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A mon parti



 Tu m'as donné la fraternité envers celui que je ne connais pas.
Tu as ajouté à mon corps la force de tous ceux qui vivent.
Tu m'as redonné la patrie comme par une autre naissance
Tu m'as donné la liberté que ne possède pas le solitaire.
Tu m'as appris à allumer, co
 mme un feu, la bonté.
Tu m'as donné la rectitude qu'il faut à l'arbre.
Tu m'as appris à voir l'unité et la variété de l'homme.
Tu m'as montré comment la douleur de l'individu  meurt avec la victoire de tous.
Tu m'as appris à dormir dans les durs lits de mes frères.
Tu m'as fait bâtir sur la réalité comme on construit sur une roche.
Tu m'as fait l'adversaire du méchant, tu m'as fait mur contre le frénétique.
Tu m'as fait voir la clarté du monde et la possibilité de la joie.
Tu m'as rendu indestructible car grâce à toi je ne finis plus avec moi.


Canto General 
Pablo Néruda

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14 décembre 2011 3 14 /12 /décembre /2011 13:27

CAMPAGNE.jpgL’accaparement des terres en Afrique ne date pas d’aujourd’hui. Elle a commencé avec la colonisation mais le processus s’accélère actuellement avec des sociétés d’investissement qui achètent des terres laissées en friches et profitent de la demande accrue de surfaces cultivables pour spéculer. Le cas de Madagascar est édifiant. Interview de Mamy Rakotondrainibe, présidente du Collectif pour la Défense des Terres Malgaches (TANY).

 

 

Billets d’Afrique (BDA) : Pour quelles raisons Madagascar est-elle particulièrement touchée par l’accaparement des terres ?


Mamy Rakotondrainibe : Les autorités malgaches cherchent à attirer les investisseurs afin d’obtenir des fonds pour alimenter leurs budgets (sans parler de la corruption). 70% des recettes du budget de l’Etat dépend de l’extérieur depuis plusieurs années. Ceci explique l’intense recherche d’investisseurs à travers le monde avec des offres alléchantes dont les terres agricoles font partie. D’autre part, de nombreuses surfaces sont considérées comme non cultivées, soit parce que la densité de population est faible, soit que l’eau est insuffisante pour des cultures de grandes surfaces. Sur ces terres vivent des familles dispersées ou regroupées en petits hameaux, où elles assurent leur alimentation de subsistance.

 

Quelles sont les sociétés étrangères qui tentent d’accaparer des terres à Madagascar et y-a-t-il parmi elles, des sociétés françaises ?


La célèbre affaire Daewoo (1,3 millions d’ha) est devenue emblématique du problème de l’accaparement des terres et a montré que Madagascar était particulièrement vulnérable face à ce type de prédation. Grâce à la mobilisation nationale et internationale, ce projet n’a pas pu se réaliser, et a contribué en partie à la chute de Marc Ravalomanana. Il existe bien d’autres cas d’accaparement de terres en cours à Madagascar. On peut citer l’action des sociétés indiennes comme Varun sur des surfaces situées dans le nord et l’ouest de l’île, et Landmark dans le centre sud. Des investisseurs australiens, mauriciens, des Européens comme l’Italie, l’Allemagne et le Royaume-Uni sont également cités dans les rapports de recherches. Sont présentes des sociétés françaises comme le Groupe Cailler, Soabe et New Ecological Oil en plus de Sopremad, un groupe mixte franco- malgache. [1]

Le Collectif TANY s’oppose à la vente des terres et aux baux emphytéotiques (location pour 50 et 99 ans) et rejoint d’autres représentants de la société civile dans leur lutte pour aboutir à la transparence de toutes les tractations. Le Collectif réclame particulièrement l’annulation de la loi 2007-036 sur les investissements qui autorise l’achat de terres par les étrangers à partir du moment où ils sont associés à des Malgaches. La conséquence pratique est que souvent l’investissement est réalisé sous couvert d’une entreprise malgache.

Madagascar 2010
Photo sous licence Creative Commons de Isem

Que rapporte à l’Etat malgache cette politique sur les terres ?


Sur les ventes de terres, on ne connait pas les sommes rapportées car les dossiers sont opaques. Cette situation alimente la suspicion de corruption, sinon pourquoi ce manque de transparence ? Les locations pour les baux emphytéotiques aurait été de 0,80 dollar US par hectare et par an [2]. Nous ignorons, par contre, les chiffres réels que les redevances et rentrées fiscales de ces locations de terres ont rapporté à l’Etat, aux régions et aux communes.

Dans certains contrats, sont évoquées des contreparties telles que la construction de routes, d’écoles, de puits, quelquefois de centres médicaux que les investisseurs fournissent à la place de l’Etat. Dans d’autres dossiers, rien n’est écrit et les contreparties sont seulement formulées oralement avec les autorités locales ! Ces contreparties pour l’Etat et les populations doivent faire l’objet d’études concrètes et minutieuses pour vérifier leur réalité. C’est en effet, le principal argument avancé par les autorités et les défenseurs des investisseurs dont la préocupation n’est pas la souveraineté du pays ni l’indépendance alimentaire des générations malgaches futures .

L’Etat de la juridiction foncière, présente-t-elle des ambiguïtés qui favorisent l’accaparement des terres ?


Les lois malgaches sur le foncier, se sont longtemps appuyées sur les textes issus de la colonisation dont le but était de favoriser les titres de propriété pour l’acquisition de terres par les colons (à l’origine la terre appartenait à la collectivité) Pour que le paysan puisse être propriétaire reconnu par la loi de la terre qu’il cultive, il doit posséder un titre délivré par les services fonciers. Ceci necessite beaucoup de temps, des moyens financiers considérables et d’affronter une procédure administrative complexe. Pendant la colonisation et jusqu’en 2009, il existait une trentaine de services fonciers dans ce pays vaste comme la France et le Benelux réunis. Ainsi, en plus de cent ans, 400 000 titres ont été délivrés et seulement 1/15 de la surface de Madagascar a été immatriculée. Au total, 80% de la population paysanne ne possède pas de titres de propriété. Après la décolonisation, les terres non titrées sont devenues propriétés de l’Etat malgache. En conséquence, la majeure partie des paysans non posseurs de titre, cultivent des terres qui appartiennent de fait à l’Etat. C’est ce qu’on appelle la présomption de domanialité, alors que le droit coutumier n’est pas pris en compte. Donc l’état peut vendre les terres et les louer comme il l’entend.

C’est en 2005, qu’une réforme foncière essaye de modifier cet héritage colonial en reconnaissant les droits locaux en distinguant les propriétés privées titrées et les propriétés privées non titrées. La gestion en a été confiée aux collectivités décentralisées avec la création de « guichets fonciers » plus proches des populations où peuvent s’acquérir des certificats fonciers délivrés par les communes [3], beaucoup moins chers et plus rapides à acquérir. En cinq ans, 416 communes sur 1559 sont munis d’un guichet foncier et 60 000 certificats ont pu être ainsi délivrés [4]. Suite à la crise politique de 2009, les bailleurs de fonds qui soutenaient les guichets fonciers, ont arrêté leur financement ce qui a entrainé un ralentissement de la certification foncière et seules les communes qui en avaient les moyens ont pu poursuivre ce travail.

Les anciennes lois profitaient surtout à l’état malgache, on se doute que l’application de ces nouveaux textes ne font pas partie des urgences gouvernementales !

La loi 2007-036 qui facilite la vente des terres aux investisseurs étrangers, (dont le décret d’application n’est jamais paru), est citée comme référence dans une circulaire d’octobre 2010. Elle évoque une décision centralisée dans l’attribution des terres de vastes surfaces aux investisseurs. Le document délivré à la fin des procédures de demande de bail emphytéotique décrites par cette circulaire s’appelle « titre spécial ». Le nom de ce document va sûrement créer sur le terrain une grande confusion en faveur des investisseurs.

L’ensemble de ces textes n’est pas favorable à la petite paysannerie qui constitue la majorité de la population. La volonté gouvernementale de favoriser l’acquisition de terres par les investisseurs étrangers figure dans la Constitution votée en novembre 2010 dans l’article 1er : « Les modalités et les conditions relatives à la vente de terrain et au bail emphytéotique au profit des étrangers sont déterminées par la loi. »


Quels moyens de pressions sont utilisés par les investisseurs pour acquérir des terres et quelle est l’attitude du gouvernement malgache ?


Les instances internationales, Banque mondiale et FMI ont beaucoup poussé l’Etat Malgache à permettre aux investisseurs d’acquérir des propriétés foncières. En 2003, la loi sur les nationalités a autorisé les achats de terres par les étrangers, à condition que le montant investi soit au minimum de 500 000 dollars. La loi 2007-036 sur les investissements a encore plus favorisé ce genre de transactions.

La Banque mondiale, pendant la période où Ravalomanana était au pouvoir, a financé l’EDBM - Economic Development Board of Madagascar - structure mise en place auprès de la présidence dont l’objectif était de faciliter l’installation des investisseurs étrangers. En 2009, beaucoup pensaient que le financement de cette structure s’était tari comme les autres fonds de l’aide internationale. En fait, l’EDBM a simplement été déplacé sur le ministère de l’Aménagement du Territoire et de la Décentralisation où il a continué son activité !

Le pouvoir malgache de la Haute Autorité de la Transition recherche des fonds pour alimenter ses budgets, notamment en raison de la suspension des financements internationaux. L’attribution de terres agricoles de vastes surfaces constitue probablement l’un des volets du bradage des ressources naturelles visant à compenser partiellement ce déficit.


Connaissons-nous la surface des terres soustraite aux paysans malgaches et combien de familles sont-elles touchées ?


L’évaluation est difficile en raison du manque de transparence. Une récente publication parle de 3 millions d’hectares de surfaces qui ont fait l’objet de transactions en cours, suspendues ou réalisées à Madagascar entre 2005 et 2009 (2) mais cet inventaire n’est peut-être pas exhaustif. Quant au nombre de familles touchées, il est impossible pour l’instant de l’évaluer par insuffisance de données. Par contre le projet avorté de Daewoo qui portait sur 1,3 million d’hectares aurait spolié des centaines de milliers de familles.


Comment peut-on contrer le problème ?


L’interpellation des autorités locales, régionales et nationales, les échanges d’information entre tous les citoyens, une solidarité forte avec les paysans au niveau national et international sont les actions que nous menons et les objectifs que nous visons. Pour faire face aux investisseurs transnationaux qui font chorus avec le pouvoir malgache, il faut établir un rapport de force. Les citoyens malgaches doivent unir leurs forces de mobilisation avec celles des citoyens des autres pays, car l’accaparement des terres aujourd’hui n’a plus de frontières. L’information des familles paysannes et des citoyens malgaches est une action prioritaire. De nombreuses données montrent que les droits des populations concernées ne sont pas pris en compte. Elles sont peu consultées, et partiellement informées du jargon utilisé dans les propositions de contrats.

Des déplacements de populations et de tombeaux auraient eu lieu dans certaines régions. Le retard des informations concernant ces évènements auprès des malgaches a nui pour une mobilisation efficace. Les populations touchées s’expriment peu, rendues prudentes par les pressions exercées par certaines autorités mais aussi parce que des avantages à court terme sont proposés. Il est indispensable d’évaluer toutes ces propositions sur le long terme.

Les droits des ouvriers agricoles ne sont pas toujours respectés. La société Delta Jatropha qui avait embauché des paysans démunis de leur terre n’a pas payé les indemnités de licenciement ni versé le dernier salaire, lorsqu’ elle a arrêté son activité en 2009. C’était pourtant des dispositions contractuelles. Des révoltes de paysans face à des accaparements de terres ont été durement réprimées, par exemple à Analavory en 2006. La liberté d’expression limitée à Madagascar constitue un obstacle majeur aux actions d’opposition. Le foncier est un sujet très sensible et les familles malgaches ne cèdent leurs terres que si elles y sont obligées.

Des organisations paysannes et associations de la société civile à Madagascar luttent contre l’insécurité foncière .Les associations comme le Collectif TANY ont un rôle de veille et d’information des populations malgaches afin qu’elles puissent être informées des conséquences des accaparements de terres. Nous informons l’opinion publique internationale sur le développement de ces spoliations afin de déclencher des mouvements de solidarité. Une pétition dans ce sens est en cours de signature suite à une vague d’expulsions en 2011.

La mise en place d’une politique foncière et agricole favorable aux petits paysans malgaches, constiturait face à l’agrobusiness une alternative efficace pour atteindre l’autosuffisance alimentaire et contribuerait à la paix sociale.


Propos recueillis par Marc Reymond

 

http://survie.org/francafrique/madagascar/article/madagascar-le-pillage

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14 décembre 2011 3 14 /12 /décembre /2011 13:22

images-copie-3.jpegDésormais oublié, le mouvement politico-religieux du Réarmement moral, fondé au début du XXe siècle par le pasteur américain Frank Buchman, a connu son apogée durant la guerre froide, exerçant son influence auprès de certains dirigeants politiques importants. Son idéologie et ses méthodes rappellent quelles visées peuvent servir, lorsqu’ils sont repris par les dominants, des concepts tels que le « vivre ensemble », le « dialogue social » ou le « care ».

par Thomas Deltombe, juin 2011

Smile ’Til It Hurts  : « Sourire jusqu’à en souffrir ». Tel est le titre d’un récent documentaire consacré au mouvement musical Up With People (UWP) (1). Lancé aux Etats-Unis au milieu des années 1960, UWP se présentait comme une « force positive » offerte à une jeunesse américaine désenchantée. A chaque représentation, une foule de jeunes gens bien peignés, en habits colorés, accouraient sur scène et entonnaient des refrains entraînants — Sing Out !, The Happy Song !, Where the Roads Come Together ! (« Chantez haut et fort ! La chanson joyeuse ! Là où les routes se rejoignent ! »).

Incarnant le rêve d’une société réconciliée et festive, multiraciale et inoffensive, UWP devint rapidement populaire dans les milieux dirigeants. Propulsés sur les plateaux de télévision, les jeunes chanteurs animèrent quelques soirées à la Maison Blanche et plusieurs finales de Super Bowl. Financés par des multinationales américaines (Kodak, Exxon, Halliburton, etc.), ils partirent aussi à la conquête du monde en promenant leur joie de vivre — et de vivre « ensemble » — de Montréal à Madrid, de la Jordanie au Vatican, de l’Irlande du Nord à la Chine populaire.

Décortiquant les ritournelles lénifiantes d’UWP, le documentaire Smile ’Til It Hurts montre le malaise qu’engendrent les sourires forcés, la générosité sponsorisée et les mises en scène millimétrées. Surtout, il sort de l’oubli un autre mouvement, le Moral Re-Armament, qui était à l’initiative d’UWP.

