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La Charge de la cavalerie rouge (Скачет красная конница)  par Kasimir Malevitch 
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A mon parti



 Tu m'as donné la fraternité envers celui que je ne connais pas.
Tu as ajouté à mon corps la force de tous ceux qui vivent.
Tu m'as redonné la patrie comme par une autre naissance
Tu m'as donné la liberté que ne possède pas le solitaire.
Tu m'as appris à allumer, co
 mme un feu, la bonté.
Tu m'as donné la rectitude qu'il faut à l'arbre.
Tu m'as appris à voir l'unité et la variété de l'homme.
Tu m'as montré comment la douleur de l'individu  meurt avec la victoire de tous.
Tu m'as appris à dormir dans les durs lits de mes frères.
Tu m'as fait bâtir sur la réalité comme on construit sur une roche.
Tu m'as fait l'adversaire du méchant, tu m'as fait mur contre le frénétique.
Tu m'as fait voir la clarté du monde et la possibilité de la joie.
Tu m'as rendu indestructible car grâce à toi je ne finis plus avec moi.


Canto General 
Pablo Néruda

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13 février 2012 1 13 /02 /février /2012 19:46

150d26f40c23f799363891fc25ada11b.jpgGeorges Acampora, dit "Georgio", militant de la cause nationale algérienne et ex condamné à mort sous occupation coloniale française, s'est éteint samedi soir à Alger à l'âge de 86 ans des suites d'une longue maladie, a-t-on appris dimanche auprès de son entourage.

Né en Février 1926 à Bab El Oued, militant de la cause ouvrière et élément phare du Parti communiste algérien (PCA), Georges Acampora avait mené toutes les grèves syndicales dans la célèbre fabrique de cigarettes Bastos de ce quartier algérois, avant d'adhérer à la lutte armée contre l'occupant français à la suite de l'accord entre le Front de libération nationale (FLN) et le PCA. En 1956, il est condamné à mort pour l'attentat contre le commissariat de police de la Redoute (El Mouradia à Alger).

Après l'indépendance, George Acampora qui avait opté pour la seule nationalité algérienne refusant ainsi la bi-nationalité (algérienne et française) à laquelle il avait droit, occupa de hautes fonctions au sein de la protection civile de l'Algérie indépendante. Il termine sa carrière de soldat du feu avec le grade de lieutenant-colonel avant de prendre sa retraite à la fin des années 1980 dans son quartier natal où il était particulièrement apprécié et respecté des habitants. Le défunt sera inhumé demain lundi à 14 heures au cimetière chrétien de Bologhine (Alger) où reposent déjà des membres de sa famille.

 

http://www.letempsdz.com/content/view/69727/1/

 

Georges Acampora nous a quittés


«Je reprendrais mon travail de pompier, et je demande que la caserne des pompiers d’Alger porte le nom du pompier Khelfi Amar, membre de l’ALN, tombé au champ d’honneur en 1957.» C’est la réponse  

donnée par le militant Georges Antoine Acampora à sa sortie de prison en 1962 à la question de savoir ce qu’il voulait faire maintenant qu’il est libre.

Réponse lourde de sens et d’enseignements ! Ce fils de Bab El-Oued, après avoir lutté pour l’indépendance de l’Algérie, n’a pas ménagé ses efforts pour l’édification de son pays. Le militant Georges Acompora vient de nous quitter des suites de maladie à l’hôpital de Aïn Naâdja, dans la nuit de samedi à dimanche. Certains diront que c’est une pure coïncidence mais le hasard n’est jamais fortuit. Georges Acompora est décédé quelques heures après l’hommage rendu, samedi, à un autre militant algérien. Il s’agit du Fernand Iveton, exécuté le 11 février 1957, à la prison de Barberousse, vingt-et-unième victime du bourreau attitré Maurice Meyssonnier. Arrêté en août 1956, Georges Acampora a été torturé et emprisonné à la prison Barberousse pour être ensuite condamné à mort. Au début de 1959, il a été transféré à la prison d’El-Harrach, après avoir bénéficié d’une grâce et condamné aux travaux forcés à perpétuité avec 181 autres militants de la cause algérienne condamnés à mort. Né en février 1926, à Bab El-Oued, Georges Acampora n’a pas cessé de conjuguer le verbe à l’action pour apporter son édifice à l’idéal auquel il a consacré sa vie. Bon élève, Georges Acampora a dû quitter les bancs de l’école, à l’âge de 14 ans. De parents d’origine italienne, Georges est le dernier des six frères et soeurs d’une famille dont le père, Augustin Acampora, marin-pêcheur chez un patron français, éprouvait des difficultés à nourrir. Georges Acampora rejoint le monde du travail pour aider sa famille à subvenir à ses besoins. Il débute comme ouvrier pêcheur en transportant sur ses épaules d’adolescent les cageots de poissons d’Hussein Dey à Belcourt, pour les vendre au marché. Après avoir travaillé chez Spinoza comme apprenti tourneur, puis chez Fotioadis, à proximité de la gare d’Agha, en tant que tourneur. Parcours d’ouvrier sous le joug colonial et comme l’écrit le poète et homme politique martiniquais Aimé Césaire «il n’y a pas de colonialisme sans racisme». Georges Acampora, militant communiste, a consacré son âme et son esprit à l’indépendance de l’Algérie. A propos de cette étape historique du peuple algérien, Georges Antoine Acampora a déclaré en mars 1991 que «le mouvement national a canalisé tous les patriotes sur l’objectif de l’indépendance de l’Algérie», précisant que «les communistes algériens ont participé à ce large mouvement de libération nationale». L’expérience acquise de son service militaire, Acampora l’a mise au profit de la lutte pour l’indépendance. Comptant parmi les militants constituant les groupes de chocs, Acompora a pris part à l’attaque du commissariat de la Redoute. Vu son expérience d’ouvrier tourneur, Georges Acampora avait aussi comme mission de réparer des mitraillettes et de rectifier les culasses dans les ateliers des pompiers. Des actions d’un fervent militant algérien, prêt au sacrifice pour que vive l’Algérie libre. Sur ce qu’a été son rôle après l’indépendance, Georges avait eu à indiquer que «personnellement, j’ai participé après l’indépendance aux brigades de travail volontaire pour la réforme agraire. Nous avons aidé les paysans à occuper les grandes propriétés laissées vacantes par le départ des colons. Nous avons participé bénévolement au reboisement des régions entières brûlées au napalm par l’aviation militaire française.» Ce grand combattant et militant d’une profondeur humaine inouïe sera enterré aujourd’hui, à 14h, au cimetière de Bologhine. Il continuera à veiller sur son quartier de Bab El-Oued qu’il n’a jamais quitté même durant les durs moments qu’a vécus l’Algérie durant les années 1990.

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9 janvier 2012 1 09 /01 /janvier /2012 22:47

lafargue.jpgSon nom a été donné à l'une des rues les plus cossues de Roubaix. Paul Lafargue, le gendre de Marx, ne s'y sentirait certainement pas à l'aise. Pierre Outteryck et Pascal Bavencove, cent ans après son suicide, expliquent en quoi Lafargue a façonné la pensée communiste.



L'Histoire est un grand cimetière. S'y côtoient les célébrités qui disposent d'une concession perpétuelle dans la mémoire collective et les autres, les titulaires des concessions provisoires qui irrémédiablement se retrouveront forcément dans la fosse commune de l'oubli. Il y a cent ans, Paul Lafargue et son épouse Laura Marx, la fille de Karl, se donnaient la mort dans leur pavillon de Draveil dont ils s'étaient rendus acquéreurs grâce à l'héritage d'Engels afin d'échapper à la vieillesse et à la décrépitude.
Beaucoup, même chez les militants de gauche, ont oublié l'apport essentiel de Paul Lafargue à la pensée marxiste. Inventeur du Droit à la paresse - à ne pas confondre avec le pouvoir de glander - Lafargue fut sans doute le précurseur de la notion de temps libre, le pionnier de la réduction du temps de travail, même si en ces temps de crise, les trois heures de travail quotidiennes qu'il préconisait peuvent paraître surréalistes.
Auteur d'une biographie de la résistante communiste nordiste Martha Desrumaux, Pierre Outteryck qui prépare par ailleurs une histoire des cent ans de l'union départementale CGT ne pouvait qu'être séduit par la personnalité de Paul Lafargue, son compère, Pascal Bavencove se penchant pour sa part sur l'origine de sa désuétude.


Tous deux sont venus parler dernièrement du gendre de Marx devant des militants communistes et cégétistes roubaisiens qui, il faut bien le reconnaître ne s'étaient guère déplacés en force.

L'agitateur de Fourmies
Pas de quoi désarçonner pour autant Pierre Outteryck. Autant hagiographe que biographe ce prof d'histoire s'est pris de passion pour Paul Lafargue. Au point que l'ambassade de Cuba compte recourir à ses services, Lafargue étant né à Santiago en 1842.
Mais Lafargue, l'internationaliste qui a longtemps navigué entre Bordeaux et Paris en passant parfois par la case prison fut autant un nordiste que Jules Guesde, l'autre leader de ce qu'on appelait alors le parti ouvrier. En 1891, il participe à trois importants meetings dans le sud du département. Et il sera rapidement désigné comme l'instigateur de l'émeute du 1er mai à Fourmies qui fera neuf morts parmi les manifestants ouvriers.
Lafargue est en prison à Sainte-Pélagie quand il est... élu député de Lille. Il ne sera parlementaire que deux ans, mais il aura été le premier député en France se réclamant du Parti ouvrier. Il incarnera également un courant original par rapport à ceux de Jaurès et de Guesde, participera au débat sur les relations entre partis politiques et organisations syndicales, s'intéressera également de près à la place de la femme dans la société à et à son émancipation.
Dépassé, Lafargue ? Après l'exposé de Pierre Outteryck et de Pascal Bavencove s'est produit dans la salle Pellevoisin un groupe de hip-hop lillois... les Paula Fargue.w « Paul Lafargue, passeur de la pensée Marx », par Pierre Outteryck et Pascal Bavencove aux éditions du Geai bleu. 5 E. On peut se le procurer à l'espace Paul-Éluard, 2, rue Léon-Allart ROUBAIX 59

 

http://www.nordeclair.fr/Locales/Roubaix/2011/12/23/paul-lafargue-soldat-inconnu-du-communis.shtml

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1 janvier 2012 7 01 /01 /janvier /2012 19:56

1182956393.JPGEn 1936, le gouvernement espagnol de Front populaire est confronté à une rébellion militaire conduite par le général Franco.

En plus du soutien politique de toutes les forces réactionnaires du pays, Franco bénéficie, à l’extérieur, de l’appui matériel, financier, diplomatique et militaire d’Hitler et de Mussolini.

Pour faire contrepoids à cette immixtion du fascisme et défendre la République espagnole, 35.000 volontaires, venus de 54 pays, se sont engagés dans les Brigades internationales et ont combattu aux côtés des Républicains durant plus de deux années.


Presque un tiers d’entre eux reposent aujourd’hui dans la terre d’Espagne dans des tombes sans nom. Beaucoup sont morts plus tard dans les camps de concentration français et allemands.


Aujourd’hui, les survivants de cette épopée sont peu nombreux. Parmi eux, une seule femme, la dernière brigadiste : Lise London.


De parents espagnols, Lise Ricol est née dans un village du sud de la France en 1916. Son père était un ancien mineur et un syndicaliste. Il souffrait de la silicose.


MOSCOU

A 15 ans, Lise adhère aux Jeunesses communistes et devient, peu à peu, une militante avertie. En 1934 - elle a 18 ans - elle est envoyée à Moscou suivre une école politique. Elle connaît Staline, Tito, Ho Chi Minh...

C’est à Moscou qu’elle devient la compagne d’Arthur London, un jeune communiste tchèque de 19 ans.


3803978754.JPGL'ESPAGNE

Le 28 octobre 1936, Lise London est à Paris. Elle s’engage dans les Brigades internationale et part pour l’Espagne, par le dernier train autorisé à traverser la frontière. A Albacete, entre Madrid et Valence, elle devient traductrice au service d’André Marty, commissaire politique des Brigades internationales.

Elle est aussi de la bataille de Madrid.

 


Santiago Carillo, alors jeune communiste de 21 ans, se souvient du rôle des Brigades internationales lors cette bataille :

« Madrid était le centre de gravité de la lutte. Si nous résistions, nous pouvions gagner la guerre ; si nous perdions, la résistance succombait.

Quand tout paraissait perdu, le 8 novembre, arrivent les brigadistes. Ils étaient environ mille, mais - pour le peuple de Madrid - ils étaient des millions. Ils ont défilé dans les rues en chantant L’Internationale dans toutes les langues, le poing levé ; et avec ce geste ils ont élevé le moral des Madrilènes. Nous n’étions pas seuls ».

Les Brigadistes ont combattu sur tous les fronts jusqu’à leur dissolution à la fin de 1938.

En 1937, Lise rejoint Arthur London à Valence.

