Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

0
parti.jpg 
thumbnail-copie-3.jpeg
4cb23c12e9-copie-1.jpg8071d6d8-f802-11df-a4d8-fa25b9579a36-copie-2.jpg 
Capture-du-2012-05-09-21-11-58.png
0
saint-communiste.jpg
00
0
soviet_propaganda.png

 vps-final.jpg

 

BDS-boycott-produits-israel.jpg

  

Recherche

lp.jpg

Léonard PELTIER 

 

arton1476.jpg

Archives

 free-the-miami-5-logo-colour.jpg

 

 rubon1-54e3a.jpgcuba-si.jpg

 

c.jpg

France  Cuba

cuba-si-3.jpg 

cuba_linda.jpg 

 

 

 

motocollant 2010 small

 

 

Thierry-copie-2.jpgHommage à

Thierry MENGUY

 


index.jpg 

une avocate

au service

du salarié

 

Maître

  Verrier Ouahmane Aicha

 

1 RESIDENCE DU PARC
  94430 Chennevières-sur-marne
 Téléphone : 01.49.62.04.45
 Fax : 01.45.76.13.17
 verrier.ouahmane@wanadoo.fr





Articles Récents

  • POUR LES FEMME D'ESPAGNE EN 2014 La nuit, la Résistance ... reprise d'un texte de 2009 Alain Girard Je hais les coups d’état, je hais la violence aveugle d’hommes de pouvoir quant ils ne sont pas de simples nervis, ceux là sont sans doute les pires. Je...
  • Obsèques d'Henri Alleg
    Sa famille, ses amis, ses camarades lui rendront un hommage fraternel le lundi 29 juillet à 10h30, au crématorium du Père Lachaise, salle de la Coupole. Le même jour, à 16 h, une courte cérémonie d'inhumation aura lieu au cimetière de Palaiseau (Esso...
  • Décès d'Henri Alleg
    Les communistes sont en deuil, les communistes valentonnais bien plus encore. Henri Alleg, Henri l'infatiguable du combat anticolonialiste, de celui pour un Etat palestinien, de celui pour une société à laquelle il donnait un nom: socialiste. Henri, ce...
  • METROPOLES
    METROPOLES Déclaration de l’ANECR Assemblée Nationale Affirmation des métropoles : discuter en 3 jours d’un remodelage profond de la République est un scandale ! Les amendements gouvernementaux adoptés par la commission des lois de l’Assemblée Nationale...
  • Un nouveau club politique prend racine | Aisne Nouvelle
    www.aisnenouvelle.fr CHAUNY - Le club Nouveau siècle verra le jour en septembre. Ou plutôt son antenne régionale. Une réunion d’information s’est tenue samedi matin. Objectif : réfléchir sur la société actuelle.
  • Il n'y a plus rien Ferré
    merci tovaritchi mais l'"vènement cd'est le rassemblemnt réusii des communistes azinbt quentinnois, aussi fort que Léo www.youtube.com Une œuvre magistrale, qui présente notre temps alors qu'elle le précède. Merci Léo, tu nous a marqué à jamais et ce...
  • Alain Girard shared Le libre service de la...
    Alain Girard shared Le libre service de la solidarité's photo.
  • Le candidat rouge sera Olivier Tournay | Aisne Nouvelle
    www.aisnenouvelle.fr SAINT-QUENTIN - Le militant Olivier Tournay a profité de la Fête des libertés ce dimanche au stade Bienfait pour annoncer sa candidature aux municipales 2014.
  • Alain Girard shared Sinn Féin shop's photo.
  • Alain Girard shared LE MONDE DE SAN-ANTONIO's...
    Alain Girard shared LE MONDE DE SAN-ANTONIO's photo.

 

Découvrez la playlist valentonrouge avec Francesca Solleville

Red_Cavalry_Riding.jpg
La Charge de la cavalerie rouge (Скачет красная конница)  par Kasimir Malevitch 
sainr-just.jpg
   

A mon parti



 Tu m'as donné la fraternité envers celui que je ne connais pas.
Tu as ajouté à mon corps la force de tous ceux qui vivent.
Tu m'as redonné la patrie comme par une autre naissance
Tu m'as donné la liberté que ne possède pas le solitaire.
Tu m'as appris à allumer, co
 mme un feu, la bonté.
Tu m'as donné la rectitude qu'il faut à l'arbre.
Tu m'as appris à voir l'unité et la variété de l'homme.
Tu m'as montré comment la douleur de l'individu  meurt avec la victoire de tous.
Tu m'as appris à dormir dans les durs lits de mes frères.
Tu m'as fait bâtir sur la réalité comme on construit sur une roche.
Tu m'as fait l'adversaire du méchant, tu m'as fait mur contre le frénétique.
Tu m'as fait voir la clarté du monde et la possibilité de la joie.
Tu m'as rendu indestructible car grâce à toi je ne finis plus avec moi.


Canto General 
Pablo Néruda

KM.jpg


12 juin 2013 3 12 /06 /juin /2013 18:37

arton3117-99572.jpg

http://www.bastamag.net/article3117.html

 

 

Frappée par l’austérité, placée sous tutelle de la Commission européenne, la Grèce vient de franchir une nouvelle étape vers l’autoritarisme. Le 11 juin, le gouvernement a brutalement fermé par décret la radio-télévision publique. Sous prétexte de réduire le nombre de fonctionnaires, il se débarrasse ainsi d’un vecteur d’informations de plus en plus gênant. Au profit des chaînes privées, contrôlées par des intérêts économiques proches du pouvoir. Basta ! était aux côtés des milliers de manifestants qui ont entouré le siège de la radio-télévision pour retarder l’assaut des forces de l’ordre.

« J’ai appris l’annonce officielle à 18h. Je ne réalise pas encore », témoigne Tasos, technicien en CDD à la télévision publique. Le jeune homme regarde sa montre. « A partir de minuit je ne serai plus payé. Je suis allé ramasser mes affaires et mon ordinateur au cas où la police bloquerait l’accès du siège demain. » Bureaux et couloirs sont en pleine ébullition. Dehors, journalistes, artistes et députés des partis d’opposition se succèdent au micro, devant une foule de 10 000 personnes venues protéger la télévision d’une intervention des forces de l’ordre. Quand résonne le début de la première émission émise par la radio clandestine grecque pendant la résistance à l’occupation nazie, en 1941. Tout un symbole, alors que la démocratie grecque est mise entre parenthèse depuis que la Troïka (FMI, Commission européenne, Banque centrale européenne) impose ses plans d’austérité successifs.


Une partie de la population privée d’informations


Le gouvernement justifie sa mesure par l’injonction de la Troïka de supprimer 2 500 postes de fonctionnaires d’ici juillet. En fermant la radio-télévision et en licenciant ses 2 650 employés, le Premier ministre, Antónis Samarás, réalise d’un coup cet objectif. ERT et ses trois chaines de télévision constituent « un cas exceptionnel d’absence de transparence et de dépenses incroyables », a affirmé le porte-parole du gouvernement en annonçant la fin des programmes. « Cette décision est prise en dehors de toute raison. La télévision publique ne pèse pas sur le budget national car elle est financée par la redevance et la publicité, explique à Basta ! Nicky Tselika, rédactrice en chef du journal télévisé de l’ERT. L’État va même perdre de l’argent avec cette décision, car les chaines de télévision étaient excédentaires. »

 

Les véritables raisons de cette brutale décision ne seraient pas uniquement économiques. « Ils diminuent le nombre d’employés et œuvrent en faveur des chaînes privées, dont plusieurs sont contrôlées par des groupes du BTP », avance George Katerinis, du syndicat national des journalistes Poesy. Les chaînes privées récupèreraient ainsi l’audience, la manne publicitaire et les émetteurs de l’ERT. « La télévision publique était la seule à avoir une information à peu près neutre. Et la seule à émettre sur tout le territoire, jusque dans les îles grecques. Le gouvernement ferme l’accès à l’information à une partie de la Grèce, ajoute-t-il. C’est aussi la seule chaine à avoir des programmes éducatifs. Tout cela s’arrête ce soir. »


Dérive autoritaire


« La télévision publique est la seule à parler des grèves et des mouvements sociaux, analyse Adonis Kashitas, qui a travaillé pendant 30 ans comme cameraman. Ils veulent détruire tout mouvement de contestation, à commencer par l’information ». « Le gouvernement a complétement dévalorisé notre travail ces dernières années, complète Nicky Tselika. Voir les gens exprimer ainsi leur solidarité nous touche beaucoup. » Les principaux partis d’opposition sont venus apporter leur soutien aux employés de la radio-télévision publique : Syriza (la coalition de la gauche radicale), les « Grecs indépendants » (droite souverainiste opposée à l’austérité) et le KKE (Parti communiste), qui propose de diffuser les émissions de l’ERT sur la chaîne qu’il possède. Le parti néo-nazi Aube dorée (7% aux dernières élections) a annoncé qu’il soutenait la fermeture.

 

Cette suppression, en 24h, des principales chaînes de télévision du pays marque une nouvelle étape dans la possible dérive de la Grèce vers un régime autoritaire. La Constitution et le fonctionnement parlementaire ont déjà été largement bafoués par la coalition de droite et de centre-gauche lors des votes des mémorandums successifs soumis par la Troïka. Le gouvernement a cependant réussi à réveiller les ardeurs des défenseurs de la démocratie, épuisés par trois ans de manifestations et de grèves vaines. Les journalistes sont déterminés à occuper le bâtiment, tant que les forces de l’ordre ne réussissent pas à faire évacuer les lieux. Sur les chaines privées, les journalistes ont cessé leur travail jusqu’à 1h du matin en solidarité avec leurs collègues. Une grève générale est prévue jeudi à Athènes.

 

Ivan du Roy et Agnès Rousseaux

 

Voir la vidéo : Les images que la télévision publique grecque ne diffusera pas

Cet article vous a intéressé ? Basta ! a besoin de ses lecteurs
pour poursuivre son travail, faites un don.

Repost 0
Published by valenton rouge - dans Europe
commenter cet article
8 juin 2013 6 08 /06 /juin /2013 09:01

img_9162.jpg

http://www.maghrebemergent.info/actualite/breves/fil-monde/item/25155-turquie-poursuite-de-l-occupation-de-la-place-taksim.html

 

Le mouvement de contestation ne faiblit pas en Turquie malgré l'appel du nremier ministre Recep Tayyip Erdogan à la fin des manifestations qui durent depuis plus d'une semaine. Des milliers de Turcs ont de nouveau occupé vendredi soir la place Taksim, à Istanbul, et un parc d'Ankara.

La grogne des opposants, déclenchée par un projet de réaménagement du parc Gezi à Istanbul, s'est transformée en un mouvement de contestation plus général de la politique d'Erdogan, accusé de dérive autoritaire et d'islamisation rampante de la société.

Les affrontements entre policiers et manifestants survenus dans les premiers jours ont fait trois morts et quelque 4000 blessés à Istanbul, Ankara et une dizaine de grandes villes.

Accusée d'usage excessif de la force, la police se tient à distance depuis le début de la semaine. M. Erdogan, qui a appelé à ce que les manifestations cessent "sur-le-champ" en revenant d'une tournée au Maghreb, n'a guère donné d'indication sur son degré de patience.

"Qu'ils attaquent, on ne pourra pas nous arrêter", a lancé à la foule un militant du Parti communiste turc juché sur une camionnette blanche place Taksim. "L'AKP doit partir", a-t-il dit en référence au parti de la Justice et du Développement, au pouvoir depuis plus de dix ans.

Les protestataires ont dressé des barricades à l'aide de pavés et de plaques de tôle ondulée pour se protéger d'un éventuel assaut policier.

S'estimant légitimé par les urnes et les trois victoires successives remportées par l'AKP aux législatives de 2002, 2007 et 2011, Recep Tayyip Erdogan s'est montré inflexible face aux manifestants. Aucun rival n'émerge au sein de son parti ni dans les rangs d'une opposition fragmentée.

Le journal "Radikal", citant une source proche de l'AKP, écrit que la direction du parti pourrait débattre de la possibilité d'élections anticipées lors d'une réunion prévue samedi.

L'idée de modifier les règles du parti pour permettre à M. Erdogan de briguer un quatrième mandat de chef de gouvernement, plutôt que la présidence en 2014, pourrait également mise sur la table.

Repost 0
Published by valenton rouge - dans Europe
commenter cet article
6 juin 2013 4 06 /06 /juin /2013 13:17

arton1346-dc7aa.jpgCommuniqué de presse du Parti communiste de Turquie


A la suite de l’attaque policière contre son siège central à Ankara, le Parti communiste de Turquie a publié le 2 juin 2013 le communiqué suivant :

"Aux heures de la soirée la police a attaqué le siège central du Parti communiste de Turquie, où le Centre Culturel Nazim Hikmet se trouve également.

"La police a lancé des gaz lacrymogènes à l’intérieur de l’immeuble et dans le café du Centre culturel. Elle a placé en garde à vue les personnes qui étaient dans le café. En raison des grenades lacrymogènes et de la brutale violence de la police plusieurs camarades et amis ont été traumatisés.

"Notre peuple n’acceptera pas la terreur qui a été créée par le gouvernement de l’AKP. Conformément aux lois officielles qui doivent être prises en compte le gouvernement doit démissionner."

Le Bureau central

du Parti communiste de Turquie

Repost 0
Published by valenton rouge - dans Europe
commenter cet article
5 juin 2013 3 05 /06 /juin /2013 12:46

150.jpgLa Cour constitutionnelle de la Moldavie a qualifié aujourd’hui d’inconstitutionnelle la décision du parlement moldave du 12 juillet 2012 d’interdire l'utilisation de certains symboles, notamment ceux de l'ex-URSS. Le Parti des communistes moldaves avait contesté auprès de la Cour, en septembre dernier, les amendements à la Loi sur les partis politiques introduits par les membres de la coalition libérale-démocrate. (Source : RIA Novosti)

Repost 0
Published by valenton rouge - dans Europe
commenter cet article
5 juin 2013 3 05 /06 /juin /2013 12:31

5880309.jpg

http://tempsreel.nouvelobs.com/monde/20130603.OBS1741/turquie-je-n-avais-jamais-vu-une-telle-brutalite.html

Au septième jour du mouvement, les manifestants ne plient pas et continuent d'occuper le parc Gezi, dont le projet de destruction a donné le signal de la révolte. Reportage de notre correspondante.

"Vous en voulez ?". La trentaine, chemise blanche, costume noir, l'homme élégant tend un sachet de simit, ces bagels turcs qu'on trouve un peu partout dans Istanbul, à un groupe d'étudiants communistes émergeant d'une tente, place Taksim. Les drapeaux rouges de leur groupe, Partizan, contrastent avec la tenue sombre de leur interlocuteur. Ils refusent poliment, l'homme insiste, ils acceptent, et le bienfaiteur disparaît dans la foule sans attendre de remerciements.

Il est à peine 9 heures ce lundi 3 juin au matin, à l'entrée du parc Gezi. Les jours passent et l'occupation du square prend forme. C'est le septième depuis le début du mouvement. Une chaîne de manifestants armés de sacs poubelles assure le maintien de la propreté des lieux. Tentes et matelas fleuris posés à même le sol ont été apportés dans la nuit, après les averses légères de dimanche soir. Stands de biscuits et de boissons, mis à disposition par des bénévoles, sont réapprovisionnés en vue de la nouvelle journée de mobilisation qui commence.

