment bien connu pour qu’il soit nécessaire de s’y appesantir : la zone euro connaît des tourments hors de proportion avec ses données macroéconomiques consolidées : considérée dans son ensemble, elle affiche un déficit de 4,1 points de PIB et une dette publique de 87,2 points de PIB à la fin 2011 [1], soit une meilleure performance à tous égards que les États-Unis (9,6 % et 102,9 %) [2] ou le Royaume-Uni (8,3 % et 85,7 %) [3] – et quoique ce dernier ne perde rien pour attendre : la politique d’austérité y sera, y est déjà, aussi meurtrière que n’importe où ailleurs, et sans l’Europe pour faire aimablement diversion, on peut parier que les marchés financiers le prendraient rapidement à partie pour son ratio de dette voué à la même dérive que tout le monde. Si les données financières agrégées de la zone euro se comparent plus que favorablement à celles de ses homologues, il ne tiendrait donc qu’à une homogénéisation semblable de ses marchés de dettes publiques de « calmer la défiance », obtenir des taux d’intérêt avantageux, et sortir de la crise avec les honneurs.

On notera cependant que l’idée générale des eurobonds aura donné lieu à des versions fort différentes : pour les uns, c’est la part des dettes publiques nationales inférieure à 60 % qui devrait être mutualisée ; pour les autres au contraire, ce serait la part supérieure à 60 %… Faut-il le préciser, les propriétés respectives des deux formules n’auront pas grand-chose de commun ? Formulé en premier, le projet « en dessous de 60 % » porte l’empreinte de l’époque (2010) à la fois si proche et si lointaine où la crise n’avait pas encore pris le tour cataclysmique d’aujourd’hui, et il est comme marqué par un reliquat de prudence conçu pour ne pas effrayer « nos amis allemands ». Cependant, si le plafonnement à 60 % de la dette mutualisée a bien pour avantage (germano-compatible) de limiter les effets d’aléa moral, les États responsables de la dette excédante se trouvant par là supposément incités à ne pas la laisser diverger, la formule a évidemment pour inconvénient symétrique de ne pas régler fondamentalement le problème d’éventuels surendettements : on sait désormais de connaissance certaine ce que valent les incitations en question, et que les ratios de dette peuvent aller très loin au-delà de 60 % ! Gagner 4 ou 5 points de taux d’intérêt sur les 60 % mutualisés, la chose est sans doute fort bonne à prendre, mais continuer à payer le prix fort sur les 40 (Portugal), 60 (Italie), ou 100 (Grèce) points de PIB de dette excédentaires non couverts par le dispositif n’est pas exactement une assurance tout-risque contre la possibilité d’un défaut souverain.

La formule « au dessus de 60 % » a évidemment les propriétés rigoureusement inverses : la mutualisation de la part de dette « à problème » – précisément celle qui excède et peut diverger – annule le risque d’un défaut individuel… mais libère l’aléa moral, c’est-à-dire la douce négligence qui suit pour un État-membre de se savoir agréablement dilué dans la masse financière européenne où ses débords compteront pour rien – ou bien s’ils comptent, se trouveront amortis par les autres. Comme le capitaine Haddock, au dessus ou au dessous de la couverture, il va falloir choisir. En vérité, la situation européenne a sans doute déjà passé ce point de détérioration qui ne laisse plus qu’une seule solution pertinente – au dessus évidemment, si pas même en totalité.

Mais cette solution en est-elle vraiment une ? Il faudrait commencer par la faire avaler à l’Allemagne… Or on ne voit que trop les raisons accumulées qui la dissuadent de s’y rendre. L’Allemagne qui a réussi cette performance, c’était début janvier, de lever sur les marchés des fonds à six mois à taux négatif (-0,01 % !) [4] est à l’évidence celle des 17 qui a le plus à perdre : le taux moyen qui sortira d’une émission d’eurobonds ne pourra jamais qu’être supérieur à celui qu’elle paye actuellement. Sans doute pourrait-on tenter de l’attendrir en faisant valoir que la constitution d’un marché de dette publique européenne homogénéisé, brassant un encours global de 8,2 trillions d’euros [5], le deuxième du monde juste après les États-Unis, offrirait une prime de liquidité telle que, toutes choses égales par ailleurs, le taux d’une eurobond serait inférieur à la simple moyenne pondérée des taux nationaux actuels. Il est à craindre cependant que l’argument ne soit pas tout à fait suffisant – qui ne propose à l’Allemagne que d’y perdre un peu moins...

Les marchés, le tout et les parties

Il le sera d’autant moins que le surcoût de taux d’intérêt est finalement la moindre des objections que l’Allemagne ait à opposer à des eurobonds. La mutualisation des dettes souveraines européennes, ou de leur partie « à problème », produit en effet inévitablement un effet de centralisation avec la constitution d’une agence européenne de la dette, en fait amorce d’un Trésor européen en charge de collecter les contributions nationales au service de la dette « fongibilisée ». C’est ce Trésor européen, et non plus les Trésors nationaux, que regarderont les marchés financiers. Assurément les Trésors nationaux resteront-ils les contributeurs de dernière instance au service de la dette mutualisée dont le Trésor européen deviendra le répondant formel. Mais outre qu’il s’en trouvera bien quelques-uns pour imaginer un mécanisme rendant automatiques-coercitifs les abondements nationaux, le mécanisme de mutualisation produira tous ses effets sur le jugement des créanciers qui regarderont davantage la zone comme un tout, évalué selon sa capacité globale à servir sa dette globale, plutôt qu’en ses parties examinées individuellement et selon la logique caténaire du « maillon le plus faible ». Sinon une péréquation du service de la dette à proprement parler, les eurobonds produiront en quelque sorte une « péréquation de l’évaluation », une « péréquation cognitive » à défaut d’une péréquation financière. Et c’est précisément le but de la manœuvre !

Or c’est tout aussi précisément l’un de ces buts que l’Allemagne n’a aucun désir d’atteindre. Car les eurobonds modifient profondément l’agencement institutionnel qui détermine les rapports de l’intérieur et de l’extérieur de la zone. Dans sa configuration présente par exemple, la zone euro, qui laisse en apparence les États-membres indépendants et face à leurs propres difficultés, les solidarise en fait a minima du simple fait de la co-appartenance politique à l’Union et d’une clause implicite de « non-désintérêt mutuel » – certes formellement déniée par l’article 125 du Traité, mais d’une force politique suffisante pour avoir néanmoins imposé la création d’un Fonds européen de stabilité financière (FESF) et d’un Mécanisme européen de stabilité (MES). Dans cette configuration, le conflit politique intérieur, qui vient des sauvetages sur le mode de la main forcée, induit alors à l’extérieur la déstabilisation financière de paniques spéculatives à répétition. Comme la plupart des mauvais calculs européens, cette solidarité, consentie parce qu’elle était minimale, et par là imaginée comme la plus économe (notamment en externalités fiscales [6]), s’est au contraire révélée la plus ruineuse de toutes, à l’image de ces milieux de gué qui ajoutent les inconvénients des deux bords. La dissension interne y a eu pour inévitable suite la contagion externe, jusqu’au point d’aujourd’hui où l’ensemble même est menacé de périr.

C’est donc le dispositif institutionnel qui règle les effets de l’intérieur sur l’extérieur, et notamment le degré auquel le conflit « de solidarité » des États s’exprime en panique des marchés. L’invraisemblable clause de no bail out dans une Union se prétendant politique à la face du monde a logiquement conduit d’abord à une période de déni absurde avant d’en venir à des opérations de sauvetage trop visiblement contraintes et conduites dans les plus mauvaises conditions : dans un climat de réticence permanente, et par suite de crise aggravée.

Là contre, les eurobonds ont prima facie d’excellentes propriétés dès lors que l’interposition d’un Trésor européen fait écran et produit un effet de découplage, puisque les regards externes peuvent ignorer les tensions internes – en tout cas jusqu’à un certain point, de toute façon bien plus éloigné que le point de déstabilisation présent. Mais ce « certain point », en soi très bénéfique pour la zone considérée dans son ensemble, est beaucoup trop loin du point de vue de l’Allemagne, et lui fait même perdre ce à quoi elle tenait probablement le plus dans la construction européenne : l’installation des marchés de capitaux internationaux comme instance disciplinaire des politiques économiques nationales. C’est bien là en effet une conséquence qui suit – mais par construction ! – de l’effet de découplage propre aux eurobonds : les marchés ne regardant plus que l’institution en charge du service de la dette européenne mutualisée, ils peuvent se désintéresser relativement du détail des politiques économiques composantes. Qu’il y en ait quelques unes de déviantes, la chose est ma foi toujours possible, mais l’effet de consolidation impose sa logique et, au moins en première lecture, c’est le tout qui importe désormais aux yeux des investisseurs.