Après la défaite des Républicains espagnols, Lise et Arthur London se retrouvent en France, bientôt occupée par les nazis.

LA RESISTANCE

Engagée dans la Résistance, début 1942, Lise London reçoit l’ordre de participer à un rassemblement dans un quartier populaire de Paris, rue Daguerre, où elle devait prendre la parole pour appeler à la lutte armée. L’action est un succès. Mais onze jours après, Lise et Arthur sont arrêtés et détenus par la Gestapo.

Accusée pour « assassinat, association de malfaiteurs, activités communistes », Lise ne doit la vie qu’au fait qu’elle est enceinte. Elle est condamnée à la prison perpétuelle. Lise et Arthur sont déportés en camps de concentration, elle à Ravensbrück (Allemagne), lui à Mauthausen (Autriche). Ils survivront et seront libérés en mai 1945.

Arthur London est mort en 1986.

Aujourd’hui, Lise a 95 ans. Quand on lui demande si toutes ces luttes valaient la peine, elle répond : « Bien sûr ! Nous combattions pour la liberté ! ».

 

Source : O Estado de São Paulo, 18 décembre 2011 - Une traduction d'un article de Jésus Rodriguez dans El Pais.

Jean-Pierre Dubois - blanqui.29@orange.fr

http://lepetitblanquiste.hautetfort.com/archive/2011/12/19/lise-london-la-derniere-brigadiste.html

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31 décembre 2011 6 31 /12 /décembre /2011 10:42

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15 novembre 2011 2 15 /11 /novembre /2011 19:43

a-copie-7.pngAlors que le mot « révolution » a fait sa réapparition en Amérique latine, Managua célèbre le trentième anniversaire du renversement de la dictature d’Anastasio Somoza. Victorieux par les armes en 1979, victime de l’agression américaine, condamné à une longue cure d’opposition, le Front sandiniste de libération nationale (FSLN) a repris le pouvoir en 2006. S’il incarne toujours la gauche, le « pragmatisme » dont il fait parfois preuve brouille quelque peu son image.

par Hernando Calvo Ospina, juillet 2009

 


« Je ne me rendrai pas. Je vous attends ici. Je veux une patrie libre ou la mort. » La réponse de César Augusto Sandino (1895-1934) à la lettre d’un chef militaire américain qui menaçait de le traquer sans relâche s’il ne déposait pas les armes ne manque pas de panache. A ce moment, le Nicaragua a déjà subi plusieurs invasions de la part des Etats-Unis. La première, entre 1854 et 1856. Le Royaume-Uni tente également de prendre le contrôle de sa côte atlantique. Les deux puissances considèrent ce territoire d’Amérique centrale comme essentiel pour la construction d’un futur canal interocéanique — qui verra finalement le jour au Panamá en 1914.

Sous prétexte d’aider à éliminer les tensions politiques et militaires entre libéraux et conservateurs, le secrétaire d’Etat Philander C. Knox renvoie des troupes au Nicaragua en septembre 1909 — lesquelles ne repartent qu’en 1925. L’année suivante, plus de cinq mille marines débarquent à nouveau. Ils resteront jusqu’en 1933. Raison invoquée, cette fois : la présence d’« agents bolcheviques mexicains » voulant s’emparer de la nation.

Sandino est l’un des ces « agents ». Même s’il se dit libéral, il a pris les armes depuis 1927 pour combattre non seulement l’occupant étranger, qualifié d’« impérialiste »ou encore de « bande de cocaïnomanes »,mais aussi l’élite libérale-conservatrice, qu’il définit comme oppressive, exploiteuse, raciste et prête à vendre sa patrie. « Sandino,raconte le sociologue Orlando Nuñez, a repris les idées ainsi que le drapeau rouge et noir des anarcho-syndicalistes mexicains, l’analyse de classes du Salvadorien Farabundo Martí  (1). Dans ses écrits, il exprimait la nécessité de l’intégration latino-américaine, comme l’avait rêvée Simón Bolívar, mais aussi l’intégration des Indiens dans les luttes politiques, sans exclure l’alliance avec des entreprises nationalistes afin d’affronter l’impérialisme américain. »

Harcelées par les guérillas pourtant modestes que mène Sandino, le « général des hommes libres », et alors que les Etats-Unis s’enfoncent dans la Grande Dépression, les troupes d’invasion, considérées comme trop coûteuses, se retirent en 1933. Elles laissent derrière elles une garde nationale que dirige un militaire formé dans les académies américaines, Anastasio Somoza. Le 21 février 1934, Sandino, qui a accepté une négociation avec le gouvernement national, est assassiné à la sortie d’une réception offerte par le président Juan Bautista. Quelques années plus tard, Somoza reconnaîtra que l’ordre de l’abattre a été donné par l’ambassadeur américain Arthur Bliss Lane.

Sous la tutelle de Washington, la dictature dynastique des Somoza s’installe et va durer plus de quatre décennies — Anastasio (1936-1956), Luis (1956-1963), Anastasio Jr (1967-1979). Toutefois, les luttes antérieures n’ont pas été vaines. En 1960, inspirés par le triomphe de la révolution cubaine et guidés par les idées de Sandino, Carlos Fonseca Amador, Tomás Borge et d’autres intellectuels donnent naissance au Front sandiniste de libération nationale (FSLN). Pendant de nombreuses années, les succès de cette guérilla demeurent limités, en raison de son manque d’expérience dans les relations avec la population rurale. Toutefois, les abus de la famille Somoza, totalement soumise aux intérêts américains, et la concentration du pouvoir entre ses mains changent la donne et provoquent le mécontentement d’une fraction de la bourgeoisie.

Celle-ci pense qu’une alliance avec le FSLN lui permettra de se débarrasser du dictateur et de récupérer l’espace politique qui lui est refusé. Le Front, de son côté, voit dans ce rapprochement la possibilité d’atteindre plus rapidement ses objectifs. La jonction avec les chrétiens adeptes de la théologie de la libération — l’Eglise des pauvres — sera décisive. Tandis que la répression s’accroît, les spectaculaires actions militaires du FSLN, en 1978, provoquent à travers le monde une vague de sympathie. Même le gouvernement américain du président James Carter (1977-1981) ne peut continuer à soutenir Somoza. L’insurrection armée triomphe le 19 juillet 1979.

En 1979, la révolution
suscite l’enthousiasme dans le monde
et devient la hantise de Ronald Reagan

b-copie-1.pngLa révolution sandiniste suscite un engouement international et ne laisse pas les gouvernements indifférents, en particulier les sociaux-démocrates européens. La présence de jeunes gens issus de la grande bourgeoisie dans les plus hautes instances de l’Etat les rassure quant au type de système politique qui devrait s’imposer. En revanche, au Nicaragua, ce sont les révolutionnaires, issus des milieux populaires et anticapitalistes, qui sont les mieux acceptés par la population. Porteur du même prénom que son père, fondateur du FSLN, M. Carlos Fonseca Jr se souvient : « Parce qu’elle a créé une grande effervescence et de la motivation, la révolution a marqué la vie de presque tous les Nicaraguayens qui entraient tout juste dans l’adolescence. On pouvait être optimistes et rêver. »

En moins de dix ans, la croisade nationale d’alphabétisation du gouvernement que préside le jeune Daniel Ortega fait chuter l’analphabétisme de 54 % à 12 %. La population modeste peut enfin accéder aux études supérieures. Les soins médicaux cessent d’être le privilège d’une minorité. Les paysans bénéficient d’une réforme agraire. Nationalisation des ressources stratégiques, incitation à la syndicalisation et à l’organisation en coopératives des petits et moyens producteurs... ce fut, d’après Nuñez, « un processus de justice sociale et d’organisation directe du peuple, sans précédent dans l’histoire du Nicaragua et de l’Amérique latine, à l’exception de Cuba ».

Mais, pour mettre en œuvre ces mesures, le système politique et économique devait être restructuré... Des discordes fondamentales apparaissent rapidement au sein de l’alliance au pouvoir. Le secteur de la bourgeoisie rallié au FSLN voulait renverser la dictature, mais en aucun cas changer les structures de l’Etat : il en serait sorti perdant. De leur côté, les révolutionnaires voyaient dans leurs alliés un moyen de légitimer leur gouvernement à l’étranger, pensant qu’ils éviteraient ainsi ostracisme ou agression. « La révolution devait démontrer, continue Nuñez, qu’elle était démocratique et catholique, c’est-à-dire sans risque pour les intérêts des Etats-Unis et de l’Europe. »

Mauvaise appréciation. Si, à l’époque du président Carter, les Etats-Unis aidaient déjà d’anciens gardes somozistes à former des groupes contre-révolutionnaires, la situation s’aggrave : devenu président en janvier 1981, Ronald Reagan va même jusqu’à déclarer que le Nicaragua est son « premier problème »de sécurité nationale... Quelques mois plus tôt, en avril 1980, la quasi-totalité des membres de l’oligarchie s’était retirée du Front. Unie avec l’élite somoziste, elle appuie les plans de déstabilisation de Washington. Au Honduras, au Salvador et au Costa Rica, militaires et mercenaires américains et cubano-américains (2) entraînent les forces contre-révolutionnaires : la Contra. Depuis les frontières de ces pays limitrophes, celle-ci mène des incursions meutrières. « On a obligé ma génération à faire la guerre,témoigne M. Fonseca Jr. J’avais 15 ans à peine quand j’ai dû partir au combat, comme des milliers d’autres Nicaraguayens. Et ce par la faute des Etats-Unis et de l’oligarchie nationale. »

« Athées », « va-t-en-guerre », « communistes », « régime totalitaire exportateur de révolution », « trafiquants de drogue »... Il n’y a pas que les balles pour faire mal. Avec comme source le quotidien La Prensa et les médias du Nicaragua se développe une campagne internationale de diffamation.

L’économie de guerre entraîne des pénuries alimentaires, un ralentissement des programmes de développement social et, par-là même, le mal-être d’une partie de la population. Les sandinistes, de leur côté, portent aussi une part de responsabilité dans le renforcement de la Contra. Car une fraction de la paysannerie a pris son parti. Elle supporte mal la priorité donnée à la formation de fermes d’Etat ; l’appui aux coopératives perçues comme une concurrence déloyale ; les entraves au marché et au commerce ; les prix administrés. S’y ajoutera, à partir de septembre 1983 — persistance de la menace oblige —, le service militaire obligatoire. Actuellement député du FSLN au Parlement centre-américain, l’ancien combattant Jacínto Suárez l’admet : « Nous n’avons pas su gérer la relation avec la campagne, par exemple, et quand, aujourd’hui, nous parlons avec les ex-dirigeants de la Contra, nous nous apercevons que nous avons commis de grandes erreurs. On a attaqué des secteurs paysans et indiens  (3)  ; certains d’entre nous ont pensé que les armes leur donnaient le droit d’imposer leur volonté. »

Malgré les ravages qu’elle provoque — on dénombrera vingt-neuf mille morts à la fin du conflit —, la contre-révolution échoue militairement, contenue dans un périmètre rural limité, le « corridor de la Contra ». Les sandinistes remportent largement les élections présidentielle et législatives de 1984 et Washington, qui la maintient sous perfusion, s’enfonce dans les scandales : révélation en 1986 des ventes d’armes à l’Iran (Irangate) ou du trafic de cocaïne institutionnalisé par la Central Intelligence Agency (CIA) depuis la Colombie pour financer la Contra ; condamnation des Etats-Unis en juin 1986 par la Cour internationale de justice, pour le minage des ports du Nicaragua. Mais Managua est à ce moment économiquement et humainement épuisé. Vient alors le temps des négociations sandinistes-Contra, puis celui de nouvelles élections.

Candidate de Washington et des forces antisandinistes regroupées pour l’occasion au sein d’une coalition, l’Union nationale d’opposition (UNO), Mme Violeta Chamorro triomphe le 25 février 1990. Au cours de la campagne électorale, les sandinistes avaient encore, d’après les sondages, le soutien de 53 % de la population. Mais un événement inattendu et mal géré va renverser la situation. « L’intensité de la guerre avait baissé grâce aux négociations avec la Contra et, par conséquent, le nombre de morts avait diminué,raconte M. Suárez. On voyait enfin le bout du tunnel. Mais, quand le Panamá a été envahi (4), l’ambassade américaine, à Managua, a été encerclée par les tanks. Les sandinistes armés sont sortis dans les rues, en signe de solidarité avec ce pays. Deux jours plus tard, on a sondé l’opinion. Nous avions chuté à 34 %. Et là, impossible de renverser la tendance : l’idée d’un retour de la guerre avait fait peur aux gens. »

« Aucun d’entre nous n’a gagné,
ni vous, ni nous, les “contras”.
C’est l’oligarchie qui a triomphé »

Encore au pouvoir pour quelques semaines, les sandinistes signent un protocole de transition avec Mme Chamorro. Bien que les Etats-Unis s’y opposent, le nouveau gouvernement accepte qu’ils conservent le commandement des forces armées, de la police et des services de sécurité. Lesquels vont être démantelés petit à petit. Selon M. Lenín Cerna, inspecteur de l’armée à cette époque, ce sont les Européens qui s’acquitteront de cette tâche, par missions militaires interposées, dans le cadre du « processus de paix ». Alors président du gouvernement espagnol, M. Felipe González « a joué le rôle que les gringos ne pouvaient assumer directement, assure M. Cerna. C’est ainsi que, finalement, nos services de renseignement se sont retrouvés presque totalement aux mains des Etats-Unis ». Néanmoins, en gardant le contrôle de l’armée et de la police, les sandinistes ont empêché que ces dernières deviennent des instruments de répression. Ainsi, le dernier haut gradé ayant un parcours de guérillero sandiniste partira à la retraite en 2010.