Occuper le terrain

Comme sur la place Tahrir, en janvier 2011, un réseau spontané de solidarité et d'entraide se tisse entre les commerçants du quartier, les travailleurs de passage et ceux qui occupent le terrain de façon militante. Sur cette place et dans ce carré d'arbres, l'enjeu tacite est bien compris : faire de cet espace à défendre un modèle d'entente citoyenne. Une façon de donner tort au Premier ministre Recep Tayyip Erdogan, qui dimanche encore, étiquetait les manifestants de "çapulcu" ("vandale" en turc).

Almuila, 30 ans, traverse d'un pas assuré les pelouses sur lesquelles sont allongés quelques centaines de jeunes gens aux yeux fatigués, qui sortent d'une nuit un peu courte. "Depuis le début du mouvement, je passe ici tous les matins et tous les soirs", explique avec bonne humeur la jeune femme. Originaire d'Izmir, elle revient justement d'un week-end dans sa ville natale. "Je n'avais jamais vu une telle brutalité dans les rues d'Izmir !", commente-t-elle, faisant allusion à la répression des manifestations par les forces de police.

Comme de nombreux actifs croisés dans les environs de la place Taksim depuis dimanche, Almuila entend revenir occuper le terrain dès la sortie de son travail, lundi, en fin d'après-midi. Le mouvement de contestation, qui la veille encore ne promettait pas de survivre à la fin du week-end, a passé un cap. Alors que les commentateurs anticipaient un ralentissement en milieu de journée, à cause de la reprise de la semaine de travail, ce sont les lycéens qui ont occupé le terrain dès midi, faisant une arrivée plus tonitruante en haut de l'avenue Istiklal que les hélicoptères de l'armée qui survolent le quartier depuis le début de la matinée.

Erdogan, cible des contestations

Elif et Selin, respectivement 16 et 17 ans, ont dormi sur un banc cette nuit. Leurs parents les laissent aller et venir dehors, assurent-elles, timides sous leurs atours de punkettes. D'ailleurs, leurs parents soutiennent le mouvement, réussissent-elles à expliquer par l'intermédiaire de Google Translate, ils doivent revenir sur la place en fin d'après-midi. Comme elles, Ekin Kaan n'ira pas en cours aujourd'hui : il a mieux à faire. Etudiant en journalisme, c'est la cinquième nuit qu'il dort à l'entrée du parc sous une tente. Même s'il n'est pas novice en matière de militantisme, - "ça fait des années que je milite au sein du parti communiste", dit-il – l'ampleur de la contestation l'a pris, comme tout le monde, par surprise.

Abdullah Gül, vice-Premier ministre, a beau assurer entendre le message de la rue ("Les manifestations pacifiques font partie du processus démocratique"), c'est le Premier ministre Erdogan qui, après un florilège de déclarations provocatrices, a cristallisé sur lui tout le mécontentement. Après avoir menacé de mobiliser un million de personnes autour de lui, Erdogan s'est envolé vers l'Afrique du Nord, pour un voyage diplomatique de trois jours qu'il n'a pas jugé bon de reporter.

Isabelle Mayault, à Istanbul, Le Nouvel Observateur

Repost 0
Published by valenton rouge - dans Europe
commenter cet article
5 juin 2013 3 05 /06 /juin /2013 12:27

cunhal_4.jpg

http://blogs.mediapart.fr/blog/jean-claude-pottier/140513/six-caracteristiques-fondamentales-d-un-parti-communiste

 

Six caractéristiques fondamentales d’un parti communiste. Texte d’Alvaro Cunhal, ancien secrétaire général du Parti Communiste Portugais


 

 

 

 

Ecrit en 2001, ce texte est une analyse remarquable de la situation des sociétés capitalistes et du rapport des forces au niveau mondial au début du XXIème      siècle, par ce grand intellectuel communiste qu’était l’ancien secrétaire général du Parti Communiste Portugais, Alvaro Cunhal. Ce texte rend compte des situations les plus complexes avec      grande clarté et simplicité. Il affirme à juste titre que la révolution russe de 1917 a été le plus grand évènement du XXème siècle qui marquera pour toujours l’histoire de l’humanité.      Également, l’auteur met l’accent sur l’offensive généralisée de l’impérialisme qui, sous la houlette des États-Unis, tente de maîtriser les ressources mondiales par la surexploitation et le      pillage des peuples, ce qui a été amplement confirmé depuis par les guerres récentes à caractère colonialiste (Afghanistan, Irak, Lybie...) ainsi que celles dont menacent la planète les      porteurs de guerre du capitalisme comme la nuée porte l’orage (Iran, Syrie…). Combien paraît aujourd’hui dérisoire la phrase de Fiterman, ce pitoyable opportuniste, qui affirmait que      "désormais, la politique de la force avait fait place à la force de la politique" ; on ne voit pas la vie de la même manière lorsque l’on subit la surexploitation capitaliste que lorsque      l’on est calé bien confortablement dans les prébendes des institutions de la "démocratie" bourgeoise.    

 

Ce qui est remarquable, c’est qu’alors qu’en France, Hue, Buffet et la direction du PCF finissaient de se vautrer dans un des pires gouvernements de collaboration      de classe que la France ait connu (1997-2002), Alvaro Cunhal écrivait ce texte d’une lucidité à toute épreuve, soulignant le besoin pour les partis communistes et autres partis révolutionnaires      de ne surtout pas oublier les outils que nous ont légués nos prédécesseurs, à savoir le marxisme-léninisme, la conscience de classe et l’organisation. Son histoire personnelle liée à l’histoire      du Portugal explique sans doute sa détermination, sa lucidité et son refus de succomber aux ors de la démocratie bourgeoise. Rappelons qu’il adhère au PCP à vingt ans, qu’il devient rapidement      secrétaire général des jeunesses communistes et qu’il passera, après la seconde guerre mondiale, onze années dans les geôles du fasciste Salazar, dont huit en isolement total, dont il s’évadera      en 1960 pour devenir secrétaire général du PCP dans la clandestinité. Il décèdera en 2005. Dans le texte ci-dessous, Alvaro Cunhal définit six conditions pour qu’un parti puisse se réclamer du      communisme, et notamment celle d’avoir comme objectif la construction d’une société sans exploiteurs ni exploités, à savoir une société socialiste, "l’échelle qui monte au communisme" comme      dirait ma camarade Danielle… On voit mal comment il pourrait en être autrement dans nos pays gangrénés par une crise systémique du capitalisme, c’est-à-dire qui ne pourra être réglée qu’avec      une rupture, un changement de système… le socialisme.    

 

Pascal Brula    


Texte rédigé pour le meeting international “Force et actualisation du marxisme”, organisé par la fondation Rodney Arismendi à Montevideo le 15 septembre      2001. (Traduction PB pour Lepcf.fr)    

    

1 - Le mouvement communiste, bilan et perspectives    

Le XXe siècle sera éternellement marqué par la révolution russe de 1917, par le pouvoir politique du prolétariat et par la construction durable, pour la      première fois dans l’histoire, d’une société sans exploiteurs ou exploités.    

Avant il y avait des insubordinations, des rébellions et des révoltes, par les esclaves, les serfs, et par les classes exploitées et opprimées. Mais en aucun cas      ces luttes avaient pour but (ou même accepté la possibilité) de construire une nouvelle société de libération.    

Les mensonges de l’historiographie officielle, les grossières et diffamatoires campagnes anticommunistes, ainsi que le déni par certains de leur propre passé,      rend nécessaire pour les communistes de rappeler ce qu’a été et ce qu’a signifié la révolution russe de 1917 et la construction de l’Union soviétique. Pour rappeler et justifier le fait que      c’est le principal événement historique du XXème siècle et l’un des plus remarquables de l’histoire de l’humanité.    

Il faut se rappeler que, lors de la Commune de Paris de 1871 également, évènement ayant précédé la révolution russe, le prolétariat prit le pouvoir et, tout en      faisant preuve d’un héroïsme de masse, commença la construction d’une nouvelle société. A Paris, capitale de la France, le drapeau rouge de la classe ouvrière a claqué au vent pendant      102 jours, hissé sur la mairie. Rappelons-nous aussi, la contre-attaque par les armées réactionnaires suivie d’une monstrueuse répression, le massacre de 30.000 parisiens, avec un      total de 100.000 meurtres, exécutions et condamnations aux travaux forcés.    

Mais il faut aussi souligner qu’avec la Commune de Paris même battue, c’était une nouvelle histoire de l’humanité qui commençait, annonçant l’aube de la      révolution russe de 1917 qui, en fait, allait débuter le cours d’un nouveau système social, sans précédent dans l’histoire. Beaucoup oublient que, pendant plus d’un demi-siècle, ce système a      gagné du terrain comme une alternative au système capitaliste. Ce sont des événements qui resteront à jamais comme des références et des valeurs de l’humanité dans la lutte pour sa      propre libération.    

La construction d’un nouvel État, exprimée dans la devise "tout le pouvoir aux soviets des ouvriers, paysans et soldats", signifiait l’instauration du      pouvoir populaire et un élément fondamental de l’État et d’une démocratie "mille fois plus démocratique que la plus démocratique des démocraties bourgeoises".    

Dans le domaine économique, avec le contrôle des travailleurs, la terre, les usines, les mines, les chemins de fer et les banques sont entrés en possession de      l’État, de tout le peuple, ouvrant la voie à un développement fulgurant.    

De même qu’avec les entreprises d’État, il y a eu un profond changement dans l’agriculture, avec la collectivisation de l’agriculture, dans laquelle les sovkhozes      (unités d’État) et le mouvement de masse des kolkhozes (coopératives) ont joué un rôle clé.    

Au niveau social, le droit au logement, à l’assistance médicale et à l’éducation ont été accordés. L’égalité des droits des femmes a été reconnue de facto. Les      organismes culturels ont été libérés des mains des puissants.    

L’Union Soviétique a réalisé de grands progrès et de telles avancées dans le domaine des sciences et des nouvelles technologies révolutionnaires, que cela lui a      permis, parallèlement au développement économique et social, d’acquérir une puissance militaire qui, pour plusieurs décennies, l’a préservée de la politique agressive du capitalisme. Le fait      qu’un soviétique a été le premier être humain à se libérer de la pesanteur de la terre et voler dans l’espace illustre ce succès spectaculaire.    

Il est également nécessaire de ne pas oublier la contribution de l’Union soviétique au développement de la lutte des travailleurs et des peuples partout dans le      monde, pour de nouvelles révolutions socialistes, pour la réalisation des droits fondamentaux des travailleurs dans les pays capitalistes, pour le développement du mouvement de libération      nationale et, au prix de 20 millions de vies (dans l’action des armées, dans les camps de concentration, dans d’énormes massacres de populations sans défense), à la défaite de l’Allemagne      hitlérienne pendant la Seconde Guerre mondiale, contribuant de manière décisive à sauver le monde de la barbarie fasciste.    

Mais parler seulement de l’objectif et exposer de manière valorisante ces faits n’est pas suffisant. Il est essentiel, dans le même temps, d’effectuer une      analyse critique et autocritique des aspects négatifs, des faits et des phénomènes qui se sont produits.    

C’est une vérité élémentaire que l’effondrement de l’Union soviétique et d’autres pays socialistes résulte d’une série de circonstances externes et internes. Pas      avec la même influence, car les facteurs internes ont eu un poids plus pertinent. Le fait est que, dans la construction d’une nouvelle société, il y avait un éloignement des idéaux et des      principes du communisme, une détérioration progressive de la politique de l’État et du parti, bref, la création d’un "modèle" qui, avec la trahison Gorbatchev, a conduit à la défaite      et à l’effondrement.    

Le "modèle", qui était en cours de création, a donné lieu à un pouvoir fortement centralisé et bureaucratisé, avec une conception administrative des      décisions politiques, de l’intolérance concernant la diversité des opinions et des critiques du pouvoir, l’usage et l’abus de mesures répressives, la cristallisation et la dogmatisation de la      théorie.    

Le pouvoir politique de la classe ouvrière et des masses laborieuses aura été en déclin. La nouvelle démocratie aura été en déclin. Le développement économique      basé sur le militantisme et la volonté du peuple et qui avait atteint un rythme enivrant dans les premières décennies du pouvoir soviétique, aura été en déclin. La dialectique, inventive,      aiguillon créateur de la théorie révolutionnaire, ayant dû nécessairement répondre à l’évolution de la réalité et aux expériences de la pratique, aura été en déclin.    

L’examen de cette fin historique et de ces événements fatidiques, ainsi que les expériences du mouvement communiste international, place les partis communistes      devant la nécessité de redéfinir la société socialiste, ses objectifs et les fondements essentiels de son identité.    

Bien que contenu par le camp socialiste et par le processus révolutionnaire mondial jusqu’à la dernière décennie du 20ème siècle, le capitalisme a enregistré un      développement qui l’a conduit, à la fin du siècle, à la suprématie au niveau mondial.    

Deux facteurs ont déterminé cette situation. D’un côté, la disparition de l’Union Soviétique et des autres pays socialistes, l’affaiblissement du mouvement      communiste international et du mouvement de libération nationale, la régression du processus révolutionnaire. De l’autre côté, les progrès du capitalisme dans le champ de la production, des      sciences, de la recherche scientifique, des technologies révolutionnaires et du pouvoir militaire.    

Il en a résulté à la fin du 20ème siècle, un changement du rapport des forces qui a permis à l’impérialisme de lancer une offensive gigantesque dans le but      d’acquérir une domination complète du monde entier.    

Pour plus des trois quart du 20ème siècle, la tendance générale fut l’avancée du socialisme et des luttes de libération des peuples. Une tendance inverse a pris      place durant la dernière décade de ce siècle. Le changement du rapport des forces a rendu possible pour le capitalisme le lancement d’une offensive "globale".    

 

 

2 - L’offensive "globale" de l’impérialisme et les résistances    

L’offensive impérialiste en cours a comme objectif déclaré et annoncé, d’imposer au monde entier, la domination complète du capitalisme comme seul      système, universel et définitif. C’est le sens fondamental de la théorie de la soi-disant "mondialisation". Il s’agit du plus grand danger et de la menace la plus sinistre de      toute l’histoire de l’humanité.    

Il est vrai que certains aspects et facteurs de développement objectif du capitalisme, conduisant à la "mondialisation", se faisaient déjà sentir. Ce fut      le cas de l’internationalisation des procédés de production, des relations économiques et financières, de l’information et des médias, de la création de zones d’intégration économique. Il est      aussi vrai que l’impérialisme, dans sa lutte "pour une division du monde", avait déjà l’arme des interventions militaires, des agressions et des guerres.    

Cependant, l’offensive "globale" de l’impérialisme relève d’une autre question. Les États-Unis étant une force hégémonique fondamentale,      l’offensive actuelle a lieu sur tous les fronts.    

Comme instruments de l’offensive économique, il y a eu la création d’énormes groupes de sociétés transnationales, différents organismes internationaux avec des      pouvoirs accrus pour imposer des règles et des politiques "légales" (FMI, Organisation Mondiale du Commerce, Banque Mondiale), la saisie des ressources et des secteurs stratégiques des      pays les plus faibles, les coupures de crédit, les politiques économiques imposées par des organismes supranationaux aux états membres d’unions de nature fédérale, des mesures d’étranglement      financier et de blocage économique visant à soumettre les pays qui s’opposent à l’offensive.    

Les zones d’intégration économique sont devenues des zones d’intégration politique, avec des instances supranationales, des ministères supranationaux, la      subordination effective des plus pauvres et des moins développés aux plus riches et plus puissants.    

Ce processus a aiguisé les contradictions du capitalisme. Il a entraîné un élargissement, même dans les pays capitalistes développés, des catégories sociales qui      vivent dans une extrême pauvreté et, dans les pays sous-développés, des millions de gens qui meurent de faim.    