Ce « réarmement moral », qui a connu son apogée aux premiers temps de la guerre froide, trouve son origine dans les années 1910-1920, lorsqu’un pasteur américain d’obédience luthérienne, Frank Buchman (1878-1961), méfiant à l’égard des institutions religieuses et passionné de psychologie, décida d’élaborer sa propre doctrine. Persuadé que les problèmes du monde trouvent leur source dans l’intimité des individus, il propose une chirurgie de l’âme permettant d’exciser le péché (2). Considérant que le pécheur n’est guéri que lorsqu’il en a converti un autre, Buchman croit avoir découvert le « virus positif » qui, inoculé à la société, fera par contagion advenir un monde d’amour et d’harmonie, d’où aura disparu toute trace de conflit.

Théologien, Buchman n’en est pas moins pragmatique. Pour changer le monde, calcule-t-il, mieux vaut commencer par convertir les gens influents. Sa cible prioritaire : les campus américains et britanniques — Princeton, Yale, Oxford, Cambridge, etc. —, où ses théories ravissent de jeunes esprits aussi souples que prometteurs. Bientôt connue sous le nom de groupes d’Oxford, cette étrange Internationale de gens bien élevés gagne l’Europe continentale, l’Afrique du Sud, l’Australie...

Partout, les adeptes de Buchman organisent des rassemblements où, dans une atmosphère douillette, ils consolident mutuellement leur foi en prenant « soin » (care) les uns des autres et en partageant (share) aussi bien les repas et les tâches ménagères que les directives divines dont ils se croient destinataires et les péchés dont ils se sentent coupables. Car c’est par la confession, puissant bistouri spirituel, que le croyant lave les souillures de l’âme et engage son prochain sur les sentiers du changement de vie.

Les groupes d’Oxford évoluent dans les années 1930. A l’heure de la Grande Dépression et des tensions diplomatiques, les adeptes mutent en propagandistes de la paix sociale et internationale. S’ouvrant à des thématiques moins religieuses (3), le mouvement se convertit au marketing, courtise les personnalités influentes et les milieux hollywoodiens. Devenu une figure médiatique et l’intime de quelques grands industriels, comme Henry Ford ou Harvey Firestone, Buchman nourrit quelque sympathie pour le nazisme. Mais, pacifiste, il préfère prôner le réarmement moral des hommes et des nations, plus susceptible selon lui de faire advenir un monde nouveau. L’expression « Moral Re-Armament » (MRA) devient le nom officiel du mouvement en 1938.

Avec l’entrée en guerre des Etats-Unis, Buchman concentre ses efforts sur le front intérieur : la famille et l’entreprise. Passé maître dans l’art du spectacle de propagande, le MRA propose aux travailleurs une pièce de théâtre, The Forgotten Factor, qui valorise la fraternisation des cadres et des ouvriers. « C’est la pièce la plus importante produite par la guerre », applaudit Harry Truman, alors sénateur. Après 1945, persuadés qu’il faut « gagner la paix après avoir gagné la guerre », les adeptes du MRA exportent leur savoir-faire. Ils se rapprochent des dockers canadiens, des mineurs de la Ruhr ou d’ouvriers français du textile pour les initier à leur tour à ce « facteur oublié », l’élément humain, seul capable selon eux de supplanter la guerre des classes.

La paix sociale paraît alors d’autant plus urgente que le monde glisse dans la guerre froide. Mieux adapté à ce nouveau type de conflit, plus idéologique et psychologique, le MRA connaît alors son âge d’or. Financé par des familles fortunées et discrètement appuyé par des gouvernements en quête d’antidote miracle au communisme, il acquiert deux gigantesques propriétés : l’une sur l’île Mackinac, sur le lac Huron (Etats-Unis), l’autre à Caux-sur-Montreux (Suisse), dans un ancien hôtel de luxe qu’on croirait sorti d’un conte de fées.

Comme au bon vieux temps, c’est une ambiance de cordialité qui y règne. Ouvriers et policiers, syndicalistes et patrons, étudiants, journalistes et aristocrates de toutes nationalités épluchent ensemble des pommes de terre et montent sur scène pour mettre en musique ou représenter le dépassement de leurs antagonismes. Mais cette intimité s’avère factice : l’humilité et le pardon que prêche sans cesse le MRA ne visent qu’à faire accepter à chacun sa place dans la société. Et à faire de la complémentarité le substitut de l’égalité.

Ce « vivre ensemble » aussi mielleux que vicieux fait en revanche de Caux et Mackinac des lieux rêvés pour la diplomatie parallèle, la vraie passion de Buchman. Ayant réussi à attirer le futur chancelier allemand Konrad Adenauer à Caux dès 1946, et à y inviter le ministre français des affaires étrangères Robert Schuman, le MRA se flatte d’avoir ainsi joué un rôle déterminant dans le rapprochement franco-allemand. Magnifiant leur rôle dans la construction européenne en gestation, les « apôtres de la réconciliation », comme les appellera Schuman en 1950  (4), portent leur message de « paix » partout dans le monde : au Japon, à Chypre et même aux Etats-Unis, où ils prêchent la « réconciliation raciale ». Conservateurs sur presque tous les plans, mais plutôt moins racistes que la plupart de leurs contemporains, les adeptes du MRA s’inquiètent de la radicalité de certains dirigeants noirs américains. Après la réconciliation des nations et des classes sociales, le MRA ambitionne dans les années 1950 de prévenir les conflits raciaux.

C’est ce qui l’incite également à faire de l’Afrique, alors en pleine décolonisation, une nouvelle terre de mission (5). Là comme ailleurs, les adeptes concentrent leurs efforts sur les élites. En Tunisie, ils s’enorgueillissent d’avoir ouvert la voie à une indépendance pacifique en « libérant » certains nationalistes de leur « préjugé à l’égard des Français ». Au Kenya, le futur président Jomo Kenyatta s’enthousiasme pour le MRA, alors très présent dans le pays. Même schéma au Nigeria, où le futur président Nnamdi Azikiwe succombe lui aussi à ses sirènes. Quant au Cameroun, le mouvement y trouve un puissant relais avec Charles Assalé, ancien nationaliste et futur premier ministre, « moralement réarmé » lors d’un séjour à Mackinac en 1957.

Si le MRA rencontre un tel succès auprès des élites africaines, ce n’est pas seulement parce qu’il leur offre, clés en main, un puissant réseau d’influence international. C’est aussi parce que son discours répond aux attentes de bourgeoisies locales davantage désireuses de partager le pouvoir avec les colons que de conquérir une véritable indépendance. Plus anticommuniste que colonialiste, le mouvement promeut une nouvelle société africaine, où Noirs et Blancs pourraient amicalement coopérer. Tel est le thème du film Freedom (« Liberté »), qu’il produit et projette aux quatre coins du continent.

Derrière les scènes de fraternisation raciale, le MRA propose surtout aux élites africaines des armes idéologiques pour convertir leurs peuples à l’ordre néocolonial naissant. En Afrique, le caractère militaire des campagnes de réarmement moral est particulièrement marqué. Au Kenya, c’est un officier britannique, le colonel Alan Knight, qui utilise les méthodes du mouvement pour faire abjurer les combattants Mau-Mau emprisonnés (confessions publiques, théâtre, films...). En Algérie et au Cameroun, les techniques que l’armée française emploie contre les nationalistes et les populations civiles au tournant des années 1960 ressemblent fort à celles du MRA. Et pour cause : le centre de Caux accueille régulièrement des spécialistes français de la guerre psychologique désireux de partager leur expérience avec leurs homologues occidentaux...

Le Congo belge, devenu indépendant fin juin 1960, résume bien l’action du MRA en Afrique. Alors que le pays sombre dans la guerre civile, le mouvement envoie une équipe internationale composée d’ex-combattants Mau-Mau, d’anciens militants nationalistes sud-africains, de syndicalistes européens et de musiciens américains pour prêcher la réconciliation.

Quelques années plus tard, une fois le pays « pacifié », il invite des officiers congolais à Caux et propose aux autorités locales un « programme systématique d’entraînement moral et spirituel ». Si le programme ne semble pas avoir vu le jour, le mouvement pourra compter sur un de ses plus brillants éléments : le chirurgien américain William Close, médecin personnel de Mobutu Sese Seko et médecin-chef de l’armée (6).

La mort en 1961 du père fondateur, Buchman, plonge le MRA dans une crise d’autant plus profonde que le mouvement est alors l’objet de vives critiques. Certains s’interrogent sur ses motivations réelles, sur son immense fortune et sur d’éventuels liens avec les services secrets américains (7). En interne, les doutes sont également perceptibles. La vieille garde veut retrouver l’esprit intimiste des groupes d’Oxford. Certains concentrent leurs efforts sur la consolidation de la paix et le dialogue des cultures (8). D’autres enfin cherchent à rajeunir des mots d’ordre un peu démodés à l’heure où les baby-boomeurs occidentaux réclament la libération sexuelle et la paix au Vietnam. C’est ainsi que naîtra, en 1965, UWP — cette troupe de chanteurs disciplinés, armés de sourires éclatants.

 

Thomas Deltombe

http://www.monde-diplomatique.fr/2011/06/DELTOMBE/20699


Journaliste. Auteur, avec Manuel Domergue et Jacob Tatsitsa, de Kamerun ! Une guerre cachée aux origines de la Françafrique, 1948-1971, La Découverte, Paris, 2011.

(1) Lee Storey, Smile’Til It Hurts. The Up With People Story, Storey Production, Etats-Unis, 2009.

(2) Daniel Sack, Moral Re-Armament. The Reinventions of an American Religious Movement, Palgrave, New York, 2009, p. 17.

(3) Le mouvement des Alcooliques anonymes, créé en 1935 aux Etats-Unis, est une émanation des groupes d’Oxford.

(4) Dans sa préface à l’édition française du livre de Frank Buchman Refaire le monde.

(5) Philip Boobbyer, « Moral Re-Armament in Africa in the era of decolonization », dans Brian Stanley (sous la dir. de), Missions, Nationalism, and the End of Empire, William B. Eerdmans Publishing Company, Grand Rapids (Michigan), 2003.

(6) William Close est le père de l’actrice Glenn Close, elle-même égérie d’UWP à la fin des années 1960.

(7) La rumeur trouvera une forme de confirmation en 1989 lorsqu’un ancien de la Central Intelligence Agency (CIA) fera état d’un « arrangement » passé dans les années 1950 entre son agence et le MRA, qui permit selon lui à la première de se « brancher directement sur le cerveau de nombreux dirigeants européens et africains » (Miles Copeland, The Game Player. Confessions of the CIA’s Original Political Operative, Aurum Press, Londres, 1989).

(8) Le MRA est devenu en 2001 Initiatives of Change.

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14 décembre 2011 3 14 /12 /décembre /2011 13:17

 
naissance-du-kosovo-j.jpgIls sont arrivés à Pristina en 1999 ou en 2000. Ils ont travaillé pour la Minuk, ils ont conseillé les gouvernements successifs, ils sont devenus riches et « ils aiment beaucoup le Kosovo ». Corrompus, ils ferment les yeux sur les activités criminelles et entretiennent l’irresponsabilité des dirigeants kosovars. Les « internationaux », eux-mêmes assurés de l’impunité juridique, dirigent toujours le Kosovo comme une colonie. Enquête.

Par Serbeze Haxhiaj

L’ambassadeur américain Christopher Dell, dans la série des « Pimpsons »

La déclaration d’indépendance du Kosovo aurait été rédigée dans le bureau d’Alexander Borg-Olivier, proche du gouvernement du Kosovo. Ce dernier, qui a dirigé durant huit ans le Bureau d’aide légale de la mission de l’ONU au Kosovo, affirme qu’il est toujours toujours très attaché au Kosovo. Arrivé à Pristina à l’hiver 2000, il est devenu conseiller du Premier ministre, Hashim Thaçi, au terme de son mandat aux Nations Unies, et il a finalement ouvert un cabinet d’avocat. Cet américain d’origine maltaise reconnait avoir beaucoup travaillé pour les institutions du Kosovo et pour l’indépendance. Mais qu’a-t-il donc reçu en échange de son engagement ?

Avni Zogiani, dirigeant de l’ONG Çohu explique qu’Alexander Borg-Olivier a beaucoup aidé les dirigeants politiques du Kosovo et qu’il a reçu en échange beaucoup d’argent de la part du pouvoir. « Des responsables de l’administration internationale ont parfois obtenu des contrats importants grâce aux institutions du Kosovo, en profitant de l’influence qu’ils avaient en tant que responsables internationaux. Le cas le plus exemplaire est celui d’Alexander Borg-Olivier. Il est devenu conseiller du gouvernement immédiatement après la fin de son mandat à l’ONU », explique Avdi Zogiani.

Alexander Borg-Olivier dément avoir abusé de sa position. Tout en reconnaissant l’existence d’abus internationaux, il nie toute implication personnelle. Pourtant, c’est bien la signature d’Alexander Borg-Olivier, en sa qualité de chef du Bureau d’aide légale de la Minuk, qui a permis à un membre du Parti démocratique du Kosovo (PDK), Bedri Selmani, d’exploiter le réseau des stations-service Kosova Petrol, fortement soupçonné de servir au blanchiment d’argent et à d’autres activités criminelles. Aujourd’hui encore, Bedri Selmani possède toujours ce réseau sur la seule base légale de l’attestation de propriété signée par Alexander Borg-Olivier.

Ce dernier reconnaît tout de même un peu de légèreté dans l’octroi d’une licence d’hôtel à l’aéroport international de Pristina, qui endommageait le master-plan de l’aéroport. Toutefois, il estime qu’à l’époque, « la mafia politique contrôlait l’aéroport ».

Un autre responsable de l’ONU au Kosovo, Simon Haselock, chef du bureau pour la communication de la Minuk est devenu par la suite l’un des principaux conseiller du cabinet de Ramush Haradinaj et des gouvernements successifs. Soupçonné d’être impliqué dans des affaires de corruption, il nie toute implication.

Par ailleurs, le chef du Bureau de supervision des entreprises publiques, James Ëasserstrom aurait « facilité » la signature d’un contrat annuel de 150.000 euros entre l’aéroport international de Pristina et les PTK.

De même, l’Américain Steven Schook a été longtemps le numéro 2 de la Minuk. Il a démissionné après l’ouverture d’une enquête contre lui pour abus de pouvoir. Il est devenu par la suite l’un des conseillers principaux de Ramush Haradinaj. Alors que ce dernier est en cours de jugement devant le TPIY de La Haye, Steven Schook dément avoir aidé sa défense en collectant des informations confidentielles (lire notre article « Kosovo : Steven Schook, un ripou au sommet de la MINUK »).