La Contra dissoute, ses membres réintègrent avec plus ou moins de difficultés le tissu social nicaraguayen. Les nouveaux gouvernants et l’oligarchie commencent à attaquer les accords et à dépouiller les Nicaraguayens des acquis de la révolution. Ceux qui n’appartiennent pas au petit groupe exclusif qui tient le haut du pavé se rendent vite compte de la réalité. M. Israel Galeano, l’un des anciens chefs de la Contra, constatera : « L’oligarchie a chassé Somoza avec votre aide, vous, les sandinistes. Elle vous a chassés avec notre aide. Aucun d’entre nous n’a gagné, ni vous, ni nous, les “contras”. C’est l’oligarchie qui a triomphé  (5).  »

Mme Elena Aguiler, une ancienne combattante sandiniste qui collabore avec l’Ecole ouvrière-paysanne Francisco-Morazán, dans les environs de Managua, explique comment on a volé l’Etat et trompé les paysans qui avaient bénéficié du million d’hectares distribués dans les années 1980. « On leur a d’abord dit que les propriétaires allaient réclamer leurs terres, mais que le gouvernement les indemniserait. Ce qu’il a fait, et à bon prix. Malgré cela, ces propriétaires ont adressé des requêtes pour le “vol” de leurs propriétés. Les procès se sont éternisés. Ni les paysans ni les coopératives n’avaient d’argent pour se défendre. Alors, des “conseillers” sont arrivés et leur ont recommandé de vendre leurs terres aux plaignants, c’est-à-dire à ceux que le gouvernement avait déjà indemnisés. Comme par hasard, ceux-ci avaient d’étroites relations familiales ou amicales avec des gens haut placés dans le gouvernement... »

« Un jour avec l’un,
le lendemain avec l’autre.
On les divisait, on les affaiblissait »

c.pngMadame Chamorro met le Nicaragua à l’heure néolibérale. En profitent les entreprises transnationales, américaines en particulier, mais aussi européennes et asiatiques. L’oligarchie financière se consacre à la dilapidation des biens de l’Etat et à la spéculation économique. « En très peu d’années, raconte Nuñez, ils ont presque liquidé la bourgeoisie nationale, déjà faible, non consolidée, et bouché l’horizon des petits et moyens producteurs de la campagne et de la ville. Ils ont plongé le Nicaragua dans la pire crise économique, sociale et financière de son histoire. » A partir de 1990, trois présidents — Mme Chamorro, MM. Arnoldo Alemán et Enrique Bolaños — anéantissent pratiquement ce que la révolution avait bâti. Les salaires perdent jusqu’à un tiers de leur valeur, le sous-emploi approche 45 %, et la misère touche nombre de Nicaraguayens.

Ce douloureux retour en arrière ne rencontre guère de freins. « La révolution n’a pas duré assez longtemps pour créer un nouveau système, analyse M. Fonseca Jr. Cela est dû à des réalités politiques, économiques et à la guerre qui lui a été imposée. L’institutionnalisation de la participation populaire dans l’exercice du pouvoir ne s’est pas fait. Si cela avait été le cas, le néolibéralisme n’aurait pas pu aussi facilement déboulonner les conquêtes sociales. »

Le mouvement est d’autant plus dévastateur que la résistance est affaiblie par les violentes luttes intestines déchirant les sandinistes.

En 1994, lors du congrès du FSLN, deux tendances s’affrontent. Selon M. Fonseca Jr, « les uns prêchaient la renonciation à l’anti-impérialisme, au socialisme, au caractère avant-gardiste du parti. L’autre courant, mené par Daniel Ortega, exposait la nécessité de réaménager le programme, sans s’éloigner des principes idéologiques du sandinisme ».Ce dernier obtient douze des quinze postes de direction. Dénonçant son « autoritarisme », la plupart des dirigeants nationaux, l’immense majorité de ceux qui ont été ministres et la plus grande part des députés quittent le Front, pour fonder le Mouvement de rénovation sandiniste (MRS)  (6).

C’est pourtant ce même FSLN qui revient au pouvoir avec la victoire à la présidence, le 5 novembre 2006, de M. Ortega (avec 38 % des voix). Pour y parvenir, il a noué une série d’accords politiques, provoquant interrogations, critiques et vives réactions, dans le pays et chez beaucoup de ses sympathisants et amis, à l’étranger (lire « Un président controversé »).

Par le passé, les sandinistes s’étaient alliés avec les conservateurs afin de faire juger et incarcérer l’ex-président Alemán pour corruption. Cette fois, ils offrent à ce dernier, condamné à vingt ans de détention, de le faire sortir de prison — remplacée par une mise en « résidence surveillée » à son domicile —, en échange de la « neutralité » du Parti libéral constitutionnaliste (PLC). Ils provoquent également la stupeur en signant des pactes de « non-agression » avec celui qui a été l’un de leurs plus féroces ennemis dans les années 1980 : le cardinal Miguel Obando y Bravo. Confrontée à la progression des religions évangéliques, l’Eglise catholique y trouve son compte et joue le jeu (7).

« On a mis en œuvre une politique audacieuse et avantageuse d’alliances avec les partis de l’oligarchie,justifie M. Eden Pastora, le mythique « commandant zéro » (8). Un jour avec l’un, le lendemain avec l’autre. Et, pendant qu’on avançait, sans se vendre, on les divisait, on les affaiblissait. Au début, j’avais du mal à l’accepter mais je comprenais. S’ils nous mènent au pouvoir, s’ils nous permettent de relancer des programmes sociaux, bénis soient ces pactes. »De son côté, M. Cerna ajoute : « Les alliances que nous avons passées quand nous n’étions pas au gouvernement ont été des manœuvres. Nous nous y connaissons en matière de tactiques et de stratégies. Nous avons été guérilleros, militaires, politiques ! »Il n’empêche... Pour beaucoup, ce pragmatisme est dur à avaler.

Installé officiellement à la présidence le 10 janvier 2007, le FSLN l’emporte dans cent cinq des cent quarante-six communes existantes lors des élections municipales du 9 novembre 2008. C’est que, au-delà de ces avatars et avanies, la santé et l‘éducation sont redevenues gratuites. Des milliers d’enfants ont repris le chemin de l’école. Un plan « Faim zéro » a été mis en place : un million de repas quotidiens sont distribués dans les centres éducatifs.

Le nouvel ambassadeur de Washington
appuie ouvertement l’opposition

d-copie-1.pngPour assurer la souveraineté et la sécurité alimentaires du pays, terres et prêts à très bas taux d’intérêt sont attribués aux petits et moyens producteurs. Quelque cent mille familles paysannes bénéficient de ce projet administré par des femmes, organisées en coopératives. « Elles sont les plus stables et presque toujours chargées de la survie de la famille,observe Mme Aguilar. Encore davantage maintenant que les hommes doivent partir en vadrouille[souvent à l’étranger] pour chercher du travail (9). »Ces femmes reçoivent une formation, et on leur donne des vaches, des porcs, des graines. Elles rembourseront 20 % du prêt, le reste devant leur permettre de devenir indépendantes et productrices d’aliments.

Le programme « Usure zéro » finance (à un taux d’intérêt de 5 %, alors qu’il est généralement de 25 %) une partie des 45 % de Nicaraguayens qui travaillent à leur compte. Si les banques l’ont perçu comme une déclaration de guerre, les commerces de chaussures, de meubles et de vêtements qui en bénéficient peuvent offrir des produits plus avantageux au consommateur. « Si l’ambassade américaine et l’oligarchie sont furieuses de la perte d’influence politique, constate Nuñez, elles le sont aussi du rapprochement de nombreux entrepreneurs nationaux avec le Front.  »

La dynamique régionale fait le reste... Au sein de l’Alternative bolivarienne pour les Amériques (ALBA) (10), le Nicaragua échange des haricots, de la viande ou des vachettes contre du pétrole vénézuélien (11). L’ALBA finance également une bonne partie des programmes sociaux. Des médecins cubains opèrent gratuitement les yeux de milliers de personnes, avec des équipements modernes envoyés par le Venezuela ; une campagne d’alphabétisation a été lancée à l’aide d’un programme, lui aussi cubain, « Yo si puedo »(« Oui, je le peux »).

« Nous avançons à bon rythme, avec le peu que nous avons et l’aide de pays amis d’Amérique latine et des Caraïbes, analyse Mme Aguilar. Mais on nous a déclaré une guerre médiatique. On ne nous annonce que des problèmes ! Sans doute veut-on empêcher que le Front gagne à nouveau en 2012. » En mai 2008, le nouvel ambassadeur de Washington, M. Robert Callahan, est arrivé à Managua. Sa présence a rouvert les blessures. Dans les années 1980, cet homme était attaché de presse à l’ambassade américaine du Honduras, avec pour chef M. John Negroponte. A l’époque, la CIA dirigeait depuis ce pays la frange la plus sanguinaire de la Contra. Aujourd’hui, préoccupé par les avancées des sandinistes, il appuie ouvertement l’opposition nicaraguayenne. Une ingérence qui a conduit le président Ortega à le menacer d’expulsion, en février 2009. Les représentants de l’élite et les antisandinistes ont alors répliqué que le chef de l’Etat « mordait la main de celui qui lui donne à manger ». De quoi faire se retourner dans sa tombe le général Sandino.

Hernando Calvo Ospina

Journaliste. Auteur de Sur un air de Cuba, Le Temps des cerises, Pantin, 2005, de Rhum Bacardi. CIA, Cuba et mondialisation, EPO, Bruxelles, 2000, et de Colombie. Derrière le rideau de fumée. Histoire du terrorisme d’Etat, Le Temps des cerises, Pantin, 2008.

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12 octobre 2011 3 12 /10 /octobre /2011 17:58

arton4860.jpgIl y a cinquante ans, 300 Algériens étaient tués dans la « Bataille de Paris », menée par le préfet Papon. Le Président s'apprête à ignorer l'anniversaire de ce massacre.

Le 17 octobre, le gouvernement gaulliste de Nicolas Sarkozy ignorera le cinquantième anniversaire d'un événement meurtrier qui, enveloppé dans le silence et la confusion jusqu'aujourd'hui, éclaire de manière cruciale la relation complexe entre le passé et le présent, entre les Français et les Algériens dans la France contemporaine.

C'était dans la fin d'après-midi d'un dimanche froid, il y a cinquante ans, qu'entre 20 000 et 30 000 Algériens, hommes, femmes et enfants, se mirent à converger vers le centre de Paris.

Portant leurs plus beaux costumes et robes, prenant le métro ou le bus depuis leurs quartiers de la périphérie parisienne, les Algériens répondaient à un appel à la protestation contre plusieurs cas de violence policière ayant eu lieu contre leur communauté.

Les organisateurs avaient vivement conseillé aux manifestants de rester calmes et dignes en cas de provocation de la police. Sans succès...

Matraques, crosses et Rangers

Lorsque la nuit tomba sur Paris, les forces de police se déplacèrent rapidement vers une série de grèves organisées. Armés de mitraillettes et de « bidules » (matraques), ils se jetèrent sur les manifestants, les rassemblant en grands groupes sous les coups violents de leurs matraques (un groupe de policiers a brisé trente des cinquante matraques utilisées), de la crosse de leurs mitraillettes et de leurs Rangers.

En plus du saccage fermement contrôlé, on entendait aussi de temps à autres des coups de feu. Tout comme un policier s'en rappela plus tard, « on tirait sur tout ce qui bougeait ».

Des cadavres jetés dans la Seine

Plus tard dans la soirée, cependant, peu de choses bougèrent. Plusieurs témoins ont vu un grand tas de corps sans vie, ramassés par la police devant le fameux Grand Rex (IIe arrondissement), tandis que d'autres ont aperçu de longs morceaux de tissu étendus sur des piles bosselées, le long des trottoirs ensanglantés près de la place de l'Opéra (IXe arrondissement).

En fait, les seuls objets en mouvement étaient ces cadavres qui, jetés du haut des ponts de la ville, flottaient sur la Seine, ainsi que les bus de police qui arrêtaient avec lourdeur les manifestants pour les envoyer en centres de détention provisoire.