Ne pas perdre la normalisation
des « partenaires » par les marchés…

On ne dira jamais assez combien, avec la complicité de la France à moitié passive et à moitié idéologiquement consentante, l’Allemagne a pesé pour faire de l’exposition au jugement des marchés financiers la pierre de touche de l’organisation du système européen de politique économique. Et puisqu’on ne le dira jamais assez, alors on va le répéter encore. Dans le grand compromis qui a convaincu l’Allemagne d’abandonner son sacro-saint Deutschmark, il est d’abord entré l’imposition à tous les États-membres européens de son propre modèle de politique économique, par règles, traités et pactes interposés. Mais dans un moment d’ailleurs remarquable de lucidité politique, les dirigeants allemands de l’époque, et notamment Hans Tietmeyer, président de la Bundesbank, ont très bien réalisé que des règles ne valent que ce que valent les dispositifs en charge d’imposer leur respect – en l’occurrence pas grand-chose dans le cadre d’une Union faiblement intégrée entre États souverains. C’est pourquoi il leur a paru indispensable de parachever la construction économique d’ensemble en l’exposant grande ouverte à l’extérieur cœrcitif des marchés financiers, pas seulement européens mais mondiaux, force de frappe du pouvoir de la finance [7] capable de garantir par tous temps (et jusqu’à l’absurde) la normalisation des politiques économiques nationales mieux que n’importe quel système de règles.

C’est cet effet de normalisation que perd l’Allemagne en entrant dans le dispositif des eurobonds qui reconfigure – en l’occurrence sur le mode du découplage relatif – les rapports de l’intérieur (politique) et de l’extérieur (les marchés) de la zone, convertit le regard des créanciers en leur faisant prendre le point de vue consolidé, diminue par mutualisation-dilution l’impact des déviations individuelles… et, au total, abandonne les États dominants, en fait l’Allemagne, à la négociation politique comme unique solution de réduction des divergences économiques…

Que l’exposition aux marchés soit cela-même qui a porté les problèmes de la zone euro aux points d’irrationalité et d’hystérie qu’on sait, l’Allemagne n’en a cure. Elle ne voit en eux qu’un auxiliaire d’une inégalable puissance pour normaliser ses « partenaires » selon son canon. Aussi l’impossibilité de prendre les marchés à témoin à propos des parties la prive-t-elle du seul moyen fiable de cœrcition, dont elle faisait la condition de sa propre appartenance au tout. De fait, ces trois dernières années de crise ont assez montré la force réelle des règles – nulle. Que les marchés lâchent les politiques économiques nationales, ou plutôt soient conduits à se désintéresser relativement d’elles, c’est la réussite principale du dispositif des eurobonds… et pour cette raison même sa tare la plus rédhibitoire aux yeux de l’Allemagne !

…ou bien en faire des protectorats
de politique économique !

Et pourtant on peut imaginer d’ici rejouée la scène primitive, décidément indépassable, de la construction européenne, scène rendue plus aigüe encore sous le surplomb d’une crise ne laissant que l’alternative de l’effondrement et du dépassement, où l’ultimatum allemand (« à mes conditions sinon rien ! ») est voué à déboucher sur un nouveau compromis réglant bien moins le problème de fond qu’il ne le reconduit en pire. Car la crise, loin d’être une « simple » crise financière, est fondamentalement une crise politique, une crise de ce qu’on pourrait appeler « l’économie générale de la souveraineté », irrésolue tant que l’Allemagne inquiète – on peut d’ailleurs la comprendre – à l’idée de faire monnaie partagée, cherche obstinément les moyens institutionnels de garder sous (son) contrôle la souveraineté économique de ses partenaires – mais c’est cela le pas de trop qui sépare l’inquiétude légitime de l’entreprise insupportable de réduction des autres à la subordination.

Or il ne faut pas douter que c’est bien dans cette direction que persisterait l’Allemagne qui, forcée de négocier un système d’eurobonds, le conditionnerait sine qua non à un approfondissement, mais carabiné, de l’appareil disciplinaire interne, en fait en proportion de l’allègement de l’appareil disciplinaire externe (celui des marchés [8]). Et sans hésiter à aller jusqu’à des clauses de suspension des gouvernements à la moindre dérive, avec prise directe des commandes de leurs politiques économiques nationales par des équivalents-troïkas.

Décidément l’Europe monétaire, sans doute faute de l’avoir posé comme tel, ne se sort pas de son problème originel – problème de la maîtrise des externalités au sein d’une communauté de politiques économiques partie indépendantes, partie solidarisées. Et si le système des eurobonds résout (partiellement) le problème du côté « marchés financiers », par les effets mêmes de la mutualisation-consolidation, il n’y parvient qu’au prix d’un approfondissement de la contradiction du côté « politique », où il reconduit, en la poussant à un point probablement intolérable, la tare congénitale du mépris des souverainetés démocratiques nationales. Les eurobonds en place et le risque d’un défaut souverain (national) quasi annulé, il n’y aura plus à attendre des situations de crise sérieuse pour voir débarquer ces messieurs de la troïka, qui estimeront de leur devoir de s’inviter à la moindre incartade pour remettre à coups de latte dans le droit chemin le déviant à peine sorti des clous. La surveillance constante des politiques économiques nationales, jusqu’à les placer sous un régime de quasi-protectorat, sera ainsi présentée comme la « juste contrepartie » des facilités offertes par les eurobonds, et comme « nécessaire régulation » des effets d’aléa moral qui s’en suivent. Entre TSCG constitutionnalisant des règles d’or et police permanente de la politique économique, des eurobonds sous influence allemande pousseront donc la dépossession des souverainetés à un point où l’on testera à un degré inédit la capacité des peuples à supporter la vassalisation technocratique.

Misère (et épuisement)
de la médiocrité européenne

On ne voudrait pas tirer de conclusions trop générales à partir de l’hypothèse des tièdes vomis par Dieu ou de la condamnation du centrisme à l’inanité historique, mais il faut bien reconnaître dans le cas présent que les arrangements intermédiaires intensément explorés par les partisans du compromis à tout prix cumulent, comme souvent, l’irrésolution et l’inefficacité : une « union » mais entre composantes demeurant distinctes et indépendantes ; des règles (idiotes) entamant la souveraineté… mais que la souveraineté résiduelle fait violer ; de la solidarité mais pas beaucoup, incertaine, et suffisamment maugréante pour en faire toujours trop peu trop tard… quoique au point de faire d’un « petit » problème (la Grèce, 2 % du PIB européen) la cause possible de la mort de l’Europe entière…

Pour le pas en avant qu’ils se proposent de faire, les eurobonds ne sortent pas du marais des compromis tarés – et tarés notamment par leur entêtement à faire des souverainetés démocratiques la variable d’ajustement de leurs trouvailles financières. Depuis les règles mêmes des Traités jusqu’au futur régime de protectorat des politiques économiques sous eurobonds, en passant par le pacte de stabilité puis le TSCG, le mépris (l’ignorance ?) du principe fondamental de souveraineté est peut-être la seule vraie constance de la construction européenne – et la cause de son destin scellé, comme en témoignent ses dramatiques convulsions chaque fois qu’un de ses peuples reprend la parole pour dire non, les Grecs il y a un mois, peut-être encore bientôt, et puis à quand les Irlandais, les Espagnols, les Italiens, les Portugais… ou les Français ?

Il faut bien reconnaître qu’on pouvait se rendre aux eurobonds par des itinéraires – entendre : des intentions – fort différents, au point d’établir le bidule comme lieu d’un formidable malentendu, mais pas exactement de ceux qui entrent dans la catégorie des « ambiguïtés constructives »… À partir du point commun de la recherche effrénée d’une solution de tranquillisation des marchés (« restaurer la confiance »), s’y rejoignent en effet aussi bien ceux qui les voient comme une étape importante dans la trajectoire d’une construction fédérale… et ceux qui, tout au contraire, n’y voient qu’un astucieux bricolage de plus, imposé par la crise quand le compromis institutionnel actuel s’est montré défaillant, et permettant surtout de ne pas avoir à en aller jusqu’au fédéralisme [9].

Et puis il y a l’Allemagne – qui ne veut rien. Et surtout pas voir la contradiction proprement politique constitutivement installée au cœur d’une communauté de politiques économiques (relativement) indépendantes. Retour donc à la case départ : toute l’inventivité des eurobonds a été déployée pour tenter de détendre l’alternative de l’éclatement et du dépassement (fédéraliste) ; or rien n’a été détendu ! et l’on ne sort toujours de la contradiction princeps de l’actuelle construction européenne, contradiction politique du mépris des souverainetés, que… par l’éclatement ou le dépassement ! La stratégie du médiocre, c’est-à-dire du milieu, du marais, de l’indécision et des contradictions trop longtemps étouffées a vécu. Il va donc falloir trancher.

Alors le fédéralisme ? Mais qui en veut vraiment ? La moindre des choses serait d’avoir préalablement une discussion du concept même de « l’État européen », ou de la « République européenne », une discussion qui, en passant, confirmerait que toute cette histoire relève moins des concours Lépine de l’ingénierie financière que de la philosophie politique en ses questions les plus profondes – qu’est-ce qu’un État ? qu’est-ce qu’une nation ? dans quelles formes institutionnelles (variées) le principe de souveraineté peut-il se couler ? On se contentera, à défaut, de prendre une vue du paysage des volontés politiques sur la question, manière de savoir si les Français (les élites politiques françaises) ont une idée beaucoup plus claire que leurs homologues allemandes de ce qu’elles veulent vraiment.