Avdi Zogiani explique que les internationaux au Kosovo continuent à favoriser la nomination à des postes importants d’employés locaux aux CV très insuffisants, en échange de services rendus. « Ils se comportant toujours comme les dirigeants du Kosovo. L’influence de ces anciens cadres de la Minuk est exceptionnelle. Ce sont eux qui déterminent les choix de la communauté internationale envers la situation politique au Kosovo, et ils ont favorisé l’impunité pour la corruption et le crime organisé », ajoute Avdi Zogiani.

Christopher Dell : le « gouverneur »

L’ambassadeur des Etats-Unis au Kosovo, Christopher Dell, est souvent qualifié « d’ange protecteur » du Premier ministre Hashim Thaçi. À Pristina, on estime que se profile l’ombre du diplomate américain derrière toute déclaration ou toute initiative importante d’Hashim Thaçi. « Cette attitude ne fait que pousser à l’irresponsabilité de la classe politique kosovare », estime l’analyste Shkëlzen Gashi.

Bien sûr, les cadres du Parti démocratique du Kosovo (PDK) et de l’Alliance pour l’avenir du Kosovo (AAK), les deux formations issues de l’UÇK, démentent profiter du soutien de « protecteurs » internationaux. Burim Ramadani, député de l’AAK, fait l’éloge de Steven Shook en reconnaissant tout de même que la « collaboration » a pu se révéler bénéfique également bénéfique pour le parti et pour le fonctionnaire américain.

Par contre, sa camarade de parti Melihate Tërmkolli accepte de parler de « néocolonialisme ». « Le Kosovo est toujours gouverné par les étrangers. On peut même parler de néo-colonialisme. C’est le Kosovo d’aujourd’hui, peuplé par des marionnettes politiques : plus les gens se soumettent, plus ils ont de chances de réussir leur carrière politique », estime-t-elle.

Pour Rexhep Hoti, proche d’Hashim Thaçi, il est vrai que certains responsables internationaux ont tiré des bénéfices en échange de leur soutien aux dirigeants locaux politiques, puisque le Kosovo continue de représenter un « trafic dense ».

Betim Musliu, chercheur à l’Institut des Politiques de Développement (KIPRED) pense que la mission de certains responsables internationaux s’est parfois limitée à se remplir les poches. « Le pire problème est l’immunité dont jouissent ces responsables. Ils sont intouchables, même quand leurs activités délictueuses sont prouvées. Souvenez-vous du détournement de quelques millions d’euros par l’ancien responsable international de la Corporation Energétique du Kosovo (KEK), Jo Trutschler, en 2002-2004 », rappelle Betim Musliu (lire notre article « Kosovo : corruption à la MINUK »)..

Le misérable pactole que représente le Kosovo semble être toujours aussi attirant pour certains responsables internationaux sans scrupules.

 

http://balkans.courriers.info/article18847.html

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14 décembre 2011 3 14 /12 /décembre /2011 13:13

bebes-olympiques.jpgLongtemps, les dirigeants politiques ont scruté l’évolution de leur population, confondant nombre et puissance. Le XXIe siècle sera marqué par la question du vieillissement, tandis que resurgit le mythe millénaire de la surpopulation.


par Georges Minois, juin 2011

Le spectre de la surpopulation a refait surface en 2008, à la faveur d’une baisse des stocks alimentaires mondiaux et en raison de la dégradation accélérée de l’environnement. Un coup d’œil à certains chiffres n’a rien de rassurant : 218 000 bouches supplémentaires à nourrir chaque jour dans le monde, 80 millions chaque année, un effectif global de presque 7 milliards, une consommation qui augmente... La population semble peser bien lourd sur les ressources de la planète.

L’humanité n’a pourtant pas attendu le début du XXIe siècle pour s’inquiéter du surpeuplement. Quatre siècles avant notre ère, alors que le monde comptait moins de 200 millions d’habitants, Platon et Aristote recommandaient aux Etats de réglementer strictement la natalité : c’est dire que la notion de surpeuplement est plus une question de culture que de chiffres. Depuis le « Croissez et multipliez » biblique, on voit s’affronter populationnistes et partisans d’une maîtrise de la natalité. Les premiers dénoncent la surpopulation comme une illusion ; les seconds mettent en garde contre ses conséquences.

Pendant très longtemps, on n’a pas disposé de statistiques. Faute de pouvoir reposer sur des chiffres fiables, le débat était avant tout philosophique, religieux ou politique. Aujourd’hui encore, en dépit de la masse de données dont nous disposons, ce sont toujours très largement les orientations idéologiques et religieuses qui guident les partis pris. Parler de surpeuplement touche aux convictions fondamentales concernant la vie et sa valeur. D’où la passion avec laquelle le sujet est abordé.

On a du mal à imaginer que le Moyen Age, avec ses guerres, ses pestes, sa mortalité infantile, ait pu envisager le problème de la surpopulation, tant la mort semble omniprésente. Pourtant, aussi surprenant soit-il, il a connu des moments de surpopulation relative (compte tenu des capacités à nourrir les populations), amenant même les théologiens à nuancer leurs positions...

Les considérations morales sur la chasteté ou sur la supériorité de la virginité se sont également invitées dans les débats.Il en a été de même avec la licéité des pratiques contraceptives. Enfin, les interdits bibliques sur l’onanisme (le crime d’Onan, épanchant sa semence à terre) ont longtemps pesé sur les discussions.

Il y a quarante mille ans, avec 500 000 habitants pour la Terre entière, la menace de surpopulation pouvait sembler bien lointaine. Pourtant, les chasseurs avaient besoin d’un espace vital assurant leur ravitaillement en gibier : de 10 à 25 kilomètres carrés par personne en moyenne, ce qui limitait sérieusement la taille de chaque groupe. Au-delà de 25 à 50 personnes vivant exclusivement de la chasse et de la cueillette, le groupe s’exposait à de grosses difficultés de ravitaillement. Le surpeuplement est bien une notion à géométrie variable, étroitement liée aux ressources disponibles. Toutefois, sa représentation populaire est toujours celle de personnes serrées comme des sardines dans un espace réduit.

Le nombre devient vite une obsession. Dans les cités grecques, le relief impose un cloisonnement : chaque bassin s’organise en cité indépendante, en autant de cellules closes de dimensions réduites, où la pression humaine est fortement ressentie ; cette situation facilite la prise de conscience du facteur démographique. Le climat politique est peu favorable à la natalité.

« Quand il y a trop de citoyens,
ils échappent au contrôle »

Dans deux de ses principaux dialogues, La République et Les Lois, Platon définit une population optimale en fonction de l’espace et des ressources disponibles, et décrit les modes d’organisation et de fonctionnement social — souvent à l’extrême limite de ce qui est réaliste — nécessaires pour y parvenir. Même démarche chez Aristote dans La Politique : « Ce qui fait la grandeur d’une cité, ce n’est pas qu’elle soit populeuse (1). » De toute façon, selon lui, « un nombre trop important ne peut admettre l’ordre : quand il y a trop de citoyens, ils échappent au contrôle, les gens ne se connaissent pas, ce qui favorise la criminalité. De plus, il est facile aux étrangers et aux métèques d’usurper le droit de cité, en passant inaperçus du fait de leur nombre excessif (2) ». Et puis, beaucoup de monde, c’est beaucoup de pauvres, avec le danger qu’ils se révoltent. Ce ne sont pas tant les ressources ou la nourriture qui inquiètent Aristote, mais le maintien de l’ordre. La pensée démographique grecque pose déjà les termes du débat tels qu’on les retrouve dans la période moderne et contemporaine. Elle est eugéniste, malthusienne et... xénophobe !

Avec l’extension de la domination romaine, on change d’échelle, mais pas nécessairement de mentalité. La politique des gouvernements est plutôt nataliste. Ce qui constitue à la fois une nouveauté et un échec, car la fécondité romaine restera toujours faible par rapport à celle d’autres civilisations, comme en témoigne Tite-Live : « La Gaule était si riche et si peuplée que sa population, trop nombreuse, semblait difficile à maintenir. Le roi, déjà âgé, voulant décharger le royaume de cette multitude qui l’écrasait, envoya ses deux neveux de par le monde pour trouver de nouvelles terres (3). » Propagande politique : trop nombreux, ils agressent leurs voisins les Romains, justifiant en réponse l’invasion de la Gaule.

Avec le christianisme, entre les IIIe et Ve siècles de notre ère, les autorités abandonnent tout interventionnisme. La question de la procréation passe du domaine civique et politique au registre religieux et moral. Un vif débat s’engagera autour des mérites respectifs de la virginité, présentée comme une vertu suprême que l’on exalte, du mariage, que l’on disqualifie en favorisant l’ascétisme, et du remariage, que l’on punit.

Dans cette atmosphère austère, la question est tout de même posée : faut-il peupler ou dépeupler ? Etre fécond ou abstinent ? Pour les chrétiens, la réponse ne peut se trouver que dans la parole divine. Mais les écrits bibliques se contredisent… Le travail des Pères de l’Eglise sera de montrer, à force d’acrobaties et de contorsions rhétoriques, que ces contradictions n’en sont pas, et que Dieu n’a qu’une parole, même s’il a donné l’ordre à Adam et Eve de se multiplier et fait dire ensuite à saint Paul, dans le Nouveau Testament : « Il est bon pour l’homme de s’abstenir de sa femme. » La tâche n’est pas facile, mais, pour les théologiens, rien n’est impossible. L’Ancien Testament, lui, est sans ambiguïté : « Croissez, multipliez, soyez féconds. »

Le relatif surpeuplement du Moyen Age a des effets très concrets. Dès la fin du XIe siècle, les Occidentaux savent exploiter le poids du nombre. Ils prennent conscience de leur supériorité numérique et en font une arme. Le pape Urbain II, en 1095, envoie des hordes de chevaliers sur Jérusalem. Toute l’épopée des croisades est sous-tendue par un flux continu d’ouest en est qui n’aurait pas été possible sans un surplus de population au sein de la chrétienté.

Ainsi ira le monde occidental jusqu’au début du XIXe siècle. Hommes d’Eglise, intellectuels, théologiens, philosophes et écrivains vont se relayer pour théoriser sur la question démographique, naviguant entre la peur du trop-plein et le traumatisme du grand vide, les utopies populationnistes et l’inébranlable foi dans l’ordre divin comme puissance régulatrice de la présence des êtres humains sur Terre. Le vulgum pecus, le peuple, est perçu tour à tour comme un fléau et comme une richesse. Chacun développe ses explications et formule ses recommandations, bien que l’outil statistique reste très déficient. Sous-peuplement, surpeuplement : au cours des siècles, la bataille fait rage entre ceux qui pensent que l’un est plus risqué que l’autre pour la survie de l’espèce humaine.

Compter les individus avec Malthus
ou répartir les richesses avec Marx ?

L’œuvre de Thomas Robert Malthus (4), à la charnière des XVIIIe et XIXe siècles, marque un seuil dans l’histoire des théories démographiques. La population, affirme l’économiste et pasteur britannique, augmente beaucoup plus vite que la production alimentaire, ce qui, inévitablement, conduira à la surpopulation et à la famine à grande échelle. Soit on laisse faire, et les conséquences seront brutales et douloureuses, la nature se chargeant d’éliminer l’« excédent humain » ; soit on contrôle la natalité, en commençant par supprimer toute aide aux pauvres afin de les « responsabiliser » — l’attitude « responsable » étant de ne se marier et de n’avoir des enfants que lorsqu’on a les moyens de les nourrir et de les éduquer. Selon Malthus, la diffusion rapide de la misère est un risque pour l’humanité ; il faut donc l’éradiquer.

Pierre-Joseph Proudhon lui répond qu’il n’y a pas de problème de surpeuplement. Si la misère se propage, c’est à cause du système inique de la propriété qui confère à certains un pouvoir injuste sur d’autres. Karl Marx, guère intéressé par la question démographique elle-même, considère Malthus comme un ennemi de la classe ouvrière et le traite d’« insolent sycophante des classes dirigeantes, coupable de péché contre la science et de diffamation à l’encontre de la race humaine (5) ». Il lui reproche de croire en un « principe de population », loi naturelle absolue, valable toujours et partout, qui ferait que la population progresse toujours plus vite que les ressources : « Cette loi de population abstraite n’existe que pour les plantes et les animaux, tant qu’il n’y a pas d’intervention historique de l’homme. Ce qui compte, ce n’est pas le nombre d’êtres humains, mais la répartition des richesses (6). »

Ces débats se poursuivent jusqu’au milieu du XXe siècle, date à laquelle l’humanité s’engage dans une croissance effrénée : 3 milliards de personnes en 1960 ; 6,1 milliards en 2000. Ce n’est plus une croissance, c’est une explosion. Les démographes, économistes, géographes, mais aussi philosophes, historiens, ethnologues, et bien sûr les politiciens, se déchirent sur l’interprétation du phénomène. Aux défenseurs de la vie proliférante, indépendamment de sa qualité, les réalistes opposent la nécessaire maîtrise de la procréation. Les uns nient le concept de surpeuplement, parlant d’inégalités de développement ; les autres dénoncent la folie meurtrière des natalistes, qui condamnent des centaines de millions d’hommes à mourir de faim. A partir des années 1980, les enjeux environnementaux et écologiques commencent à être mieux pris en compte.

Au début du XXIe siècle, les antimalthusiens se veulent rassurants, en s’appuyant sur les phénomènes de transition démographique en cours : les taux de fécondité s’effondrent partout, y compris dans les pays très pauvres. Cela ne fait que confirmer la « révolution démographique » évoquée en 1934 par Adolphe Landry, qui a montré que désormais, avec l’énorme accroissement de la production des biens, le problème du rapport population/ressources était dépassé. Dès lors, ce que l’on définit comme population optimale fait appel à la notion culturelle de bonheur, notion qualitative, et non plus quantitative.

Ainsi, la population se stabiliserait autour de 9 milliards vers 2050 et de 10 milliards vers 2150. Puisque cette planète, assurent une majorité de démographes, pourrait nourrir 10 milliards d’habitants, comment pourrait-elle être surpeuplée avec 7 milliards ? S’il y a 1 milliard de sous-alimentés et deux fois plus de pauvres sur la planète, ce n’est peut-être, après tout, qu’en raison d’une mauvaise répartition des ressources. Mais est-il souhaitable d’atteindre ce chiffre ? L’entassement de 10 milliards d’hommes, même bien nourris, reste un entassement...