Trois cents morts

Loin d'offrir du répit aux manifestants, les centres (des stades pour la plupart) représentaient les arènes de la violence policière. Les Algériens devaient se frayer un passage à travers les matraques et les bâtons des policiers, de la sortie des vans jusqu'à l'entrée.


« Le Jardin des délices » de Jérôme Bosch (1503-1504) (Mus&eacute ; e du Prado/Wikimedia Commons/CC)


Une fois à l'intérieur, ils étaient confrontés à une scène digne de Jérôme Bosch (« Le Jardin des délices ») : des centaines d'hommes et de femmes, ensanglantés et mutilés. Avant que Maurice Papon, préfet de police, ne déclare victoire quelques jours après dans ce qu'il appelait la « Bataille de Paris », pas moins de 300 civils algériens étaient morts, tandis que plusieurs centaines d'autres étaient blessés, traumatisés ou toujours déportés.


http://www.ina.fr/histoire-et-conflits/guerre-d-algerie/video/CAB96052688/anniversaire-17-octobre-1961.fr.html


Sujet d'Antenne 2 en 1996 sur le 35e anniversaire du 17 Octobre.

Ce qui est remarquable dans la « Bataille de Paris », c'est que personne ne l'ait remarquée, pendant si longtemps en France. Après un premier ballet des compte-rendus de la presse, l'histoire a connu le même sort que les victimes algériennes : elle a été enterrée et oubliée. Les raisons de cet oubli général résonnent encore aujourd'hui.

Papon, cerveau de la répression

Premièrement, le gouvernement de Charles de Gaulle s'était engagé dans un effort futile et désespéré pour vaincre le FLN, le mouvement nationaliste qui se battait pour l'indépendance de l'Algérie. La prétendue « guerre sale » était en fait, positivement épouvantable : les deux camps étaient coupables d'employer une violence hasardeuse qui réclamait la vie de milliers de civils français et algériens. Des actes de terrorisme et de contre-terrorisme ont, de plus, provoqué des vagues sur la Méditerranée qui venaient se briser sur le sol français.

Effrayés par cette marée teintée de sang, beaucoup de Français et de Françaises se sont trop vite hâtés de classer cette tentative de manifestation comme une couverture pour une action militante.

Le cerveau de cette répression policière, Maurice Papon, a exploité cette peur. Il a insisté sur le fait que la République avait vaincu l'initiative du FLN (qui avait en fait appelé à la manifestation) voulant se servir d'enfants comme boucliers et otages dans une manifestation destinée à provoquer la violence des policiers.

« La construction sociale de l'indifférence »

Comme les historiens Jim House et Neil MacMaster le notent, Papon s'est présenté avec succès à la nation comme étant le « héros qui a satisfait la mission personnelle de De Gaulle : vouloir “ garder Paris ” » (beaucoup des techniques employées par Papon contre les Algériens avaient d'abord été testées lorsqu'il était bureaucrate à Vichy, au moment où il avait déporté 1600 juifs à Auschwitz – un autre fait passé inaperçu jusqu'au procès de Papon pour crimes contre l'humanité en 1997).

Finalement, le public français avait été préparé à oublier cet évènement atroce grâce à ce que les sociologues appellent « la construction sociale de l'indifférence » et que le reste d'entre nous appellerait un processus d'abrutissement.

La spirale de violence en Algérie, ainsi que l'Etat français et la propension des médias publics à représenter les Algériens comme étant profondément « différents », ont conditionné la réponse du public français au massacre. Plutôt que comme massacre, en réalité, l'action de la police fut comprise comme un acte nécessaire d'auto-défense contre des barbares. Il leur était beaucoup plus simple de sympathiser avec les manifestants français tués par la police quelques mois plus tard lors du tristement célèbre « Massacre de Charonne », qu'avec leurs pairs Nord-Africains.


Le Pont Saint-Michel à Paris (Fran&ccedil ; ois Trazzi/Wikimedia Commons/CC)

Depuis les années 80, les historiens et les scientifiques politiques ont méticuleusement recréé les évènements du 17 octobre 1961. Ce qui s'est passé cette nuit-là ne fait désormais plus de doutes. De nombreuses organisations civiques, y compris 17 Octobre : contre l'oubli, ont longtemps marqué cet anniversaire, en choisissant le Pont Saint-Michel, duquel les manifestants algériens avaient été jetés, comme site de commémoration.

Un silence douloureusement bruyant

Et pourtant la République française, qu'elle soit dirigée par la gauche, la droite ou le centre, a toujours maintenu un silence assourdissant.

Ce silence est particulièrement et douloureusement bruyant sous le gouvernement actuel. En 2005, lorsque Sarkozy était ministre de l'Intérieur, son parti l'UMP a voté une loi qui demandait aux enseignants de discuter des avantages de la « mission civilisatrice » de la France.

Peu après être devenu Président, Sarkozy est allé à Dakar (Sénégal) et dans un discours controversé, les opinions de la loi votée plus tôt (et rapidement abrogée) ont vite trouvé écho. Son effort, créer le ministère de l'Immigration, de l'Intégration et de l'Identité nationale, qui a finalement avorté, a largement été vu comme une action pour isoler les musulmans français, tout comme l'est la loi qui interdit le port du voile islamique en public.

Imaginez Sarkozy, sur le Pont Saint-Michel

Mais Sarkozy a le don pour les changements de bord soudains : en témoigne le rôle joué par la France en Libye. De même qu'avec la récente image de Sarkozy effectuant un salut de héros dans la ville libérée de Tripoli, imaginez l'impact du Président, se tenant devant le Pont Saint-Michel, reconnaissant les crimes commis par la France contre d'autres Nord-Africains il y a un demi-siècle.

Dans un pays où la rhétorique xénophobe est de nouveau en hausse, le geste de Sarkozy servirait de rappel décisif : ceux qui ont perdu la vie il y a cinquante ans n'étaient pas « différents » mais des hommes et des femmes, tout comme nous. Les fantômes du passé de la France pourraient bien faire écho au chant que l'on vient d'entendre à Tripoli :

« Un, deux, trois : Sarkozy, merci ! »

Traduction : Agathe Raymond Carlo

http://www.rue89.com/2011/09/27/17-octobre-1961-lalgerie-la-revolution-arabe-qui-ne-passe-pas-pour-sarkozy-223999

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10 octobre 2011 1 10 /10 /octobre /2011 18:01

batailloncommune.gifIl y a soixante quinze ans, 30.000 volontaires venus du monde entier (9000 Français) rejoignaient l’Espagne pour défendre la République agressée par un putsch militaire dirigé par le général Franco puissamment aidé par Hitler, Mussolini et Salazar. L’épopée des Brigades Internationales demeure un moment essentiel de la solidarité internationale contre le fascisme, pour la liberté et la démocratie. Près de deux cents personnes venues de nombreux pays (Etats-Unis, Allemagne, Grande Bretagne, Italie, Suède, Danemark… et 50 Français (avec deux anciens Brigadistes) vont participer à cet événement. Voici le programme.

 

Contact presse à Paris et à Madrid : Patrick Diaz (Les amis des combattants en Espagne républicaine, ACER et Coordination internationale) : 0650451921

pdiazbescont@)yahoo.fr

 

Samedi 22/10/2011.

 

MADRID

 

12h00. Cité Universitaire, avenue de la complutense, près de la station de métro « Ciudad Universitaria : inauguration du monument aux Brigades Internationales.

 

14h00. Repas à l’hôtel Tryp ATOCHA

 

16h30. Cimetière de la Almudena : hommage à Pasionaria, discours et dépôt de gerbe.

 

19h00. Soirée festive à l’auditorium «  Marcelino Camacho « des Commissions Ouvrières, rue Lope de Vega.

 

21h00. Installation des participants à l’hôtel Novotel «  Puente de la Paz ».

 

 

Dimanche 23/10/2011.

 

MADRID

 

09h30 : Cérémonie au cimetière de Fuencarral, avenue Montecamelo.

Inauguration d’une plaque en hommage aux volontaires Chypriotes.

Discours et dépôt de gerbes aux monuments aux volontaires des Brigades Internationales, aux républicains espagnols, aux volontaires Soviétiques.

 

12h00 : Visite du champ de bataille du Jarama.

 

14h00 : Repas à Rivas Vacia Madrid

 

16h00 : Rencontre-débat avec des associations en charge de la mémoire historique.

 

18h30 : Départ vers Albacete

 

Lundi 24

 

Albacete

 

9h30. Départ pour une visite des cantonnements des Brigades Internationales autour d’Albacete.

 

Après midi : cérémonie anniversaire organisé par l’Université et les autorités locales

 

Soirée festive

 

 

Mardi 25. Retour sur Madrid puis sur Paris

 

Alors qu’une partie des participants retournera à Paris via Madrid, le groupe continuera vers Cambrils où il sera hébergé. Diverses visites et rencontres sont prévues dont celle du site de la bataille de l’Ebre qui fut la plus importante de la guerre d’Espagne.

Ensuite, ils rejoindront Barcelone où se déroulera le congrès d’Histoire Internationale. Le samedi matin 29 octobre, un hommage officiel sera rendu aux Brigades Internationales au monument édifié en leur mémoire à Barcelone. En accord avec la mairie de Barcelone cette célébration deviendra officielle et aura lieu chaque année.

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5 octobre 2011 3 05 /10 /octobre /2011 18:50

arton14773-c3561.jpgVoici un texte rédigé en juillet 2001. "Si vous connaissiez la vérité sur ce qui s’est passé en Indonésie, vous comprendriez parfaitement vers quoi on nous entraîne aujourd’hui..." ou comment la globalisation en Asie est née sur l’un des plus grands (et plus méconnus) massacres du 20ème siècle - sur fond de désinformation médiatique et préparation du coup d’état au Chili.



14 juillet 2001 : Il y a 35 ans, une dictature militaire s’est instaurée en Indonésie et un million de personnes étaient tuées pendant qu’on déroulait un tapis rouge au capitalisme occidental. Ce fut le début de la globalisation en Asie, un modèle du genre qui nous a légué sweatshops et corruption.

En survolant (la capitale) Jakarta, il n’est pas difficile d’imaginer pourquoi la ville cadre bien avec la description de l’Indonésie par la Banque Mondiale. Des nombreux lauriers attribués par la Banque Mondiale à l’Indonésie, le dernier en date était « élève modèle de la globalisation ». C’était il y a presque quatre ans, au cours de l’été 1997. En quelques semaines, le capital global avait fui le pays, la bourse et la monnaie nationale s’étaient effondrées, et le nombre de personnes vivant sous le seuil de pauvreté absolue a frôlé les 70 millions. L’année suivante, le Général Suharto a été obligé de démissionner après 30 ans de dictature, en emportant avec lui une indemnité de licenciement estimée à 15 milliards de dollars, soit l’équivalent de près de 13% de la dette totale du pays, dont une bonne partie due à la Banque Mondiale.

Vu du ciel, le plus frappant chez cet élève modèle est le modèle industriel qu’il propose. Jakarta est cernée par de vastes terrains appelés zones de traitement économique qui comprennent des centaines d’usines qui fabriquent des produits pour les compagnies étrangères : des vêtements que vous achetez dans votre rue marchande, des pantalons branchés de marque Gap jusqu’aux Nike et autres chaussures de sport Adidas ou Reebok qui se vendent plus de 100 euros la paire chez nous. Dans ces usines, des milliers de travailleurs, en majorité des jeunes femmes, travaillent pour moins d’un euro par jour. Au taux de change courant, il s’agit du salaire minimum en Indonésie qui, selon le gouvernement, correspond à la moitié d’un salaire de survie. Les travailleurs chez Nike ont 4% de remise sur les chaussures qu’ils fabriquent – même pas le prix des lacets. Mais ils peuvent s’estimer heureux : ils ont du travail, eux. Le « succès économique dynamique et en expansion » (autre étiquette accolée par la Banque Mondiale) a crée 36 millions de sans emploi. Dans une usine que j’ai visitée et qui fabriquait des articles pour ces marques célèbres, les jeunes femmes travaillent en batterie dans des températures qui peuvent atteindre 40 degrés. La plupart n’ont pas leur mot à dire quant aux horaires, y compris pour la fameuse « équipe prolongée » - 36 heures d’affilée sans rentrer chez soi.

Éparpillés autour de ces usines, tels des débris après la tempête, on trouve les camps de travail : des communautés hobbesiennes qui vivent dans de longs dortoirs faits de bric et de broc. Comme la majorité de l’humanité qui n’est pas concernée par les plaisirs de McDonalds ou de Starbucks, de l’Internet ou des téléphones portables et qui est sous-alimentée, ce sont les ignorés de la globalisation. Ils vivent au milieu d’égouts à ciel ouvert qui débordent et beaucoup dépensent jusqu’à la moitié de leur salaire pour avoir de l’eau potable. Leurs maisons sont traversées par des canaux puants creusés par les anciens maîtres coloniaux, les Hollandais, lors de la tentative habituelle et vaine de recréer l’Europe en Asie. Le résultat est un désastre urbain et environnemental où les moustiques pullulent en apportant leurs lots de maladies. Aujourd’hui, il s’agit d’une forme virulente de fièvre dengue. Après plusieurs visites, j’ai été piqué et il m’a fallu deux mois pour m’en remettre. Pour les enfants sous-alimentés des camps, la dengue est généralement synonyme de mort. C’est la maladie de la globalisation, que les moustiques ont colporté au fur et à mesure que les camps s’étendaient et que les ateliers émigraient des zones rurales ruinées principalement par la Banque Mondiale qui promouvait les cultures d’exportation au dépens d’une agriculture d’auto-subsistance.