La droite entre souveraineté nationale
et souveraineté étatique

Il est certain que le projet fédéraliste trouve des conditions d’épanouissement moins favorable à droite qu’à gauche, où le thème du « dépassement national », présenté le plus souvent (avec ce qu’il faut de distorsions intellectuelles) comme « dépassement du nationalisme », ajoute tout son effet propre. À l’évidence la droite est partagée sur la question, elle l’est en fait entre deux compréhensions possibles du terme de souveraineté : comme souveraineté nationale ou comme souveraineté étatique.

Réticente par héritage historique à l’abandon de souveraineté quand elle la comprend comme « souveraineté nationale », la droite s’efforce de freiner la tendance fédéraliste et de maintenir la construction européenne dans le cadre de l’intergouvernementalité. Inversement, quand elle entend « souveraineté étatique », la droite, dans sa fraction la plus libérale ne trouve que des qualités à tout ce qui est susceptible de faire reculer les possibilités de l’État : les règles, à plus forte raison quand elles sont d’or, et toutes les amputations des marges d’action discrétionnaire de la puissance publique sont naturellement la plus jolie chose au monde. Quant à l’idée de la tutelle du capital financier, par marchés interposés, sur les politiques économiques, elle est proprement géniale, formidable trouvaille qui permet à la fois de faire régner la plus inflexible normalisation et de toucher les bénéfices de la déploration contrite – soit le sommet de l’irresponsabilité politique : « qu’y puis-je, les marchés l’exigent… » Bien sûr la dualité des souverainetés, dont l’une est désirée et l’autre rejetée, finit par fracturer le camp de la droite, et dans le camp jusqu’à certaines têtes individuellement (comme celle, typiquement, de Nicolas Sarkozy), clivées sans synthèse possible et pour cause : ces deux souverainetés en fait ne font qu’une, celle de l’État n’étant jamais que l’institutionnalisation et l’opératrice de celle de la nation…

À gauche, le mythe de l’« Europe sociale »

À l’évidence, moins d’embarras à « gauche » avec les pesanteurs symboliques de la nation – signalons tout de même que par « gauche » on sacrifie ici, par commodité de langage, aux étiquettes communément en usage, pour entendre en fait le « socialisme de gouvernement », qu’à bien des égards on devrait requalifier plus justement de droite modérée [10]. Pour autant, du côté de cette gauche-là, les choses ne sont pas beaucoup plus simples, mais bien sûr pour d’autres raisons. On prête à François Mitterrand d’avoir été pleinement conscient, dès les multiples « tournants » du milieu des années 1980 [11], de ce que son engagement européen allait accoucher d’une Europe libérale, une Europe de droite donc, mais qu’il jugeait bon de souffrir pourvu que le cadre institutionnel en fût installé, et quitte à devoir attendre un peu pour que le dit cadre finisse par se remplir de contenus progressistes.

Ah ! la sage patience du long terme, dans lequel toutefois Keynes ne manquait pas de faire observer que « nous serons tous morts », mais nonobstant si caractéristique des dirigeants à prétention historique-prophétique, pour qui les transitions ne sont rien, seule comptant le triomphe terminal de la « vision » et peu importe les coûts qu’il aura fallu consentir entre temps. Il est vrai que ces dirigeants-là peuvent compter sur l’indéfectible soutien de tous les intellectuels organiques de l’universalisme abstrait, demi-savants et quart de philosophes, experts multifonctions et éditorialistes eux aussi désireux de montrer que l’alta vista est leur fort, cortège de suivants à qui leur confort matériel garanti permet d’envisager les idées générales les plus audacieuses, telle celle de « L’Europe », sans le moindre souci pour les négligeables contingences matérielles de leur réalisation – deux générations sacrifiées ? trois ? Qu’importe, les peuples eux aussi doivent apprendre à être à la hauteur de l’Histoire.

Evidemment, l’accumulation des pots cassés « intermédiaires » ne va pas, à « gauche », sans quelques remords de conscience. C’est pourquoi là où la droite peut se contenter d’invoquer les impératifs de la sagesse économique, la « gauche » se croit en devoir d’un supplément d’âme qui prend ordinairement la forme d’une promesse radieuse, en l’occurrence celle de l’« Europe sociale », illusion répétitivement servie aux populations qui commencent à trouver le temps long et à avoir besoin de quelques douceurs pour patienter dans le calme.

Sans surprise, et à mesure que le temps passe, en se faisant d’ailleurs plus dur, les douceurs commencent à être à efficacité marginale décroissante. Et pour cause, là encore : comme l’ont montré François Denord et Antoine Schwartz dans un livre court mais décisif [12], la genèse même de l’Europe, depuis la CECA et le marché commun, s’est faite sur des intentions véritables – et à l’instigation de certains personnages – qui vouaient l’idée même d’une « Europe sociale » à l’éternité des songes.

Pour qui voudrait l’argument sous une forme un peu plus détaillée, voire sous une forme un peu plus théorique, il faudrait invoquer, par image, la propriété de « non-ergodicité » propre aux trajectoires dite à « dépendance de chemin » (path dependency), propriété qui signifie qu’une trajectoire stochastique (l’étape n est un certain tirage aléatoire dépendant de l’étape n-1) ne peut plus, au bout d’un certain temps, espérer visiter tous les états initialement possibles, mais se trouve enfermée (lock-in) dans un sous-ensemble d’états de plus en plus restreint à mesure que le temps passe et que les étapes se succèdent. Cette métaphore mathématique (empruntée aux dynamiques qu’on nomme « processus d’urne ») s’applique plutôt bien à la construction européenne qui, au fil même de son processus de construction, s’est en effet progressivement enfermée dans une configuration institutionnelle durcie autour des principes néolibéraux, au point que la doctrine cristallisée est devenue consubstantielle à la structure elle-même. En d’autres termes, il ne faut pas imaginer que cette Commission pourrait d’un coup de baguette volontariste se mettre à révoquer le droit de la concurrence pour promouvoir un droit social européen, ou à faire soudainement dans la férocité à l’encontre de la finance… L’institution tout entière est à détruire – et à refaire.

In memoriam Pierre Mendès-France
et Parti socialiste

Ou bien en attente d’un équivalent gentil de la bombe à neutrons, qui conserve le bâtiment et les bureaux mais en nous débarrassant d’une armée d’eurocrates imbibés de néolibéralisme jusqu’au trognon. Pour repeupler l’immeuble autrement. Hélas la bombinette aimable est encore introuvable, ou plutôt, elle est toujours au même endroit, dans les mains du peuple, mais qui ne le « sait » pas – et dont la Boétie, il y a cinq siècles, déplorait déjà qu’il méconnût à ce point sa propre puissance. Inutile de compter sur nos amis « socialistes » pour lui en faire retrouver le sens : eux en sont encore à se claquer les doigts avec un pétard à mèche. Le plus drôle étant que, succulente ironie, il fut un temps, pas si lointain, où l’un des leurs, et pas le moindre, avait quelques idées un peu plus détonantes, Pierre Mendès-France, si fait !, qu’il vaut pour le plaisir de l’œil de citer un peu longuement, c’était en 1957, dans un discours prononcé à l’Assemblée nationale :

« Nos partenaires (européens) veulent conserver l’avantage commercial qu’ils ont sur nous du fait de leur retard en matière sociale. Notre politique doit continuer à résister coûte que coûte, à ne pas construire l’Europe dans la régression au détriment de la classe ouvrière (…)

Il est prévu que le Marché commun comporte la libre circulation des capitaux. Or si l’harmonisation des conditions concurrentielles n’est pas réalisée et si, comme actuellement, il est plus avantageux d’installer une usine ou de monter une fabrication donnée dans d’autres pays, cette liberté de circulation des capitaux conduira à un exode des capitaux français (…)

Les capitaux ont tendance à quitter les pays socialisants et leur départ exerce une pression dans le sens de l’abandon d’une politique sociale avancée. On a vu des cas récents où des gouvernements étrangers ont combattu des projets de lois sociales en insistant sur le fait que leur adoption provoquerait des évasions de capitaux (…)

L’abdication d’une démocratie peut prendre deux formes, soit le recours à une dictature interne par la remise de tous les pouvoirs à un homme providentiel, soit la délégation de ces pouvoirs à une autorité extérieure, laquelle, au nom de la technique, exercera en réalité la puissance politique, car au nom d’une saine économie on en vient aisément à dicter une politique monétaire, budgétaire, sociale, finalement “une politique”, au sens le plus large du mot, nationale et internationale ».

Le plaisir de l’œil, disait-on… Mais aussi celui d’imaginer les tronches interloquées des socialistes-de-gouvernement, redécouvrant leurs propres archives, leur propre inspirateur, leur propre devenir, et pour finir leur propre naufrage.

Dans « Le Monde diplomatique »

La dette, quelle dette, Jean Gadrey, juin 2012 (en kiosques)
En Grèce, les nouvelles élections législatives, prévues le 17 juin, se joueront sur la question de la renégociation de la dette. En France, une campagne populaire exige elle aussi un audit citoyen de la dette publique.