En 1997, Salman Rushdie écrivait une Lettre au six milliardième citoyen du monde (7) qui devait naître dans l’année : « En tant que membre le plus récent d’une espèce particulièrement curieuse, tu te poseras bientôt les deux questions à 64 000 dollars [produit intérieur brut par personne approximatif aux Etats-Unis] que les autres 5 999 999 999 se posent depuis un certain temps : comment en sommes-nous arrivés là ? Et, maintenant que nous y sommes, comment y vivrons-nous ? On te suggérera sans doute que la réponse à la question des origines exige que tu croies à l’existence d’un Etre invisible, ineffable, “là-haut”, à un créateur omnipotent que nous, pauvres créatures, ne pouvons percevoir, et encore moins comprendre... A cause de cette foi, il a été impossible en de nombreux pays d’empêcher le nombre des humains de croître de façon alarmante. Le surpeuplement de la planète est dû au moins en partie à la folie des guides spirituels de l’humanité. Au cours de ta vie, tu verras sans doute l’arrivée du neuf milliardième citoyen du monde. Et si trop d’hommes naissent en partie à cause de l’opposition religieuse au contrôle des naissances, beaucoup de gens meurent aussi à cause des religions… »

Quatorze ans plus tard, en 2011, ou, au plus tard, au début de 2012, on attend l’arrivée du sept milliardième citoyen du monde. Ce petit dernier a sept chances sur dix de naître dans un pays pauvre, au sein d’une famille défavorisée. Faudra-t-il lui envoyer un courrier de bienvenue ou une lettre d’excuses ?

 

Georges Minois

Historien. Ce texte est issu de son dernier livre, Le Poids du nombre. L’obsession du surpeuplement dans l’histoire, Perrin, Paris, 2011.
http://www.monde-diplomatique.fr/2011/06/MINOIS/20654
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14 décembre 2011 3 14 /12 /décembre /2011 13:08

PS_604_01.jpgLa justice a ouvert une enquête sur le financement présumé occulte du Parti socialiste dans le Nord- Pas-de-Calais.

 


Eté 2010. Une impasse tranquille, dans la campagne vosgienne, près de Gérardmer. Fin d’après-midi, une grosse BMW se positionne à la hauteur d’un promeneur barbu et joufflu aux allures de nounours. Trois hommes à bord et un flingue en sautoir. « Monte sans faire d’histoires », ordonnent-ils. La voiture démarre. Le commando, envoyé par un certain Guy Mollet, lui réclame 200 000 euros. Sinon, ils s’en prendront à ses enfants. Ils savent « à quelle heure » ils « prennent le bus pour aller à l’école et au collège ». Au bout d’un quart d’heure, la berline libère le barbu hébété.

L’homme n’est pas un des voyous de la série télé Braquo. C’est l’ancien maire d’Hénin-Beaumont, 25 000 habitants, la sixième ville du Pas-de-Calais. Gérard Dalongeville, 41 ans, a longtemps été une figure montante du Parti socialiste dans le Nord-Pas-de-Calais. Son élection comme maire en 2001 devait faire barrage au Front national. C’est l’inverse qui arriva. Détournements de fonds, corruption… La justice s’est vite intéressée au cas Dalongeville.

Huit téléphones portables

Le 7 avril 2009, à l’aube, moins de deux ans avant son « braquage » dans les Vosges, des policiers de la brigade financière de Lille frappent à la porte de sa maison. Dans la foulée d’un rapport accablant de la chambre régionale des comptes, la juge d’instruction de Béthune, Véronique Pair, enquête sur de graves problèmes de trésorerie dans la gestion d’Hénin-Beaumont. Elle soupçonne Dalongeville et son adjoint aux finances, Claude Chopin, de détournements de fonds. Après avoir fouillé la maison du maire où ils découvrent pas moins de huit téléphones portables, les policiers perquisitionnent son bureau à l’hôtel de ville.

Ils remarquent assez vite dans le mur la présence d’un coffre-fort, au-dessus d’un buste de Jaurès. La main sur le coeur, Dalongeville jure tout ignorer du contenu de ce coffre, dont il n’aurait pas les clés. A l’intérieur, les policiers découvrent 13 000 euros en billets de 100 et 500 répartis dans deux enveloppes… Le maire se dit stupéfait. Quand, plus tard, la police scientifique de Lille trouve sur une des enveloppes deux empreintes digitales lui appartenant, Dalongeville nie encore avec aplomb :

« Il est tout à fait possible que quelqu’un ait utilisé une enveloppe que j’aurais manipulée auparavant. »

La juge est sceptique. Cela sent trop fort le pot-de-vin, l’argent noir, la fausse facture ou le financement occulte. Elle veut savoir d’où viennent ces billets et met le maire en garde à vue. Dalongeville reste muet. Ce long silence se poursuit en détention provisoire.

L’élu socialiste se retrouve dans la prison de Longuenesse, dans le Pas-de-Calais. Il ne lâche toujours rien sur l’origine des billets, renvoyant toute la responsabilité sur son premier adjoint chargé des finances. Au bout de huit mois, la juge le laisse sortir mais il n’a pas le droit de quitter sa maison familiale des Vosges. Ce que Dalongeville ignore, c’est que les policiers écoutent son téléphone portable. Les Inrocks ont pu consulter des SMS codés qu’il a échangés avec plusieurs protagonistes du dossier : l’homme d’affaires Guy Mollet ; un patron qui signe des contrats de fournitures avec la Ville, Jean-Marc Bouche ; et leurs avocats.

Des SMS codés

Dans leurs conversations, il est question de “lapins”, de “chasseurs”, d’“hélicoptère”, de “concerts” ou de “parties de poker”. Témoin, ce SMS de l’avocat de l’entrepreneur Jean-Marc Bouche, envoyé à Dalongeville : “Le lapin sera là.” Réponse : “On va le faire en pâté.” La juge découvre que le lapin n’est autre qu’un de ses collègues : le magistrat de Béthune Pierre Pichoff, qui sera emprisonné début 2011 pour “corruption passive”, “tentative d’escroquerie” et “trafic d’influence”, soupçonné d’avoir touché de l’argent pour rendre des jugements de complaisance, en particulier dans une affaire de terrains à Hénin-Beaumont.

La juge comprend qu’à travers la plupart de ces SMS, Dalongeville et ses amis s’organisent pour obtenir la complaisance de ce magistrat sur les affaires en cours. L’un d’eux est sur ce point évocateur : “Il y a de la famine dans le monde, écrit Dalongeville à son complice entrepreneur, l’Unicef a besoin de dons avant la Saint-Nicolas.” La juge va découvrir que cette “Saint-Nicolas” désigne le jour de la confrontation entre les acteurs du dossier dans son bureau, et que cet “Unicef” qui a besoin de “dons”, c’est le juge Pierre Pichoff… Ce que réfute l’avocat de Pierre Pichoff, que nous avons interrogé en novembre. Même démenti de l’entrepreneur Jean-Marc Bouche, qui nous assure n’avoir jamais été en relation avec le juge Pichoff. Quoi qu’il en soit, dès que les écoutes policières lui apprennent que Dalongeville ne respecte pas son contrôle judiciaire, la juge le renvoie immédiatement en prison.

Mai 2009 : dans sa cellule, Dalongeville se sent seul. L’écharpe bleu, blanc, rouge, c’est fini : le Conseil des ministres a révoqué son mandat ; et le PS l’a exclu le 28 avril. Il connaît la vérité, bien sûr, concernant les billets découverts dans son coffre-fort. Mais pour l’instant, il ne lâche rien. Pendant ce temps, la juge enquête, auditionne, perquisitionne et découvre que la mairie d’Hénin- Beaumont est une véritable pompe à fric.

Un bac à fleurs à 80 000 €

Les billets de 100 et 500 euros viennent en fait d’un racket sur les entreprises. Un local du service d’urbanisme de la mairie abrite une feuille de chou gratuite, Le Journal du pays, que dirige un entrepreneur, Guy Mollet. Si une entreprise de la région veut remporter un marché public de la commune, c’est simple : elle doit d’abord acheter une publicité dans le journal et à un prix très élevé. Autre moyen de racketter les entreprises : la surfacturation. La mairie achète 80 000 euros un bac à fleurs à une entreprise amie et récupère le trop-perçu sous forme d’achat de publicité ou en cash. Plus simple encore, la fausse facture : la Ville paie une prestation de gardiennage à Azur Protection, une entreprise de Toulouse qui officiellement garde un ancien centre de vacances à moitié squatté ou un terril occupé par des lapins. En réalité, l’entreprise ne garde rien du tout. La juge parvient à établir que les dirigeants de cette entreprise ont participé “à titre personnel au financement de la campagne électorale 2008 de Gérard Dalongeville”. Elle les met en examen.

Sur la collecte des billets, elle interroge aussi la gérante d’une société de nettoyage basée en région parisienne. La femme témoigne sur procès-verbal qu’en juin 2008, elle et son patron, André M., ainsi qu’un intermédiaire issu du BTP et basé au Luxembourg, un certain Jean-Claude Bertoldi, ont signé avec Dalongeville un chantier de 39 412,86 euros qui en valait en réalité 10 000. Selon la femme, l’intermédiaire Bertoldi aurait alors sorti “8 000 euros en espèces” d’une vieille sacoche en cuir marron puis lui aurait lancé, en parlant de la sacoche : “T’inquiète pas, celle-là en a vu d’autres.” Et aurait ajouté comme pour se rassurer que “si l’on voulait faire fonctionner une société, il fallait agir de la sorte”.

Ce Bertoldi est déjà connu de la justice. En 2007, Le Canard enchaîné révélait des écoutes téléphoniques le montrant en train de négocier avec l’ancien président du Sénat, l’UMP Christian Poncelet, des commissions sur des marchés publics en France et à l’étranger pour une filiale de l’entreprise Vinci. Quand la juge de Béthune l’interroge sur ses échanges de billets avec Dalongeville, il nie les faits mais elle le met lui aussi en examen pour escroquerie, abus de biens sociaux et faux en écritures privées. Au total, la juge établit que sous le règne de Dalongeville, la mairie a payé à des entrepreneurs de la région entre 900 000 et 4 millions d’euros, pour des services surfacturés ou jamais effectués.

Dans sa cellule, Dalongeville voit Noël 2010 qui approche. L’ancien maire a une décision à prendre. Dehors, ils sont déjà une vingtaine, élus, chefs d’entreprise, intermédiaires, à se retrouver mis en examen pour ces détournements. Son avocat Didier Cattoir, une personnalité du PS, ne veut plus le défendre à l’approche d’un procès qui sent le soufre et qui aura lieu en 2012. Dalongeville sait qu’il peut prendre jusqu’à dix ans ferme et 150 000 euros d’amende. Alors il fait ses comptes. Il se dit que s’il parle enfin comme la juge l’attend depuis un an, s’il lui fait des révélations, il obtiendra peut-être de l’accusation un regard plus clément.

Son premier courrier à la juge date du 11 décembre 2010. Il ne dit plus qu’il ne sait rien du coffre-fort dans son bureau. Il ne dit plus que ses empreintes ont atterri sur l’enveloppe de billets par hasard. Il révèle à la juge la destination que prenait, selon lui, tout cet argent volé par sa mairie aux entreprises de la région : “L’argent du coffre, écrit-il, c’est celui du parti !” Puis il promet à la juge des aveux explosifs :

Je souhaiterais vous expliquer le financement du parti. Je vous parlerai des rouages et des personnes permettant le financement par détournement de l’argent public et, à travers quelques témoins clés, [d’]obtenir ‘le haut’ de la machine régionale.

Le message se veut clair. Un : le détournement d’argent public dans sa ville était destiné à financer son parti, le Parti socialiste. Deux : ce détournement ne touche pas seulement Hénin-Beaumont. Il implique la région entière et d’autres socialistes que lui. Nous avons pu lire ses accusations en détail. Dalongeville cite des noms, mais surtout, il décrit un système. Il fait ses déclarations dans le cadre de la procédure instruite à Béthune, mais, comme nous le dévoilons aujourd’hui, celles-ci ont permis à la justice d’ouvrir une nouvelle enquête, dans une autre juridiction. Que dit-il ? Dalongeville explique d’abord que dans la région, le détournement de l’argent public se fait principalement autour de deux structures : deux mastodontes dans lesquels quelques hommes du Parti socialiste du Nord-Pas-de-Calais, ceux-là même qui ont poussé Dalongeville dans sa carrière, tiennent en main les affaires du bassin minier.

Des entreprises vaches à lait

Le premier mastodonte, c’est celui du parc de logements des Houillères. En tout, 65 000 maisons et appartements. Un trésor de plus de 2,4 milliards d’euros que gère la Soginorpa, une société privée appartenant à un établissement public, l’Epinorpa, contrôlé par la Région. La Soginorpa gère ces logements, les entretient et les fait rénover par des entreprises qu’elle choisit. Cette société a fait l’objet d’une enquête de la chambre régionale des comptes. Le verdict des magistrats financiers est lourd : la Soginorpa ne rénove que 20 % des logements miniers qu’elle devrait restaurer. Elle gaspille l’argent public en faisant travailler des entrepreneurs qui ne proposent pas les meilleurs prix et les choisit loin des règles normales d’attribution des marchés publics.

Inquiet, le syndicat CFDT du mastodonte a demandé à un cabinet d’audit de Dijon de disséquer les comptes. Pas brillant. La gestion de la Soginorpa, résume l’audit, a été “concentrée par peu de personnes avec une volonté affichée de masquer les pertes”. Des pertes lourdes : d’un minimum de 173 millions d’euros selon l’audit. Où s’envole tout cet argent ? Claude Buquet a sa petite idée sur la question. Syndicaliste CFDT, il siège au comité central d’entreprise de la société.

La Soginorpa, assure-t-il aux Inrocks, est une vache à lait qui sert dans tous les domaines. Il y a l’embauche de sympathisants politiques payés à des tarifs astronomiques, pas loin de 200 000 euros par an. Il y a des emplois fictifs, des gens rétribués par la Soginorpa et qui travaillent en fait à la mairie de Liévin. Des salariés qu’on ne trouve jamais, qui sont recyclés à la Soginorpa en attendant des jours meilleurs.

Le syndicaliste, ancien mineur, redoute que la Soginorpa, avec ses 900 salariés, “n’aille dans le mur bien plus vite qu’on ne le pense”. Dalongeville, lui aussi, dit savoir où s’envole l’argent du logement minier et d’où vient cette “volonté affichée de masquer les pertes” soulignée par l’audit. Il l’écrit à la juge depuis sa prison, dans un courrier du 26 janvier 2011. Il lui suggère de regarder vers l’homme qui préside la Soginorpa. C’est un “baron” socialiste de la région qu’il connaît bien, puisqu’il a bénéficié de son soutien, en 2001, dans sa conquête de la mairie d’Hénin-Beaumont, et qu’il lui avait permis de pantoufler comme consultant au Conseil supérieur de l’électricité et du gaz à la fin des années 90. Il se nomme Jean-Pierre Kucheida. Il est député-maire de Liévin, 32 000 habitants, l a cinquième ville du Pas-de-Calais. En plus de la Soginorpa, il commande aussi le second mastodonte qui dans la région Nord- Pas-de-Calais, selon l’ancien maire d’Hénin-Beaumont, détournerait de l’argent public : Adévia.