J’arrivais tout juste à me faufiler dans un passage étroit. Il était rempli de vêtements accrochés et protégés par du plastique, comme dans le fond d’une boutique de nettoyage à sec. Le propreté et l’ordre qui règnent ici sont étonnants. Les gens vivent dans des pièces qui ressemblent à des cellules, généralement sans fenêtres ni ventilation, où repas et sommeils s’enchaînent au rythme des horaires de travail dans les usines. Pendant la mousson, les canaux débordent et provoquent des inondations, et du coup encore plus de plastique fait son apparition pour protéger les biens : un lecteur de bandes magnétiques, des affiches des Spice Girls et de Che Guevara. J’ai failli trébucher sur une poêle brulante. Il y a des feux de paraffine à ciel ouvert et les enfants jouent à proximité. J’ai observé une famille de cinq perchée sur un petit coin de verdure qui regardait le coucher du soleil à travers une brume de pollution jaunâtre tandis que de petits chauve-souris tournoyaient dans la distance où se dessinaient les silhouettes de gratte-ciels inachevés. Voilà un entraperçu apocalyptique du monde « globalisé » qui - d’après Blair et Bush - est irréversible.

Un "code de déontologie" publié par la société américaine Gap indique : « les dortoirs (doivent) respecter toutes les lois et réglementations relatives à la santé et à la sécurité, y compris de protection contre les risques d’incendies, les accidents et la conformité des installations électriques, mécaniques et des structures. » Mais parce que ces dortoirs sont situés à l’extérieur des usines, Gap et ses sous-traitants ne sont pas responsables. Les clients qui déambulent dans un des nombreux magasins Gap devraient réfléchir à cette non-responsabilité lorsqu’ils achètent une chemise fabriquée par des gens qui touchent un salaire qui ne leur permettrait même pas de s’offrir les boutons, encore moins un lieu de vie décent.

A quinze kilomètres des camps, au bord de la route à péage qui appartient à la fille de Suharto, se trouve le centre de Jakarta. Là se trouve la vitrine officielle et approuvée de « l’élève modèle » de la globalisation. Là on peut trouver McDonalds avec des enfants potelés assis sur les genoux de Ronald, le clown, et des galeries marchandes qui proposent des vestes en cuir Versace à £2.000 et une salle d’exposition de voitures Jaguar. Un des hôtels les plus chics est le Shangri-la. On y célèbre chaque semaine quatre mariages. Au mois de décembre dernier s’est tenu une réception qui a coûté $120.000. Elle s’est tenue dans le grand salon, qui est une réplique du celui du Waldorf Astoria à New York, complète avec chandeliers et arches de feuilles dorées. Les invités portaient de l’Armani, du Versace, de véritables diamants et déposaient de gros chèques dans une grande boite. Il y avait un gâteau de huit étages avec les initiales de mariés. Des photos de leurs vacances autour de monde étaient projetés sur un écran de cinéma. Parmi les invités, on trouvait les partisans de Suharto déchu et le premier représentant de la Banque Mondiale en Indonésie, Mark Baird, un néo-zélandais, qui a paru troublé lorsque je lui ai demandé s’il s’amusait. La Banque Mondiale a dit que sa mission en Indonésie consistait à « lutter contre la pauvreté » et à « aider les pauvres ». C’est la banque qui a prêté les $86.000.000 pour construire le Shangri-la qui, peu après la réception à laquelle assistait Baird, a licencié la plupart des employés qui s’étaient mis en grève pour des salaires décents.

Le centre de Jakarta est occupé en majorité par des bâtiments des banques, dont beaucoup sont vides, et d’immeubles inachevés. Avant 1997, la ville comptait la plus forte concentration de banques au monde, mais la moitié avaient fait faillite après l’effondrement, sous le poids de sa propre corruption, de cette économie « dynamique ». Au cours des 30 années de dictature de Suharto, le capital « global » a afflué en Indonésie. La Banque Mondiale a royalement accordé plus de 30 milliards de dollars de prêts. Une partie de la somme est allée vers des programmes censés, comme l’éducation, et des milliards sont partis ailleurs – 630 millions de dollars sont partis dans le programme de « transmigration » de Suharto visant à coloniser l’archipel. Des immigrés de toute l’Indonésie furent envoyés pour occuper le Timor Oriental où ils contrôlaient l’économie. Le récent bain de sang a Kalimantan (Borneo) était dirigé contre les immigrés de l’île de Madura qui avaient été importés pour « développer » le territoire. En août 1997, un rapport interne de la Banque Mondiale, rédigé à Jakarta, confirmait que l’un des plus grands scandales de l’histoire du « développement » était probablement le fait qu’ « au moins 20 à 30 % des prêts de la Banque sont détournés vers les poches d’employés du gouvernement et de politiciens  ».

Il ne se passait pratiquement pas un mois sans qu’un politicien occidental ne félicite Suharto pour la « stabilité » du quatrième pays le plus peuple au monde. Les politiciens britanniques étaient particulièrement actifs, à commencer par le ministre des affaires étrangères de Harold Wilson, Michael Stewart, qui en 1966 louait la « politique économique censée » du dictateur. Margeret Thatcher qualifia Suharto de « un de nos meilleurs et plus chers amis ». Le ministre des affaires étrangères de John Major, Douglas Hurd, vantait les « valeurs asiatiques » de Suharto (un terme codé pour désigner l’absence de démocratie et les violations des droits de l’homme). En 1997, Robin Crook, lors que son premier voyage officiel à l’étranger, est passé par l’Indonésie pour une poignée de main chaleureuse – si chaleureuse que le ministère des affaires étrangères a bizarrement choisi une photo couleur des deux en train de se serrer la main pour illustrer son rapport sur les droits de l’homme dans le monde.

Tout le monde savait bien sûr. Amnesty International remplissait les dossiers de preuves contre Suharto. Milosevic et Saddam Hussein étaient des amateurs en comparaison. Peu avant l’arrivée de Cook, une enquête détaillée de la Commission des Affaires Etrangères du parlement Australien avait conclu que les troupes de Suharto avaient tué « au moins » 200.000 habitants au Timor Oriental, soit un tiers de la population. Au cours de la première année au pouvoir du Parti Travailliste (le « Parti Socialiste » britannique – NdT), la Grande-Bretagne était le premier fournisseur d’armes à l’Indonésie.

Ce qui est logique car la vente d’armes est un des grands succès de la globalisation et l’Indonésie, l’élève modèle, a joué un rôle important. Lorsque « l’économie globale » (càd le Capitalisme débridé) s’est emparée de la Grande-Bretagne au début des années 80, Margaret Thatcher a entrepris de démanteler le tissu industriel britannique, tout en relançant l’industrie de l’armement qui est devenu l’un des premiers au monde, devancé uniquement par les Etats-Unis. Ceci fût réalisé grâce à des subventions cachées, celles qui sapent et sabotent le « marché libre » en occident. Près de la moitié de toutes les subventions de recherche et de développement était accordée à la « défense » et le département de garantie des crédits à l’exportation du Ministère de Commerce et de l’Industrie offrait des « prêts avantageux » aux régimes du tiers monde qui cherchaient à s’offrir quelques sabres hi-tech à brandir. Le fait que nombre de ces régimes violaient allégrement les droits de l’homme où connaissaient des conflits internes où étaient au bord d’une guerre avec un pays voisin ne constituait pas un frein. L’Indonésie était un des grands bénéficiaires de ces largesses. Au cours de ces 12 mois, près de 1 milliard de livres sterling de subventions ont financé la vente de bombardiers Hawk à l’Indonésie. C’est le contribuable britannique qui a déboursé, mais ce sont les marchands d’armes qui ont récolté les profits. Les bombardiers Hawk sont employés à bombarder les villages dans les montages du Timor Oriental – et le Ministère des Affaires Etrangères a menti pendant quatre ans avant de l’avouer. Depuis, les Hawks ont bombardé les habitants de la Papouasie occidentale qui luttent pour leur liberté.

Je suis allé dans la région de Krawang sur l’île de Java, où j’ai rencontré un cultivateur de riz nommé Sarkom. On peut dire que Sarkom est représentatif des 80% de l’humanité qui vivent de l’agriculture. Il ne fait pas partie des plus pauvres, il vit avec sa femme et leurs trois filles dans une petite maison de bambou au sol carrelé. Sous le haut-vent, on trouve un lit de bambou, une chaise et une table où sa femme, Cucuk, arrondit les fins de mois avec des travaux de couture. L’année dernière, le Fonds Monétaire International a offert au gouvernement post-Suharto un « plan de sauvetage » sous forme de prêts de plusieurs millions de dollars. Les conditions d’octroi du prêt précisaient la suppression des droits de douane sur les aliments de base. «  Le commerce de toutes les qualités de riz a été ouvert aux importateurs et exportateurs » a décrété le FMI dans une lettre. Les fertilisants et les pesticides ont perdu aussi leurs 70% de subventions. Pour des fermiers comme Sarkom, cela signifie probablement la faillite et leurs enfants devront aller chercher du travail en ville. De plus, cela donne le feu vert aux multinationales céréalières géantes américaines pour entrer dans le pays.

Le deux-poids deux-mesures appliqué est époustouflant. L’agrobusiness en Occident, particulièrement aux Etats-Unis et en Europe, a été capable de produire les fameux surplus et de développer ses capacités d’exportation uniquement grâce aux barrières douanières et aux subventions locales massives. Le résultat fut une augmentation brutale de la mainmise de l’occident sur les aliments de base de toute la panète. Le patron de Cargill Corporation, qui domine le commerce mondial des céréales, s’est vanté un jour, « lorsque nous nous levons de table chaque matin après le petit-déjeuner, une grande partie de ce que nous avons consommé – céréales, pain, café, sucre et ainsi de suite – est passée entre les mains de ma société. » L’objectif de Cargill est de doubler de taille tous cinq ou sept ans. C’est ce qu’on appelle « le marché libre ». « J’ai passé 14 ans en prison pour tenter de l’empêcher, » dit Sarkom. « Tous mes amis, ceux qui n’ont pas été assassinés, sont allés en prison pour empêcher la prise de pouvoir du grand capital. Peu importe comment on l’appelle aujourd’hui – le truc global ou le machin mondial. Ce sont les mêmes forces, qui représentent la même menace pour nos vies. »

Cette remarque fait référence à un chapitre de l’histoire de l’Indonésie que les politiciens et hommes d’affaires occidentaux préféraient oublier, même s’ils ont été parmi les principaux bénéficiaires. Sarkom faisait partie des dizaines de milliers d’emprisonnés après le coup d’état du général Suharto en 1965-1966 - « l’année de tous les dangers » – qui a renversé le président nationaliste Sukarno qui dirigeait le pays depuis la fin de la colonisation hollandaise. Les chercheurs estiment à présent que jusqu’à 1 million de personnes ont été tués lors du pogrom qui a suivi le coup d’état qui visait principalement le Parti Communiste d’Indonésie, le PKI. Sarkom avait 19 ans lorsqu’ils l’ont emmené. Aujourd’hui il essaie de rédiger ses mémoires dans un cahier d’écolier pour raconter les horreurs vécues. Il a vécu de nombreuses années sur l’île de Buru, où des milliers de prisonniers ont été tout simplement déposés, sans logement, sans nourriture et sans eau. Le jour où je suis allé le voir, il avait rassemblé un groupe d’amis pour me rencontrer, des hommes de 60, 70 ans, qui eux aussi étaient des « tapols » - des prisonniers politiques relâchés après la chute de Suharto en 1998. Il y avait deux enseignants, un fonctionnaire, un membre du parlement. Un avait été emprisonné pour avoir refusé de voter pour le parti de Suharto, le Golkar. Plusieurs étaient membres du PKI. Adon Sutrisna, enseignant, m’a dit, « Nous sommes le peuple, la nation, que le monde a oublié. Si vous connaissiez la vérité sur ce qui s’est passé en Indonésie, vous comprendriez parfaitement vers quoi on nous entraîne aujourd’hui. »

A quelques kilomètres de la ferme de Sarkom se trouve une butte de terre recouverte de fleurs. C’est une fosse commune, mais rien ne signale sa présence – 35 ans après le massacre, les familles des victimes – estimées à une dizaine - ont encore trop peur pour oser ériger une pierre tombale. Mais dans l’ère post-Suharto, de nombreux Indonésiens commencent lentement à se débarrasser de la peur qui a marqué tout une génération et à travers tout le pays les familles commencent à exhumer les restes de leurs proches. Quelques silhouettes furtives la nuit, entraperçues au bord d’une rivière ou d’une rizière. Les témoins les plus âgés se souviennent des « rivières charriant des cadavres, comme des troncs d’arbres ». D’un village à l’autre, de jeunes hommes furent massacrés sans raison et leurs meurtres signalés par des rangées de pénis tranchés.