Notes

[1] Données Eurostat.

[2] Données FMI, World Economic Outlook 2012.

[3] Données Eurostat.

[4] Et a récidivé récemment par une émission, à deux ans cette fois, à taux quasi-nul.

[5] Pour les 17 de la zone euro. Données Eurostat, fin 2011.

[6] C’est-à-dire en transferts financiers divers du fait des contributions nationales aux divers fonds de sauvetage européens (FESF, MES).

[7] Pour reprendre le titre de l’ouvrage d’André Orléan, Le pouvoir de la finance, Odile Jacob, 1999.

[8] Non pas bien sûr que ceux-ci disparaissent mais, encore une fois, parce qu’ils s’intéressent désormais davantage au tout qu’aux parties.

[9] Position dont, par exemple, The Economist est un représentant caractéristique.

[10] Voir Frédéric Lordon, « Gauche de gauche, gauche de droite », Télérama, 2 mars 2012.

[11] Multiples car, à celui, le plus connu, de la politique économique de désinflation compétitive (1983), il faut ajouter celui de l’Acte unique, avec sa concurrence libre et non faussée (1984), et celui de la déréglementation financière (1986), quatre petites années où le destin de la société française a basculé pour de bon.

[12] François Denord et Antoine Schwartz, L’Europe sociale n’aura pas lieu, Raisons d’agir, 2009.

Repost 0
Published by valenton rouge - dans Europe
commenter cet article
13 juin 2012 3 13 /06 /juin /2012 07:48

grece_sortie_euro.jpg

http://www.monde-diplomatique.fr/2012/06/LAPAVITSAS/47794

 

La crise grecque approche du point de non-retour. Les décisions qu’Athènes s’apprête à prendre influeront sur l’évolution du projet européen au cours des prochaines années. Les commentateurs estimant que la Grèce est un « petit pays » — ne représentant que 2 % du produit intérieur brut (PIB) européen — et que l’impact d’une déflagration hellène sera aisément contenu n’ont peut-être pas pris toute la mesure de la débâcle actuelle.

par Costas Lapavitsas, juin 2012

La tempête qui balaie la Grèce résulte en premier lieu de sa décision de rejoindre la zone euro le 1er janvier 2001, un choix qui allait conduire à la dislocation de son économie. Le pays fait en effet les frais du mythe selon lequel l’adoption d’une « monnaie forte » placerait les économies faibles sur un pied d’égalité avec les plus robustes. On s’aperçoit désormais que de telles politiques finissent par affaiblir les acteurs les plus vulnérables — une logique dont le Portugal, l’Irlande et l’Espagne pourraient bientôt offrir une nouvelle démonstration.

Dans ces conditions, Athènes se dirige désormais vers une sortie de l’euro, et l’ensemble des pays de la périphérie européenne pourraient lui emboîter le pas — une procession dont les conséquences sur l’union monétaire ne seront pas anodines puisqu’elle conduira à la réintroduction de mécanismes de pilotage économique que le néolibéralisme avait conduit les Etats à abandonner.

Ses thuriféraires présentent volontiers l’union économique et monétaire (UEM) comme un pas décisif vers l’intégration européenne, incarnation institutionnelle de la solidarité qui unirait les populations de la région. Est-ce vraiment le cas ? L’euro est une monnaie de réserve internationale, capable de concurrencer le dollar. A ce titre, il sert, avant tout, les intérêts des banques et des grandes entreprises. Il s’agit également d’une construction toute particulière, apparue ex nihilo sur les bases d’une alliance hiérarchique entre Etats indépendants. Un tel agencement ne manque pas de soulever quelques problèmes qui, dès la genèse du projet, en annonçaient l’échec.

Première difficulté, la contradiction qui oppose politiques monétaires et budgétaires. L’espace monétaire de l’UEM a été construit comme homogène, permettant à la Banque centrale européenne (BCE) d’offrir le même taux d’intérêt à toutes les banques. L’espace budgétaire, en revanche, se caractérise par une grande hétérogénéité, puisque chaque Etat continue à exercer sa souveraineté en termes de recettes (impôts) et de dépenses. La discipline budgétaire — imposée par le Pacte de croissance et de stabilité (1), renforcée par le Pacte budgétaire (2) et supposée régler ce problème —, n’est pas parvenue (pour l’heure) à abolir la souveraineté budgétaire des Etats.

La seconde difficulté est passée plus inaperçue ; ses conséquences pourraient néanmoins faire grand bruit. Contrairement à l’espace monétaire de l’UEM, son environnement bancaire est également hétéroclite : il n’existe pas de « banques européennes », mais des banques françaises, allemandes, espagnoles... Même si, en régime de croisière, tous les établissements s’abreuvent de liquidités auprès de la BCE, elles se tournent vers leurs Etats respectifs dès que leur solvabilité est en doute. Les banques brassent donc une devise transnationale, mais demeurent adossées à des nations.

Au cœur de ces deux problèmes, l’absence d’un Etat fédéral européen — laquelle renvoie à l’inexistence d’un peuple constitué à cette échelle. La construction européenne a imbriqué des nations différentes en les enduisant du vernis uniforme de structures économiques communes. L’opération suffisait-elle à dépasser les spécificités nationales ? Peut-être pas. Cette réalité est d’ailleurs l’une des causes fondamentales de la crise de la zone euro, et l’un des principaux obstacles à sa résolution.

Contrairement à l’antienne selon laquelle des Etats indisciplinés auraient toléré la boursouflure de leurs dépenses publiques, la crise actuelle découle avant tout d’une perte de compétitivité des pays de la périphérie.

Les pays de la zone euro se sont eux-mêmes assujettis à un sévère carcan : taux de change fixés, politique monétaire unique et discipline budgétaire imposée depuis l’extérieur. Dans ces conditions, les gains de compétitivité ne pouvaient plus provenir que du marché du travail — d’où l’actuelle « course au moins-disant salarial » (3). Avec un grand vainqueur, l’Allemagne, dotée d’un Etat suffisamment fort et d’un mouvement social suffisamment faible pour imposer une telle rigueur.

Pour les autres, les pertes de compétitivité se soldent par des déficits de leur balance des comptes courants (4) — symétriques aux excédents affichés par l’Allemagne. Pour financer ces déséquilibres, les pays de la périphérie ont dû emprunter à l’étranger, un mécanisme huilé par la BCE qui mettait des liquidités peu coûteuses à la disposition des marchés. En conséquence, la dette — interne comme externe, publique comme privée — a gonflé démesurément.

Pour le dire autrement, la dette des pays de la périphérie européenne découle directement du gel des salaires en Allemagne... Mais la voie qui conduirait à amputer ceux versés aux Grecs, Espagnols, Irlandais, de façon à rattraper les « prouesses » de Berlin impliquerait une violence sociale telle qu’elle provoquerait des soulèvements et, probablement, l’implosion de la zone euro.

La question politique brûlante est la suivante : qui supportera les coûts d’un défaut sur la dette d’un des pays de la périphérie ? Et, en particulier, qui protégera les banques européennes contre cette déflagration ? Sans surprise — étant donné le poids des structures nationales au sein de l’union monétaire —, les pays du centre ont refusé de prendre en charge la dette de la périphérie. Il va sans dire que les Etats sont peu disposés à porter secours à des établissements bancaires étrangers.

L’Union européenne a donc opté pour le versement de prêts d’Etat à Etat, conditionnés à l’application de mesures d’austérité et d’ajustement structurel visant à comprimer le « coût du travail ». D’autres pistes — telles que l’émission d’euro-obligations, l’émission par la BCE de liquidités correspondant au montant de la dette ou l’établissement de transferts budgétaires (5) au sein de la zone — faisaient reposer une partie importante du sauvetage sur les épaules des pays du centre. Elles ont été écartées : introduites sans résolution du problème fondamental — l’absence d’Etat fédéral, ou la primauté des préoccupations nationales —, de telles mesures provoqueraient d’importantes crises politiques.

Au départ, la stratégie de l’Union européenne se heurte à la question des écarts de compétitivité. Puis l’accroissement de la dette des pays de la périphérie contribue à les affaiblir, et met en péril leur capacité à rembourser. De façon assez paradoxale, cette stratégie achoppe sur le caractère fondamentalement national des banques de la zone. Plus la crise dure, plus celles-ci se tournent vers les Etats-nations pour obtenir des fonds, bénéficier du mécanisme de soutien exceptionnel à la liquidité bancaire (permettant à une banque centrale nationale d’émettre elle-même des euros) et continuer à prêter. A mesure que les banques recherchent le refuge d’institutions non-européennes, l’union monétaire se fissure de l’intérieur.

Cette désintégration ne peut être enrayée qu’à la condition de changements majeurs au sein de l’UEM. Il faudrait, au minimum, un Plan Marshall visant à accroître de façon systématique la productivité de la périphérie, et donc sa compétitivité. Un tel projet implique de mettre en œuvre une politique redistributive en Allemagne, par le biais d’une hausse des salaires ; d’annuler (une partie) de la dette des pays de la périphérie ; et de mettre en place un système de transferts budgétaires au sein de la région. Enfin, on ne s’épargnera pas la mise à plat du système financier et la création d’une autorité capable d’en assurer la solvabilité. Rien d’évident, donc, puisque chacune de ces mesures requiert des changements sociaux et politiques majeurs.