En même temps, la compétition s’est accrue et a créé la possibilité de sérieux conflits entre les gigantesques pôles économiques et politiques, et entre      les pays les plus riches et les plus puissants. En attendant, tous sont réunis (et ceci constitue un facteur nouveau) dans l’offensive "globale".    

L’Accord Multilatéral sur l’Investissement (AMI) est significatif des grands projets et plans. Selon ce projet, les grands potentats économiques et financiers      associés pourraient, avec le soutien militaire nécessaire, imposer, pays par pays, les formes d’exploitation, la saisie des secteurs vitaux de l’économie, le sort du capital investi et créé, et      même, l’obligation aux gouvernements fantoches d’écraser toute les luttes et les révoltes de leurs travailleurs et de leurs peuples avec l’efficacité des mesures répressives. L’AMI est comme      une charte constitutionnelle de l’impérialisme au service de son offensive économique et politique "globale".    

Il est de notoriété publique que la divulgation de ce projet, élaboré sous l’égide des États-Unis, de la Grande-Bretagne, de la France et de l’Allemagne, a causé      de telles réactions et indignations, qu’il a été retiré dans l’immédiat. Mais le fait est qu’il n’a pas été enterré et qu’il fera l’objet d’un examen ultérieur.    

Au même niveau, et parfois comme outil direct de l’offensive économique (étroitement liée à l’action politique et diplomatique), l’offensive militaire a      comme instruments une nette supériorité en armes, à savoir les États-Unis et l’OTAN comme force supranationale autonome, mais dominée et commandée, en fait, par les États-Unis.    

L’offensive militaire se traduit par des ultimatums, des bombardements, des interventions armées, l’armement et la promotion de groupes rebelles contre les      gouvernements démocratiques, des interventions pour imposer des gouvernements tyranniques et des gouvernements fantoches, des agressions et des guerres contre les pays qui s’opposent      courageusement à la domination des États-Unis et des autres pays impérialistes, des attaques par des organisations terroristes et des actions militaires de terrorisme d’État.    

En plus de cela, nous devons faire face à la monstrueuse institutionnalisation d’un tribunal politique international commandé par l’impérialisme et permettant de      condamner à la prison à vie, les gardiens éminents de leurs peuples et de leurs pays.    

Et aussi à la destruction massive de l’atmosphère, des fleuves et des océans par les pays les plus développés et le pillage et la destruction des ressources      naturelles des pays sous-développés, entraînant la destruction de l’équilibre écologique dans de vastes régions du globe.    

Tous les aspects de cette offensive atteignent un niveau encore jamais atteint et font partie du processus d’intégration mondiale par les forces      impérialistes et leur offensive "globale".    

Comme perspective, l’impérialisme proclame que son offensive est irrésistible et irréversible, et annonce, au final, la stabilité et la stabilisation définitive      du système. En termes idéologiques, il annonce l’universalisation de la pensée, la fin des idéologies et le règne de la "pensée unique".    

Mais l’offensive n’est ni irrésistible, ni irréversible. Car avec ces idées, propagées par la propagande, en fin de compte, l’impérialisme tente      de se tromper lui-même. C’est-à-dire que, son objectif déclaré, d’une ambition folle, représente l’utopie actuelle du capitalisme. L’utopie parce que, d’un côté, le capitalisme, par sa propre      nature, est déchiré par ses contradictions et les problèmes qu’il ne peut surmonter ; et parce que, d’un autre côté, il y a des forces qui s’opposent, qui résistent et qui, par leur propre      renforcement, peuvent empêcher le capitalisme d’atteindre cet objectif.    

Ces forces sont :    

a) Les pays qui, avec les communistes au pouvoir, ont pour objectif la construction d’une société socialiste, quoique par des chemins bien      différents.    

b) Le mouvement ouvrier, encore appelé le mouvement syndical.    

c) Les partis communistes ou autres partis révolutionnaires, luttant avec détermination et courage.    

d) La résistance potentielle de pays capitalistes actuellement dominés et exploités par l’impérialisme, avec une vraie perte de leur indépendance      nationale.    

e) Les nouveaux mouvements de libération nationale.    

f) Les mouvements défenseurs de l’environnement, contre le pouvoir et les décisions des pays riches et directement contre la      "mondialisation".    

Ces forces sont fondamentales pour empêcher la domination du monde entier par l’impérialisme. Mais en avoir conscience ne suffit pas. Il est essentiel d’avoir      aussi une action correspondante. Il est nécessaire de les renforcer et de s’employer à les faire coïncider et converger.    

C’est le seul moyen pour arrêter, entraver et empêcher l’avance de cette offensive impérialiste afin de créer les conditions de son éventuelle défaite et      déterminer un changement dans la situation internationale.    

Il faut aussi rappeler que l’impérialisme ne se limite pas à une attaque frontale sur plusieurs fronts. Il essaye activement de diviser les forces qui lui      résistent, de les miner de l’intérieur, de les conduire à abandonner le combat, à l’autodestruction et au suicide. Dans certains cas, ils ont pu réussir. Mais, dans beaucoup d’autres, il y a eu      renforcement, revitalisation, influence croissante et initiatives des forces d’opposition. Il est important de faire connaître et valoriser les exemples qui confirment cette      appréciation.    

    

3 - La démocratie et le socialisme    

L’objectif de construire une société socialiste ne gêne en rien le fait que les partis communistes aient des solutions à court et moyen terme et des objectifs qui      proposent des alternatives à la situation actuelle.    

Toutefois, méfiance. Analyser la situation et définir une politique doivent découler des réalités de base du capitalisme, et les concepts      fondamentaux correspondants provenir de la théorie révolutionnaire du prolétariat, à savoir :  La division de la société en classes, quelques-uns exploitent      et tous les autres sont exploités,  La lutte des classes,  Les politiques de classes des gouvernements.    

Ce sont des réalités et des concepts. Leur découverte n’est pas due à Marx et Engels, mais à des économistes et des philosophes. Ce qui est nouveau dans le      marxisme, c’est l’analyse de situations concrètes économiques et politiques basées sur ces concepts.    

Il est vrai que, dans des situations prérévolutionnaires ou autres, dans lesquelles un équilibre temporaire des classes existe, un pouvoir politique fortement      conditionné peut, dans des circonstances particulières, mettre en œuvre une politique qui n’est pas au service du capital. Il peut même mettre en œuvre des mesures progressistes de caractère      anticapitaliste. Ces situations sont toutefois exceptionnelles et de courte durée.    

Ce n’est pas le cas des pays capitalistes avec des démocraties bourgeoises. Dans ces derniers, le pouvoir politique sape les quatre facettes de la      démocratie :    

Economique – par la propriété du grand capital sur les secteurs de base de l’économie et la soumission des politiques au pouvoir      économique.    

Social – par l’exploitation et la misère des travailleurs et du peuple et la concentration des richesses dans un nombre limité de fortunes      gigantesques.    

Culturel – par la propagande idéologique du grand capital, un système éducatif discriminatoire pour les enfants de la classe ouvrière, la      propagande des idées obscurantistes, les attaques contre la créativité artistique, la multiplication des sectes religieuses.    

Politique – par les abus et l’absolutisme du pouvoir et la liquidation des institutions et des mécanismes de contrôle démocratique, les      changements anticonstitutionnels de la légalité et des compétences des institutions souveraines quand la loi s’avère être insuffisante pour l’exercice du pouvoir absolu par le grand      capital.    

Et toutes ces régressions sont développées sous le prétexte de la nécessaire "stabilité" et de "l’État de droit".    

La dégradation de la démocratie politique – conjointement avec les conflits spectaculaires et théâtraux des machinations parlementaires, du carriérisme, de      l’impunité et de la corruption – provoque le discrédit de la politique et des politiciens.    

En attendant, la politique est une activité nécessaire et les communistes et les autres vrais démocrates doivent la faire différemment, avec une bien      meilleure pratique politique, en se distinguant de la discrédité soi-disant "classe politique".    

Les puissants moyens médiatiques (journaux, magazines, stations de radio et de télévision, audiovisuel), propriété et instrument des grands monopoles, ne      constituent pas une nouvelle puissance indépendante, comme le voudraient certains, mais un instrument du grand capital dans sa liaison dominante avec les gouvernements.    

La lutte pour la démocratie est un des objectifs centraux de l’action des partis communistes. Ainsi, il est nécessaire de définir les éléments fondamentaux de      cette démocratie.    

D’un gouvernement, on doit exiger la simultanéité et la complémentarité de ses compétences fondamentales. Il est insuffisant qu’un gouvernement s’affirme      démocratique. Il se doit aussi d’être démocratique dans les faits.    

Il est également nécessaire de définir plus concrètement, dans chaque situation spécifique, le type de démocratie pour lequel on lutte. Dans une situation donnée,      à un moment donné, la lutte pour la démocratie peut, par exemple, donner une grande pertinence à la lutte pour le renforcement des éléments de démocratie directe et participative conjointement      à la démocratie représentative.    

Les élections sont un des éléments de base du régime démocratique, mais seulement si elles respectent l’égalité et s’il n’y a pas d’abus de pouvoir, de      discrimination et d’exclusion. Si ces conditions ne sont pas remplies, les élections deviennent une fraude, un sérieux coup à la démocratie et un instrument de la monopolisation du      pouvoir, par l’alternance des forces politiques au service du capital.    

Une "démocratie avancée", pour laquelle luttent un certain nombre de partis communistes, est définie comme un régime démocratique qui précède des      développements progressifs de caractère non capitaliste (comme les nationalisations de plusieurs secteurs de l’économie et la liquidation des propriétaires terriens).    

Indépendamment de la forme, étant donné l’objectif de la lutte pour la démocratie à un moment donné, les communistes ne peuvent pas être, ne veulent pas être, et      ne sont surtout pas isolés.    

La compréhension de la lutte des classes, réalité omniprésente de la société comme moteur de l’histoire, ne peut rentrer en contradiction, voire exclure le besoin      d’alliances sociales et politiques de la classe ouvrière et de son parti pour des objectifs concrets immédiats, étant donné que les relations des forces politiques sont fixées par les relations      entre les classes sociales. La définition concrète de ce que ces alliances peuvent être, exige, premièrement, l’évaluation concrète des alliances objectivement considérées d’un point de vue      social et, ensuite, la définition, dans la mesure du possible, de ce que représente tel ou tel parti comme classe sociale et de ce qui constitue la base de son soutien social.    

Il n’y a pas deux situations identiques. Elles peuvent être, dans tel ou tel pays, des situations économiques, sociales et politiques similaires. Mais il y a      toujours des différences qui demandent des réponses différentes. Il n’y a pas de solutions universelles ni "recettes". Copier des solutions conduit à des orientations qui ne      correspondent pas aux exigences de la réalité concrète.    

Les grandes découvertes scientifiques et technologiques révolutionnaires provoquent de profonds changements dans la composition de la classe ouvrière et dans la      composition sociale des sociétés des pays développés. La définition des alliances sociales – la base des alliances politiques – est donc devenue particulièrement complexe.    

À cet égard, les définitions sont loin d’être claires. Dans de nombreux pays à démocratie bourgeoise, certains partis démocratiques appelés partis      communistes, ont défini comme objectif une soi-disant politique de "gauche". Il y a des cas où, dans l’orientation de ces partis, le mot "gauche" exclut le soutien ou la      participation à des politiques de "droite". Dans ces cas, il a un sens clair et positif. Cependant, dans la plupart des pays, le mot "gauche" dans le dictionnaire      politique moderne a une signification imprécise, pleine d’incertitude, contradictoire, et objectivement confuse. Lorsque sont définis les partis de "gauche" ou des secteurs de      la "gauche", sont fréquemment inclus, avec l’"extrême-gauche" anticommuniste, les partis socialistes et sociaux-démocrates, qui, dans leur action politique défendent et      pratiquent des politiques de "droite".    

La même chose est valable en ce qui concerne les gouvernements dits de "gauche". L’expérience montre que, dans certains cas, la participation des      communistes dans les gouvernements de partis socialistes ou sociaux-démocrates, compris comme étant de "gauche", implique la participation à la mise en œuvre de politiques de      "droite".    

Nous devons définir comme un objectif, les quatre facettes de la démocratie, nous devons lutter pour cette démocratie et non pas proclamer une politique qui      inclut la participation (ou l’objectif pour l’atteindre) à des gouvernements comme tous ceux qui se proclament de "gauche" et sont en fait les instruments du grand capital, des      sociétés transnationales, des pays riches les plus puissants, et de l’actuelle offensive "globale" de l’impérialisme qui cherche à imposer sa domination au monde entier.    

C’est aussi le cas avec ce que l’on appelle les "pactes de stabilité" signés par les partis et syndicats réformistes, et qui sacrifient les droits      fondamentaux des travailleurs avec l’intention de surmonter la présente crise du capitalisme.    

Ce n’est pas le chemin exigé par la lutte des travailleurs, des peuples et des nations. C’est le rôle des partis communistes (et d’autres révolutionnaires) de      définir le chemin nécessaire, en fonction des conditions concrètes de leurs pays, avec conviction, courage et leur identité communiste.    

    

4 - Les conditions d’existence des partis communistes    

Le cadre des forces révolutionnaires qui existent dans le monde a changé durant les dernières décennies du XXe siècle. Le mouvement communiste international et      les partis le composant ont subi de profondes modifications suite à la chute de l’URSS et des autres pays socialistes et de la victoire du capitalisme dans sa rivalité avec le      socialisme.    

Il y a des partis qui ont nié leur passé de lutte, leur nature de classe, leur objectif d’une société socialiste et leur théorie révolutionnaire. Dans plusieurs      cas, ces partis ont intégré le système et ont fini par disparaître.    

Cette nouvelle situation au sein du mouvement communiste international a ouvert des espaces dans la société dans laquelle d’autres partis révolutionnaires ont      assumé la relève et, dans les conditions concrètes de leur pays, se sont identifiés aux partis communistes sur des aspects importants et parfois avec leurs objectifs et leur action.    

Ainsi, lorsque nous parlons aujourd’hui du mouvement communiste international, nous ne pouvons pas, comme dans le passé, tracer une ligne entre les partis      communistes et tous les autres partis révolutionnaires. Le mouvement communiste a maintenant une nouvelle composition et de nouvelles limites.    

Ces développements ne signifient pas que les partis communistes, avec leur identité propre, ne sont pas nécessaires à la société. Au contraire. Avec les éléments      fondamentaux qui les caractérisent, les partis communistes sont nécessaires, indispensables et irremplaçables. Mais de la même manière qu’il n’y a pas de "modèle" de société      socialiste, il n’y a pas de "modèle" de parti communiste.    

Avec des réponses concrètes différentes à la situation concrète, il est possible d’identifier six caractéristiques fondamentales d’un parti communiste, qu’il ait      ce nom ou un autre :    

1 – Un parti qui est complètement indépendant des intérêts, de l’idéologie, des pressions et des menaces du capital.    

L’indépendance du parti est une composante de l’identité d’un parti communiste. Elle s’affirme dans sa propre action, ses propres objections, sa propre idéologie.      Un écart avec ces caractéristiques essentielles n’est en aucune façon une démonstration d’indépendance, mais, au contraire, un renoncement à l’indépendance.    

2 – Un parti de la classe ouvrière, des travailleurs en général, des exploités et des opprimés.    