J’ai un ami à Jakarta qui s’appelle Roy. Certains l’appellent Daniel. Ce ne sont que deux des pseudonymes qui lui ont permis de rester en vie depuis 1965. Il fait partie d’un groupe remarquable de révolutionnaires qui sont entrés dans la clandestinité pendant la longue répression de Suharto – les années où la Banque Mondiale chaperonnait son « élève modèle » - et qui émergeait dans des moments critiques pour diriger un mouvement d’opposition clandestin. Il a été arrêté et torturé à plusieurs reprises. « J’ai survécu parce qu’ils n’ont jamais su que c’était moi, » dit il. « Une fois, un tortionnaire m’a hurlé dessus « dis nous où se trouve Daniel ! » ». En 1998, il a organisé les manifestations de rues des étudiants courageux qui ont ses sont confrontés aux véhicules anti-émeutes fournis par la Grande-Bretagne, et qui ont joué un rôle clé dans la chute finale du dictateur.

Roy m’a emmené à l’école où le cauchemar de Suharto a commencé pour lui. Tandis que nous nous asseyons dans une salle de classe vide, il se souvient de cette journée d’octobre 1965 lorsqu’il a vu un gang surgir et trainer le maître d’école dans la cour, où ils l’ont battu à mort. « C’était un homme merveilleux, gentil et bon, » a dit Roy. « Il chantait à la classe, et me faisait la lecture. C’était quelqu’un que je moi, en tant que garçon, je prenais pour un modèle... J’entends à présent ses hurlements, mais pendant des années tout ce dont je me souvenais était d’être sorti de la classe en courant et d’avoir couru, couru, dans les rues, sans m’arrêter. Lorsqu’on m’a retrouvé le soir, j’étais traumatisé. Je n’ai pas parlé pendant un an. »

Le maître d’école était soupçonné d’être un communiste, et son meurtre ce jour-là était caractéristique de l’exécution systématique des enseignants, des étudiants, des fonctionnaires, des paysans. « En termes de nombre de tués, » selon un rapport de la CIA, « le massacre constitue l’un des pires massacres de tout le 20ème siècle ». L’historien Gabriel Kolko a écrit que «  la « solution finale » au problème communiste en Indonésie constitue un crime comparable à celui commis pas les Nazis. » Selon le spécialiste de l’Asie, Peter Dale Scott, les politiciens, diplomates, journalistes et universitaires occidentaux, dont certains avaient des connexions directes avec les services de renseignement, ont propagé le mythe que Suharto et les militaires avaient sauvé le pays d’une tentative de coup d’état du Parti Communiste Indonésien, le PKI. Jusqu’à là, Sukarno avait compté sur les communistes pour contre-balancer l’influence de l’armée. Lorsque 6 généraux furent assassinés le 30 septembre 1965, Suharto a accusé le PKI. Depuis la chute du dictateur en 1998, des témoins ont parlé pour la première fois et des documents publiés suggèrent fortement que Suharto, qui contrôlait l’armée à Jakarta, a profité d’une lutte interne au sein de l’armée pour s’emparer du pouvoir.

Ce qui ne fait plus aucun doute par contre c’est la collaboration des gouvernements occidentaux et le rôle joué par les multinationales. En réalité, la globalisation en Asie est née dans ce bain de sang. Pour la Grande-Bretagne, l’objectif à l’époque était de protéger ses intérêts coloniaux en Malaisie, menacés par une « confrontation » avec un président Sukarno qualifié « d’instable ». Un document de 1964 du Ministère des Affaires Etrangères demandait la « défense » des intérêts occidentaux en Asie du sud-est, « un producteur majeur de biens de consommations essentiels. La région produit près de 85% du caoutchouc mondial, plus de 45% du fer blanc, 65% du cuivre et 23% du chrome. » Sur l’Indonésie, Richard Nixon a écrit, « avec une population de 100 millions et 300 kms d’îles qui abritent les plus grandes ressources naturelles de la région, l’Indonésie est un morceau de choix dans l’Asie du Sud-est ».

L’ex-président Sukarno était à la fois un populiste et un nationaliste, et le fondateur de l’Indonésie moderne et du mouvement des pays non-alignés qui, espérait-il, allait tracer une véritable « troisième voie » entre les deux super-puissances. Il pouvait être démocrate et démagogue. Il encourageait les syndicats et les mouvements de femmes, culturels et de paysans. Entre 1959 et 1965, plus de 15 millions de personnes ont rejoint les partis politiques et les organisations de masse affiliées qui étaient encouragées à défier l’influence britannique et étasunienne dans la région. Avec 3 millions de membres, le PKI était le plus grand parti communiste au monde en dehors de l’Union Soviétique et de la Chine. Selon l’historien australien Harold Crouch, « le PKI bénéficiait d’un large soutien non pas en tant que parti révolutionnaire mais en tant qu’organisation qui défendait les intérêts des pauvres au sein du système. » C’était cette popularité, plus qu’un hypothétique soulèvement armé, qui faisait peur aux Américains. L’Indonésie, comme le Vietnam au nord, pouvait « tomber entre les mains du communisme ».

En 1990, la journaliste d’investigation étasunienne Kathy Kadane a révélé l’existence d’une participation secrète des Etats-Unis au massacre de 1965/66 qui renversa Sukarno et mit au pouvoir Suharto qui à l’époque était peu connu en dehors des cercles d’initiés des services secrets. Dans une série d’interviews d’anciens officiels étasuniens, elle conclut : « Ils fichaient les militants communistes. Jusqu’à 5.000 noms ont été remis à l’armée indonésienne, et les Américains ensuite rayaient de la liste les noms de ceux qui avaient été tués ou capturés ».

En 1966, l’ambassadeur US à Jakarta a rassuré Suharto que «  les Etats-Unis voient plutôt d’un bon œil et admirent ce que l’armée est en train de faire. » L’ambassadeur britannique, Sir Andrew Gilchrist, a rapporté au Ministère des Affaires Etrangères britanniques : « Je n’a jamais caché que je pense que quelques pelotons d’exécution en Indonésie seraient un préliminaire indispensable à tout changement réel. » Après avoir armé et équipé une bonne partie de l’Armée, Washington a ensuite secrètement fourni une assistance en matière de communications aux troupes de Suharto. L’équipement était acheminé de nuit dans des avions de l’armée de l’Air US depuis les Philippines et constituait le nec plus ultra en matière de communications et la CIA et la NSA connaissaient les fréquences. Cette technologie a non seulement permis aux généraux de Suharto de coordonner les tueries mais signifie aussi que les plus hauts échelons de l’administration US étaient à l’écoute. Suharto a réussi à isoler de larges zones du pays. On connait des films d’archives qui montrent des gens se faire embarquer dans des camions et être emportés, mais c’est tout. A ma connaissance, la photo floue publiée ici est la seule image d’archive disponible de cet holocauste indonésien.

Il serait utile aux journalistes d’aujourd’hui de comprendre l’importance du rôle joué par la propagande occidentale hier comme aujourd’hui. Les services de renseignement britanniques ont manipulé la presse avec tant de doigté que Norman Reddaway, chef du Département de Recherche et d’Information du ministère des affaires étrangères, s’est vanté auprès de l’ambassadeur Gilchrist, dans une lettre marquée « secrète et personnelle », que la manipulation que lui et ses collègues avaient réussi à orchestrer - que le pouvoir de Sukarno aboutirait à une prise de pouvoir des communistes - « avait fait le tour du monde ». Il raconte comment un journaliste chevronné d’un grand journal britannique a accepté de « donner votre version des faits dans son article... à savoir, qu’il s’agissait d’un coup d’état de velours, sans boucherie. » Roland Challis, qui était le correspondant de la BBC pour l’Asie du Sud-est, pense que la couverture des massacres a été un triomphe de la propagande occidentale. « Mes sources britanniques ont prétendu ne pas savoir ce qui se passait, » m’a-t-il dit, « mais ils connaissaient le plan américain. Il y avait des cadavres qui échouaient sur les pelouses du consulat britannique à Surabayo, et des navires de guerre britanniques ont escorté un bateau rempli de soldats indonésiens à travers le détroit de Malacca, pour aller participer à ce terrible holocauste. Ce n’est que beaucoup plus tard que nous avons appris que l’ambassade des Etats-Unis fournissaient des noms et les rayaient de la liste au fur et à mesure qu’ils étaient tués. Il y avait un accord, voyez-vous. L’instauration du régime de Suharto impliquait l’entrée en scène du FMI et de la Banque Mondiale. Sukarno les avait expulsés, Suharto devait les ramener. C’était l’accord.  »

Avec un Sukarno malade et impuissant et Suharto sur le point de s’autoproclamer président, la presse US a présenté le coup d’état non pas comme une tragédie humaine mais comme une série de nouvelles opportunités économiques. La prise de pouvoir par les militaires, malgré les massacres, fut décrit par le magazine Time comme « la meilleure nouvelle en Asie pour l’Occident  ». Un titre du magazine US News & World Report disait « Indonésie : de l’Espoir, là où il n’y en avait plus.  » Le célèbre commentateur du New York Times James Reston a quant à lui célébré l’émergence d’une « lueur en Asie » et signé un article qu’on avait manifestement écrit pour lui. Le premier ministre australien, Harold Holt, en visite aux Etats-Unis, a fourni un bel exemple de son sens de l’humour. « Avec 500.000 à 1 million de sympathisants communistes éliminés, » a - t-il dit, « je pense qu’on peut dire qu’une réorientation s’est produite. »

Ralph McGehee, un officier supérieur de la CIA à l’époque, que j’ai interviewé pour la première fois il y a presque 20 ans, a décrit le renversement de Sukarno en Indonésie comme une « opération modèle » pour le coup d’état qui devait renverser Salvador Allende au Chili sept ans plus tard. « la CIA a fabriqué un document qui était censé prouver un complot gauchiste visant à assassiner des chefs militaires chiliens, » écrit-il, « comme en Indonésie en 1965. » Il dit que les massacres en Indonésie constituaient aussi un modèle pour l’Opération Phénix au Vietnam, où les escadrons de la mort dirigés par les Etats-Unis ont assassiné prés de 50.000 personnes.

En novembre 1967, après la capture du « morceau de choix », le pillage fut organisé. La société Time-Life Corporation a organisé une conférence extraordinaire à Genève qui, en l’espace d’une semaine, a procédé au partage de l’Indonésie. A la conférence se trouvaient les hommes d’affaires les plus importants au monde, comme David Rockefeller, et tous les géants du capitalisme occidental étaient représentés. On y trouvait les grandes compagnies pétrolières et les banques, General Motors, Imperial Chemical Industries, British Leyland, British-American Tobacco, American Express, Siemens, Goodyear, the International Paper Corporation, US Steel.

De l’autre côté de la table se trouvaient les hommes de Suharto, que Rockefeller appelait « la meilleure équipe d’économistes de l’Indonésie ». Plusieurs étaient des économistes formés à l’Université de la Californie à Berkley. Tous ont chanté la partition qu’on leur tendait et vanté les avantages de leur pays et de son peuple : « Abondance de main d’oeuvre bon marché... une mine de ressources naturelles... un marché captif. »

J’ai récemment demandé à l’un d’entre eux, le Dr. Emile Salim, si quelqu’un à la conférence avait mentionné qu’un million de personnes avaient été tuées pour instaurer un pouvoir favorable aux affaires. « Non, ce n’était pas à l’ordre du jour », a-t-il répondu. « Je n’étais pas au courant à l’époque, je ne l’ai appris que plus tard. Rappelez-vous, nous n’avions pas la télévision et les téléphones ne marchaient pas très bien. »

A cette conférence, l ’économie indonésienne fût dépecée, secteur par secteur. Dans une salle, on dépeçait les forêts, dans une autre, les minerais. La société Freeport Company s’est vu accorder une montagne de cuivre en Papouasie occidentale (Henri Kissinger siège au Conseil d’administration). Un consortium américano-européen a eu le nickel de la Papouasie occidentale. Le géant Alcoa a eu la plus grosse tranche de bauxite indonésienne. Un groupe d’Etasuniens, de Japonais et de Français ont eu les forêts tropicaux de Sumatra, Papouasie occidentale et Kalimantan

Une loi sur les investissements étrangers, hâtivement votée après le coup d’état, a dispensé le pillage de tout impôt pendant au moins cinq ans. Le contrôle réel, et secret, de l’économie du pays a été transféré au FMI et à la Banque Mondiale à travers le Inter-Governmental Group on Indonesia (IGGI), dont les principaux membres étaient les Etats-Unis, le Canada, l’Europe et l’Australie. Sous Sukarno, l’Indonésie n’avait que peu de dettes. Après, les très gros prêts ont déboulé, souvent pour atterrir directement dans les poches, tandis que le « morceau de choix » se voyait piller de ses ressources. Peu avant le crash financier asiatique de 1997, les parrains du IGGI ont félicité leur tueur en série préféré pour avoir crée « une économie miracle ».