Ceux que les dieux souhaitent détruire,
ils commencent par les rendre fous

Pour la périphérie, il est probablement déjà trop tard. La désintégration de l’UEM a provoqué une flambée de mouvements sociaux, attisée par une austérité dont aucune perspective de croissance ne tempère la brutalité. A commencer par la Grèce où les mesures de « sauvetage » ont provoqué une dépression sans précédent en temps de paix. La chute cumulée du PIB sur la période 2010-2012 atteindra probablement 20 %, cependant que le chômage avoisine les 25 %. L’impact sur les salaires et les retraites s’avère dévastateur. Les centres-villes sont en proie à de véritables désastres humanitaires.

Les composantes de la demande agrégée (6) demeurent déprimées. L’investissement a connu une baisse continue au cours des cinq dernières années et la consommation plonge elle aussi. Les exportations ont connu un rebond en 2010-2011, avant d’atteindre un plateau en 2012. La restructuration de sa dette, en mars 2012, a offert à la Grèce un répit de courte durée, et l’endettement public demeure insoutenable sur le long terme. Mais au cœur de la tourmente, la « troïka » — l’Union européenne, le Fonds monétaire international (FMI) et la BCE — exige de nouvelles coupes budgétaires : entre 11 et 12 milliards d’euros pour la période 2013-2014, dans l’espoir d’amener Athènes à afficher un excédent primaire (7) conséquent. Ceux que les dieux souhaitent détruire, ils commencent par les rendre fous.

Mais les ravages de la monnaie « forte » ne sont pas uniformément partagés par la population grecque. L’élite souffre peu ; la baisse des salaires assomme les plus pauvres. Les agriculteurs ont également versé un lourd tribut à l’orthodoxie monétaire, bien que protégés par la hausse des cours des produits agricoles. La principale menace politique et sociale dans le pays demeure néanmoins l’effondrement de la classe moyenne : petits et moyens entrepreneurs, professions libérales et fonctionnaires. Sans surprise, la protestation s’intensifie et la lutte contre l’austérité a déclenché des grèves très suivies, des manifestations et des appels à la désobéissance civile.

Les élections du 6 mai ont démontré qu’une majorité s’oppose aux modalités du « sauvetage » de la Grèce, tout en souhaitant rester au sein de la zone euro. Le pays se trouve divisé en deux camps politiques : l’un se cristallise autour du parti de droite Nouvelle démocratie ; l’autre autour de Syriza, à gauche. Le premier attire ceux qui, pour l’heure, s’en tirent le mieux — notamment les classes dirigeantes. Le second s’est rapidement transformé en un parti de masse rassemblant ouvriers, employés et classes moyennes paupérisées.

Bien que les deux camps insistent sur le fait qu’ils souhaitent le maintien d’Athènes au sein de l’UEM, l’instabilité politique pousse inéluctablement le pays vers la sortie. Malheureusement, celle-ci pourrait se faire de façon chaotique, déclenchée, par exemple, par une panique bancaire (bank run) qui verrait des épargnants inquiets tenter de récupérer leurs dépôts. Même dans le cadre d’un scénario « chaotique », les étapes d’une telle sortie sont désormais connues de tous — au moins dans les débats internationaux.

Dans un premier temps, la Grèce rejette les termes de son sauvetage et suspend ses remboursements : elle fait défaut. Le pays reprend en main les leviers décisionnels lui permettant de s’attaquer à la crise et de transformer son économie. Il s’engage dans un processus d’audit de sa dette (8), sur la base des travaux d’une commission ayant examiné la nature — odieuse ou légitime — ainsi que la viabilité sociale de l’endettement hellène. Au défaut succède la réintroduction de la drachme, peut-être au cours d’un week-end. Athènes impose un contrôle des flux de capitaux. Le changement de monnaie déclenche (probablement) une triple tempête — monétaire, bancaire et commerciale —, dont il convient de traiter séparément les différents vents.

Sur le plan monétaire, les événements conduisent à la circulation parallèle de la drachme, de l’euro et peut-être d’autres formes de monnaie fiduciaire émise par l’Etat, ce qui modifie les pratiques bancaires et entraîne une vague de litiges.

Sur le plan bancaire, la crise résulte de l’incapacité des établissements à respecter leurs engagements dans un contexte où certains actifs et passifs émis sous loi étrangère demeurent libellés en euros. Les banques n’ont plus accès aux liquidités émises par la BCE et se voient fragilisées par le défaut hellène sur sa dette publique. Elles sont donc nationalisées, alors que le gouvernement annonce une garantie pour les dépôts en drachme. Des dispositions similaires protègent les entreprises exposées à des dettes étrangères. Enfin, la banque de Grèce retrouve sa capacité à frapper sa propre monnaie.

L’effondrement du taux de change de la nouvelle drachme annonce le volet commercial de la crise. A court et moyen terme, ce phénomène galvanise la compétitivité grecque, autorisant l’industrie à accroître sa part de marché intérieur ainsi que ses exportations. Il s’agit là d’une étape décisive pour relancer l’économie, et l’emploi. A très court terme, cependant, certains biens viennent à manquer (pétrole, médicaments, certaines denrées). Il est donc nécessaire de manipuler le taux de change et de faire usage de mesures administratives pour régler ces difficultés jusqu’au rééquilibrage de la balance des comptes courants.

Le choc à court terme d’une sortie est le prix à payer pour échapper au piège de l’UEM. La Grèce doit, par la suite, poursuivre le travail en mettant en place un vaste programme de redistribution des revenus et de la richesse, ainsi qu’une politique industrielle capable de dynamiser la croissance. Sans parler de la restructuration de l’Etat et de l’éradication de la corruption, deux mesures-clés.

Une sortie de la Grèce pourrait précipiter des décisions similaires de la part d’autres pays de la zone euro — une réaction en chaîne qui mettrait à mal les institutions et l’idéologie sur lesquelles repose la monnaie unique. Il est impossible de dire si les institutions monétaires seraient en mesure de résister à un tel choc, mais l’Europe entrerait dans une phase de bouleversements considérables. L’effondrement de l’expérimentation grandeur nature d’une « monnaie forte » pourrait être porteur de changements politiques et sociaux à travers tout le continent.

 

Costas Lapavitsas

Professeur d’économie à la School of oriental and african studies (SOAS) de l’Université de Londres. A dirigé l’ouvrage Crisis in the Euro zone, Verso, Londres, 2012.

 

 

(1) Adopté au Conseil européen d’Amsterdam, le 17 juin 1997.

(2) Ou Traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance (TSCG), signé le 2 mars 2012. Lire Raoul-Marc Jennar, «  Deux traités pour un coup d’Etat européen  », Le Monde diplomatique, juin 2012.

(3) Lire Anne Dufresne, «  Le consensus de Berlin  », Le Monde diplomatique, février 2012.

(4) Somme des balances commerciales, des services, des transferts courants (dons, aides, etc.) et des revenus (salaires, dividendes, intérêts).

(5) Comment  ? Diverses pistes peuvent être envisagées. L’économiste John Maynard Keynes, par exemple, estimait qu’un fonds devait être créé permettant des transferts (qu’il assimilait à des prêts) des pays en situation d’excédent vers ceux en situation de déficit. L’Europe pourrait également procéder à des transferts sans prévoir de remboursement — il s’agirait dans ce cas d’une forme de «  philanthropie  » intéressée. On pourrait enfin imaginer que cet effort se fasse par le biais d’investissements de long terme, lesquels impliqueraient une intervention structurée, à l’image du Plan Marshall.

(6) La demande agrégée est la somme de la demande pour tous les biens et services finaux dans l’économie : consommation des ménages, investissements, dépenses des administrations publiques et solde commercial (exportations moins importations).

(7) Situation budgétaire positive d’un Etat, avant le paiement du service de la dette.

(8) Lire Jean Gadrey, «  La dette, quelle dette  ?  », Le Monde diplomatique, juin 2012

Repost 0
Published by valenton rouge - dans Europe
commenter cet article
13 juin 2012 3 13 /06 /juin /2012 07:42

arton4207-d9873.pngVéritable mode depuis une dizaine d’années en Europe, la « responsabilité sociale des entreprises » (RSE) est désormais le maître-mot du développement économique en Afrique francophone. Les multinationales occidentales entendent préserver leurs positions, en prétextant proposer une voie d’amélioration de l’exploitation économique du continent.

C’est le 29 février dernier que la loi « Warsman 4 » a été votée. Parmi le patchwork de mesures qu’elle tente de fédérer (tellement péniblement qu’elle a été attaquée pour ce motif au Conseil constitutionnel, qui doit se prononcer prochainement), l’une d’elles veut obliger les entreprises françaises de plus de 5 000 salariés à intégrer dans leur rapport annuel, à partir de 2013, une liste d’informations dites « extra-financières », sur leur politique au niveau social et environnemental.