Dans le Nord, quand une ville, ou la Région, veut construire une zone commerciale, un quartier neuf ou le musée Louvre-Lens, qui va bientôt ouvrir ses portes, Adévia est là. Société d’économie mixte (SEM), elle se charge d’acheter les terrains et de sélectionner les entreprises présentes sur le chantier. Kucheida la dirige de 1983 à 1991. Il en est aujourd’hui le viceprésident. En mai 2010, les magistrats financiers de la chambre régionale des comptes, encore eux, s’intéressent à sa gestion. Là aussi, découverte de dépenses bizarres : de l’argent investi dans des contrats désavantageux pour les comptes publics et au contraire très avantageux pour les entreprises.

Exemple : Adévia achète à des agriculteurs des terrains à un niveau jusqu’à trente fois supérieur aux estimations de France Domaine (rattaché au ministère du Budget). Elle en indemnise d’autres à des tarifs jusqu’à dix fois supérieurs à la norme. Elle offre les meilleurs chantiers à une entreprise gérée par le fils d’un membre du conseil d’administration d’Adévia et à une autre gérée par un administrateur d’Adévia également maire d’une petite commune.

Dans la lettre qu’elle reçoit de Gérard Dalongeville, la juge lit qu’Adévia achèterait des élus pour qu’ils signent des chantiers publics avec elle :

Adévia, écrit Dalongeville, a un comportement hors norme pour l’achat de terrains et l’aménagement de zones industrielles, commerciales et de logements. Bruno Fouquart (le directeur d’Adévia – ndlr) visite les élus, leur promet financements et soutiens (voire plus), puis la consultation est lancée, et l’attribution (du chantier – ndlr) revient à Adévia ! CQFD.”

En clair, Dalongeville prétend qu’Adévia, dirigée par l’élu socialiste Kucheida et quelques camarades du parti, corrompt des élus en leur disant : donnez-nous vos marchés publics et nous vous financerons. Contacté par écrit et par téléphone, Bruno Fouquart avait accepté de répondre à nos questions mais il a brusquement changé d’avis sans nous fournir d’explications.

Un trio incontournable

Dans ses courriers, Dalongeville cite un autre homme, impliqué selon lui dans les affaires d’Adévia. C’est le patron de l’entreprise de bâtiment EBTM. Si un élu “bloque” pour vendre un terrain à Adévia, prétend Dalongeville, “Patrice Chrétien intervient alors pour être intermédiaire pour Adévia, par des promesses d’achats de terrains qu’il cède ensuite à Adévia…” Traduction : Chrétien achèterait en son nom le terrain puis le revendrait à Adévia. Toujours dans l’idée d’expliquer à la juge un système régional de financement politique, sans en fournir les preuves, Dalongeville affirme que cet entrepreneur ami d’Adévia serait une cheville ouvrière “du financement du PS via Jean-Pierre Kucheida”. Et qu’il serait avec Fouquart, le directeur d’Adévia, l’un des “hommes clés du système Kucheida-Percheron”.

Contacté, Patrice Chrétien assure que sa société “n’est en rien liée, ni intéressée, à l’enquête judiciaire” d’Hénin-Beaumont. Ce “système Kucheida-Percheron” dont Dalongeville parle fait référence à l’axe politique constitué dans la région par trois figures du PS : le député-maire de Liévin Jean-Pierre Kucheida, le président socialiste du Conseil régional Daniel Percheron et l’ancien trésorier pendant vingt ans de la Fédération du Pas-de-Calais, l’ancien maire de Béthune, Jacques Mellick, condamné en 1997 dans l’affaire du match de football truqué OM-Valenciennes. Selon Dalongeville, c’est à travers le réseau tissé par ces hommes sur la région pendant des décennies que s’est mis en place le schéma de financement occulte auquel il a participé et qu’il dénonce aujourd’hui. Contactés à plusieurs reprises, Jean-Pierre Kucheida et Daniel Percheron n’ont pas répondu à nos demandes d’entretien.

A ce financement occulte présumé, Dalongeville associe une autre figure socialiste, membre actif de la Fédération socialiste du Pas-de-Calais, où il anime le groupe de travail “communication”. C’est Daniel Boczkowski. Boczko, pour les intimes, cadre chez Dalkia, cette filiale de Veolia environnement spécialisée dans le chauffage urbain, très implantée dans la région. Dalongeville, dans sa lettre, le place au centre “du financement de la fédé PS du Pas-de-Calais, toujours aux mains de Daniel Percheron”. Son rôle, écrit Dalongeville, serait le suivant : Boczkowski interviendrait sur l’“investiture des candidats PS”, lesquels se verraient contraints, une fois élus, de renvoyer l’ascenseur par le biais de contrats avec l’entreprise Dalkia. L’argent récupéré sur ces contrats servirait au “financement de la fédé”.

Tous les maires investis et soutenus (par le PS local – ndlr) choisissent Dalkia pour leur marché de chauffage et le renouvellent grâce et par Daniel Boczkowski…”, conclut Dalongeville.

Autrement dit, à l’image de l’affaire des marchés publics d’Ile-de-France, une partie de l’argent du chauffage urbain serait, selon l’ancien maire d’Hénin- Beaumont, “détourné” vers une cagnotte politique, celle du Parti socialiste. Contacté, Daniel Boczkowski n’a pas répondu à notre demande d’entretien. Pour finir, Dalongeville écrit à la juge que lui-même et la majorité des élus socialistes, des entrepreneurs et des avocats de la région qu’il mêle à ces malversations sont affiliés aux loges maçonniques du Grand Orient et de la Grande Loge de France. Ce qui, selon lui, contribue à l’efficacité du système. Nous l’avons contacté pour l’interroger sur ses allégations, il répond qu’il ne souhaite pas réagir dans nos colonnes.

Jusqu’ici, rien de ce qu’il affirme n’est judiciairement prouvé. Mais tout figure noir sur blanc dans un dossier du tribunal de Béthune. La juge Véronique Pair n’enquêtera pas dessus : le parquet de Béthune s’est estimé incompétent. Mais nous pouvons révéler que depuis plusieurs mois, des policiers de la PJ de Lille, assistés de leurs collègues de la Division nationale d’investigations financières et fiscales (DNIFF) de Nanterre, enquêtent sur les affirmations de Dalongeville. Cette enquête, conduite par le parquet de Lille, cherche à vérifier ces pratiques de financement illégal.

Un intermédiaire flambeur

Cette bombe politique n’aurait peutêtre jamais explosé sans l’existence de Guy Mollet, l’entrepreneur ami dont le journal local, installé dans la mairie, vendait très cher l’espace publicitaire aux entreprises. En fait, c’est en s’intéressant à ce personnage que la juge a pu comprendre le circuit de l’argent sale d’Hénin-Beaumont. Avec au bout une étonnante surprise. Sur la commune, plusieurs chefs d’entreprise décrivent un costaud de 62 ans au bagout d’ancien organisateur de courses cyclistes. Ce “flambeur” au carnet d’adresses impressionnant, condamné pour violence contre un agent des impôts, interdit de gestion pendant dix ans en 1996, roulait en BMW immatriculée au Luxembourg et claquait de belles sommes au PMU. Il était comme chez lui dans la mairie de Dalongeville, qui le payait comme “intermédiaire” entre la Ville et des entreprises. Aujourd’hui mis en examen pour corruption et détournement de fonds publics, extorsion de fonds et faux en écritures, il attend son jugement loin du Nord, à la retraite dans une maison de l’Aude.

Les témoignages recueillis par la juge concordent : l’“apporteur d’affaires” de la mairie d’Hénin-Beaumont était un racketteur hors pair qui aurait eu recours à des méthodes musclées. Par exemple, il y a le témoignage d’un agent immobilier, Laurent Bocquet, qui dirigeait la liste UMP aux dernières élections municipales. Sur son procès-verbal, Bocquet raconte qu’en 2005 il souhaite acheter sur la ville un terrain pour construire vingt-huit pavillons. Rapidement, poursuit l’homme, Guy Mollet se présente à lui en tant qu’intermédiaire de la mairie et lui réclame de l’argent pour “valider” son projet… “Je suis entré dans un véritable entonnoir”, nous raconte aujourd’hui l’agent immobilier. Aux enquêteurs, il dit avoir reçu au téléphone des appels menaçants : “On va venir te voir, Bocquet !”, l’aurait prévenu un mystérieux interlocuteur se présentant comme un membre de la communauté gitane de Marseille.

Il a précisé qu’il n’avait pas peur, qu’il allait mettre le feu, qu’il venait de faire sept ans de prison et que s’il fallait monter au bazooka, ça n’était pas un problème.”

300 000 € de pots-de-vin

La juge entend un autre témoin, promoteur immobilier, qui accuse Guy Mollet. Il s’appelle Nicolas Pauchet. Il reconnaît avoir versé à Guy Mollet plus de 300 000 euros de pots-de-vin, dont 260 000 en chèques, pour obtenir l’autorisation de commercialiser à Hénin-Beaumont cent parcelles de terres agricoles.

“Si un programme ne passait pas par Guy Mollet en validation, se justifie-t-il, il n’avait aucune chance d’aboutir.”

Puis il affirme que son racket a pris des allures de série noire. En janvier 2008, Guy Mollet et plusieurs de ses hommes le “convoquent”. Le petit groupe lui réclame de l’argent pour rembourser de mystérieux “gens de Paris”. Pauchet n’y comprend rien, si ce n’est qu’on veut le racketter. Une discussion démarre, le promoteur reçoit des claques et plusieurs coups de boule. S’il ne débloque pas rapidement de l’argent en liquide, “des personnes de Paris qui ne sont pas des tendres” s’occuperont de son cas et il finira “six pieds sous terre”.

Au bout de quatre heures, Nicolas Pauchet craque. Il apporte à ses racketteurs 40 000 euros en liquide dans un garage et transfère 260 000 euros sur les comptes bancaires de Guy Mollet, au Luxembourg. La juge a pu vérifier l’existence de ces virements. Mais le racket du promoteur ne s’arrête pas là. Un an et demi plus tard, le 16 juillet 2009, Pauchet est “convoqué” une nouvelle fois. On lui demande de venir avec son associé, Laurent Bocquet, qui confirme aux Inrocks cette histoire. La rencontre se déroule au McDonald’s de Noyelles- Godault, où les attendent quatre hommes “de type méditerranéen”, précisent-ils dans leur déposition.

Pauchet est une nouvelle fois menacé de mort. On lui demande de payer 200 000 euros pour solder une prétendue dette vis-à-vis de Guy Mollet. Même chose pour son associé, à qui les hommes de main réclament 30 000 euros. Sur cette affaire, les policiers interrogent Guy Mollet. “Je n’ai jamais exercé de pressions pour extorquer de l’argent”, répète-t-il sur procès-verbal. Et lorsque nous l’interrogions le mois dernier par téléphone, Guy Mollet s’indignait : “Il n’y a aucune preuve d’un racket.” Et les menaces, les baffes, les coups de boule ? L’enlèvement en BMW de Dalongeville par trois gorilles armés lui réclamant 200 000 euros ?  

“Les menaces ne viennent pas de moi !, jure Guy Mollet. Par contre, moi, j’ai été menacé de mort par trois mecs cagoulés, envoyés chez moi, dans le Sud, par Dalongeville. Ils me l’ont passé au téléphone. Dalongeville devait me dicter une lettre à écrire en échange de 110 000 euros. J’ai refusé !

Gérard Dalongeville, on s’y attendait, dément l’accusation. La justice, elle, a décidé de renvoyer Mollet et ses amis devant le tribunal correctionnel. Quant aux policiers, ils retrouvent les présumés cogneurs de Mollet. Devant eux, ces hommes se présentent comme des entrepreneurs honnêtes associés à Mollet. Ils nient les baffes, les armes et les menaces. Ils affirment, sans convaincre, qu’ils ont discuté affaires sans jamais sortir des principes de la courtoisie. La piste de ces mystérieux “gens de Paris”, brandie par ces hommes comme une terrible menace, ne sera pas explorée. Cela dit, les policiers vont découvrir un indice qui leur en donne une vague idée. Sur la puce du téléphone d’un des hommes de Mollet, ils trouvent le patronyme de “Mèdi Ornec”, assorti d’un numéro de portable. Il s’agit en fait de Mehdi Hornec, neveu des frères Hornec, trois figures du grand banditisme français, “parrains” du milieu parisien qui à leur palmarès affichent braquages de fourgons, saucissonnages, racket de boîtes de nuit, trafic de drogue et meurtres. Mehdi Hornec a été condamné en 2009 à deux ans de prison ferme pour extorsion de fonds sur des commerçants du Sentier, à Paris.

Du cash à ne plus savoir qu’en faire

Des petits arrangements du maire socialiste Dalongeville, l’affaire bascule dans un curieux business où entrepreneurs, intermédiaires et hommes du milieu se mélangent. “Un système qui pourrait être qualifié de mafieux”, écrit le parquet de Béthune. Avec la nécessité de mettre en place des “coupe-circuits” pour effacer les traces de “l’argent sale”. Plusieurs protagonistes du dossier, chefs d’entreprise, expliquent qu’il est toujours délicat pour un patron de verser un pot-de-vin en liquide… Où trouver du cash sans se faire repérer ? Surtout lorsque l’entreprise n’a pas une activité qui génère beaucoup d’espèces…

A l’inverse, les truands, eux, ont des liquidités comme s’il en pleuvait. Leur problème consiste à blanchir ces fonds d’origine douteuse, là encore sans se faire repérer. Pour faire coïncider leurs intérêts, des hommes comme Guy Mollet sont là. L’intermédiaire a fini par reconnaître devant les policiers que, jusqu’en 2008, il possédait trois comptes bancaires ouverts au Luxembourg, chez Fortis et Dexia. Aidée par la justice du grand-duché, la juge a même trouvé sur un des comptes de Guy Mollet un chèque de 210 000 euros. Il est daté du 31 août 2007 et signé par l’entreprise de bâtiment Ramery. Avec ses 2 700 salariés, Ramery est un poids lourd du BTP dans la région. Le groupe s’articule en trois pôles, travaux publics, bâtiment et environnement, tous susceptibles de travailler avec les collectivités locales ou la mairie d’Hénin- Beaumont. Une piste que les enquêteurs n’ont pas creusée, afin de “boucler leur dossier dans les meilleurs délais”, précise le parquet de Béthune.