John Pilger

Juillet 2001

 

http://www.inminds.co.uk/globalisation-in-indonesia.html

Traduction « toute ressemblance avec des personnages, situations, pays, existants ou ayant existé... » par VD avec probablement les fautes et coquilles habituelles.

URL de cet article 14773
http://www.legrandsoir.info/globalisation-en-indonesie-le-pillage-apres-le-massacre.html
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21 septembre 2011 3 21 /09 /septembre /2011 20:01

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11 septembre 2011 7 11 /09 /septembre /2011 10:56

volodia-c0e2d.gifA l’occasion du 25ème anniversaire du coup d’État au Chili il y a 5 ans, la revue Punto Final avait rencontré l’écrivain chilien Volodia Teiltelboim Volosky, ancien sénateur de la République et dirigeant du Parti communiste.


L’équipe de Punto Final a discuté avec Volodia Teiltelboim d’un homme de soixante dix ans (ni athlète ni grand ni particulièrement adepte des aventures belliqueuses d’aucune sorte) qui a fait sa vie et a accompli avec usure sa mission d’être humain sur cette terre. Cet homme parle avec une particulière facilité de parole, de conviction ; sa voix est une voix sûre qui a su être au profit, depuis sa jeunesse, d’idées et de valeurs qui suivent l’intérêt et le besoin de la majorité de ses compatriotes, des plus humbles. Soudain, bien qu’ annoncé, il s’affronte à un instant de l’histoire où il se voit dans l’alternative : soit l’exemple est cohérent et l’acte dans la vie même est en accord avec ce qui a été dit en parole, soit la non moins possibilité de réclamer un « je vous l’avais bien dit » ou encore « j’ai fait de mon mieux ». Mais le dilemme semble ne pas l’habiter, et d’autres le lamenteront, ceux qui devront passer le reste de leur existence à se comparer, horribles, dans se miroir atemporel, châtieur. Alors, cet homme ni athlète ni belliqueux se met le casque de fer et ouvre le feu.

Mais avec cela il ne tue pas ce qu’il est : celui qui parle, éduque, désigne, négocie, accorde, gouverne.

Aujourd’hui, son image gravée sur des affiches et des étendards, soit avec l’équipe présidentielle portée en bandoulière, soit avec un fusil, soit face aux micro d’une autre époque, soit avec un poncho en campagnes électorales dont on dit que certaines eurent lieu à cheval et dans les chemins terreux, soit en embrassant des enfants qui aujourd’hui sont quelque part par là avec ses propres enfants (ou ils sont morts), offre toujours le regard furibond et concentré sur un point distant toujours au-delà de l’horizon ; le regard inquiétant de ceux qui, marqués par le fatalisme ou l’honneur et la gloire, semblent nous regarder sans nous voir.

Ils ont parlé de Salvador Allende avec Volodia Teiltelboim qui a su comprendre et expliquer les vies d’autres hommes.

Terre existante, terre rasée

« La mission d’Allende n’aura pas été de conduire son peuple vers une terre promise, mais à une terre bien réelle, en lui faisant abandonner les faux prétextes de la rhétorique et des intérêts occultés. » Mots écrits par Alain Touraine dans son journal, précisément le 11 septembre 1973, peu après le bombardement de La Moneda (le palais présidentiel, n.d.tr.).

Ces pensées étaient-elles celles d’Allende pendant qu’il résistait dans le palais gouvernemental ? Se peut-il que sa volonté de ne pas se rendre aux forces putschistes ait répondu à ce constat ?

« Mais, avant tout, quelle est le terre promise, dans ce cas ? Y a-t-il réellement une contradiction ? », se demande Volodia Teiltelboim, comme s’il parlait seul . « Conformément à la pensée d’Allende, cette terre promise n’était autre qu’un pays juste, démocratique, libertaire ; un pays où il n’existerait pas de personnes de deuxième catégorie, où se garantirait pour tous l’accomplissement et le respect des droits de l’Homme ; ces droits qui de nos jours, par impositions de l’histoire, semblent ne signifier que la possibilité de survivre aux horreurs de la dictature, mais qui sont plus absolus, au-delà du simple droit à la vie... C’est aussi le droit à vivre sa vie pleinement, au niveau des possibilités de chacun. »

Des droits qui ont été reconnus dans le programme du gouvernement de l’Union populaire (Unidad Popular) mais qui se sont confrontés à la résistance d’importants secteurs du pays. D’après le témoignage aujourd’hui de certains des anciens collaborateurs d’Allende, « le pays n’était pas préparé pour ces transformations. » « La conception d’une terre promise (ou d’une utopie, comme on le dit aujourd’hui en termes ambigus, parfois péjoratifs, parfois pleins d’espoir) est toujours précédée de construction et de conquête d’une terre réelle. L’utopie est l’idée supérieur, et il me semble que d’essayer de mépriser la terre promise est une astuce de ceux qui ne croient pas que les peuples peuvent se réaliser eux-mêmes. Je crois qu’il faut fondamentalement revendiquer l’utopie pour le XXIème siècle, utopie qui se poursuit dans le socialisme. Une terre promise qui nécessite, qui peut et doit avoir une nouvelle option, une nouvelle opportunité, qui considère dans ce nouvel essai les réussites et les erreurs des tentatives antérieures. »

« Ces idées représentent ce qui me semble avoir été la pensée d’Allende, un homme qui a emprunté de nombreux principes et valeurs au XVIIIème siècle, au Siècle des Lumières. Salvador Allende, dans un sens, était plus influencé par la Révolution française que par la Révolution russe (bien qu’il reconnût que la deuxième considérait un aspect de plus, celui qui obligeait à comprendre la nécessité d’un contrôle de l’économie, du capital), et c’est pour cela qu’il a fait des devises liberté , égalité, fraternité, ses principaux arguments et ses principales obligations politiques. »

Nous ne devons pas oublier les antécédents familiaux d’Allende, qui ont un fort enracinement dans la tradition révolutionnaire et transformatrice. Son arrière grand-père par exemple, avait lutté avec Manuel Rodriguez (un des leaders de l’indépendance chilienne, n.d.tr.)pendant l’Indépendance et il avait combattu dans les troupes de l’Armée de libération. Cela pesa beaucoup sur lui, c’était sa ligne de conduite, sa référence directe, plus que la ligne marxiste proprement dite. Mais c’était un homme qui comprenait que les révolutions du XXe siècle étaient déterminées par les idées du socialisme. »

Pour beaucoup, l’utopie allendiste devenue gouvernement entraîna le pays vers une terre réelle qui fut terre rasée, terre de violence, d’occupation militaire. C’est comme si soudain, par le biais de l’ordre militaire, s’était décrété l’illégalité et l’inexistence de la terre promise à laquelle vous faites référence. Ne croyez-vous pas que l’analyse du pays que ferait le président Allende n’a pas pris en compte certains éléments qui se sont avérés fondamentaux au moment de mettre en place le programme de la coalition ?

« Mais cet erreur n’est pas seulement celle de Allende , c’est toute l’Union populaire, nous-mêmes en tant que Parti Communiste, nous avons tous une responsabilité. Nous n’avons pas su maintenir, malgré nos différences, malgré nos emphases et nos priorités diverses et variées, la fidélité à une seule voix, la fidélité à une idée commune, représentée sans aucun doute à cette époque par la figure, l’exemple et la conduite de Salvador Allende. Un des grands déficits de l’Union populaire, et aussi de Salvador Allende, c’est de ne pas avoir compris depuis le début le caractère réel de l’adversaire. Nous n’avons pas su évaluer clairement le monde dans lequel nous étions, avec ses classes sociales, avec ses institutions... Nous n’avons pas compris que pour eux, pour nos ennemis, s’il avait fallu lancer la bombe atomique sur le peuple pour maintenir leur pouvoir, ils l’auraient fait sans remords. »

Allende a-t-il pu se rendre compte de cela le 11, quand il s’est vu obligé à prendre les armes ?

« Ce qui s’est passé ce matin-là n’est pas totalement clair. Qui peut le savoir ? Néanmoins, on sait que l’attaque de La Moneda était déjà très avancée, Allende continuait à être préoccupé pour le sort d’Augusto Pinochet. La vérité c’est que cette dernière était, considérée 30 ans après, une préoccupation pathétique. »

Éducateur endurci

S’imaginer ce dernier moment, le président seul à présent au deuxième étage, les couloirs enfumés, les murs démolis, c’est s’imaginer la solitude.

Allende avait-il senti alors que sa vision des militaires chiliens était erronée ?

« Il posait souvent la question des relations avec les Forces armées comme une relation qu’il devait entretenir de manière personnelle, sans aucune intervention des partis. Il essayait d’éduquer tout le monde, même les officiers. Il avait pour habitude de raconter ses différentes rencontres avec eux à la garnison de Santiago, quand il leur expliquait la politique de l’Union populaire, les concepts, les plans, les raisons de la nationalisation du cuivre, les fondements qui expliquaient les raisons pour lesquelles le Chili devait se convertir enfin en pays totalement souverain... En définitive, il leur expliquait l’idéal de O’Higgins, celui de la patrie indépendante. Allende comprenait que ces derniers devaient être des arguments irrésistibles pour ceux qui faisaient parade de l’argument du patriotisme comme raison d’être. Il racontait, avec émotion, qu’il avait parlé trois heures devant les officiers, et qu’on entendait pas une mouche voler pendant qu’il expliquait les raisons et les fondements des politiques d’Etat. »

Tragique et funeste naïveté ?

« Naïveté, certainement de la naïveté... mais aussi un manque d’approfondissement dans l’analyse de tous les partis, des dirigeants. Ce n’était pas qu’Allende, aujourd’hui cela serait trop facile de lui imputer la faute. » Volodia passe sa main sur son visage. « On avait clairement conscience, d’un point de vue académique, de l’impérialisme, de la réaction dont il était capable, mais au fond, c’était comme si nous ne le croyions pas certain dans la pratique... Mais c’est qu’il éveillait aussi un degré stupéfiant d’arrogance. Le Chili avait, d’après tous les dirigeants, un prestige démocratique indiscutable, c’était un pays avec peu de coup d’État, tous supposaient que nous ne pouvions pas être comme la Bolivie, comme l’Argentine, comme le Pérou... c’était un pays différent ».

En plus de l’analyse incomplète, n’y a-t-il pas eu une surestimation de la force d’appui national des transformations proposées par l’Union populaire ? Une surdimension de la capacité réelle ?

« Cela fut peut-être, aussi, une de nos principales tares. Certains, très influencés par la Révolution cubaine, ne parvenaient pas à comprendre comment dans ce pays l’armée rebelle s’était affrontée et avait vaincu l’armée du système, l’armée de Batista. Néanmoins, l’armée de Cuba était l’armée de la Révolution, pas simplement « l’institution de défense ». Alors, est-il réellement possible de réaliser des changements sociaux profonds par la voix constitutionnelle ? Cela est-il possible de nos jours ? »

Et bien, Allende soutenait que oui...

« Bien sûr, absolument. C’était beau de croire qu’on pouvait atteindre l’objectif, conquérir une société meilleure, plus juste, sans devoir faire couler le sang du peuple. Et nous, nous avons cru que cela était possible aussi. Nous avons participé à mener à bien un processus qui, même s’il propulsait des changements transcendants, ne pouvait pas être accusé d’anticonstitutionnel ; nous étions arrivés au gouvernement par la voix d’élections démocratiques, par un processus irréprochable du point de vue de la légalité bourgeoise. Le problème d’Allende , notre problème, le problème de tous, c’était que le processus n’obtiendrait pas le pardon des ennemis de la classe des travailleurs. »

Face à cette situation, le président Allende ne s’est-il pas senti tenté de modifier le programme du gouvernement ?

« Allende n’a jamais voulu accepter le moindre soupçon d’une trahison. Il ne pouvait pas changer, au dos du peuple, le programme du gouvernement grâce auquel il était arrivé à la présidence. Salvador Allende était, avant tout, un homme d’une morale inébranlable. »

Même si on pouvait soutenir ou soupçonner que ses valeurs morales étaient en contradiction avec la réalité politique de son époque ?

« Si cela avait été le cas, la faute n’imputerait pas seulement au président. Il y en a eu d’autres qui ont confondu les voies et les moments. On ne pouvait pas conduire l’expérience politique sociale des transformations chiliennes vers des expériences comme la cubaine... Le programme de l’Unité populaire, parce qu’il est très juste, fut le programme le plus grand. Pour suivre ce chemin, on devait compter avec une majorité électorale et parlementaire réelles. »

Vous affirmez alors qu’il était impossible de mener à bien le programme de l’Unité populaire par la voie électorale ?