Selon la structure sociale de la société de chaque pays, la composition sociale des membres du parti et sa base de soutien peuvent être très diverses. En tous les      cas, il est essentiel que le parti ne soit pas fermé sur lui-même, en confrontation interne, mais tourné vers l’extérieur, vers la société, ce qui signifie qu’il n’ait pas seulement, mais      surtout, des liens étroits avec la classe ouvrière et les masses laborieuses. Négliger cette caractéristique ainsi que perdre son caractère de classe a conduit certains partis à un déclin      vertigineux et, dans certains cas, à l’autodestruction et la disparition.    

Le remplacement de la nature de classe du parti par la conception d’un "parti des citoyens" masque l’existence de citoyens exploiteurs et de citoyens      exploités et conduit le parti vers une position neutre dans la lutte des classes – ce qui, dans la pratique, désarme le parti et les classes exploitées et le transforme en un instrument      appendiculaire de la politique de la classe exploiteuse dominante.    

3 – Un parti avec une démocratie interne et une direction centrale unique.    

Une démocratie interne est particulièrement riche en vertus, à savoir : travail collectif, direction collective, congrès, assemblées, débats dans tout le      parti sur les questions fondamentales d’orientation politique et d’action, décentralisation des responsabilités et élections de toutes les directions.    

L’application de ces principes doit correspondre à la situation politique et historique à laquelle le parti est confronté. Dans des conditions d’illégalité et de      répression, la démocratie est limitée par l’impératif de la défense. Dans une démocratie bourgeoise, la qualité visée peut et doit être largement et pleinement appliqué.    

4 – Un parti qui est à la fois internationaliste et qui défend les intérêts de son pays.    

Contrairement à ce qui était défendu autrefois dans le mouvement communiste, il n’y a aucune contradiction entre ces deux éléments dans l’orientation et l’action      des partis communistes. Chaque parti est solidaire avec les partis, les travailleurs et les peuples des autres pays. Mais, avec conviction, il est un défenseur des intérêts et des droits de son      propre peuple et de son pays. L’expression "parti internationaliste et patriotique" a une signification pleine et entière en cette fin de XXème siècle. On peut inclure comme valeur      internationaliste, la lutte à l’intérieur de son pays et comme valeur de la lutte interne, les relations de solidarité avec les travailleurs et les peuples des autres pays.    

5 – Un parti qui définit comme objectif la construction d’une société sans exploiteurs ni exploités, une société socialiste.    

Cet objectif est également complètement moderne. Mais les expériences positives ou négatives de construction du socialisme dans un certain nombre de pays et les      profonds changements dans la situation globale, demandent une analyse critique du passé et une redéfinition de la société socialiste, objectif des partis communistes.    

6 – Un parti avec une théorie révolutionnaire, le marxisme-léninisme, qui permet non seulement d’expliquer le monde, mais aussi de montrer la voie de sa      transformation.    

Déniant toutes les campagnes anticommunistes diffamatoires, le marxisme-léninisme est une théorie vivante, antidogmatique, dialectique et créative qui est      enrichie par la pratique et les réponses qu’elle est appelée à donner en face de nouvelles situations et phénomènes. Elle dynamise la pratique, s’enrichit et se développe de façon créative avec      les leçons de la pratique. Nous devons à Lénine et à son travail "L’impérialisme, stade suprême du capitalisme", la définition du capitalisme à la fin du XIXème siècle. Ces      développements théoriques ont une valeur extraordinaire. Il en va de même pour la recherche et la systématisation des connaissances théoriques. Dans une synthèse extraordinairement rigoureuse      et claire, un texte séminal de Lénine décrit "les trois sources et les trois parties constitutives du marxisme". En philosophie, le matérialisme dialectique, et dans ses applications à      la société, le matérialisme historique. En économie politique, l’analyse et l’explication du capitalisme et de l’exploitation, dont la pierre angulaire est la théorie de la      plus-value. Dans la théorie du socialisme, la définition d’une nouvelle société avec la fin de l’exploitation de l’homme par l’homme.    

Tout au long du XXème siècle, avec les transformations sociales, de nouvelles et nombreuses réflexions théoriques ont eu lieu dans le mouvement communiste.      Cependant, elles se sont présentées comme diverses et contradictoires, rendant difficile la distinction du fondement de ces développements théoriques et des positions révisionnistes par rapport      aux principes fondamentaux. Cela amène à conclure au caractère impératif des débats, sans idées préétablies ou vérités absolues, et sans établir de conclusion définitive, mais obligeant à un      approfondissement de la réflexion commune.    

Nous souhaitons que le meeting international de la fondation Rodney Arismendi, en septembre de cette année, apporte une contribution positive à l’accomplissement      de cet objectif.  

 

  

Alvaro Cunhal    

Septembre 2001    

    

Traduction PB pour Lepcf.fr    

Tiré du site du Parti Communiste Portugais   

Repost 0
Published by valenton rouge - dans Europe
commenter cet article
5 juin 2013 3 05 /06 /juin /2013 12:08

eylem.jpeg

 

La résistance au parc Taksim Gezi, qui se poursuit depuis plusieurs jours, s’est transformée en mouvement populaire ce 31 mai. Des centaines de milliers de personnes sont descendues dans la rue à Istanbul et dans plusieurs régions de Turquie pour protester contre l’offensive inhumaine et délirante du gouvernement AKP.

Personne n’a le droit de tromper le peuple, d’essayer de tirer de fausses conclusions du déroulement des événements ou d’essayer de profiter de l’occasion pour en tirer des petites victoires politiques ou réaliser des démonstrations de force personnelles. Le mouvement historique et massif d’hier fut une éruption de colère populaire, qui est l’aboutissement de 11 ans de gouvernement AKP.Ces personnes qui partagent la même colère se retrouvent dans des tendances politiques différentes mais elles se retrouvent dans leur riposte commune contre le gouvernement.

Il ne s’agit pas d’un « printemps turc » comme les médias occidentaux aiment à le définir. Ce mouvement qui monte prend un caractère anti-impérialiste et laïque. Il est étroitement lié à l’opposition populaire à la politique belliciste du gouvernement en Syrie et à l’islamisation rampante de la vie publique. Ainsi, il diffère des autres soulèvements au Moyen-orient.

En dépit d’une brutalité policière sans limites et du manque de direction dans le mouvement, les manifestants ont soigneusement évité toute provocation. Depuis hier matin, plusieurs centaines de milliers de personnes défilent dans les rues sans crainte, parcourant en tout des milliers de kilomètres sans mener la moindre action qui puisse laisser un espace pour dénigrer cette résistance populaire légitime.

La terreur d’État qui s’est fait jour hier a fait plusieurs milliers de blessés et conduit à l’arrestation de centaines de manifestants. Cependant, cela n’a pas fait fléchir la résolution et la détermination populaire. Désormais, la riposte va bien au-delà du projet gouvernemental de construction d’un centre commercial à Gezi Parkı près de la place Taksim. Le gouvernement AKP porte l’entière responsabilité de l’escalade des événements. Le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan a essayé de minimiser les protestations et il doit désormais être prêt à affronter une dure réalité : les gens n’ont plus peur de son gouvernement et ils veulent s’en débarrasser le plus vite possible.

Notre parti va maintenant proposer de nouvelles initiatives pour améliorer la coordination de la lutte contre ces plans illégitimes du gouvernement.

Le Parti communiste de Turquie appelle ses adhérents et sympathisants à se rassembler place Taskim à 15 h.

Nous appelons notre peuple à boycotter les médias dominants, qui ignorent, déforment les nouvelles des manifestations et minimisent systématiquement le nombre des manifestants. Les gens doivent soutenir les médias alternatifs, qui sont la véritable source d’information.

Maintenant que le peuple s’est soulevé, la fin de ce gouvernement cruel est proche !

Solidarité contre le fascisme !

A bas la dictature du capital !

Repost 0
Published by valenton rouge - dans Europe
commenter cet article
4 juin 2013 2 04 /06 /juin /2013 19:26

arton20813-86cd9.jpgTel le radeau de la Méduse, la Droite Complexée (DC, ex-Parti socialiste [1]) s’accroche maintenant aux hypothèses les plus ténues pour éviter de sombrer corps et âme dans la honte historique. Une vaillante escouade de « responsables du PS français et du SPD allemand » a, par exemple, enfin cerné l’origine du « mal européen » dont elle redoute, à raison, d’avoir à pâtir : c’est « l’alliance néolibérale et conservatrice majoritaire [2] » — comprendre Angela Merkel et David Cameron. Que David Cameron soit premier ministre d’un Etat qui n’appartient pas à la zone euro sera considéré en première approximation comme un enrôlement admissible puisqu’il s’agit de démontrer que, fût-elle sous la bienveillante tutelle de toutes les DC européennes, la monnaie unique aurait le visage progressiste et riant qui résulterait de l’inversion trait pour trait de sa sale gueule austéritaire présente. Bernard Guetta, intellectuel organique de la DC européenne, ne dit pas autre chose et nous montre même la lumière au bout du tunnel : « L’Union européenne n’est pas génétiquement de droite. Elle est conjoncturellement à droite, ce qui n’est pas du tout la même chose car ce que des élections ont fait, d’autres élections peuvent le défaire. Il faut, autrement dit, que cesse la fausse et mortifère identification de l’Europe à ses politiques du moment [3] ».

L’Europe constitutionnellement (ordo)libérale…

On va dessiller Bernard Guetta — et ses amis Complexés avec lui — quitte à ce que la lumière au bout du tunnel finisse par lui apparaître comme les phares du train qui arrive en face. En matière économique, l’Union européenne n’a pas de politique, au sens très précis d’une possibilité discrétionnaire d’initiative. L’Union européenne n’a pas de politique « conjoncturelle », c’est-à-dire de la politique dont les orientations sont déterminées par les partis « conjoncturellement » au pouvoir, car toute la politique économique européenne a été irrévocablement fixée dans des textes à valeur quasi-constitutionnelle. L’Union n’a donc d’autre politique que de la politique « structurelle », ou pour mieux dire de la politique constitutionnelle, c’est-à-dire de la politique mise sous la forme de règles inscrites dans les traités — et par là même vouées à fonctionner indépendamment de toute donnée proprement conjoncturelle. Les désastreuses politiques d’austérité présentes ne sont en rien l’effet de quelque « décision conjoncturelle » que ce soit. Elles sont le résultat du fonctionnement mécanique des dispositions du traité de l’UE et du pacte de stabilité. Il n’y a pas de politique conjoncturelle car aucune donnée conjoncturelle ne saurait ajouter quoi que ce soit quand tout a déjà été écrit. Lorsqu’on a organisé l’indépendance de la Banque centrale européenne (BCE), il n’y a plus rien à lui demander puisqu’on lui a donné constitutionnellement pour mission de ne pas répondre [4]. Lorsqu’on a insisté pour graver dans le marbre des traités (Maastricht, Nice, Lisbonne) et de leurs pactes additionnels que les déficits devaient rester inférieurs à 3 % du PIB et les dettes à 60 %, il n’y a plus qu’à s’exécuter puisqu’il n’y a plus rien à discuter — et sous la surveillance renforcée de la Commission.

C’est le propre de la construction monétaire européenne que la politique économique des Etats-membres y est devenue une pure et simple affaire de pilotage automatique. On reconnaît là d’ailleurs l’empreinte ordolibérale, voulue par l’Allemagne au premier chef, mais ratifiée par les autres pays, notamment par la France, à l’image de toute une époque qui a décrété que la souveraineté était la pire des choses, le règne de l’arbitraire et de la déraison, le fléau à neutraliser à tout prix, fût-il celui — acquitté sans ciller — de la démocratie. On peut donc bien mettre Pierre, Paul ou Jacques à la tête de l’Etat, la chose est parfaitement indifférente — comme l’atteste assez d’ailleurs la parfaite continuité de l’austérité Sarkozy et de l’austérité Hollande.

Bernard Guetta a-t-il remarqué que (faux) socialistes et vraies droites se succèdent les uns aux autres en un joyeux manège au Portugal, en Grèce, en Italie, en Espagne, sans que rien n’y change d’un iota ? Non, il n’a pas — il est vrai qu’il n’avait pas remarqué non plus qu’un des motifs de scandale du TCE [5] de 2005 (comme de tous les traités antérieurs !) résidait précisément dans cette aberration consistant à avoir constitutionnalisé des contenus substantiels de politique publique (la fameuse partie III), c’est-à-dire à les avoir soustraits à la politique ordinaire, la politique démocratique, qui est, par définition, une exigence permanente de remise en jeu et de réversibilité.

Guetta et la DC peuvent donc attendre longtemps un retournement « conjoncturel » : la chose susceptible de se retourner n’existe pas : elle a été supprimée. Il n’y a pas de retournement possible de la « politique conjoncturelle » quand il n’y a plus de « politique conjoncturelle ». Et voilà le train d’en face pour ce pauvre Guetta, victime de ses propres antiphrases : l’Europe n’est pas conjoncturellement de droite : elle l’est bel et bien constitutionnellement.

On pourrait alors avoir l’envie de faire de la « politique constitutionnelle » — entendre par là de refaire les règles. Les Etats-membres l’ont d’ailleurs ! Malheureusement ils ne l’ont… que pour automatiser davantage encore la cybernétique économique qui s’est substituée à la politique démocratique. Le « two pack » et le TSCG [6] — l’un validé sous Sarkozy, l’autre voté sous Hollande, c’est dire la puissance de l’« alternance conjoncturelle »… — font indiscutablement de la « politique constitutionnelle »… mais pour le pire, c’est-à-dire : 1) en durcissant la contrainte des règles (les 0,5 % de déficit structurel s’ajoutant aux 3 % de déficit courant) ; 2) en étendant leur champ d’application (les réformes d’ajustement structurel après les obligations financières) ; et 3) en en renforçant les dispositifs de surveillance et de sanction (« semestre européen », validation préalable par la Commission des budgets nationaux) — formidables progrès, assurément.

…parce que constitutionnellement allemande

A part Guetta, Quatremer et les idéologues organiques de la DC européiste, tout le monde connaît parfaitement l’origine de cette anomalie démocratique — sans équivalent sur la planète — d’une neutralisation intégrale des instruments souverains de la politique économique, évidemment sans la moindre ébauche de leur reconstitution au niveau supra-national : c’est l’Allemagne. Légèrement inquiets de mises en cause qu’ils voient faire leur chemin dans les opinions européennes, l’idée, d’une subtilité éléphantesque, leur est venue de « sauver » l’Allemagne (puisque : Allemagne = couple-franco-allemand = Europe…) en chargeant sa chancelière — « conjoncturelle » en effet, elle. Aussi vont-ils répétant maintenant que « c’est la faute à Merkel », puissante analyse de laquelle nous sommes invités à tirer les conclusions que : 1) sitôt Merkel congédiée l’austérité ne sera plus qu’un souvenir ; à plus forte raison lorsque 2) nous aurons définitivement triomphé des petits inconvénients transitoires d’un fédéralisme inachevé et que l’« Europe politique » sera faite.

Ni l’alternance ni le dépassement fédéral ne règleront pourtant quoi que ce soit au problème congénital de la construction monétaire européenne, problème d’une participation allemande originellement placée sous le signe de l’ultimatum : « à mes conditions ou rien ». Malheureusement pour nous, ces conditions ont consisté précisément en la neutralisation constitutionnelle des possibilités de la politique conjoncturelle… Or les conditions de l’Allemagne n’étaient pas négociables au départ ; elles ne le seront pas davantage en cours de route, car elles sont la part d’elle-même que l’Allemagne s’est promis de ne pas abandonner : l’adoption pure et simple de son modèle ordolibéral de politique économique et d’organisation monétaire a été posée dès le début comme le sine qua non de son entrée dans la monnaie unique. La France a dit oui. Le reste s’en est suivi.