Une Martine Aubry impuissante

A quelques mois de la présidentielle, comment le PS va-t-il réagir face à pareille affaire ? Selon nos informations, Martine Aubry et François Hollande ont été alertés à de nombreuses reprises des “dysfonctionnements” de la “fédé”. Plusieurs militants du parti nous affirment qu’ils leur en ont parlé et que les dirigeants du PS ont reçu des courriers d’élus dégoûtés ainsi que des mails de sympathisants excédés. Selon ces témoins, les traces de ces alertes sont nombreuses.

Un exemple : le 15 décembre 2007, l’ancien conseiller régional socialiste Alain Alpern alerte par mail la première secrétaire fédérale du parti, Catherine Génisson, une proche de Martine Aubry, avec copie à Daniel Percheron. Le message est le suivant : Dalongeville doit démissionner, le PS n’a “pas intérêt à laisser pourrir la situation” à Hénin-Beaumont. Réponse lapidaire de Catherine Génisson dans un courrier du 23 avril 2008 :

Par respect des Héninoises et des Héninois, mais aussi des militants socialistes, je te demande de faire preuve de sobriété, de dignité et de retenue dans ton expression.”

Autre exemple : ce courrier du 22 août 2011 de l’ancien sénateur socialiste du Pas-de-Calais, Michel Sergent, écarté de la liste de Daniel Percheron aux dernières sénatoriales. Adressée aux élus et aux militants socialistes de la région, cette lettre de quatre pages dénonce “irrégularités”, “tricheries”, “pressions” et “menaces” au sein de la Fédération socialiste. Plusieurs des témoins l’affirment, l’ancien et la nouvelle première secrétaire ont conscience du problème depuis longtemps. Mais ont-ils essayé d’agir ? L’affaire Dalongeville et l’enquête judiciaire en cours semblent indiquer le contraire.

Martine Aubry n’en sait pas plus que ce qu’elle a lu dans la presse depuis un an, assure son attaché de presse. Mais en tant que patronne des socialistes, elle prendra des décisions s’il faut le faire.”

En nous faisant jurer de ne pas révéler son identité, un éléphant du parti, figure historique du PS, explique que c’est très difficile pour les responsables nationaux de bousculer la Fédération du Pas-de-Calais… Comme dans les Bouches-du-Rhône, où le PS n’a pas tapé du poing sur la table dans l’affaire Guérini, le Nord-Pas-de-Calais est “une féodalité, où il est important d’avoir l’oreille du seigneur”, décrypte un avocat de Béthune engagé à gauche.

Un François Hollande imprudent

Dans les guerres de courants à l’intérieur du parti, le soutien de cette fédération se révèle essentiel. Le Nord-Pas-de-Calais fournit les plus grands bataillons d’adhérents socialistes. La légende attribue à Liévin, la commune de Jean-Pierre Kucheida, la plus grosse section PS du pays. Difficile, pour Aubry, de s’en affranchir. L’éléphant anonyme nous confie son amertume :

Dans son combat pour prendre le PS, Aubry ne pouvait rien faire politiquement sans l’aval de Percheron (l’ancien patron de la fédé du Pas-de- Calais – ndlr). Le deal était le suivant : je te laisse maître chez toi en échange de ton appui pour conquérir la tête du PS. Quand elle est arrivée à la mairie de Lille, Martine Aubry a également trouvé des financements parallèles qu’elle a remis au carré. Sa méthode est la suivante : il faut faire le ménage mais sans le dire !

Or, jusqu’à présent, la fédé du Pas-de-Calais n’a guère subi un quelconque “ménage”. “Sauf que le Nord et le Pas-de-Calais, ce n’est pas la même chose, nous dit François Lamy, le conseiller politique de Martine Aubry. Dans le Nord, en tant que maire de Lille, elle a réussi à nettoyer ce qu’elle a pu constater. Mais le Pas-de-Calais, c’est une grande fédération avec ses traditions, bonnes ou mauvaises. Martine Aubry peut agir sur le fonctionnement interne du PS, pas sur le reste.

Le premier test de la volonté de “nettoyage” aura lieu le 10 décembre, lors de la convention nationale du parti, où celui-ci devra trancher sur les investitures de trois circonscriptions : celle d’Albert Facon (Hénin-Beaumont), de Jack Lang (Boulogne-sur-Mer) et de Jean-Pierre Kucheida (Liévin).

Quant au candidat officiel du PS, François Hollande (qui n’a pas souhaité réagir à nos informations), si l’affaire d’Hénin se prolonge par une enquête sur un financement du PS dans la région, le soutien des caciques du Pas-de-Calais pourrait vite devenir embarrassant. En septembre dernier, Jean-Pierre Kucheida l’accueillait avec enthousiasme dans sa ville de Liévin. Cette visite de Hollande dans le bassin minier, avant son élection lors de la primaire socialiste, faisait alors office de quasi-pèlerinage pour l’ancien premier secrétaire du PS. En 1994, François Mitterrand y avait effectué l’un de ses derniers déplacements en tant que président de la République. Alors, que faire ? Purger l’abcès ou le laisser enfler jusqu’au 6 mai 2012 ?

 

Benoît Collombat et David Servenay

http://blogs.lesinrocks.com/enquetes/2011/12/11/nord-pas-de-calais-la-bombe-judiciaire-qui-menace-le-ps/

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Published by valenton rouge - dans France
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14 décembre 2011 3 14 /12 /décembre /2011 13:04

ac_annie_ernaux-inside1_0.jpgHonte sociale, lutte des classes, Mélenchon, sexe, écriture : à l'occasion de la parution de l'anthologie « Ecrire la vie », Rue89 a rencontré l'écrivain Annie Ernaux.


Annie Ernaux aux éditions Gallimard à Paris, le 6 décembre 2011 (Audrey Cerdan/Rue89)

Elle est assise dans la pénombre d'un orage hivernal, au bureau de Gaston Gallimard, et de sa vie dont nous parlons, de sa colère immense d'être née de ces parents-là, de l'amour qui font tous ses livres depuis « Les Armoires vides », il semble que c'est la honte qui prend le dessus.

La honte sociale, elle s'en est vengée en écrivant : écrire ce n'était pas un désir, mais une volonté. Mais la honte d'avoir renié ses parents, de les avoir détestés d'être si vulgaires, sales, incultes et gauches avec leur amour, d'avoir quitté très tôt leur monde sans jamais appartenir à celui des autres (ceux qui avaient des salle de bains, des mères parfumées et un peu artificielles qui disaient « sensas »), elle ne s'en est pas défaite. Elle l'a fouillée avec une impudeur et une liberté totales.

Annie Ernaux est une écrivain engagée, une écrivain marxiste et féministe. Mais cela n'a aucun sens de la présenter ainsi, tant sa langue est sienne et intérieure. Les textes très intimes – sur l'avortement, l'aliénation amoureuse – qui ont suivi « Les Armoires vides » ou « La Place » ne l'ont jamais empêchée de cuver la révolte politique.


« Ecrire la vie » d'Annie Ernaux

« Ecrire la vie », que Gallimard publie dans la collection Quatro, regroupe l'œuvre littéraire d'Annie Ernaux, dans l'ordre de sa biographie, non de la publication de ses livres.

Il y a, pour ouvrir cette anthologie, une cinquantaine de pages où se superposent des extraits inédits de son journal et des photographies.

Avant de rentrer dans sa maison de banlieue qui ressemble aux villas de ces filles du Havre qu'elle haïssait, elle se plie docilement à la séance photo. Et remercie Audrey Cerdan (photographe de Rue89) de la traiter gentiment.

Rue89 : Vous vous voyez dans le métro avec le regard de l'enfant que vous étiez. Et vous n'aimez pas la femme élégante, cultivée que la fille d'épiciers d'Yvetot est devenue. Est-il donc impossible de se réconcilier ?

Annie Ernaux : Eh bien non, c'est pas possible. Je me dis que voilà, la coupure est à l'intérieur de moi. Ce sont deux mondes irréductibles. La lutte des classes est en moi. J'ai un mode de vie, une façon physique d'apparaître qui est celle de la classe dominante, je vais pas me le cacher. Mais je sais quelle était ma vision de petite fille, d'adolescente, et ce n'est pas réconciliable. Ma mémoire est dans un monde et ma vie est dans un autre et ça, c'est insupportable.

Voyez, ce matin je sors de chez moi pour prendre le RER, et je vois qu'une grosse maison se construit. Il faisait très froid. Je vois un garçon avec une brouette. Immédiatement, je n'ai pas besoin de penser, me revient que travailler de ses mains c'est dur, c'est très, très dur. J'ai vu mon père travailler de ses mains, et pourtant je viens là, à Gallimard. Il n'y a pas de réconciliation, sinon sur un plan politique. Mais intérieurement, ce n'est pas possible.

Vous sentez-vous « traître » à votre classe ?

Je vais pas dire que je me sens traître, mais j'ai tout de suite conscience qu'il y a des mondes ennemis, des classes sociales, qu'il y a de la liberté d'un côté et de l'aliénation de l'autre. Oui, j'ose employer ce terme marxiste, et on va pas me la faire « Mais non, il est très heureux cet homme qui fait des choses de ses mains. »

Et en continuant sur le chemin du RER, je me disais : mais pourquoi je pense toujours comme ça ? Ça sert à quoi d'avoir vu ce garçon, d'avoir pensé à ça ? Ça ne m'empêche pas de vous rencontrer, de parler, d'avoir l'usage de la parole, de proférer des choses révoltées. Mais il faut que ça aille au delà.

Est-ce qu'on s'échappe un jour du dimanche d'Yvetot, des dimanches d'une enfance ?

Le dimanche, c'est sans doute... Le dimanche ça dépasse le lieu, l'ennui, l'attente. C'est un trou le dimanche, c'est métaphysique le dimanche, c'est un leitmotiv de ce que j'écris. J'aimais beaucoup le mot dimanche quand j'étais petite fille et en même temps, ça a été très lié à des jours sombres, d'avoir l'impression de saisir le cœur du temps de la vie. J'ai commencé d'écrire un dimanche plusieurs fois.

C'est là où on devrait se poser toutes les questions possibles, car le travail s'arrête. Tout peut arriver le dimanche. Pendant longtemps il n'y a pas eu de loisirs. Aujourd'hui, les gens fuient. Noël approche et ils vont se précipiter dans les magasins pour éviter cet ennui du dimanche. Quand on fait la révolution, c'est pour qu'il y ait un dimanche, le grand dimanche, non ?

L'instruction, sortir de son milieu, acquérir les codes sociaux et physiques : la grande affaire de votre vie. Mais aujourd'hui, n'est-ce pas tout simplement l'argent qui anime les combats ?

Pas seulement. J'ai bien aimé le film de Guédiguian, « Les Neiges du Kilimandjaro ». Il a posé en des termes qui ne sont pas forcément les miens, avec une bonté qui est peut-être excessive (moi j'aurais préféré plus de dureté), cette question de la coupure entre ces jeunes dont les parents sont des petites gens, qui vraiment ont du mal à s'en sortir, et ceux qui sont des héritiers, qui possèdent la culture et les réseaux sociaux.

Qui, selon vous, porte politiquement les attentes, les désirs de ces petites gens ?

Personne, ou alors il faudrait dire, hélas, Marine Le Pen, mais on va pas dire ça... Le Front de Gauche, si, bien sûr, c'est lui seul. Je vais voter Front de Gauche, Mélenchon, car il reprend une parole, communiste mais pas seulement, qu'on n'entendait plus.

Vous dites que vous avez été une mauvaise enseignante. Qu'avez-vous transmis, si ce ne sont les lettres, socialement ? Le désir de s'élever, de s'en sortir ?

Dans votre question, je me pose moi une question. Quelle conscience avais-je de m'élever en étant bonne élève, en étant la meilleure à l'école ? D'où me venait cette certitude ? Il y avait des injonctions plutôt que des certitudes : « Si tu travailles bien en classe, tu seras mieux que tes parents, tu ne serviras pas au bistrot. »

Comme j'étais dans une école privée, il y avait aussi un autre discours : c'est le bon dieu qui m'avait donné l'intelligence, il fallait que j'en fasse quelque chose. C'était un discours valorisant dans le fond.

Quand j'ai commencé à enseigner, on avait un discours de l'inné, des dons. Certains sont faits pour réussir et d'autres, non. J'ai participé de cette croyance. Aujourd'hui, je pense que l'école est un instrument de promotion personnelle pour les classes intellectuelles supérieures, pas pour les autres.

Vous avez reconnu dans vos classes des filles ou des garçons qui vous ressemblaient ?

Absolument. Je ne faisais rien de particulier, seulement leur donner le plus de confiance possible en eux. Ça se marquait à l'oral, la maîtrise de l'oral c'est un marqueur d'origine sociale, la facilité de langage. J'ai eu la chance de commencer par des classes qu'on n'appelait pas encore « de relégation », des classes d'aide comptable, de secrétariat.

C'était un lycée classique-moderne-technique, dans une petite ville de 7 000 habitants, en Haute-Savoie, avec des élèves très difficiles, des classes de quarante. Et ça a vraiment été un grand choc. Le français pour eux n'était pas aussi important que la compta ou apprendre à taper. Et là, j'ai compris que la culture que je leur transmettais ne s'imposait pas à tous.

Et puis et puis il y avait ces sixièmes, où certains parlaient en patois savoyard. Il y avait beaucoup d'enfants d'ouvriers. J'ai vu le décalage immense avec les lycées de centre-ville de Lyon où j'avais fait mes stages. Il y a eu un retournement, moi aussi j'avais été une élève qui ne savait pas s'exprimer, ne comprenait pas les mots que les maîtresses utilisaient. J'ai écrit « Les Armoires vides » en étant professeur. Enseigner m'a vraiment donné envie d'écrire.


Annie Ernaux (Audrey Cerdan/Rue89)

Dans votre vie, il y a quelque chose d'assez frappant pour moi, vous n'avez pas eu d'amies quand vous étiez jeunes.

Non...

Dans « L'Evénement », le récit de l'avortement, pas une amie, copine à qui vous confier. Vous passez trois mois de solitude totale.

Il faut se remettre dans les années d'avant Simone Veil, d'avant 68. C'était quelque chose de terriblement honteux, criminel. Ce n'est pas seulement mon cas personnel : la plupart du temps, les filles qui avaient recours, elles ne pouvaient pas l'ébruiter.