« Ce chemin ne permettait pas la révolution socialiste, il ne pouvait pas prétendre à l’anéantissement du capitalisme ; il ne permettait que des réformes. Je crois que cette voie ne peut se poser qu’en terme d’alternative réelle et effective si on considère l’union politique de la Gauche et du Centre... Le problème du Chili c’est qu’ici le Centre semble toujours s’unir à la droite, une alliance qui aujourd’hui a attiré et absorbé une Gauche qui, comme dernier wagon, accepte et soutient des concepts politiques, sociaux et économiques qui ne lui appartiennent pas ni lui incombent. »

Ils justifient n’importe quoi...On parle d’alliances stratégiques.

« C’est par ce qu’ils ont succombé à l’enchantement et à la séduction du pouvoir, à la convoitise pour des postes publics. Allende n’avait rien à voir avec cela, lui, c’était tout le contraire, un homme d’un immense courage qui conservait un énorme orgueil pour ses convictions politiques. »

Qui, bien sûr, l’ont conduit à la mort...

« Allende a pensé la mort bien avant sa fin. Dans la mesure où il s’est aperçu que la possibilité d’une solution politique à la crise s’éloignait, quand il a senti que l’alternative d’un accord avec la Démocratie chrétienne, qui aurait évité l’affrontement bestial, se perdait, quand il a vu qu’il se heurtait à une infinité d’obstacles et de difficultés, avec le maximalisme qui se créait à l’intérieur de certains secteurs de l’Unité populaire même, il comprit clairement quel serait son comportement au moment crucial. Il y eut une confusion de plans, une confusion de projets, ce qui, à mon avis, fut fatal. Il y avait une irrationalité délirante et une incontinence verbale. C’est un pays où beaucoup de choses sont laissées au hasard, où il est difficile d’exercer un contrôle rigoureux de ce qui se dit ou de ce qui se fait. Je crois qu’Allende aurait dû être plus actif dans ce contrôle, en commençant par son parti. »

Vous faites allusion, par exemple, à Carlos Altamirano (secrétaire du Parti socialiste chilien, parti du président Allende) ?

« Allende aimait beaucoup Altamirano, mais voici un homme qui, tout en étant certainement très honnête alors, était aussi extrêmement extravagant, dépourvu de logique, suicidaire. Comment est-il possible d’avancer sans jamais trancher, alors que la force pour freiner les réactions n’existait pas ? Il y a là une différence importante entre ce discours et le discours, entre le discours et la pratique inflexible, par exemple, d’un Fidel Castro : Fidel avance et il avance parce que c’est possible, parce qu’il sait, parce qu’il connaît très bien l’adversaire, parce qu’il a une réponse à ce que va faire l’ennemi. »

« Mais, pour ne pas générer de confusions, il ne faut jamais oublier qu’une des plus grandes responsabilités de ce qui s’est passé incombe à la Démocratie chrétienne. Il y avait un secteur de ce parti qui souhaitait légitimement un accord avec le gouvernement. Pour cela il fallait créer une plate-forme commune qui aurait permis des changements dans le pays, même si ceux-là n’étaient pas les changements révolutionnaires que nous souhaitions. Cependant, un autre secteur de ce parti a opté pour une autre voie, la voie du coup d’état. »

La fausse terre existante

Trente ans après, sans terre promise conquise, nous vivons en démocratie.

« Ce monde réel, celui de la liberté formelle, parle de démocratie représentative, mais c’est une supercherie. Notre société et son système « démocratique » sont contrôlés par des pouvoirs occultés qui n’ont rien à voir avoir avec la volonté du peuple. Il existe, comme jamais auparavant, un contrôle absolu et croissant des moyens de communication, ce qui articule et génère une mentalité qui émane uniquement de ceux qui peuvent émettre leurs messages à partir du pouvoir, les messages du patron. »

Voilà des conclusions plutôt amères.

« Terriblement amères, évidemment. Et dire que les plus « extrémistes » à l’intérieur des partis de l’Unité populaire ont été ceux qui collaborèrent le mieux avec le système néo-libéral ! Il y en a un, Fernando Flores, qui incitait à l’insurrection socialiste de la marine et qui s’est ensuite converti en président de multinationales, aujourd’hui il prêche, lors de conférences, les bienfaits de l’entreprise et fait l’éloge du néolibéralisme, panacée universelle. Il faut douter sans cesse de ceux qui incitent à faire un pas en avant alors qu’ils sont immobiles au bord de l’abyme. »

« Le futur demeurera marqué par la mort d’Allende et son passé se lira d’une manière différente. », soutenait Alain Touraine dans ses écrits. Quel est le rôle de Salvador Allende dans l’histoire du Chili ?

« Quand on évalue un phénomène historique ou une personnalité historique après les événements, les lectures ne peuvent pas échapper au signe du moment où se réalise l’analyse. Pour moi, dans ce sens, Allende est une grande figure romantique de la révolution chilienne, et c’est aussi un grand artisan diligent de beaucoup de choses. C’est, sans doute, le plus grand symbole moral que peut avoir ce peuple. »

« Les cas de présidents renversés par des coups militaires en Amérique Latine, qui sont ensuite évacués en avion ou bateau vers des pays voisins, en Europe ou aux Etats-Unis, sont nombreux. Allende l’avait dit : « cela ne sera pas mon cas, on ne me sortira de La Moneda qu’une fois mort ». Et ce fut ainsi parce qu’il voulut montrer l’exemple, être différent face à autant de lâcheté, face à autant de distance abyssale entre le discours et la pratique. Il a fait preuve d’une grandeur difficile à trouver chez d’autres hommes tout au long de l’histoire. Le fait qu’Allende apparaisse sur cette photo, une mitraillette à la main, représentait aussi la fin des illusions. Face à la barbarie et à la trahison, il n’y avait pas d’attitude plus entière. Néanmoins, dans son dernier discours, il a appelé le peuple à ne pas se laisser provoquer, à ne pas se sacrifier en vain, et il l’a aussi appelé à la lutte, à la persévérance. »

Il y a un certain nombre d’éléments bibliques dans cette image, l’agneau de Dieu qui enlève les péchés du monde et paie de sa vie l’absolution des hommes.

« Manifestement. Allende était un homme qui allait au temple maçonnique, pas au catholique, mais son geste d’offrande, cet arrachement illuminé, c’est un geste chrétien parce que c’est un geste éminemment humain. L’homme qui donne sa vie pour les autres, en fonction de ces idéaux. Mais Allende ne se donne pas en pardonnant aux traîtres. « 

« Là non plus il n’y a pas de contradiction avec cette image, même si les textes du début de notre ère ont transformé l’homme-Christ pour conduire le peuple à la paix forcée et à la compassion, et même à l’acceptation du pouvoir impérial. Ce que nous avons qualifié de geste chrétien se réfère au don, à la non faiblesse. Rappelons-nous que cette attitude de dignité, cette volonté inflexible, n’a pas surgi dans l’histoire de l’Homme avec le christianisme, comme s’il ne s’était rien passé avant. Il s’agit d’une attitude « chrétienne » parce que c’est celle qu’a eu le Christ, mais c’est avant tout un geste primitif, c’est le geste humain de celui qui s’offre pour une cause supérieure. Allende meurt pendant la lutte, comme beaucoup d’autres au cours de l’histoire, comme le Che. »

« Dans un Chili assez frustré, comme celui d’aujourd’hui, dans un Chili ouvrier où règne la consommation, l’argent, les valeurs triviales dépourvues de toute spiritualité, le geste d’Allende est un geste extraordinaire. Alors, évidemment, pour les traîtres ce doit être un exemple mis sous silence, il doit être même discrédité. »

Est-ce que vous vous doutiez que cette option allait être celle d’Allende, lorsqu’il dut affronter une trahison de l’envergure de celle que connut le pays le 11 septembre 1973 ?

« Moi, je savais qu’il finirait ainsi, et je n’avais aucun mérite de le savoir parce que c’est lui qui s’est chargé de tout laisser en ordre ; c’était une certitude douloureuse. Quand Allende nous disait qu’il ne sortirait pas vivant de La Moneda, nous n’étions pas à l’aise avec lui, nous ne voulions pas qu’il meurt, parce que nous croyions que sa vie était nécessaire. Nous aurions voulu qu’il continue, qu’il parvienne à nous sortir de ce piège de l’histoire sans humiliation mais vivant... »

« Vu sous cet angle, le suicide ressemblerait à une mort inutile, peu efficace, mais Allende avait conscience de son rôle dans l’histoire, et il voulait être pour le peuple, le prototype de celui qui ne trahit pas, qui n’échoue pas. Dans un monde de politiciens qui n’ont pas sa grandeur, cette stature humaine, son don est une offrande, un trésor inestimable. Allende voulut être l’anti-traître, l’homme fidèle à son peuple et à sa parole engagée jusqu’à la mort, rompre cette espèce de trahison meurtrière de la classe politique chilienne dont fait partie Gonzalez Videla, un de ses majeurs représentants. »

« L’homme nouveau ? »

« L’homme nouveau au sein des hommes anciens. L’homme nouveau, celui qui est prêt à donner sa vie pour une cause supérieure et collective. C’est Allende. »

Allende fut-il effectivement un révolutionnaire ou plutôt un réformateur ultra-progressiste ?

« Les deux. Le problème de beaucoup c’est de ne pas avoir encore compris la dialectique de cette relation. Un réformateur qui va très loin dans les transformations est un révolutionnaire. »

Son dernier sacrifice n’est- ce pas ce qui le consacra révolutionnaire ?

« Allende était, avant tout, un éducateur. Ses quatre campagnes présidentielles sont une exemple de ce que j’avance. Son obstination n’était pas un entêtement personnel pour obtenir la place de président d’une manière ou d’une autre, et il l’a prouvé avec sa mort. Un homme qui aspire à la présidence pour satisfaire ses ambitions personnelles de pouvoir ne fait pas ce que lui a fait. L’Allende éducateur, médiateur, orateur, l’homme d’Etat, est tout à fait cohérent avec l’Allende armé et casqué. La Moneda était bombardé et le président Allende continuait à éduquer, même si la bataille était largement inégale. Son dernier geste, son exemple, correspond au comportement d’un révolutionnaire intègre. »

Le monde politique actuel (dont bon nombre de protagonistes sont ceux du temps d’Allende) semble se comporter comme s’il s’agissait d’un autre pays, un pays dans lequel n’aurait jamais existé un gouvernement populaire ni une dictature de 17 ans. Allende ne semble pas présent, son exemple apparaît absent des responsabilités politiques actuelles. Comment s’explique cette absence ? « Le sacrifice d’Allende leur fit peur... Pour eux, pour les politiciens d’aujourd’hui qui sont ceux d’hier d’ailleurs, en grande partie, le pouvoir ne peut pas signifier la mort, il ne peut pas signifier le sacrifice suprême. Le pouvoir se comprend aujourd’hui comme un plaisir, une adhésion, un bénéfice d’un petit nombre qui ne peut pas recevoir des prix aussi élevés. C’est pour cette raison qu’ils ont converti Allende en figure ornementale, inoffensive ; on le transforme en icône, en image sainte pour les prieurs. On ne parle pas de la pensée d’Allende, de son programme, on ne se souvient pas de sa position extrêmement critique envers le système d’exclusion des travailleurs, des jeunes, des femmes, du milieu populaire. »

« Dans son dernier discours, il s’adresse directement aux travailleurs, aux femmes, aux jeunes, il les nomme. Il ne s’adresse pas à ceux qui fléchissent, il les omet, ils ne le méritent pas. L’autre, le seul mentionné par son nom c’est celui qui, à ce moment-là, pour Allende, personnifiait le pire, la trahison : le général vil, dit-il en mentionnant Mendoza. »

Cette image de sanctuaire, aseptique, nous offre aussi un Salvador Allende perdu, seul, un romantique mystifié.

« Il faut détruire la mystification, récupérer la véritable identité de Salvador Allende. Nous devons combattre, avec la vérité et la mémoire, les attitudes pusillanimes de ceux qui hier étaient avec lui et aujourd’hui, sans renoncement explicite, escamotent et altèrent la figure et l’héritage d’Allende, tout comme ils falsifient et transforment la politique en une immense tromperie.

« Allende c’est Allende dans ses faits et gestes ; Allende c’est à la fois toute sa vie et sa mort. Si on veut savoir ce que pensait Allende, il faut avoir recours à ses paroles, aux faits. C’est ce qui explique le silence : ils ne peuvent pas parler de lui sans perdre la face, en permettant le couronnement de gloire et de majesté du dictateur, tout en sachant que cela laisse la porte ouverte aux répétitions de l’horreur dans l’histoire de notre peuple. »

 

Source : Punto Final 2003.

Traduction : Isabelle Lopez Garcia.

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