Cette donnée est infiniment plus puissante que les alternances électorales en Allemagne, auxquelles d’ailleurs elle donne leur cadre, et se trouverait transportée à l’identique dans tout projet de « dépassement fédéral » qui inclurait l’Allemagne, l’ultimatum originel se trouvant logiquement reconduit à chaque nouvelle étape. C’est pourquoi imaginer qu’il soit possible de revenir de sitôt là-dessus tient du rêve éveillé. Car la résolution allemande en cette matière n’a pas faibli, peut-être même a-t-elle gagné en force avec les déconvenues de la crise et les obligations de sauvetage où elle s’est trouvée entraînée. Mais l’obsession monétaire allemande est devenue le point de cécité volontaire européiste qui n’a plus le choix qu’entre la dénégation ou bien faire comme si de rien n’était — comme si l’indépendance de la banque centrale, l’exclusivité de ses missions anti-inflationnistes et l’orthodoxie budgétaire, entrées dans « la nature des choses », n’avait jamais rien eu de spécifiquement allemand.

Que les autres pays, France socialiste néolibérale en tête, s’y soient ralliés, éventuellement avec réticence puis, le temps passant, avec enthousiasme, la chose ne fait pas l’ombre d’un doute. Elle n’ôte pourtant pas une once de sa portée à l’argument généalogique qui rappelle que ces clauses-là étaient allemandes à l’origine, qu’une hypothétique Europe sans Allemagne aurait pu en être exonérée, et qu’une Europe avec Allemagne est condamnée à y demeurer rivée.

Parce qu’elle voulait sanctuariser ses propres principes de politique économique, l’Allemagne a trouvé la solution simple de les faire inscrire dans les traités. Et parce que ces principes prohibent toute action discrétionnaire au profit d’une automatique de la « stabilité », tous les Etats-membres de la zone euro sont entrés dans un régime inédit de « politique économique par les règles ». Aussi faut-il répéter à l’usage des malentendants, ou bien des menteurs, que l’anomalie démocratique qui constitutionnalise des règles intangibles de politique économique, et annule par là toute possibilité de « politique conjoncturelle », c’est-à-dire l’ouverture, par le jeu des alternances électorales, de choix de politique économique opposés offerts aux corps sociaux, cette anomalie doit beaucoup, si ce n’est tout, à l’idiosyncrasie allemande.

La « germanophobie », ou l’asile de l’aveuglement européiste

C’est généralement le moment où les grandes consciences entrent en scène. De plain-pied avec l’Histoire par leur hauteur de vue et leur pensée altière qui embrasse le monde, personnellement responsables de la paix sur le continent — on pense irrésistiblement à Oriane de Guermantes : « La Chine m’inquiète... » —, ces autorités morales pensent apercevoir distinctement que critiquer l’Allemagne c’est faire revenir la figure du Boche dont on fait les guerres mondiales. Et toute l’armée des demi-sels de faire chorus, qui répète mécaniquement la parole des autorités… et dirait probablement l’exact contraire si la « parole » changeait de sens — en fait, on peut d’ores et déjà l’annoncer, qui dira le contraire quand la « parole » changera de sens, exactement comme elle a déjà dit le contraire en 2008, au moment où il est devenu permis de crier haro sur la finance après en avoir encensé la modernité pendant deux décennies, et comme elle dira peut-être bientôt le contraire à propos du protectionnisme après avoir crié avec la « parole » Lamy qu’il était la xénophobie même. Pour l’heure en tout cas, les autorités campant et n’ayant pas encore donné le signal, L’Expansion s’indigne de « polémiques (…) pathétiques dans ses relents antigermaniques » [7], visiblement sans grande conscience du pathétique de sa propre stéréotypie — et en fait de son pur et simple psittacisme.

Sans grande conscience non plus que ce qui fait revenir le plus sûrement les nationalismes par les temps qui courent est davantage à chercher dans les effets combinés de la dépression austéritaire et de la dépossession de souveraineté, c’est-à-dire dans l’expression même, politique et économique, de la construction monétaire européenne en son architecture à l’allemande. Car c’est sans doute l’une des plus fameuses réussites de cette Europe, et un réel progrès de la paix et de l’amitié entre les peuples, qu’on y voie désormais le chef d’Etat allemand représenté en officier nazi dans tous les cortèges des pays dévastés par l’austérité, comme on y voit le déferlement de mépris quasi-raciste d’une partie de la presse et des élites allemandes pour les « arriérés » de la « périphérie ».

Voyant comme toujours l’infamie dans les mots sans jamais la voir dans les choses, les « consciences », qui s’y entendent depuis des décennies pour interdire les débats, ont donc décidé de renvoyer à la « germanophobie » toute mise en cause de ce que l’Union monétaire doit à l’Allemagne, et toute analyse de ce qui s’en suit comme effets. Parmi elles, les demi-habiles, sans doute persuadés d’être au comble de la sophistication intellectuelle, ont trouvé l’argument de haute volée de l’« essentialisme » comme réplique supposément fatale à toute objection en cette matière. Dire « l’Allemagne ne peut pas s’empêcher de faire cela », ce serait la fixer dans une indépassable essence, abominable assignation dont sont nourris tous les racismes. Pour ces esprits déliés, mais pas trop quand même, il y a à un bout l’essentialisation naturalisante et racialiste, à l’autre la liberté de la culture [8] capable de tout si elle le veut, mais rien entre les deux. Aucune place en particulier pour l’idée qu’il y a dans les sociétés des invariants symboliques de longue période, exprimés dans ce que plusieurs auteurs ont très justement nommé « l’esprit des institutions » [9], « longue période » signifiant ici qu’il est permis de penser et la pleine appartenance de ces « invariants » à l’ordre des faits de culture et leur inertie historique relative, en tout cas l’impossibilité, non pas d’en changer tout court, mais d’en changer comme de chemise.

La France a les siens — la force de l’idée égalitaire (aussi bafouée soit-elle dans les faits), l’attachement à la puissance tutélaire de l’Etat social. L’Allemagne également. Le grand mythe collectif allemand de l’après-guerre est monétaire — point d’investissement de substitution d’un sentiment national interdit d’expressions patriotiques chauvines après la défaite. Objet de fierté, et objet de trauma aussi, du moins selon l’histoire que se raconte — à tort — le roman national allemand, en cela sujet aux mêmes distorsions délirantes que le roman familial des psychanalystes. Car le roman allemand tient l’hyperinflation de 1923 pour la matrice du nazisme, alors qu’il faudrait bien davantage la chercher dans la Grande Dépression de l’austérité Brünning — en effet 1931 est plus près de 1933 que 1923… Mais peu importe le bien-fondé de l’histoire que se raconte la société allemande : elle se la raconte, et c’est là la seule réalité symbolique qui compte. Or la force du trauma allemand a rendu non négociables ses propres obsessions monétaires, et soumis les autres pays européens à l’ultimatum de devoir les partager ou bien rien.

Aux intellectuels européistes qui omettent systématiquement de poser la question, à moins qu’ils ne l’ignorent carrément, il faut rappeler que cette fixation monétaire allemande, telle qu’elle a conduit à introniser Hans Tietmeyer, le dernier président de la Bundesbank ante-euro, dans l’église Saint-Paul de Francfort ! — on excusera du peu et on prendra peut-être la mesure de la chose —, la fixation monétaire donc, dessine le seul cadre légitime du débat démocratique allemand, en délimite l’épure, hors de laquelle nulle position n’a la moindre chance d’être significativement entendue. S’imaginer dans ces conditions que le SPD, hypothétiquement revenu aux affaires, pourrait infléchir plus que marginalement les commandements qui découlent mécaniquement de la croyance monétaire allemande est un rêve de singe, et ceci précisément parce que cette croyance fait l’objet d’un très puissant consensus transpartisan, au point d’ailleurs de sortir purement et simplement la politique économique (monétaire et budgétaire) de l’orbite des choses discutables (à des différences marginales près).

On dira que nulle croyance n’est jamais rigoureusement unanimitaire ni ne peut exclure d’être un jour renversée, pas plus la croyance monétaire allemande qu’une autre. Et ce sera exact — car même les invariants symboliques de longue période sont travaillés par l’histoire, et finissent par passer. Mais la question, comme toujours toute pratique, est : quand ? Il y a sans doute dans la société allemande des ferments de dissensus, des opinions prêtes à envoyer par-dessus bord le dogme monétaire et toute son orthodoxie avec. Mais où, et surtout combien ? S’il faut attendre le temps long de la tectonique des plaques symboliques et que le corps social allemand fasse gentiment son chemin pour réviser ses vues monétaires, alors la réponse est non. Des peuples crèvent en Europe et le temps de la patience est terminé, celui de « l’Europe sociale », cette sinistre farce de la Droite Complexée française, comme celui du grand aggiornamento monétaire de l’Allemagne.

La monnaie commune… avec ou sans l’Allemagne (comme elle voudra)

Le temps de la patience est terminé, mais celui de faire autre chose est venu ! Autre chose avec l’Allemagne si d’aventure le spectacle de cette autre chose lui fait venir la tentation d’en être et hâte ses propres révisions. Et sinon sans. Disons les choses honnêtement : pour l’heure, l’Allemagne voyant dans sa propre domination la confirmation quasi-expérimentale du bien-fondé de ses vues, l’hypothèse « avec » n’est pas la plus probable… « Sans » donc, vraisemblablement, et ainsi soit-il !

Seul le mythe du couple franco-allemand s’y oppose encore pour l’heure, avec il est vrai toute la force propre d’un mythe dont les croyants préfèrent périr conformément à ses injonctions que se sauver contre elles. Mais ce mythe est essentiellement français — il ne faut pas douter un seul instant que l’Allemagne, si nécessaire, est parfaitement prête à faire de nouveau cavalier seul et, renouant avec le Sonderweg, à lâcher la France au premier virage. Et, comme mythe « français », il est en fait essentiellement celui des élites, c’est dire qu’à part les effets de la propagande européiste et ses efforts d’intimidation, pour ne pas dire de terrorisme intellectuel — combien de fois la guerre n’a-t-elle pas été prophétisée pendant la campagne référendaire de 2005 ?... —, il ne fait pas fondamentalement partie de la grammaire symbolique du corps social. La banque centrale indépendante, l’obsession de l’inflation, l’orthodoxie budgétaire et le refus mystique de la politique contracyclique, toutes ces salades ne sont pas matière dans le corps social français à éprouver les frissons du sacré, comme en Allemagne. Et, à l’inverse de l’Allemagne, elles appartiennent de plein droit au domaine des choses politiquement discutables — à l’inverse aussi de ce que l’Union monétaire européenne s’est elle-même efforcée de prohiber.

On peut donc dire synthétiquement que détruire la construction européenne présente, pour la refaire autrement, avec qui voudra, n’a pas d’autre enjeu que de se mettre en règle à nouveau avec le principe démocratique, principe de la souveraineté populaire, qu’aucun européiste n’a tiqué de voir continûment bafoué pendant deux décennies, principe voulant que tous les choix de politique économique — ses orientations et les formes institutionnelles de son organisation — font irréfragablement partie du domaine de la délibération collective.

Mais on peut dire davantage encore. Et notamment que, par delà la satisfaction des principes formels de la démocratie, il n’est pas interdit d’en appeler à d’autres contenus substantiels, ceux par exemple qui auraient le bon goût de nous tirer de l’effroyable situation présente. C’est un problème qu’on n’attrape qu’après avoir tiré le constat premier de l’impossibilité d’une monnaie unique sans une construction politique authentique et complète, puis le second de l’impossibilité de cette construction politique à brève échéance, la seule échéance qui compte dans l’extrême urgence de la crise — redisons que les aimables appels à la patience indéfinie ont désormais épuisé tout leur crédit.

Si la monnaie unique n’est pas possible, il reste dans tous les cas les monnaies nationales. Il faut répéter que cette solution demeure entièrement praticable, qu’elle a pour elle la disponibilité d’institutions politiques et symboliques déjà établies, susceptibles d’être réarmées instantanément, et finalement que 90 % des pays de la planète vivent avec une monnaie nationale sans visiblement que cette condition fasse leur irrémédiable infortune. Mais on peut aussi ne pas abandonner toute idée d’une Europe monétaire et continuer d’en explorer des voies possibles. Pas celle de la monnaie unique à l’évidence, mais celle de la monnaie commune. L’idée n’est pas entièrement neuve [10], Jacques Sapir l’évoque régulièrement à côté de celle du retour à la monnaie nationale, donnant la préférence tantôt à l’une [11], tantôt à l’autre [12]. Or c’est une idée qui mérite qu’on en parle davantage, alors que le dégel du débat à gauche en Allemagne, pour si bienvenu qu’il soit enfin, n’évoque que des réactivations du SME [13] … quand il n’évoque pas, mais à droite, le retour au deutschemark [14] !

Entre monnaie unique et SME rénové : le meilleur des deux mondes

Entre l’impossible monnaie unique et les monnaies nationales sous SME, la monnaie commune restaure la possibilité d’ajustement de change — exclue par construction de la monnaie unique — en évitant l’instabilité d’un système de monnaies nationales séparées. Mais pas dans n’importe quelle configuration. En effet la monnaie commune ne produit tous ses bénéfices que sous une architecture :

• qui institue une monnaie européenne (l’euro) mais en en laissant exister des dénominations nationales — il y aurait ainsi des €-Fr, des €-Lire, on peut même dire, pour le plaisir de l’imagination, des €-DM, etc. ;

• les dénominations nationales sont chacune exprimées selon une certaine parité fixe avec l’euro, qui lui-même serait convertible sur les marchés contre toutes les devises externes, les dénominations nationales trouvant ainsi leur parité externe via l’intermédiaire de l’euro ;

• le point stratégique est alors le suivant : 1) les dénominations nationales sont convertibles entre elles (évidemment), mais uniquement au guichet de la Banque centrale européenne [15], qui fonctionne comme une sorte de bureau de change. Par conséquent, la convertibilité directe entre agents privés est interdite et il n’y a pas de marchés des changes intra-européens ; 2) les parités fixes des dénominations nationales par rapport à l’euro (donc les taux de change des dénominations nationales entre elles) peuvent être ajustées mais selon des processus politiques, complètement soustraits aux influences (déstabilisantes) des marchés des changes — puisque, par construction, ceux-ci ont été supprimés à l’intérieur de la zone.

Ce sont ces dispositions complémentaires qui produisent en quelque sorte le meilleur des deux mondes. La monnaie commune a la même propriété fonctionnelle que la monnaie unique de faire écran entre l’intérieur et l’extérieur de la zone, en l’occurrence en protégeant les dénominations nationales des marchés des changes internationaux (extra-européens). La convertibilité « de guichet » (à la BCE et à taux fixe) des dénominations nationales y ajoute la suppression des marchés de change intra-européens, d’où résulte un effet de stabilisation monétaire interne équivalent à celui que produit la monnaie unique. Mais, à la grande différence de la monnaie unique, le système monnaie commune / dénominations nationales offre des possibilités d’ajustement de change intra-européen par construction exclues de l’euro actuel… et ceci, à la différence d’un SME rénové, dans un environnement monétaire interne tout à fait stabilisé. La plaie (l’une des plaies) de la monnaie unique tient à l’impossibilité constitutive de dévaluer/réévaluer. La plaie d’un SME réside dans la difficulté de maintenir les changes fixes et/ou d’ajuster les taux-pivots sous les forces spéculatives déstabilisantes des marchés de change. La monnaie commune prémunit de l’une aussi bien que de l’autre.