Cette obligation, qui correspond à la traduction maintes fois retardée d’un des engagements du Grenelle de l’Environnement de 2007, devrait être progressivement élargie jusqu’à concerner toutes les entreprises de plus de 500 sa­lariés, filiales comprises... dont celles opérant en Afrique. Une avancée... vers l’arbre qui pourrait cacher la forêt.

La mode RSE

Il faut dire que la vague d’intérêt pour la « responsabilité sociale (ou sociétale) des entreprises » est générale : depuis le début des années 2000 en Europe, et une décennie de plus aux Etats-Unis, on assiste à une véritable explosion des « démarches de RSE » et de la communication qui les accompagne : des « codes de conduite » et autres « chartes éthiques » ont ainsi fleuri dans toutes les multinationales pour expliquer comment, spontanément et volontairement, elles prennent à bras le corps les grands problèmes de société – avec un numéro d’équilibriste revenant à expliquer que leurs pratiques sont désormais exemplaires, sans pour autant reconnaître qu’elles ne l’étaient pas jusqu’à présent.

Cet engouement vise en effet à redorer l’image des entreprises et du monde des affaires, ternie par des scandales retentissants, tout en soutenant que ces derniers n’étaient que des exceptions et non la règle générale (qui serait, à l’inverse, que les entreprises prennent soin des gens et de la planète). Et communiquer à ce sujet leur est facile : la RSE peut regrouper à peu près tout et n’importe quoi, puisqu’on considère généralement que cela englobe l’ensemble des démarches de l’entreprise qui ne sont pas strictement liées à son activité économique – du tri des déchets dans les locaux au versement d’un salaire supérieur au minimum légal, en passant par exemple par la fourniture de services sociaux (soins, formation, ...).

Greenwashing

Evidemment, nombre de ces engagements permettant de « reverdir » une image dégradée restent lettre morte. Afin de « garantir » leurs engagements, les mul­tinationales ont pourtant développé des certifications ou des labels, parfois en lien avec des ONG reconnues comme le WWF – dont la gentille image de panda masque une propension à multiplier les partenariats avec des entreprises trop contentes de pouvoir communiquer sur cette alliance de circonstance.

Ces labels peuvent parfois simplement garantir le respect de la réglementation, comme c’est le cas pour de nombreuses certifications de l’industrie forestière : il s’agit en effet d’un « effort » et cela doit être reconnu et valorisé ! Mais, le plus souvent, ils promettent des démarches qui vont au- delà des seules exigences légales... et offrent ainsi un rideau de fumée verte bien pratique. Face à une critique, les firmes peuvent en effet choisir le type de réponse qui les désavantage le moins et prétendre avoir résolu le problème... à l’instar de la Compagnie fruitière, dont les plantations camerounaises sont certifiées GlobalGAP, et qui se gargarise de protéger les habitations environnantes par des haies d’arbres plutôt que de renoncer à l’épandage de pesticides par avion.

On peut certes y voir un progrès ; mais on peut aussi y voir un moyen de faire taire la critique à moindre coût. Ce rideau de fumée peut aussi concerner des Etats : ainsi le gouvernement du Canada, qui offre pourtant aux sociétés minières une réglementation sur mesure pour favoriser le pillage du sous-sol de toute la planète, s’est vu remettre le prix de la « meilleure démarche étrangère pour l’impulsion de la RSE en Afrique » lors du premier « Forum international des pionniers de la responsabilité sociétale des entreprises en Afrique » organisé du 8 au 10 novembre 2011 à Douala par une organisation patronale camerounaise et l’Institut Afrique RSE. Cet « institut », qui avec un tel nom cherche à usurper un peu de prestige, n’est qu’une coquille de plus pour abriter les activités de Thierry Téné, que Les Echos (22 février 2012) présentent comme « l’un des rares consultants africains de la responsabilité sociétale des entreprises (RSE) et de l’économie verte ». Ce Camerounais installé à Lille aime vanter « les opportunités de green business et d’investissement en Afrique », comme il l’écrit sur son blog (25 janvier 2012).

Et sans complexe : « Des entrepreneurs canadiens rencontrés en Afrique ont confié à La Presse des marges de profits de 10 %... à 130 % sur certains projets. Vous connaissez un endroit au monde où on peut trouver mieux ? (...) Face à ce constat, vous avez décidé de sauter dans le premier vol à destination de l’Afrique pour faire des affaires. (...) Faites de la responsabilité sociétale des entreprises et de la croissance verte le cœur de votre business model » (24 janvier 2012).

Promo syndicale

Le green business n’a pas attendu Thierry Téné, bien sûr. Vigeo, société créée en 2002 et dirigée par l’ancienne syndicaliste CFDT Nicole Notat, s’est fait une spécialité de l’évaluation et du conseil sur les démarches RSE.

Implantée au Maroc depuis 2005, Vigeo organisait le 30 janvier dernier la remise de trophées des « Top-performers RSE » à huit entreprises « identifiées comme les plus performantes parmi les 40 plus grandes capitalisations cotées à la Bourse de Casablanca ». On a ainsi vu Nicole Notat remettre des prix à de grands groupes marocains et français, comme le cimentier Lafarge, la société Maroc Télécom (filiale du groupe Vivendi), la société Lydec (filiale de Suez Environnement) ou encore la Centrale laitière (liée au groupe Danone).

Forte de son expérience, Vigeo vient même de conclure un partenariat avec le Conseil français des investisseurs en Afrique (CIAN), dont la première réalisation devrait être la publication d’un « Guide des bonnes pratiques RSE des entreprises françaises en Afrique ».

Le CIAN ne s’en cache pas : il s’agit pour lui de « réagir au dénigrement systématique dont les entreprises françaises sont l’objet dans leurs activités africaines » en faisant valoir leurs démarches RSE, notamment leurs « nombreuses actions en faveur des populations » (Agence Ecofin, 24 février 2012).

On attend que Nicole Notat aille expliquer cela aux populations riveraines de la Sosucam, qui luttent contre l’accaparement de 10 000 hectares supplémentaires par cette société sucrière camerounaise appartenant à Alexandre Vilgrain, le président du CIAN.

La RSE comme stratégie concurrentielle

Pour les entreprises françaises, se redorer le blason grâce à tous ces discours généreux a évidemment un intérêt notoire : faire valoir l’argument dans la compétition vis- à-vis de leurs concurrentes en Afrique, notamment chinoises. Ainsi, il n’y a plus en France un colloque ou un forum officiel sur le développement économique de l’Afrique où n’est évoquée la « plus grande responsabilité » de nos entreprises, comme rempart à la concurrence.

Thierry Téné relevait d’ailleurs sur son blog, le 24 novembre dernier, que « l’Europe et le Canada font de la responsabilité sociétale des entreprises un nouvel outil diplomatique pour la coopération économique ». Un outil de chantage que certains responsables politiques français voudraient voir utiliser encore plus clairement : le sénateur socialiste des Français de l’étranger, Richard Yung, a ainsi questionné Alain Juppé le 1er mars sur le nombre croissant d’appels d’offres de l’Agence française de développement que remportent les firmes chinoises au prix de « bas coûts et du dumping social que pratiquent ces entreprises ».

Ce serait faux de prétendre le contraire. Mais ce serait tout aussi de faux de faire croire que les entreprises françaises sont vertueuses. Pourtant, derrière sa demande d’un contrôle plus strict de ces appels d’offre, se cache la suggestion de verrouiller ces derniers avec des critères de RSE qui ne régleront pas les problèmes des populations locales, mais qui au moins permettront d’empêcher la Chine de nous piquer « nos » marchés.

Acheter la paix sociale

Mais la RSE est sans doute encore plus pernicieuse dans sa capacité à modifier les rapports de forces entre les entreprises et leurs salariés et les populations riveraines. On le doit à la « philanthropie » de nos grandes firmes, qui, à l’instar du groupe Bolloré, financent souvent écoles et centres de santé : lorsque s’opposer à son employeur n’entraîne pas que la suspension de son salaire voire la perte de son emploi, mais aussi la fin de l’accès aux soins pour sa famille et la désinscription de l’école pour ses enfants, forcément on hésite. Pire, lorsqu’on est soigné dans un hôpital financé par son employeur, on n’est pas prêt de faire reconnaître une maladie professionnelle : ainsi, à en croire les statistiques officielles, les employés des bananeraies de la Compagnie frui­tière au Cameroun ne semblent pas plus développer de cancers liés à leur exposition aux pesticides que les salariés nigériens des mines d’Areva de cancer induits par la radioactivité.

Une double aubaine pour les firmes françaises : en faisant, via une fondation, quelques « dons », déductibles à 60% des impôts depuis 2003, les firmes françaises peuvent gonfler leur politique RSE sur laquelle elles communiquent largement, tout en renforçant leur emprise sur les populations. Gageons que si le nombre de fondations d’entreprises en France est passé de 100 en 2001 à 450 en 2011 (Le Figaro, 30 mars 2012), ce n’est pas par un élan soudain d’altruisme.