Dans tous vos textes et les parties de votre journal que vous publiez, il y a une première vraie copine du quartier dont vous vous éloignez dès l'adolescence, et ensuite, une ou deux filles qui partagent avec vous l'isolement, l'humiliation sociale.

Effectivement, mais tout de même, voyez, cette amie du collège qui est en photo dans le livre, nous nous nous sommes revues presque cinquante ans après, et c'est seulement à ce moment que nous avons tout dit de la honte. Et elle, elle avait encore plus honte, c'est seulement là qu'on parle, cinquante ans après. On aurait pu, mais on ne pouvait pas, c'est ça la question. Les dominants ils ont une complicité, ils ont les mêmes intérêts. Tandis que quand on est dominé, comme nous l'étions, sans sentiment de classe politique, on le cachait et on le taisait.

Elle était fille de paysan, moi d'épicier. On n'avait pas cette conscience de classe plus active que possédaient mes cousines filles d'ouvriers. Elles étaient plus agressives, plus revendicatives.

Vous en voulez à vos parents de vous avoir mise dans une institution privée où vous vous êtes retrouvée totalement isolée et différente des autres ?

Je leur en ai voulu après être sortie de ce pensionnat. Je voulais en sortir, je ne voulais surtout pas faire ma classe de philo dans cet établissement religieux.

Quand je suis arrivée au lycée de Rouen, la souffrance sociale que je vivais à Saint-Michel a continué, et s'est même aggravée, c'est ça qui était terrible. Rouen, c'était un lycée bourgeois dans une ville bourgeoise. Les professeurs étaient infiniment supérieurs à ceux de mon établissement précédent, en français, en histoire-géo n'en parlons pas, en physique. Vraiment, il régnait un état d'esprit tellement plus ouvert.

De l'autre côté, il y avait dans cette classe de philo une majorité de filles de la grande bourgeoisie de Rouen, trois filles de médecins, la fille du préfet. C'était impalpable, mais ça contredisait l'idéal égalitaire de l'école laïque publique. Elles ne disaient pas bonjour, elles formaient des petits groupes, je n'en étais pas.

A Rouen, j'ai eu une amie durant deux, trois ans, fille de représentant. Et là vous touchez quelque chose d'assez intime : elle ne m'a jamais invitée chez elle. Après, j'y ai pensé. Elle devait avoir une forme de honte, comme moi, mais moi je l'ai invitée chez moi.

Vous savez, c'est un sentiment de honte le sentiment de classe, de mon temps c'était très diffus, on éprouvait ça de façon solitaire, personnelle.

Très jeune, les garçons représentent une façon de conquérir cet autre monde, en tout cas de l'approcher et de s'emparer de ses codes.

Je ne pense pas que ça se soit passé comme ça. A l'âge où j'ai envie d'aller avec les garçons, il est évident que je ne veux pas aller avec un ouvrier. Je fais mon petit barème intérieur, je dois dire c'est assez stupide, je me fonde sur des critères nuls : la façon de s'habiller, de parler, pour m'apercevoir que ce sont de cruches. C'est vrai, je capte leurs codes, j'essaye de savoir si ça vaut le coup.

Ce qui n'était pas possible avec les amies, ce rapprochement, devient possible avec la sexualité ?

Jusqu'à un certain point. A une époque où on se marie, venant d'où je viens, il ne peut pas être question que j'épouse quelqu'un de bourgeois. Et pourtant, je le ferai quand même.

Devient-on orphelin de son père et de sa mère différemment ?

Ma mère, la perdre, c'est vraiment perdre quelque chose d'immense, son corps. C'est perdre une forme de double de soi, celle qui était en tant que femme avant moi, et ça se joue sur tous les plans, un plan charnel, le plan de la loi – ma mère était la loi : ce qu'il faut faire et pas faire, elle était comme Dieu. Elle est morte, Dieu est mort aussi.

Mon père, lui, représente ma classe sociale, la classe dont je suis issue. C'est quelqu'un qui portait le monde paysan, le monde auquel ma mère voulait échapper, et elle a tout fait pour y échapper. Mon père non, et il avait aussi une culture ouvrière. Très certainement il était animé par une haine de classe à l'égard de la bourgeoisie.

La honte qui le nourrissait, je la raconte. Un voyage-pèlerinage à Lourdes, une scène dans un restaurant où les gens riches du groupe sont bien servis car ils prennent le menu à la carte, et nous, personne ne prête attention à nous car nous sommes au menu. Il ressortait ça souvent, avec des mots d'une extrême violence sur les « bonnes femmes couvertes de bijoux ».

Etre orpheline de son père, c'est être dépositaire de cette haine de classe, encore plus.

Cela vous arrive de vous retrouver « au menu » dans un restaurant de Limoges ?

Je revis souvent des situations où je me sens exclue, alors que je ne le suis pas. C'est parce que je ne suis pas à ma place, je ne me sens pas à ma place, d'une façon ou d'une autre. Et maintenant, ça ne m'intéresse pas, je n'en souffre plus car ça ne m'intéresse pas d'appartenir à ce monde. Je n'ai jamais voulu en faire partie, sauf au moment où j'ai voulu y accéder. Mais à peine entrée, je n'ai eu de cesse de vouloir en sortir.

Vous dites : « Le luxe c'est de pouvoir vivre une passion. » Elle vous a éloignée d'une écriture politique, diriez-vous ?

J'écris ça à la fin de « Passion simple ». Au moment où je vis cette passion et où je l'écris, je suis également très engagée contre la guerre du Golfe. Mais oui, à un moment la vie amoureuse prend le dessus, dans l'écriture, mais pas dans la vie réelle. La passion amoureuse et la révolte politique, cela va de pair.

Et le sexe ?

La sexualité, l'usage de la sexualité, l'acte sexuel a une sorte de vertu pour moi de dégrisement, de vision froide, comme si on atteignait le cœur des choses, que ni le bien ni le mal n'existent. C'est cette expérience-là, et pour moi presque toujours c'était le désir d'écrire après, de façon violente.

L'acte sexuel permet d'accéder à la connaissance, que ça soit du bien ou du mal, peu importe.

Le dernier mot du livre est « sauver ». Sauver par l'écriture ?

Il n'y a pas que l'écriture qui sauve... J'ai fait partie de cette génération en 68 qui pensait : il faut faire table rase. Justement non, je crois qu'il faut transmettre. Par un mode de vie qui serait différent, qui ne soit pas dans l'urgence ni l'effacement permanent de ce qui vient de se passer, dans la consommation. Où les gens trouvent-ils le temps de réfléchir, de faire des liens ? On ne peut pas échapper à la politique et il faut y réfléchir.

Cette période que nous vivons, avant la présidentielle, ça me paraît nul comme période, et je crois que la majorité des gens le savent. Ça ne va rien changer, on s'étourdit avec ça, c'est une imposture. Entre Nicolas Sarkozy et François Hollande, je ne vois pas assez de différences.

Vous voterez Hollande au second tour ?

Je ne sais pas encore.

Très souvent, vous voyez, on se demande pourquoi est-ce qu'on vit comme ça. Pourquoi est-ce qu'on se laisse complétement avoir par les dimanches où on va tous se précipiter dans les magasins, on va profiter des bons de réduction, des promotions. Comment casser ça, comment trouver plus de plaisir à faire la révolution qu'à aller acheter dans les magasins le dimanche ?

 

http://www.rue89.com/rue89-presidentielle/2011/12/10/annie-ernaux-passion-amoureuse-et-revolte-politique-vont-de-pair


Annie Ernaux (Audrey Cerdan/Rue89)

MERCI RIVERAINS ! A. Tissot
Infos pratiques
« Ecrire la vie »
d'Annie Ernaux

Quarto/Gallimard - 1 088 pages, 100 ill. - 25€ - Ce volume contient notamment « Les Armoires vides », « La Honte », « L »Evénement », « La Femme gelée », « La Place », « Journal du dehors », « Une femme » , « Je ne suis pas sortie de ma nuit », « Passion simple », « Se perdre », « L »Occupation », « Les Années ».

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10 décembre 2011 6 10 /12 /décembre /2011 09:36

jean-louis-murat-455420-jpg_306996.jpghttp://www.lepoint.fr/musique/jean-louis-murat-ca-me-plait-assez-qu-on-ne-m-aime-pas-09-12-2011-1405699_38.php?google_editors_picks=true

Alors que sort son nouvel album "Grand Lièvre", le plus individualiste des chanteurs s'est confié au Point.fr. Interview au lance-flammes.

 


Jean-Louis Murat travaille comme les paysans dont il célèbre l'existence. D'abord il compose, retiré dans les monts d'Auvergne, puis il enregistre, puis il joue, puis il se terre à nouveau pour reprendre le cycle de sa vie d'artiste. C'est méticuleux, régulier, et toujours talentueux, comme il le prouve avec son dernier album, un petit bijou d'écriture et de mélodie baptisé Grand Lièvre (1). Jean-Louis Murat, un homme rare, mais disert.

Le Point.fr : Vous vous tenez en marge du système. Pourquoi refuser de participer aux opérations caritatives, comme Les Enfoirés ?

Jean-Louis Murat : Je trouve ce système dégoûtant. Les jolis coeurs, les plus-généreux-que-moi-tu-meurs, je n'y crois pas du tout. Tous ces artistes sont des monstres d'égoïsme. La vraie générosité, elle est silencieuse. Tu fais, mais tu fermes ta gueule. Ça ne doit pas devenir un élément de promotion.

Les artistes qui y participent n'ont aucune volonté d'aider une cause, selon vous ?

Non, ils font de la promo. N'importe quelle maison de disque te dira que la meilleure émission de variétés, c'est "Les Enfoirés", et qu'il serait bien d'y être. Tout est dit.

Même pas un soupçon d'altruisme ?...

Moi, toutes ces qualités-là, l'altruisme, le machin, je m'en bats les c... Ces hommes de gauche patentés, je connais leur mode de fonctionnement. Le plus grand des jolis coeurs, Renaud, je l'ai vu faire un truc qui te conduit normalement en prison. Il est devenu mon ennemi de base, même si on ne tire pas sur une ambulance. J'ai vu aussi des hérauts de la gauche jouer au poker une petite nana perdue, une nana de 16 ou 17 ans. "Elle est pour toi ou elle est pour moi ?" Je les ai vus faire ça, ces mecs qui hurlent à la mocheté du monde dès qu'un chien se fait écraser. Dans le business, c'est pire. C'est un milieu où il faut se taire. Ils ne peuvent pas me supporter, je le leur rends bien. Je n'ai pas d'amis là-dedans.

C'est pourquoi vous avez choisi de vivre et travailler en Auvergne ?

Oui. Je ne suis jamais arrivé à me faire à ce milieu. Au début, j'avais un appartement à Paris, parfois je me mélangeais un peu, mais c'était une catastrophe. Je me souviens d'une fois où j'ai mangé avec le patron d'une maison de disque et sa grande vedette. Je n'ai pas passé l'entrée. Je leur ai dit : "Je n'ai rien à voir avec vous, je vous emmerde, au revoir, je me casse."

Vous dénoncez aussi l'engagement politique des artistes.

C'est le triomphe de l'hypocrisie. Les chanteurs se mettent toujours du côté du manche. La vie d'artiste est beaucoup plus confortable si tu es vaguement contre. Ils essaient de se placer sous une sorte de lumière marxiste. Ils disent : Je suis un rebelle, je suis socialiste. Tous les cons font ça.

Tous ne sont pas de gauche !

Non. Tu peux aussi faire une carrière de lèche-cul à la Souchon. C'est le plus grand stratège de la chanson française. Il est passé de Pompidou à Sarkozy sans broncher. C'est un centriste, si on veut. Souchon, c'est le Lecanuet de la chanson, ou alors, pour être plus moderne, c'est le Bayrou de la chanson. Un exemple à suivre si on veut vendre des disques.

Vous ne vous reconnaissez dans aucun parti ?

Je n'ai jamais été de gauche une seule minute dans ma vie, mais je n'ai jamais été de droite non plus. L'engagement, c'est différent, c'est le pont plus loin. Si tu t'engages, tu dois faire abstraction du fait de savoir si tu es de droite ou de gauche. Ou alors il faut faire de la politique comme Flaubert, c'est-à-dire déceler la connerie, sortir le détecteur. C'est un spectacle tellement ridicule qu'il faut jeter un regard neuf dessus. On aurait besoin de Blake Edwards pour mettre en scène la clownerie de l'accord passé ces derniers jours entre les Verts et le PS, par exemple !

L'artiste n'a rien à dire politiquement ?

Mais quelle est la valeur de l'artiste dans la société ? Qu'est-ce que c'est que ces petits chanteurs de variétés qui font des trucs à la con de trois minutes avant de disparaître, et qui d'un seul coup ont des consciences de Prix Nobel de la paix ? Ça n'est pas sérieux.

Vous faites malgré tout des choix politiques, comme tout le monde...

Idéologiquement, j'aime beaucoup Léon Bloy, Bernanos. Ils ont une façon de penser dans laquelle je me retrouve. Ce sont des pré-communistes, des pro-chrétiens. Si je doute de quelque chose, il suffit de quelques pages de Bernanos, ça me remet à cheval ! Mais ce n'est pas tellement de la politique, c'est plutôt une façon d'envisager la vie et l'individu.

Donc, vous ne vous engagerez pas pour une cause ?

Jamais. L'idéologie chez les artistes, c'est une funeste blague. Ce qu'ils portent vraiment, c'est dans leurs chansons et leur comportement.

Et vous, pourquoi faites-vous des chansons ?

Pour moi. Si elles rencontrent des gens, très bien. Mais je n'ai jamais pensé à quelqu'un d'autre que moi en écrivant une chanson. Même dans la chanson populaire, même Bruant, même Pierre Perret, ils pensent d'abord à leur gueule.

C'est de l'égocentrisme !

Non, c'est la nature des choses. Je ne pense pas qu'un artiste puisse amener quoi que ce soit. Je pense que les enjeux sont ailleurs. Ils sont à l'extrême intérieur, dans le saint des saints de chacun. La seule idée que j'aimerais faire passer, c'est que chacun a en soi une énergie quasi infinie.

C'est ce que vous démontrez sur scène, où vous semblez comme possédé ?

Sur scène, je vais dans une sorte de château-fort intérieur. S'il y a quelque chose qui peut être exemplaire chez l'artiste, c'est ce chemin sportif qui mène vers ce "Fort-Boyard" dans lequel je me mets sur scène. Ce chemin a du sens. Un concert, c'est un meeting d'athlétisme. Je ne l'envisage que comme ça. Je fais un disque tous les ans parce que je défends une idée quasi héroïque de l'énergie. Je peux regarder quinze fois un sprint d'Usain Bolt, et ça me sert pour écrire mes chansons. Je suis dans quelque chose de primitif, d'où vient l'énergie, le feu sacré.