Dévaluer dans le calme

Elle a donc pour vertu principale de restaurer la possibilité de réajuster dans le calme les changes intra-européens, possibilité dont l’exclusion par la monnaie unique a précipité le malheur des économies du Sud européen. Dans l’erreur d’un bout à l’autre de ses attendus, le projet de monnaie unique était parti de la prémisse que l’euro allait être en soi un opérateur de convergence économique et structurelle — par quel mécanisme, ou plutôt quel miracle, la chose n’a jamais été précisée, il était simplement demandé d’y croire. C’est évidemment l’exact inverse qui s’est produit, les effets de polarisation spatiale (notamment sectorielle) accompagnant généralement les processus d’intégration régionale, en approfondissant la division intra-régionale du travail bien plus qu’elle ne l’« égalise ». Aussi les différentiels de productivité et de coût n’ont-ils cessé de se creuser entre les économies de la zone… mais sans qu’à aucun moment ils ne puissent être accommodés, comme par le passé, par des ajustements de change. Ne laissant plus alors que la seule possibilité de l’ajustement « réel » — par les salaires (à la baisse) et le chômage (à la hausse) —, délicatement rebaptisé « dévaluation interne »…

Il ne faut sans doute pas s’exagérer les pouvoirs de la dévaluation (externe) — dont aucun de ses partisans sérieux n’a jamais dit d’ailleurs qu’elle « faisait l’affaire » à elle seule. Mais encore faut-il ne pas les minimiser non plus ! L’ajustement de change est le degré de liberté indispensable, seul à même, en l’absence de transferts budgétaires puissants et de mobilité de la force de travail, d’accommoder les divergences que recrée sans cesse l’intégration régionale… et dont l’absence fait connaître ses conséquences à grand spectacle en Grèce, au Portugal, en Espagne, en Italie… peut-être bientôt en France. La monnaie commune n’a alors pas seulement la vertu de restaurer cette indispensable possibilité, mais surtout de la restaurer dans d’excellentes conditions de stabilité. Car la suppression des marchés des changes intra-zone rend le processus d’ajustement à la délibération politique européenne. De même que les parités de départ entre les dénominations nationales sont fixées au terme d’un accord politique (à la manière dont l’avaient été les parités d’entrée dans l’euro), de même sont-elles révisées par des mécanismes politiques. Nulle tempête spéculative ne vient en perturber l’opération ni la mettre sous ces intenses pressions qui font les week-ends d’urgence intergouvernementale.

Sans doute n’est-il pas question de dire qu’il ne se passe rien, en régime de monnaie commune, à l’approche d’un réajustement des parités. Car bien sûr tout le problème de ce genre d’opération tient au jeu des anticipations, qui ramènent dans le présent immédiat un événement futur contingent dès lors que son occurrence est considérée comme suffisamment probable — et lui font alors produire ses effets en avance. Tout comme dans n’importe quel système de change, les agents économiques non-résidents voudront fuir la monnaie dont la dévaluation est anticipée pour que leurs actifs (par exemple en €-Fr) ne prennent pas de perte de valeur exprimée dans leur monnaie nationale (par exemple en €-DM). Ces agents n’auront cependant pas d’autre solution que le « guichet », c’est-à-dire la BCE qui convertira leurs €-Fr en €-DM au taux fixe en vigueur et pas à un autre — alors qu’évidemment le taux Fr-DM commencerait à plonger dans un système de type SME, le gouvernement français s’escrimant d’une part à dénier toute dévaluation, et d’autre part à tenter de maintenir le cours-pivot à coup de hausses de taux d’intérêt, au détriment de l’économie réelle, et ceci… jusqu’au moment où le pivot cèdera emporté par les forces de la spéculation.

La BCE assure donc la conversion jusqu’à la révision (politique) des parités, en créant la monnaie demandée — ici de l’€-DM. Inutile de hurler au péril de la création monétaire : celle-ci est annulée terme à terme par la destruction monétaire consécutive à l’achat par la BCE de la monnaie offerte en contrepartie des demandes de conversion. Ajoutons que la BCE est tout à fait souveraine dans cette affaire, en d’autres termes, qu’elle a la possibilité de valider ou non les demandes de convertibilité qui lui sont faites. Ne pas les valider équivaudra à infliger des pertes de change aux agents dira-t-on. Et alors ?

On entend d’ici les glapissements qui prophétiseront l’insupportable atteinte à la libre allocation de l’épargne internationale, dissuadée d’investissements non-résidents si elle se sait exposée à de pareilles pertes. On va pourtant laisser glapir : les agents prennent régulièrement des pertes dans les marchés, et l’on ne sache pas que ça les décourage si peu que ce soit d’y revenir. Mais l’idéologie néolibérale a fini par installer dans les têtes que les pertes infligées par des institutions ou des mécanismes hors-marché sont intolérables — et connaîtront les représailles de la grève de l’investissement —, quand les pertes issues du jeu « normal » du marché sont, elles, tout à fait « naturelles »… La BCE donc décidera souverainement d’honorer ou non les demandes de conversion selon la manière dont elle appréciera l’opportunité de laisser s’effectuer les transferts intra-zone de masse monétaire qui résulteraient de ces demandes, transferts au demeurant rigoureusement équivalents à ceux qui s’effectueraient par le jeu du marché des changes. On peut parier qu’elle appréciera favorablement le plus souvent, sachant que les transferts en question restent des événements rares, et de toute façon fortement réversibles sitôt passé l’événement du réalignement des parités.

Il est vrai cependant qu’il résulte également de tous ces mouvements des effets sur les taux d’intérêt, puisque fuyant la monnaie du pays dévaluateur, les investisseurs non-résidents se dégagent de ses actifs, dont les prix connaissent alors une chute, notamment les actifs obligataires, privés comme publics — et les taux d’intérêt prennent la trajectoire inverse : à la hausse. Par un autre truchement que les mécanismes de la défense des taux-pivots dans un système de type SME, les taux d’intérêt sont donc affectés également par une anticipation de dévaluation en régime de monnaie commune. Mais dans ce dernier cas ce sont les taux d’intérêt de marché qui encaissent le choc, en se découplant des taux d’intérêt de la politique monétaire qui eux peuvent rester inchangés (ils n’ont plus d’ancrage de change à défendre…).

La parade (structurelle) à cet effet pernicieux résiduel est donc assez évidente, qui consiste en le « déplacement » du financement global de l’économie réelle, et plus précisément en un vaste mouvement de réintermédiation bancaire — il va sans dire vers des banques désintoxiquées de leurs addictions spéculatives, dûment re-régulées et remises autoritairement au turbin sur leurs vraies missions. Les financements par crédit bancaire sont, par construction, moins sensibles aux sauts de carpes des taux d’intérêt dans les marchés obligataires [16]. Aussi seraient-ils immunisés de toutes les perturbations induites dans les marchés d’actifs par l’anticipation d’une dévaluation.

Pour une « politique des balances courantes »

La neutralisation des turbulences financières — celles des marchés des changes (supprimés) et celles des marchés obligataires (à voilure réduite dans le financement de l’économie réelle) — rend aux ajustements de change la sérénité qui permet de les réinscrire dans des processus proprement politiques. Ce sont les Etats-membres eux-mêmes qui, par la négociation, passeront de nouveaux compromis de parités, prenant acte des divergences économiques à accommoder. Ce sont bien des compromis de cette nature qui, à chaud, scandaient la vie du SME, conduisant d’ailleurs le plus souvent à des partages d’effort entre telle monnaie à dévaluer et telle autre à réévaluer. C’est bien cette voie-là qu’il faut emprunter de nouveau, et même de manière passablement plus décidée qu’à l’époque du SME.

Car il est bien certain que toute renégociation de change doit toujours surmonter les réticences du pays excédentaire, désigné à la réévaluation alors qu’il n’a rien envie de changer à son niveau de parité, puisqu’il lui permet précisément d’entasser des surplus de balance courante ! A l’image de l’International Clearing Union envisagée par Keynes en 1944, la monnaie commune permettrait d’instituer un système de règles ayant pour effet d’indexer les réalignements de change sur les soldes courants quand ils deviennent polarisés, c’est-à-dire de rendre de droit la dévaluation pour les pays déficitaires — option qu’il leur reviendrait d’exercer ou non —, mais également de rendre impérative la réévaluation pour les pays excédentaires, toutes clauses qui seraient activées automatiquement passés certains seuils de déficit/excédent et pour une variation (négative ou positive) de change d’une intensité à déterminer : par exemple X % de dévaluation (réévaluation) quand le déficit (excédent) courant franchit 3 points de PIB [17], Y % au-delà de 5 %, etc. Tant que ces seuils d’activation automatique ne sont pas atteints (ou bien entre deux seuils), il appartient au Conseil européen d’envisager l’opportunité d’un réalignement discrétionnaire, selon des règles de saisine et de décision à déterminer — unanimité ou majorité qualifiée.

Un tel système a alors pour propriété de combiner assez harmonieusement éléments de discrétion et mécanismes de correction automatique… qui ne sont pas critiquables en principe dès lors qu’ils produisent de la stabilisation dans le sens de l’emploi ! C’est manifestement le cas ici : les dévaluations évitent aux pays déficitaires les purges de la « dévaluation interne », où seuls les salaires et l’emploi portent le poids de l’ajustement ; les réévaluations automatiques découragent les pays excédentaires de s’engager, comme l’Allemagne actuellement, dans des stratégies d’un mercantilisme borné, et les forcent à contribuer au bien public de la relance de la demande dans la zone entière.

L’Allemagne, hegemon défaillant

Et donc retour à la case départ : l’Allemagne… Que faire avec l’Allemagne ? On pourra d’abord noter que, dans cette histoire de crise de la zone euro, l’Allemagne aura été doublement coupable. D’une part pour les raisons précédemment expliquées, c’est-à-dire du fait d’avoir imposé avec intransigeance des règles constitutionnelles conduisant les politiques économiques européennes dans les impasses de l’austérité. Mais aussi d’autre part pour ne pas avoir été à la hauteur de sa propre domination — comme souvent d’ailleurs les hegemon d’un régime international : Kindleberger ne suggérait-il pas que l’étalon-or, en fait étalon-sterling, avait explosé en partie du fait de la carence du Royaume-Uni à se comporter en gestionnaire avisé du bien public (le régime monétaire international) à la tête duquel il se trouvait — et alors qu’aucun « gestionnaire » de remplacement ne s’était encore fait connaître : les Etats-Unis prendront la « direction des opérations » plus tard, à la tête d’un régime… d’étalon-dollar [18].

L’hégémonie ancienne en cours d’effilochage, et la nouvelle pas encore advenue, le système se décompose sous l’effet des forces centrifuges du chacun pour soi libérées par une situation de grande crise (la crise des années trente) alors que les intérêts propres des nations revêtent des enjeux vitaux impropres à la coordination spontanée… que l’hegemon lui-même renonce à (ou n’est plus en état d’) assurer. A ce compte-là d’ailleurs il faudrait dire que l’Allemagne est triplement, et non pas doublement, coupable, le troisième chef tenant au fait que, puissance dominante de la zone euro, elle se montre incapable d’être à la hauteur des devoirs qui lui incombent de fait, alors qu’elle n’est pas elle-même en crise, ou en situation de déclin comme pouvait l’être le Royaume-Uni des années trente.

Sans doute l’Allemagne n’a-t-elle pas rien fait : elle a finalement contribué aux divers fonds de secours européen. Mais d’une part elle l’a fait en y mettant la plus grande mauvaise volonté possible, atermoyant autant qu’elle pouvait, et laissant par là la situation se détériorer jusqu’à des bords de gouffre. D’autre part elle a refusé de soutenir la demande européenne en relançant, c’est-à-dire en remettant en circulation ses énormes excédents commerciaux. Enfin, et surtout, elle s’est opposée aussi longtemps qu’elle pouvait à ce que la BCE se dote des instruments d’intervention massifs seuls capables de stabiliser les taux d’intérêt souverains (le programme OMT [19]), opposition qui concentre mieux que n’importe quelle autre la fixation doctrinale allemande en matière monétaire — et, si la chancelière Merkel a fini par céder à l’été 2012, après trois ans de crise suraiguë tout de même, la fraction banquière-centrale de l’Allemagne n’a en aucun cas rendu les armes, comme l’atteste le rapport de la Bundesbank destiné à contester la légalité du programme OMT !

La cécité germanomane

Il n’est pas interdit de regarder les choses avec lucidité : jamais l’Allemagne présente n’entrera dans un régime de monnaie commune, qui ne vaut pas seulement par ses propriétés de change, mais surtout par la possibilité de réinstaller des principes de politique économique… aux antipodes de ceux dans lesquels l’Allemagne s’est barricadée — et dont elle a fait la substance de l’euro. Et retour aux illusions « conjoncturelles » ou fédérales de Bernard Guetta : on peut bien espérer en le manège de l’alternance électorale allemande, la position allemande à moyen, peut-être même long terme, ne changera pas d’un iota, SPD ou CDU, quand il est question des missions fondamentales de la banque centrale et des commandements de la politique budgétaire. Et l’on peut bien espérer également en un « dépassement fédéral », mais à la condition de ne pas voir, ou de ne pas vouloir voir, que l’Allemagne ne s’y prêterait en aucun cas sans être assurée d’y transporter à l’identique les (ses) dispositions économiques et monétaires des traités présents.

Nous sommes donc invités à former les rêves fédéralistes les plus fous mais sous l’implicite exclusif que la banque centrale à nouveau démocratique, la reflation, la relance budgétaire contracyclique ou le défaut sur les dettes publiques illégitimes, tout ça demeurera constitutionnellement exclu du champ de la délibération politique — et le constat vaut évidemment pour toutes les formes « intermédiaires » de fédéralisation, tel le dérisoire « gouvernement économique », cette outre vide, mirage de souveraineté restaurée poursuivi comme un fantôme par les élites françaises, « gouvernement » pourtant destiné à n’avoir rien à gouverner puisque tous les choix importants ont déjà été faits. Finalement grand seigneur, l’européisme germanomane consent tout de même qu’on puisse vouloir « plus de démocratie » mais, germanomanie oblige, à la condition de passer sous silence que les enjeux de la politique économique et monétaire, les plus décisifs pour la vie matérielle des peuples, demeureront à l’écart de ce « supplément »…

Ne plus avoir peur du « chaud »

La construction monétaire européenne présente est viciée à cœur. Elle est viciée par la neutralisation démocratique dont, sous l’ultimatum allemand, elle a fait son principe. Qu’on ne puisse pas demander si la Banque centrale doit être indépendante ou pas, si les budgets doivent être en déficit ou pas, si les dettes contractées à la suite des désastres de la finance privée doivent être remboursées ou pas, c’est une monstruosité politique que seul l’européisme élitaire ne pouvait apercevoir — mais qui travaille en profondeur tous les corps sociaux européens. Sauf l’Allemagne. Il n’y a qu’à l’Allemagne que ces interdictions n’apparaissent pas comme d’insupportables dénis de démocratie car, aux choses sanctuarisées, le corps social allemand, pour l’heure, et pour encore un moment, adhère comme à des valeurs supérieures, méta-politiques, c’est-à-dire au-delà de la politique et soustraites à la politique.

Il faut la persévérance européiste dans l’aveuglement pour ne pas voir cette donnée du « problème européen » telle qu’elle rend impossible de faire une Europe monétaire avec l’Allemagne et sans nécessairement violenter les autres corps sociaux, économiquement autant que politiquement. Pour ne pas voir non plus le ridicule, ou plutôt l’indigence, des arguments de germanophobie, quand on peut très bien accorder à l’Allemagne la pleine réalité de ses traumas collectifs, l’entière légitimité des histoires qu’elle se raconte (à tort ou à raison) à leur propos, et cependant ne vouloir ni entrer dans sa mythologie monétaire ni se soumettre à ses obsessions. L’ordre monétaire allemand imposé à l’Europe convient à l’Allemagne — quelle surprise ! Pas aux autres Etats-membres. En tout cas pas à tous. Incapable de toute analyse positive des conditions objectives de compatibilité, c’est-à-dire de comprendre qu’on ne fait pas une entité politique viable avec des composantes dont les formes de vie sont désaccordées au-delà d’un certain point, l’européisme est devenu le plus sûr ennemi de l’Europe.