 

http://survie.org/billets-d-afrique/2012/212-avril-2012/article/la-responsabilite-sociale-des

Repost 0
Published by valenton rouge - dans Monde
commenter cet article
13 juin 2012 3 13 /06 /juin /2012 07:39

_100209_bhl_imposteur.1265713998.thumbnail.jpgLe petit club des penseurs-stratèges et des intellectuels se prenant pour des chefs d’état-major s’élargit à mesure que s’aggrave la crise syrienne : à l’instar de Bernard-Henri Levy, auto-auréolé de son épopée libyenne, qui a enjoint ces jours-ci le nouveau pouvoir français de « dépasser le véto sino-russe au Conseil de sécurité » en envisageant une opération armée sans l’aval de l’ONU contre le régime de Bachar El Assad, voici qu’une autre grande conscience, un autre « sémaphore de la pensée », Jacques Attali  [1], préconise tranquillement une intervention de l’OTAN… au Sahel, « avant que l’équivalent du 11 septembre 2001 ne vienne l’imposer ».

Sur son blog de l’Express, Attali rappelle que le Mali est aujourd’hui un pays coupé en deux : « au Sud, un gouvernement provisoire terrorisé par des militaires qui parcourent les rues, envahissent les palais nationaux et menacent les passagers aux aéroports. Au Nord, un territoire très vaste et magnifique, disputé par les terroristes de l’AQMI et des indépendantistes laïcs targuis, qui viennent de s’unir à des islamistes maliens, proclamant l’indépendance d’un “Etat Islamique de l’Azawad” ».

Ce pays, « qui pourrait paraître sans importance, perdu au milieu de nulle part, sans ressources naturelles ni population », constitue en réalité « un problème qui pourrait devenir beaucoup plus important pour notre sécurité que ne l’est l’Afghanistan », estime notre analyste, qui craint que le Mali ne devienne « le point de rencontre de forces maléfiques venues du monde entier ». Comme en Colombie, explique-t-il, « on assiste à une collusion entre narcotrafiquants et militants politiques extrémistes. Avec, cette fois, en plus, un fondamentalisme religieux ».

Terroristes et kamikazes

Autre donnée du « problème » : cette sécession malienne peut déstabiliser tous les autres pays de la région, laquelle risque de devenir une base arrière de formation de « terroristes et de kamikazes qui viendront s’attaquer aux intérêts occidentaux un peu partout dans la région, et même, par de multiples moyens de passage, en Europe ».

« Ils ne sont encore que quelques centaines ; si rien n’est fait, ils seront bientôt plusieurs milliers, venus du Pakistan, d’Indonésie et d’Amérique Latine. Et les gisements d’uranium du Niger, essentiels à la France, ne sont pas loin », poursuit le général Attali.

Solutions préconisées : soutenir le gouvernement au sud du Mali, et lancer au nord « une action militaire sur le terrain, avec un appui logistique à distance, des moyens d’observation, des drones et une capacité d’encadrement stratégique ». Et le stratège de conclure : « il sera bientôt nécessaire de réfléchir à mettre en place une coalition du type de celle qui a fonctionné en Afghanistan ».

Ton comminatoire

Personne ne peut prétendre que la Syrie est perdue au milieu de nulle part, pas même Bernard-Henri Levy qui rêve d’initier cette année à propos de ce pays une opération similaire à celle qu’il estime avoir réussi pour la Libye l’an dernier. « La France fera-t-elle, pour Houla et Homs, ce qu’elle a fait pour Benghazi et Misrata ? », demande-t-il dans une lettre ouverte parue le 30 mai dernier dans plusieurs grands medias [2], quelques jours après qu’une centaine de personnes, dont près de la moitié d’enfants, ont été massacrés à Houla, dans centre de la Syrie.

Sur le ton assez comminatoire qui est sa marque de fabrique, BHL interroge le président François Hollande : « Mais qu’est-ce qui était le plus urgent : aller en Afghanistan préparer le retrait anticipé de nos troupes ou prendre l’initiative en Syrie ? Qu’est-ce qui était le plus important : annoncer la réduction du salaire de vos ministres et le gel du prix des carburants, ou introduire au Conseil de sécurité une résolution autorisant le bombardement des tanks positionnés à l’extérieur des villes, en position de tir ? »

Le plan B de BHL

Invoquant l’urgence, le 30 mai sur Europe 1, l’écrivain va-t-en-guerre a cependant salué le « vrai pas » du président Hollande qui n’avait pas exclu (sur France 2, la veille) une intervention militaire, à condition qu’elle soit autorisée par l’ONU. « Un bon début. Je suis content » même si « ce n’est pas assez… », commentait notre bel intellectuel, soutenant qu’il faut agir même sans l’aval de l’ONU, et ne pas accepter que « deux Etats nous prennent en otages » (La Chine et la Russie).

L’habituel chantre de la manière forte a défendu son « plan B » : l’Union européenne et la ligue arabe appelleraient à « une intervention humanitaire musclée », l’OTAN prêtant ses centres de commandement (comme au Kosovo ou en Libye). Il a balayé les objections à propos de réactions en chaîne, en Israël ou au Liban : ce qui est « hasardeux, c’est de laisser Assad en place », « chaque jour qui passe, on augmente le danger islamiste (…) de guerre civile, de déchirement, de tribalisation… ».

En Syrie, « ce n’est pas plus difficile qu’en Libye », pour celui que certains surnomment « Charia express ». Sur la croisette, à Cannes, BHL s’est d’ailleurs affiché en compagnie de deux anonymes présentés comme des résistants syriens sortis clandestinement du pays, le visage masqué par le drapeau des « révolutionnaires »…

Le cours de l’histoire

Dans son film Le serment de Tobrouk, lancé à grand battage médiatique, qui sort en salle le 6 juin et relate son action aux côtés des insurgés libyens en guerre contre Mouammar Kadhafi, « la fiction l’emporte largement sur la réalité », estime Pascal Boniface, le directeur de l’IRIS, dans une contribution au « Plus » du Nouvel Observateur. « Même les thuriféraires de BHL admettent qu’il en fait un peu trop pour se mettre en avant dans ce documentaire. C’est dire ! Mais le message qu’ils veulent faire passer est de reconnaître sa contribution essentielle et positive au changement du cours de l’histoire dans l’affaire libyenne », ajoute-t-il.

Boniface rappelle que Bernard-Henri Lévy avait fortement plaidé pour que l’intervention en Libye ait lieu sans le feu vert du Conseil de sécurité qu’il jugeait impossible à obtenir : « Heureusement qu’Alain Juppé et les diplomates, que BHL méprise, ont obtenu le vote de la résolution 1973 au Conseil de sécurité (…) A suivre la voie proposée par Bernard-Henri Lévy, nous nous serions retrouvés dans la même situation qu’en 1956 lorsque Paris et Londres sont intervenus conjointement à Suez. On se rappelle que ce fut un énorme désastre diplomatique, et à une époque où la suprématie occidentale était indiscutable, ce qui n’est plus le cas ».

Information manipulée

Autre rappel, qui explique les actuelles réticences russes à propos d’une éventuelle intervention en Syrie : le sens de la résolution 1973 avait été modifié en cours de route, « passant de la responsabilité de protéger à celle du changement de régime, bref, une ingérence classique ». Si tout le monde peut se féliciter de voir Kadhafi renversé, estime Boniface, les conditions de ce renversement ont eu des conséquences stratégiques importantes et négatives.

« Désormais, il est tout simplement devenu quasiment impossible d’évoquer de nouveau cette responsabilité de protéger. C’était pourtant un concept novateur qui permettait d’échapper à l’alternative ingérence-impuissance. Les Russes et les Chinois, qui ont été dupés après avoir laissé adopter la résolution 1973, s’opposent désormais à ce qu’elle soit évoquée de nouveau. La population syrienne en paye un prix lourd pour le moment », conclut Pascal Boniface qui, après avoir listé les conséquences en chaîne de l’intervention en Libye, exécute le général Levy :

« L’enjeu du débat sur le Serment de Tobrouk ne porte pas seulement sur l’égo puéril et ridicule de BHL. Il porte sur une information respectueuse du public sur des sujets stratégiques essentiels. Le problème de BHL n’est pas qu’il ait l’âge mental d’un enfant de huit ans doté de moyens financiers colossaux lui permettant de réaliser ses caprices. C’est la manipulation de l’information à laquelle il se livre ».

 

http://blog.mondediplo.net/2012-06-05-Attali-et-BHL-s-en-vont-en-guerre

Notes

[1] Jacques Attali est un des fondateurs du site Slate.fr, dont il préside le conseil de surveillance. Economiste, écrivain, éditorialiste à l’Express, il est actuellement président de PlaNet Finance.

[2] Le Point, Il Corriere della Sera, El Pais, Die Welt, Espressen, The Huffington Post.