En revanche, vous ne parlez pas pendant un concert. Les spectateurs ont l'impression que vous les méprisez...

Je ne dis plus rien parce que tout le monde filme. Cinq minutes après, tu te retrouves sur Internet. Pourtant, j'ai eu des moments très spectaculaires. Le lundi qui suit la défaite de Jospin en avril 2002, par exemple, je suis en concert à la Cigale. J'attaque par une blague où je dis : 80 ans de communisme, 80 millions de morts, on est bien débarrassé ! Silence de cathédrale dans la salle. Le public ne supporte pas ce genre de truc ! En fait, j'aime beaucoup déclencher le rire jaune, j'aime bien aller à la limite. Il faut être créatif.

Qui sont vos héros personnels ?

Les sportifs, comme Usain Bolt ; peu d'artistes, ou alors des morts. J'aime Proust, par exemple. En musique, j'en ai très peu. J'aime bien les gagnants, mais aussi les losers. Je trouve qu'il y a une abnégation incroyable chez Van Morrison, chez Tony Joe White, chez JJ Cale. Ils ne sont jamais arrivés en haut mais ils s'en foutent, ils rament !

Ils ont cette fameuse énergie, ce feu sacré ?

Voilà ! J'aime aussi les gens qui, comme Bernanos, vont vers le surnaturel ou le mysticisme. Hector, Achille, Léon Bloy, Bahamontès et Usain Bolt, c'est un mélange de tout ça. Mais j'aime pas les lopettes, ce qui semble être la particularité du monde politique : fabricant de lopettes. Même Proust pouvait provoquer quelqu'un en duel et aller au coin du bois. Dans le monde politique d'aujourd'hui, pas un seul serait capable de le faire !

L'une de vos chansons, sur votre dernier album, proclame ceci : "Dans ce monde moderne je ne suis pas chez moi". Vous êtes misanthrope ?

Je dis ensuite : "Merci pour tant de peine, mais je ne t'aime pas." C'est ce que je pense vraiment. C'est même vicieux, puisque ça me plaît assez qu'on ne m'aime pas. Être une vedette dans ce monde pourri, je n'apprécierais pas tellement ! C'est plutôt un honneur d'être détesté. Mais je ne suis pas suicidaire. Je suis un mec simple. Je garde les valeurs paysannes : se lever tôt, travailler. Et ce que les autres en pensent, à vrai dire, on s'en fout.

(1) Grand Lièvre, Jean-Louis Murat, V2 Music/Polydor

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10 décembre 2011 6 10 /12 /décembre /2011 09:15

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10 décembre 2011 6 10 /12 /décembre /2011 08:58

eurodictature-guerre-sociale-fesf-europe.jpegSuper, après l’annonce du plan d’austérité pour l’Italie, et l’annonce d’un nouveau traité européen le CAC40 est reparti à la hausse, notamment les valeurs bancaires. Les marchés dirigent l’Europe capitaliste et vont profiter de ce nouveau traité pour graver dans le marbre la réduction des dépenses publiques et l’acceptation des plans d’austérité par les états comme horizon indépassable !

Pour faire court, les grands axes de ce nouveau traité européen rebaptisé accord intergouvernemental, puisque l’Europe des 27 deviendrait celle des 17 de la zone euro plus 6 autres pays, sont une véritable déclaration de guerre sociale à l’égard des peuples et des salariés. L’accord explique qu’il faut sortir de la crise exclusivement en comprimant encore un peu plus les budgets publics. Bref, les peuples paieront, pas les spéculateurs. Allant toujours plus loin dans la soumission vis-à-vis des marchés financiers, cet accord prévoit que les politiques budgétaires des états seront supervisées par la cour de justice européenne, et des sanctions automatiques seront prises pour tout dépassement du plafond actuellement fixé à 3% du PIB.

Les choses sont claires, l’Europe n’est plus qu’une institution au service de la finance et des marchés. Les services publics, les salariés, et la population vont être mis à contribution pour renflouer le système capitaliste qui prend l’eau de toute part. Suppressions d’emplois dans le privé, le non remplacement des fonctionnaires, l’extension de la précarité et du chômage sont les seuls horizons que nous proposent nos gouvernants. Cette Europe là n’est pas la nôtre, ils veulent nous faire croire que les dettes souveraines seraient exclusivement la faute des peuples, alors que les états ont renfloué les banques à coup de milliards et qu’ensuite ces mêmes banques ont spéculé sur la dette. Ce traité entérine la perte de souveraineté des états au niveau de leurs budgets et nous livre pieds et poings liés aux spéculateurs et aux fonds de pension. Il n’y aura aucun contrôle démocratique.

Les dernières nominations de personnalités comme Mario Draghi, Mario Monti et Lucas Papadémos tous proches de Goldman Sachs la célèbre banque d’affaires américaines, n’auraient jamais dû être permises. Et qui se souvient qu’au terme du G20 de Cannes, le président Obama a fait l’éloge de la décision de mettre l’Italie sous la surveillance du FMI car, tout en étant un grand pays, « elle a aussi une grande dette ». Ces nominations et ces déclarations, sont l’avant garde d’un contrôle drastique de la finance sur les états. Si les états ne sont pas capables de résister à la pression de la finance, s’en est fini de notre liberté. Nous sommes aux portes d’un monde totalitaire entièrement contrôlé par les marchés.

Une fois de plus, les élites prennent des décisions sans consulter le peuple, déjà Sarkozy avait fait voter par le parlement le traité de Lisbonne, qui était la copie conforme du Traité Constitutionnel Européen (TCE), traité qui avait été refusé par 55 % des électeurs. Toute décision de cette importance devrait être soumise à référendum et décidée par le peuple souverain. Reconnaissons tout de même que Sarko fait son job, il travaille pour 5 % de la population française, les très riches. Et en cinq ans il a été au delà de toute leur espérance !

Robert Gil

http://2ccr.unblog.fr/2011/12/09/l%E2%80%99accord-intergouve...

URL de cet article 15360
http://www.legrandsoir.info/l-accord-intergouvernemental-vous-allez-aimer.html
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10 décembre 2011 6 10 /12 /décembre /2011 08:52

clair-obscur.jpgJusqu’au pied de l’avion, des Congolais nous interpellaient : « Dites la vérité, dites que pour nous cela ne va pas, que nous souffrons… Veillez à ce qu’on ne nous ne vole pas nos élections… Vous les Blancs, vous soutenez Kabila, c’est votre homme… »

La publication des résultats partiels n’a fait que confirmer les Kinois dans leur certitude : Kabila doit partir, il a perdu… » Et pour papa Antoine comme pour beaucoup d’autres « Tshisekedi, dont nous connaissons l’âge et la santé, a surtout été un moyen de faire partir Kabila…” Bon   nombre de Kinois, qui n’apprécient pas un président qui ne parle guère leur langue et n’a jamais tenu de grand meeting dans la capitale, ne  créditent pas le chef de l’Etat  des chantiers ouverts, des progrès réalisés et ils souhaiteraient le “congédier”  en votant Tshisekedi, comme en 2006 ils avaient choisi Jean-Pierre Bemba. Les résultats définitifs diront si le président a malgré tout réussi une percée dans sa  capitale rétive.  Mais avant cela, un retour sur quelques points de son bilan  peut aider à comprendre  la déception  populaire.

Succédant en 2001 à son père assassiné, obligé de partager le pouvoir durant la transition avec la formule un plus quatre, puis élu contre Jean-Pierre Bemba en 2006, Joseph Kabila totalise dix ans à la tête du pays. Durant cette décennie, s’il a apporté la paix,  le début de la reconstruction, il n’a pas fait oublier son père, le Mzee (Vieux) Laurent Désiré Kabila qui, malgré son caractère autoritaire, avait conquis le coeur des Kinois  frâce à des mesures sociales: cantines populaires où l’on pouvait acheter des aliments à bas prix,  soldes des militaires et des fonctionnaires fixée à 100 dollars par mois, retraites régulièrement payées,  création du service national de la jeunesse, construction du Marché de la Liberté,pour remercier les habitants des quartiers nord d’(avoir arrêté l’invasion rwandaise en 1998.

La décennie des “années Joseph” s’écrit en clair obscur…

1.   La paix, l’armée, le maintien de l’ordre

En 2001, deux tiers du territoire étaient occupés, le pays était morcelé, les accords de paix de 2002 avaient prévu l’intégration dans l’armée des forces rebelles, le plus souvent des bandits en uniforme. Cette armée pléthorique de 300.000 hommes a été réduite d’un tiers,  mais de nombreux ex-rebelles ont pris du galon et poursuivent violences et exactions, arguant que les troupes sont peu ou mal payées. Dans l’Est du pays, les accords conclus avec le Rwanda en 2009 ont apporté une pacification relative,  mais de larges poches de violence existent et la pratique des viols s’est répandue dans toute la société. Insuffisamment formées,  les forces armées et la police représentent toujours un danger pour les civils. Selon HRW 18 civils auraient été tués durant la seule période électorale mais le ministre de l’Information demande des preuves afin que des enquètes soient ouvertes.

2.   L’économie

Les succès sont indéniables : le budget de l’Etat est passé de 850 millions de dollars en 2006 à 3,5 milliards en 2011 (l’aide internationale y contribue pour moitié mais il ne représente que 51 dollars par an par habitant) ; la croissance économique est de 7% l’an, le franc congolais est stabilisé, l’inflation est de 10%.  En  2010, FMI et Banque Mondiale ont récompensé la politique de rigueur et 90% de la dette ont été effacés, cette dernière passant de 12,3 milliards de dollars à trois. Les remboursements de cette « dette odieuse » représentaient une ponction de 30 millions de dollars par mois, la charge est aujourd’hui allégée. 70% de la population vit du secteur informel, avec moins de un dollar par jour.

3. Le secteur social

Le « social » n’a pas bénéficié de  l’embellie. Le budget de l’éducation ne représente que 3% du budget de l’Etat et le salaire des enseignants est passé de 50 dollars par mois à 70/90 dollars aujourd’hui.  Résultat : les parents paient toujours les frais scolaires (100 dollars par trimestre, au minimum). 27 millions d’enfants sont scolarisés, et 2000 écoles nouvelles ont été construites. 40.000 autres doivent encore être réhabilitées.

Dans le domaine de la santé, MSF dénonce « un désert sanitaire » hanté par de grandes endémies (rougeole, choléra, paludisme) Un million 200.000 Congolais sont porteurs du virus HIV, 350.000 devraient avoir accès aux rétroviraux, 45.000 seulement sont soignés, le « Global Fund » a suspendu ses financements. Les soins de santé sont payants, et dans les nouveaux hopitaux ou les établissements réhabilités, la fréquentation estfaible, par manque de moyens. Souvent les jeunes mères sont retenues le temps de pouvoir payer les frais d’accouchement tandis que les cadavres sont séquestrés à la morgue, afin que la famille puisse réunir l’argent.

4.Les grands travaux

Par où commencer dans un pays classé 187eme sur l’échelle du développement humain ? Comment rattraper 40 années  d’immobilisme ? Depuis 2008, le régime a choisi de réhabiliter les infrastructures, axes routiers, ponts, ports, des chemins de fer sont prévus, des universités se construisent. « Grâce à la route vers le Bandundu, les feuilles de manioc coûtent moins cher, 200 Francs congolais au lieu de 2000 (20 cents au lieu de deux dollars) » dit Maman Germaine, une habitante du quartier populaire de Tshangu. Les principales artères de Kinshasa sont en passe d’être réhabilitées,  des caniveaux assainissent les quartiers,  on  peut désormais circuler entre Kisangani, Bunia, Lubutu, Banalia, de Lubumbashi vers la Zambie, de Kinshasa vers le Bas Congo. « Sisa Bidimbi » « il laisse des traces » disent les partisans de Kabila « les routes cela ne se mange pas » rétorquent  ses adversaires. Ces travaux ont, en grande partie, été confiées à des entreprises chinoises (CREC, Synohydro) à la suite du « contrat du siècle », prévoyant de céder 9 millions de tonnes de cuivre en contrepartie de 9 puis de 6 et finalement de 3 milliards de crédits pour les infrasructures. En 2006, le pays comptait 7000 km de routes utilisables, il y en a 6000 de plus aujourd’hui, il en faudrait 150.000.

5.La gouvernance

Socle de la démocratie à la base, les élections locales n’ont toujours pas eu lieu. La Constitution a été modifiée et les gouverneurs de province, au lieu d’être élus seront désignés par la présidence. La rétrocession de 40% des ressources vers les provinces a été  très insuffisante, ce qui a freiné la décentralisation. Début 2001, le scrutin présidentiel à deux tours a été remplacé par un vote à un tour, afin de Kabila soit certain de l’emporter face à une opposition désunie. Cette modification a été votée par l’Assemblée, mais  qualifiée de coup d’Etat constitutionnel car les règles du jeu étaient changées avant le match. L’Assemblée sortante, dominée par la majorité présidentielle, a voté des lois mais n’a pas contrôlé l’action du gouvernement ni sanctionné, entre autres, un Premier Ministre notoirement corrompu  (qui a pu se payer plus de 100 maisons…). A plusieurs reprises, le président a proclamé la « tolérance zero » face à la corruption, plusieurs milliers de magistrats ont été remplacés mais le mal persiste. L’exemple vient de haut : l’entourage du « chef »-ses proches conseillers et même des membres de sa famille- jouissent de l’impunité.

6. Les contrats miniers

Conclus durant la période de transition (2002 2006) la plupart d’entre eux ont été « revisités » et revus. Mais le député britannique Eric Joyce vient de dénoncer le fait que des biens miniers congolais avaient  systématiquement été vendus à des sociétés fictives étrangères, domiciliées aux Iles Vierges, à des prix très inférieurs à leur valeur réelle, ce qui représente, pour l’Etat congolais, des pertes de 5,5 miliards de dollars…Parmi ces nouveaux acquéreurs le nom de l’Israélien Dan Gertler est souvent  cité.

D’où le terrible soupçon: et si les plus values, qui auraient normalement  du être affectées au secteur social, s’étaient en réalité volatilisées dans les paradis fiscaux, les immeubles de luxe, les voitures aux vitres fumées? Et cette terrible crainte aussi:  le peuple, furieux de voir le pays changer, mais pas à son profit,  se développer tout en se dérobant à lui, ne risque-t-il pas de tout briser, de tout “remettre à niveau”?

 

http://blog.lesoir.be/colette-braeckman/2011/12/04/etat-des-lieux-des-annees-kabila/

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