Au point de destruction économique et sociale où nous en sommes, et surtout dans l’état de tétanie généralisée des gouvernements de droite décomplexée ou complexée, il n’existe vraisemblablement plus aucune solution disponible pour une reconstruction européenne à froid. Il n’y aura donc pas d’autre alternative à la stagnation mortifère que le chaud d’une crise terminale. On peut bien se raconter toutes les histoires de la Terre : qu’on va réformer l’euro à 17, qu’on ouvrira éventuellement l’épreuve de force pour faire plier l’Allemagne et l’amener à résipiscence : l’Allemagne ne pliera pas. Elle ne sacrifiera pas ses principes cardinaux à l’Europe, et ne tient à l’Europe que pour autant que cette dernière se montre compatible avec ce qu’elle considère comme ses intérêts vitaux — à défaut de quoi elle prendra la tangente sans hésiter. Par une ironie dévastatrice, on la verra alors user de l’argument que les européistes (français) d’aujourd’hui ne veulent même pas entendre, et qu’il leur faudra pourtant bien souffrir à ce moment-là : sortir de la monnaie unique européenne ne signifie nullement s’enfermer derrière de hauts murs, n’hypothèque en rien tous les liens économiques — et extra-économiques ! — tissés par ailleurs avec les autres Etats-membres. Même l’argument qu’une échappée de retour au mark lui vaudrait une réévaluation carabinée, et l’évaporation d’une bonne partie de ses excédents commerciaux, ne la retiendrait pas : car, entre une statistique momentanée et ses principes, son cœur ne balance pas.

Inutile, non plus, de se raconter les histoires symétriques : à 16 ou à moins, on ne prépare pas comme ça une « Europe monétaire alternative » en douce, sous le regard débonnaire des marchés financiers. Et on ne fait pas non plus surgir une nouvelle architecture institutionnelle tout armée en un week-end de fermeture des marchés. Ce sera donc, d’abord, le retour, sans doute légèrement agité, aux monnaies nationales, étape difficilement évitable cependant avant de reprendre éventuellement la marche en avant. Il est donc temps de savoir ce qu’on veut : il n’y a dans le système actuel rigoureusement aucune force de changement endogène, simplement le possible redéploiement sous des formes un peu différentes (eurobonds, gouvernement économique, « fédéralisme » à la sauce Hollande-Merkel ou autre) des mêmes principes monétaires, invariants, constitutionnalisés et catastrophiques — allemands.

Dans ces conditions, ou bien l’on abandonne tout espoir de transformation et l’on se soumet à l’Europe à l’allemande. Ou bien l’on attend que la crise elle-même se charge de produire la table rase. On aurait grand tort d’en mésestimer les possibilités ! Elle peut venir du côté politique, si l’un des pays, l’Italie au hasard, se retrouve en état de blocage institutionnel et incapable de pousser plus avant la purge austéritaire, avec le risque de faire des émules et au grand affolement des marchés financiers. Elle peut venir du côté du système bancaire, toujours bien pourri à cœur, et même de plus en plus au fur et à mesure que monte le flot des créances douteuses charriées par la récession.

Une adresse européenne

Ou bien on prend les devants et on annonce franchement la couleur en s’adressant à tous les peuples d’Europe : « Nous voulons faire une monnaie commune européenne restituant toutes ses possibilités à la politique économique. Avant de pouvoir refaire, il va falloir défaire. La construction institutionnelle d’une monnaie commune ne se fera pas dans le dos des peuples, elle ne peut avoir de légitimité que par validation référendaire, elle ne se fera donc pas en un week-end obscur, mais au grand jour et en prenant le temps qu’il lui faut. Par conséquent nous devons sortir de l’euro et revenir à nos monnaies nationales respectives comme base du nouveau départ européen. Nous imaginons bien que tous ne nous suivront pas tout de suite. Mais d’abord nous pouvons très bien vivre sous monnaie nationale, et probablement mieux que les malheureux qui continueront de souffrir mort et passion sous la tutelle euro-allemande. Il se pourrait fort d’ailleurs que, du moment où les marchés financiers entendront parler de notre projet, qui a précisément pour intention de mettre fin à leur règne sur la politique économique, ils mettront la zone à feu et à sang — et produiront d’eux-mêmes l’explosion de retour forcé vers les monnaies nationales. De toute façon, nous sommes prêts à bouger parce qu’on ne prouve le mouvement qu’en marchant, persuadés par ailleurs que le spectacle dudit mouvement pourrait bien donner quelques idées à ceux qui l’observeront. Combien nous nous retrouverons, nous l’ignorons, mais partant de l’idée que nous y arriverons très bien à un, nous nous disons qu’à partir de deux ce sera déjà quelque chose ! Nous nous disons aussi que nous serons mieux à quatre ou cinq réunis par des principes authentiquement communs et progressistes qu’à dix-sept déchirés par des principes régressifs. L’Allemagne repartira de son côté avec son néo-deutschemark et quelques alliés qui lui ressemblent ? C’est très possible, et ça n’a rien d’un drame. Qui peut imaginer un seul instant que, même ne partageant pas la monnaie de certains pays européens, elle cesserait de commercer avec eux ? D’y investir ? De faire circuler ses étudiants, ses chercheurs, ses artistes, ses touristes, et de recevoir les nôtres ? Nous pouvons même imaginer que si un jour elle finit par liquider ses mythes et ses terreurs nocturnes, si sa population finit par être lasse de la déflation salariale et des inégalités dont elle prendra bientôt une conscience douloureuse, elle souhaite nous rejoindre — ce sera avec plaisir. De toute façon nous faisons cette proposition à tous maintenant et pour plus tard. Entende et vienne qui voudra ».

Frédéric Lordon

Notes

[1] Voir « Le balai comme la moindre des choses », avril 2013.

[2] « Ensemble, poursuivre le projet de l’Europe », Libération, 7 mai 2013.

[3] Bernard Guetta, « De l’urgence de savoir défendre l’Europe », Libération, 26 février 2013.

[4] Il n’y a plus qu’à espérer pour que survienne éventuellement un miracle comme le programme OMT (voir note 19) — trois ans après le début de la crise…

[5] TCE : Traité établissant une Constitution pour l’Europe.

[6] TSCG : Traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance ; il s’agit du pacte budgétaire européen.

[7] « L’Allemagne est-elle responsable de l’austérité en Europe », L’Expansion, 29 avril 2013.

[8] Il faudrait malheureusement des pages et des pages pour défaire ces schèmes de pensée indigents, antinomie parfaitement scolaire de la « nature » et de la « culture », qui tiennent lieu de hauteur de vue aux journalistes à prétention intellectuelle

[9] Voir par exemple Denis Richet, La France moderne, l’esprit des institutions, Flammarion, 1991, ou Vincent Descombes, Les institutions du sens, Minuit, 1996.

[10] Voir par exemple : « Crise, la croisée des chemins », 7 mai 2010.

[11] « La dissolution de la zone euro : une solution raisonnable pour éviter la catastrophe », document de travail CEMI-EHESS, novembre 2012.

[12] Faut-il sortir de l’euro ?, Seuil, 2012.

[13] SME : Système monétaire européen. Voir notamment la prise de position d’Oskar Lafontaine : « We need to restore the European Monetary System » (PDF), 30 avril 2013, ainsi que le document de Heiner Flassbeck et Costas Lapavitsas, « The systemic crisis of the euro : true causes and effective therapies » (PDF), Studien, Rosa Luxemburg Stiftung, mai 2013.

[14] A l’image des positions de AfD, Alternative für Deutschland.

[15] Par l’intermédiaire bien sûr des banques privées ou de bureaux agréés, mais qui ne feraient que transmettre les ordres à la BCE et seraient interdits de transacter entre eux.

[16] Cette sensibilité variant avec la part de leur refinancement que les banques effectuent dans les marchés ; mais là encore, on peut très bien envisager de limiter ce refinancement de marché pour privilégier le refinancement par le marché interbancaire et au guichet de la banque centrale.

[17] Ou bien X1 % de dévaluation pour le pays déficitaire et X2 % de réévaluation pour le pays excédentaire.

[18] Charles Kindleberger, La grande crise mondiale, 1929-1939, Economica, 1988.

[19] OMT pour Outright Monetary Transactions, programme de rachat potentiellement illimité des titres souverains européens par la BCE, et mis en place en septembre 2012.

 

 http://blog.mondediplo.net/2013-05-25-Pour-une-monnaie-commune-sans-l-...
URL de cet article 20813
http://www.legrandsoir.info/pour-une-monnaie-commune-sans-l-allemagne-ou-avec-mais-pas-a-la-francfortoise.html
Repost 0
Published by valenton rouge - dans Europe
commenter cet article
23 décembre 2012 7 23 /12 /décembre /2012 19:26

arton18743-e63aa.jpg

 

 

1.200 personnes sont à l’écoute lorsque, pour conclure le meeting, Carmelo Suarez, secrétaire général du PCPE, prend la parole. « Le temps de l’Histoire s’écoule parfois lentement, et parfois il se précipite en chute libre sans frein. C’est ce qui nous incombe à nous aujourd’hui, cette étape de chute libre et sans frein (...) Nous regardons cinq ou dix ans en arrière et nous ne reconnaissons pas ce pays » (1).

Parmi les nations les plus touchées par la crise économique et soumise à la cure d’austérité imposée par l’Union Européenne, l’Espagne dégringole. Manifestations et expressions populaires de colère émaillent l’actualité sociale et politique du pays depuis quelques années. Mouvement des « indignés », grève musclée des mineurs ou encore grèves générales à répétitions ont amené la péninsule ibérique à s’afficher de plus en plus à la une des journaux européens. Les « recortes » (découpes) dans les services publics impulsés par le gouvernement socialiste et ceux, actuels, de celui de droite laissent entrevoir l’alternance fumeuse que propose le système politique entre “bonnet blanc et blanc bonnet”. Comme le veut la logique c’est à la lumière des extrémités de l’échiquier politique que se dessine progressivement l’horizon. A l’instar de la Grèce, la social-démocratie espagnole s’essouffle et ouvre le champ politique à d’autres perspectives, hautement antagonistes. Celles visant à dépasser le système économique capitaliste, à savoir les forces révolutionnaires progressistes, et celles qui vont répondre à la crise par la guerre et la destruction, les politiques fascistes.

Le mouvement communiste européen s’inscrit, lui, comme une force politique transformatrice, et, comme le veut la séquence historique, c’est à lui qu’incombera à nouveau le devoir d’affronter le fascisme résurgent. Mais il est divisé. L’effondrement du régime soviétique et l’arrivée de “l’euro-communisme” dans les sphères idéologiques des partis communistes européens a scindé en deux le camp révolutionnaire marxiste : d’un côté les partisans de l’euro-communisme et de l’autre les “orthodoxes” ou marxistes-léninistes. Les premiers s’étant regroupés au sein du Parti de Gauche Européen défendent la possibilité de faire de l’Union Européenne une “Europe Sociale”. Les seconds considèrent tout changement au sein de l’UE impossible et militent pour le retrait des nations de ce qu’ils qualifient la « prison des peuples ».

Le samedi 15 décembre 2012 le Parti Communiste des Peuples d’Espagne organise un meeting internationaliste, à Madrid, où sont invités des représentants de regroupements communistes marxiste-léninistes d’Europe : le Pôle de Renaissance Communiste en France (PRCF) et l’Union des Révolutionnaires Communistes de France (URCF), le Comunista Sinistra Popolare-Partito Comunista (CSP-PC, Italie) et le puissant Kommunistiko Komma Elladas (KKE, Parti Communiste de Grèce). Un meeting avec pour slogan “Sortir de l’Euro, de l’UE et de l’OTAN”. 1.200 personnes sont venues. Jeunes, anciens, hommes et femmes. Au micro se succèdent Georges Gastaud (PRCF), Maurice Cukeirman (URCF), Marco Rizzo (CSP-PC), Giorgos Marinos (KKE), Juan Nogeira (Collectifs des Jeunes Communistes, CJC) et bien sûr Carmelo Suarez. Ce dernier entame un vigoureux discours après un défilé très discipliné de la jeunesse communiste, drapeaux rouges en main, qui ne sera pas passé inaperçu auprès de l’auditoire.

« Ce parti (le PCPE) est né de la résistance qu’il a du entreprendre, dans les années 90 lors de la victoire de la contre-révolution en URSS, quand alors tout n’était que discours contre nous, on nous disait “dissolvez-vous ! car votre projet politique a échoué !” et souvenez-vous, nous l’avons dit de nombreuses fois : nous avons creusé une énorme tranchée. Nous nous sommes abrités dans cette tranchée et nous avons promis que d’elle nous n’en sortirons que pour aller vers l’avant ! jamais en arrière ! ». Les applaudissements obligent le dirigeant à faire un pause. Puis Carmelo Suarez reprend : « Nous maintenons une position d’affrontement vis à vis du réformisme. Une position qui n’a rien à voir, camarades, rien à voir avec le sectarisme. Nous ne sommes pas une organisation sectaire. Nous autres nous sommes une organisation monolithique sur le plan idéologique qui se confrontent quotidiennement dans les centres de travail avec les positions réformistes, qui nous désarment face à la bourgeoisie. Et nous l’expliquons (...) le réformisme fait croire, dans ce pays, que l’Union Européenne n’est pas intrinsèquement mauvaise, mais qu’il ne lui manque que la “patte sociale” et que donc, qu’elle est cette absurdité de vouloir sortir de l’Union Européenne ?! (...) Mariano Rajoy était content de nous expliquer que nous avions reçu une aide monétaire sans contrepartie. Il ne s’est pas écoulé deux semaines que nous est parvenu les 32 conditions de ce prêt (...) Des conditions auxquelles doit obéir le gouvernement de Rajoy, qui proviennent d’où ? du mandat d’Angela Merkel ? Non, du capital monopoliste européen qui est celui qui commande ici !! (...) Il n’y a pas d’autres chemin dans le système capitaliste. Aucun. Ni même la possibilité atténuer quoi que ce soit (...) Nous nous dirigeons vers la dictature du capital (...) ce qui nous attend c’est la barbarie. Mais soyons optimistes (...) Nous travaillons pour accumuler des forces, et nous avançons ».

Peu de médias ont informé sur la tenue de ce meeting communiste, ni en Espagne ni ailleurs, à l’exception remarquable de la chaîne de télévision Telesur qui a envoyé sur place une équipe de journalistes2. En France les préparations du 36ème Congrès du PCF se déroulent en ce moment et la décision de la majorité des adhérents a été de continuer la construction du “Front de Gauche” sans remettre en question l’appartenance de la nation républicaine à l’Union Européenne. Pourtant, nombreux sont les secteurs de la gauche française (y compris au sein du PCF) qui relaient l’idée de quitter l’UE et de renouer avec le patriotisme souverain pour ne pas laisser ce cheval de bataille au seul Front National, d’extrême droite.