Repost 0
Published by valenton rouge - dans France
commenter cet article
13 juin 2012 3 13 /06 /juin /2012 07:36

foto_oficial_cumbre1_1.jpg

http://www.larevuedesressources.org/noam-chomsky-la-guerre-des-etats-unis-sur-l-amerique-latine,2327.html

 

 

Carthagène au-delà du Scandale des Services secrets

lundi 4 juin 2012, par Noam Chomsky, Louise Desrenards (traduction)

 


Voici l’article de Chomsky sur le Sommet des Amériques tenu cette année en Colombie, les 14 et 15 avril ; il permet d’informer en aval des meilleurs articles français sur la question qui ne donnent pas un point de vue infra-historique des raisons, tant en matière d’isolationnisme politique que de politique de la drogue des États-Unis, en sorte qu’ils se trouvent en partie contredits par le rappel traduit ici [1]. C’est aussi la question de la pénalisation de la drogue et de ses conséquences sociales qui nous concerne. À l’instar des Amériques de nombreux défenseurs des libertés aussi bien que des experts de la criminalité en France pensent qu’il faudrait dépénaliser la drogue mais, comme l’explique Chomsky, cela ne veut pas dire laisser la drogue librement circuler. Nous avons des exemples administratifs avec le tabac et l’alcool, qui sont également des drogues addictives et mortelles.

« Lors du sommet de Carthagène [2], la guerre contre la drogue est devenue une question clé à l’initiative du Président du Guatemala nouvellement élu, le général Perez Molina, que personne ne pourrait prendre pour un libéral au cœur tendre.  »

La photo officielle du Sommet des Amériques de Carthagène (cachée tout en haut à gauche de l’image : Dilma Roussef).

Le mois dernier, le Sommet des Amériques de Carthagène, en Colombie, fut un événement d’une importance considérable — bien qu’il fut mis à l’écart par le scandale des Services Secrets [3]. Il y a trois raisons principales : Cuba, la guerre contre la drogue, et l’isolement des États-Unis [4].

Un titre dans l’Observateur de la Jamaïque décryptait : « Le Sommet montre combien l’influence Yanqui a décliné ». Le récit rapporte que « les grands articles à l’ordre du jour furent comment les pays de la région entière purent se rencontrer en excluant cependant un pays comme Cuba, et le trafic de la drogue lucratif et destructif. »

Les rencontres se terminèrent sans accord en raison de l’opposition des États-Unis sur ces points : le bannissement de Cuba et la politique de dépénalisation de la drogue. L’obstructionnisme continu des États-Unis pourrait bien entraîner le déplacement de l’Organisation des États Américains sous l’égide de la Communauté nouvellement formée de l’Amérique latine et des Caraïbes, d’où les États-Unis et le Canada seraient exclus.

Cuba avait consenti à ne pas assister au sommet parce qu’autrement Washington l’aurait boycotté. Mais les rencontres rendirent évident que l’intransigeance américaine n’allait pas être tolérée longtemps. Les États-Unis et le Canada furent les seuls à s’opposer à la participation cubaine en raison des violations des principes démocratiques et des droits de l’homme à Cuba [5].

Les Latino-Américains peuvent évaluer ces accusations à la lueur d’une large expérience. Ils sont familiers du dossier américain sur les droits de l’homme. Cuba a particulièrement souffert des attaques terroristes et de l’étranglement économique des États-Unis en guise de punition pour son indépendance — son « défi réussi » à la politique américaine renvoyant à la Doctrine Monroe [6].

Les Latino-Américains n’ont pas besoin de lire une bourse d’études des États-Unis pour savoir que Washington soutient la démocratie si, et seulement si, c’est conforme à ses objectifs stratégiques et économiques, et même quand c’est le cas il préfère « un changement démocratique aux tenants et aboutissants limités aux formes qui ne risquent pas de renverser les structures traditionnelles du pouvoir, à travers lesquelles les États-Unis sont depuis longtemps des alliés de l’€ (l’Europe), [(dans) des sociétés parfaitement non démocratiques », comme l’expert néo-Reaganien Thomas Carothers l’indique.

Au sommet de Carthagène, la guerre de la drogue est devenue un problème-clé, à l’initiative du président guatémaltèque nouvellement élu, le général Perez Molina, que personne ne songerait à prendre pour un libéral au coeur tendre. Il a été rejoint par l’hôte du sommet, le Président colombien Juan Manuel Santos, et par d’autres.

La préoccupation n’est en rien nouvelle. Il y a trois ans la Commission latino-américaine sur Les Drogues et la Démocratie publia un rapport sur la guerre de la drogue, par les ex-présidents du Brésil, Fernando Henrique Cardoso, du Mexique, Ernesto Zedillo, et de la Colombie, Cesar Gaviria, appelant à décriminaliser la marijuana et à traiter l’usage des drogues comme un problème de santé publique [7].

De nombreuses recherches, y compris l’étude largement citée de 1994, de la Rand Corporation [8], ont montré que la prévention et le traitement étaient beaucoup plus rentables que les mesures coercitives qui recevaient la majeure partie des financements. Bien sûr, ces mesures non punitives sont également beaucoup plus humaines.

L’expérience est en conformité avec ces conclusions : de loin la substance la plus mortelle est le tabac, qui tue aussi à un taux élevé les non utilisateurs (tabagisme passif). L’usage a fortement diminué parmi les couches les plus instruites, non comme le résultat de la pénalisation, mais du changement de style de vie.

Un pays, le Portugal, a dépénalisé toutes les drogues en 2001 — ce qui signifie techniquement qu’elles demeurent illégales mais sont considérées comme des violations administratives extérieures au domaine pénal. Une étude du Cato Institute [9], par Glenn Greenwald, a établi que le résultat comportait « un succès retentissant ». Dans ce succès résident les leçons évidentes par elles-même qui devraient guider les débats politiques sur les drogues dans le monde entier.

Dans un contraste saisissant, les procédures coercitives de la guerre de 40 ans contre la drogue aux États-Unis n’ont eu pratiquement aucun effet sur ​​l’utilisation ou le prix des drogues aux États-Unis, tout en créant des ravages à travers le continent. Le problème est principalement aux États-Unis : à la fois la demande (pour les drogues) et l’offre (des armes). Les Latino-Américains sont les victimes immédiates, subissant des niveaux effroyables de violence et de corruption, avec la dépendance qui se répand à travers les voies du transit.

Quand des politiques sont poursuivies avec une consécration inlassable pendant de nombreuses années et pour autant réputées avoir échoué en termes d’objectifs proclamés, et les alternatives susceptibles d’être beaucoup plus efficaces sont systématiquement ignorées, naturellement des questions se posent sur ​​les motivations. Une procédure raisonnable doit explorer les conséquences prévisibles. Celles-ci n’ont jamais été obscures.

En Colombie, la guerre contre la drogue a été un prétexte pour couvrir la contre-insurrection. La fumigation — une sorte de guerre chimique — a détruit les récoltes et la riche biodiversité, et contribue à mener aux bidonvilles des millions de paysans pauvres, à l’ouverture de vastes territoires pour l’exploitation minière, à l’industrie agro-alimentaire, aux ranchs et autres avantages au puissant.

D’autres bénéficiaires de la guerre de la drogue sont les banques qui blanchissent des sommes massives d’argent. Au Mexique, selon des chercheurs universitaires, les principaux cartels de la drogue sont impliqués dans quatre vingt pour cent des secteurs productifs de l’économie. Des développements semblables se produisent ailleurs.

Aux États-Unis, les premières victimes furent des afro-américains mâles, et aussi de plus en plus des femmes et des Hispaniques — bref, ceux devenus superflus par les changements économiques institués dans les années 1970, qui déplacèrent l’économie dans la délocalisation de la production et la financiarisation.

En grande partie grâce à la guerre contre la drogue — principal facteur de la hausse radicale des incarcérations depuis les années 1980, ce qui est devenu un scandale international, — hautement sélective, les minorités sont expédiées en prison. Le processus ressemble à un « nettoyage social » dans les États Unis américains client de l’Amérique latine, qui se débarrassent des « indésirables ».

L’isolement des États-Unis à Carthagène renvoie à d’autres développements au tournant de la décennie passée, telle l’Amérique Latine qui a enfin commencé à se dégager du contrôle des grandes puissances y compris en s’attaquant à ses affreux problèmes internes.

Longtemps l’Amérique Latine a eu une tradition de jurisprudence libérale et de rébellion contre l’autorité imposée. Le New Deal s’est inspiré de cette tradition. Les Latino-Américains peuvent une fois encore inspirer le progrès en matière des droits de l’homme aux États-Unis.

Noam Chomsky

Pas de copyright ni de CC pour ce texte qui peut être lié et/ou cité mais qui ne peut être copié — car traduit et publié par Louise Desrenards sous réserve du copyright original du texte source The US War on Latin America, © Reader Supported News, le 12 mai 2012, (d’après Cartagena beyond the Secret Service Scandal, © NationofChange (The New York Times Company), le 8 mai 2012).

Cet article est un miroir de la publication francophone parue dans www.criticalsecret.net.

Repost 0
Published by valenton rouge - dans Monde
commenter cet article
13 juin 2012 3 13 /06 /juin /2012 07:34

Logement_quartiers_sensibles_brunoh.jpgcliquez sur la photo

Repost 0
Published by valenton rouge - dans France
commenter cet article