« 2013 sera pire que 2012 camarades » continue Carmelo Suarez « Ne donnons aucune espérance, ça serait une grave erreur. Les choses ne vont pas s’améliorer. La crise va être longue et brutale (...) ce qui nous attend ce sont des salaires de 300, 400 euros, et cela touchera les jeunes et surtout les femmes, camarades (...) ça va être dur ? Bien. Si ça va être dur alors la tragédie serait de ne pas avoir un parti communiste disposé à mener la lutte de la classe ouvrière (...) nous devons, nous les communistes, gagner le prestige, camarades. Nous devons montrer à la classe ouvrière que nous, nous sommes différents, face à ce discours du “tous pourris” qui mène à la dépolitisation des masses (...) Nous espérons que partout dans l’Union Européenne se réaliseront des événements comme celui-ci et que cette ligne de division qui est la sortie de l’Euro, de l’UE et de l’OTAN, éclaircisse le champ nitide entre les positions réformistes et les positions révolutionnaires ». Aux applaudissements de clôture succèdent le slogan “Que viva la lucha de la clase obrera” (Que vive la lutte de la classe ouvrière) et l’Internationale chantée le poing levé par la salle.

 

Loïc Ramirez

 

(1) http://www.pcpe.es

URL de cet article 18743
http://www.legrandsoir.info/sortir-de-la-tranchee.html
Repost 0
Published by valenton rouge - dans Europe
commenter cet article
23 décembre 2012 7 23 /12 /décembre /2012 19:11

arton2813-df8d2.jpg

http://www.bastamag.net/article2813.html

 

Biométrie, vidéosurveillance, drones, détection des comportements anormaux, modèles mathématiques pour identifier des suspects... L’Union européenne finance plus de 190 programmes de recherche sur la sécurité et la surveillance. Au grand bénéfice des industriels, qui recyclent les technologies militaires pour surveiller les populations. Alors qu’un nouveau programme de recherche est en cours de discussion à Bruxelles, l’Europe continuera-t-elle à céder aux lobbys industriels et à investir des milliards dans le marché de la sécurité ?

Ils portent des noms étranges : Tiramisu, Pandora, Lotus, Emphasis, Fidelity, Virtuoso… En apparence, ce sont d’inoffensifs acronymes. En réalité, ils cachent 195 projets européens de recherche dans le domaine de la sécurité et de la surveillance. Des projets relativement inquiétants pour nos libertés. Et financés par l’Europe dans le cadre de partenariats public-privé.

Exemple le plus emblématique : le projet Indect (« Système d’information intelligent soutenant l’observation, la recherche et la détection pour la sécurité des citoyens en milieu urbain »), lancé il y a quatre ans, dénoncé fin octobre par des manifestations dans toute l’Europe. Indect vise à permettre une « détection automatique » des menaces et des situations dangereuses – comme les cambriolages – ou « l’usage d’objets dangereux » – couteaux ou armes à feu. Tout est bon pour combattre « le terrorisme et d’autres activités criminelles comme le trafic d’êtres humains ou la pornographie pédophile ». Et assurer la sécurité des citoyens... Sauf qu’il s’agit aussi avec Indect de détecter « automatiquement » (sic) les comportements suspects, à partir d’images de vidéosurveillance, de données audio ou échangées sur le net. Bienvenue dans Minority Report !

Détecter les comportements « anormaux »

Concrètement, Indect est un système de surveillance, qui, à partir d’images et de sons captés dans l’espace public et d’informations glanées sur Internet, alerterait les services de police en cas de situation jugée dangereuse : des personnes immobiles dans une rue passante, un mouvement de foule, des véhicules qui roulent au ralenti, un appel louche sur un réseau social. Ces critères « d’anormalité » seront définis par les forces de sécurité... Le tout alimentera un moteur de recherche. En plus d’espionner l’espace public, Indect assurera « la surveillance automatique et en continu de ressources publiques, comme les sites web, forums de discussion, réseaux P2P ou systèmes informatiques individuels ». Mais rassurez-vous : des outils pour masquer certaines données privées, comme les visages ou les plaques d’immatriculation sur les images vidéos, sont prévus. Les informations doivent être cryptées avant leur transmission aux services autorisés. Ouf !

Parmi les instituts de recherche qui participent au projet, aux côtés de plusieurs polices et entreprises [1], celui de l’université de Wuppertal en Allemagne est spécialisé en sécurité des transports et en protection civile contre les catastrophes. L’université vante les effets positifs que pourraient avoir ces techniques pour prévenir une situation comme celle de la Love Parade de Duisbourg, en 2010, où 21 personnes sont mortes dans un mouvement de foule.

Dans le cadre d’Indect, il développe des modèles mathématiques pour évaluer, à partir d’images de vidéosurveillance, la vitesse des objets, ou « pour détecter le mouvement dans un domaine dangereux, comme les voies dans une gare », explique le porte-parole de l’université, Johannes Bunsch – le seul officiellement autorisé à parler du projet. Courir pour attraper un train, réagir avec un geste brusque, et vous voilà dans le moteur de recherche auquel se connectent les services de police. « Le système peut très bien détecter une personne nouant ses lacets dans un magasin ou prenant des photos dans un hall d’aéroport, et considérer cela comme un comportement “anormal”. En réalité, le système ne sait pas s’il s’agit d’un comportement indésirable. Il détecte simplement un comportement qui s’écarte des comportements normaux que nous lui avons appris », illustre le professeur Dariu Gavrila (cité par le site Owni) qui, au sein de l’université d’Amsterdam, travaille sur des algorithmes pour détecter les comportements agressifs.

Car le but affirmé d’Indect est bien de lutter contre la criminalité et le terrorisme, non pas d’éviter les carambolages sur les autoroutes ou les mouvements de panique tragiques. Et ce, grâce à l’Union européenne qui finance 75% du projet (15 millions d’euros au total). « Nous ne développons que des procédés techniques, se défend prudemment le porte-parole. La compétence de décider comment utiliser la technologie revient aux politiques ». C’est bien là le problème : qui contrôle ces programmes de recherche et à qui bénéficieront-ils ?

Police et entreprises dans le comité d’éthique

Pour répondre aux critiques, Indect s’est doté d’un comité d’éthique. Sa composition laisse songeur : parmi les neuf membres, on retrouve deux chefs des services de police impliqués et un industriel d’une des entreprises participantes... Son principe semble pour le moins ambigu : « La maxime "si vous n’avez rien fait de mal, alors vous n’avez rien à craindre" n’est valable que si tous les aspects de la justice criminelle fonctionnent parfaitement, dans toutes les occasions. » [2] Faut-il comprendre qu’un citoyen qui tombe par erreur dans les mailles sécuritaires d’Indect n’aura que peu de chance de s’en sortir !? « Les comités d’éthique qui accompagnent les projets comme celui d’Indect sont plutôt des alibis, estime l’eurodéputé allemand Jan Phillip Albrecht (Vert), qui a fait partie du comité d’éthique du projet Addpriv, qui vise à créer des outils pour limiter le stockage de données jugées inutiles et rendre les systèmes de vidéosurveillance « plus compatibles » avec le droit à la vie privée des citoyens.

Indect est loin d’être le seul programme espion généreusement financé par l’UE. Arena [3] vise à créer un système mobile de surveillance, et est subventionné à hauteur de 3 millions d’euros. Subito repère les propriétaires de bagages non identifiés. Samurai signifie « surveillance des comportements suspects et anormaux à l’aide d’un réseau de caméras et de capteurs pour une meilleure connaissance des situations » [4], dans les aéroports et les espaces publics. Il s’agit d’un système de vidéosurveillance avec caméras fixes et mobiles – sur des agents de police en patrouille par exemple –, équipées de capteurs permettant de suivre une personne, de retrouver le propriétaire d’un bagage abandonné ou celui d’un véhicule garé dans un lieu public. Des essais se sont déroulés en 2009 dans l’aéroport londonien d’Heathrow. Bruxelles lui a accordé 2,5 millions d’euros.

 

L’enveloppe européenne pour ces dispositifs s’élève à 1,4 milliards d’euros sur cinq ans [5]. Cette future surveillance généralisée se décline dans les transports ferroviaires, les aéroports, et sur les mers, avec des projets notamment conçus pour refouler les migrants. Ce programme soulève de nombreuses questions, d’autant qu’il échappe à tout contrôle démocratique et toute objection de la société civile. « Les représentants de la société civile, les parlementaires, tout comme les organisations en charge des libertés civiles et des libertés fondamentales, dont les autorités de protection des données, ont largement été mis de côté », alerte un rapport commandé par le Parlement européen en 2010 [6]. Vive l’Europe des citoyens !

Une politique de surveillance façonnée par les industriels

Pas d’élus ni d’organisations non gouvernementales, mais une omniprésence des grandes entreprises du secteur de la sécurité et de la défense ! En particulier les Français : le groupe aéronautique franco-allemand EADS, et ses filiales Cassidian et Astrium, participent à près de 20 projets différents. Thales France en suit 22 projets et en coordonne cinq. Sagem et Morpho, deux filiales du groupe français Safran, participent à 17 projets, qui incluent la mise au point de drones de surveillance, ou la conception de passeports et de fichiers biométriques. Chacun avec des millions d’euros de subventions. Des recherches qui assureront sans nul doute de nombreux débouchés pour ces technologies sécuritaires, en Europe et au-delà.

Pourquoi une telle présence ? « Ce sont en majorité de grandes sociétés de défense, les mêmes qui ont participé à la définition du Programme de recherche européen en matière de sécurité, qui sont les principaux bénéficiaires des fonds », pointe l’étude du Parlement européen. Plusieurs multinationales – dont, côté français EADS, Thales, ou Sagem [7] – ont étroitement participé à la définition du programme de recherche lui-même. Depuis 2003, leurs représentants et PDG conseillent la Commission européenne sur le sujet, via différents groupes de travail et comités, qui ont pour mission d’établir les priorités de la politique européenne de recherche en sécurité [8]. A se demander qui, des multinationales ou des institutions élues, définit la politique de sécurité européenne ! « Ce qui intéresse les entreprises du secteur, ce n’est pas tant de surveiller les populations que de faire de l’argent », analyse Jean-Claude Vitran, de la Ligue des droits de l’homme.

Recycler les technologies militaires

C’est que le marché européen de la sécurité vaut de l’or. Entre 26 et 36 milliards d’euros. Et 180 000 emplois, selon la Commission européenne, qui estime qu’au cours des dix dernières années, la taille du marché mondial de la sécurité « a quasiment décuplé, passant de quelque 10 milliards d’euros à environ 100 milliards d’euros en 2011. » [9] Mais Bruxelles craint pour la compétitivité des firmes européennes. La solution ? Développer « un véritable marché intérieur des technologies de la sécurité », explique Antonio Tajani, vice-président de la Commission en charge des entreprises. Un marché essentiel pour consolider la position des entreprises du secteur. Pour y parvenir, Bruxelles veut exploiter les synergies « entre la recherche en matière de sécurité (civile) et la recherche dans le domaine de la défense ». Une stratégie duale : les technologies développées à des fins militaires peuvent aussi se vendre sur le marché intérieur de la sécurité civile, pour la surveillance des migrants, des citoyens, des transports et des espaces publics.

« Les industriels de la défense sont conscients que le marché militaire peut s’appliquer à la sécurité civile. Et qu’ils peuvent en faire leurs choux gras », ajoute Jean-Claude Vitran. Les entreprises du secteur profitent des fonds de soutien à la recherche, à tous les niveaux. En plus du volet sécurité du programme de recherche européen, au moins sept pays européens ont lancé depuis des programmes nationaux, dont la France, avec le programme « Concepts, systèmes et outils pour la sécurité globale » de l’Agence nationale de la recherche. Le secteur n’est visiblement pas soumis à l’austérité.

Vers un contrôle plus grand du Parlement ?

Et ce n’est pas terminé ! Ce septième programme-cadre européen prendra fin en 2013. Mais l’industrie de la sécurité n’a pas de souci à se faire. Le budget du prochain programme, Horizon 2020, valable pour la période 2014-2020, devrait augmenter. La commission de la recherche et de l’industrie du Parlement européen a adopté le 28 novembre une première proposition [10]. Le montant global alloué à la recherche dépendra des discussions entre chefs de gouvernement des pays membres. Une chose est sûre : un volet entier sera de nouveau dédié à la sécurité civile, qui devrait recevoir 2,1% du montant global du programme-cadre. Soit 1,6 milliard d’euros. L’industrie de la sécurité dispose d’un allié au cœur du processus législatif européen. L’un des rapporteurs du texte Horizon 2020, le député conservateur allemand Christian Ehler, est président du conseil d’administration de la German european security association (GESA), une organisation lobbyiste qui regroupe des représentants de l’industrie allemande de la sécurité, de la recherche et des politiques.

 

« 2 % du paquet recherche, c’est beaucoup trop. Si ça n’avait tenu qu’à nous, il n’y aurait pas eu de chapitre « sécurité » dans ce programme, souligne Philippe Lamberts, eurodéputé belge (Vert), autre rapporteur du projet Horizon 2020. Le budget européen de recherche n’est pas énorme. Il faut choisir ses priorités. Il y a d’autres domaines de recherche qui sont plus brûlants pour la sécurité européenne, comme l’indépendance en énergie ou en ressources. »

Les élus verts du Parlement européen ont réussi à introduire des critères d’impact social dans le programme. Tous les appels à projets dans le domaine de la sécurité devront être soumis à une évaluation préalable de leurs conséquences, sur les droits fondamentaux par exemple. « Auparavant, le facteur principal pour choisir les projets, c’était la croissance potentielle de la branche, rappelle le député vert Jan Philipp Albrecht. Il faut des lignes directrices, liées au respect des libertés. Nous avons des restrictions éthiques similaires dans le domaine de la recherche sur les cellules souches. Il faut que soit clairement établi dans quel cadre on a le droit de chercher pour recevoir les fonds européens, et dans quelle limite. » Et surtout permettre aux citoyens de garder le contrôle sur un ensemble de projets qui peuvent remettre sérieusement en cause les libertés publiques. A moins que la « compétitivité » des grands groupes du secteur de la sécurité ne prenne, une fois de plus, le dessus.

Rachel Knaebel

Photo : CC Solo (Une) / CC L’N’Y (caméra) / CC makerbot (Lego) / CC Fotomovimiento

Notes

[1] Douze instituts de recherche, dont l’école d’ingénieur INP de Grenoble – qui n’a pas répondu à notre demande d’informations –, quatre entreprises allemandes et autrichiennes et la police de Pologne et d’Irlande du Nord.

[2] Lire ici.

[3] Architecture for the Recognition of threats to mobile assets using Networks of multiple Affordable sensors, Arena.

[4] Suspicious and abnormal behaviour monitoring using a network of cameras and sensors for situation awareness enhancement

[5] Le programme cadre européen dispose d’un budget de 51 milliards d’euros attribués à la recherche pour la période 2007-2013, dont 1,4 milliards pour le volet « Sécurité ».

[6] A télécharger ici.

[7] Mais aussi BAE Systems, Ericsson, Saab, Siemens…

[8] Le « Groupe de personnalités » (GoP) en 2003, puis le Comité de conseil de la recherche européenne en sécurité (European Security Research Advisory Board, Esrab) en 2005. En 2007, un troisième comité est créé pour accompagner cette fois le 7ème programme cadre de recherche – le Forum européen pour la recherche et l’innovation en sécurité (Esrif).

[9] Lire leur communiqué.

[10] Sur la base d’un premier projet de la Commission. Le texte sera voté en plénière au Parlement européen dans le courant de l’année 2013.

Cet article vous a intéressé ? Basta ! a besoin de ses lecteurs
pour poursuivre son travail, faites un don.

Repost 0
Published by valenton rouge - dans Europe
commenter cet article