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 Tu m'as donné la fraternité envers celui que je ne connais pas.
Tu as ajouté à mon corps la force de tous ceux qui vivent.
Tu m'as redonné la patrie comme par une autre naissance
Tu m'as donné la liberté que ne possède pas le solitaire.
Tu m'as appris à allumer, co
 mme un feu, la bonté.
Tu m'as donné la rectitude qu'il faut à l'arbre.
Tu m'as appris à voir l'unité et la variété de l'homme.
Tu m'as montré comment la douleur de l'individu  meurt avec la victoire de tous.
Tu m'as appris à dormir dans les durs lits de mes frères.
Tu m'as fait bâtir sur la réalité comme on construit sur une roche.
Tu m'as fait l'adversaire du méchant, tu m'as fait mur contre le frénétique.
Tu m'as fait voir la clarté du monde et la possibilité de la joie.
Tu m'as rendu indestructible car grâce à toi je ne finis plus avec moi.


Canto General 
Pablo Néruda

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13 février 2013 3 13 /02 /février /2013 20:02

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Tout était en place pour que le Mali s’effondre et que le Sahel explose. Affaibli par les politiques d’austérité du FMI, longtemps paralysé par la Françafrique, victime du réchauffement climatique et de multiples sécheresses, le Mali est devenu l’une des pièces centrales du nouveau grand jeu sahélien. Revendication touarègue, djihadistes enrichis par le narcotrafic, déstabilisation libyenne et ambiguïtés algériennes, financements occultes saoudiens, stratégie à court terme des États-Unis et de l’Union européenne... Voici toutes les raisons de la guerre.

Nous sommes en 1960, le Mali accède à l’indépendance. Le premier président malien, Modibo Keïta, instituteur et panafricaniste, élu démocratiquement, a à peine le temps d’entamer une profonde réforme agraire avant d’être renversé en 1968 lors d’un coup d’état mené par Moussa Traoré, soutenu par la France. Durant les vingt-trois ans d’un règne sanglant, ce dernier bénéficiera constamment du soutien de tous les gouvernements français. La Françafrique dans toute sa laideur. Moussa Traoré recevra également le soutien du FMI et de la Banque Mondiale dont il appliquera les directives de « plans d’ajustement structurel ». Aggravant ainsi la situation économique et sociale de son pays.

Sécheresses, sous-développement et rébellion dans le nord

Moussa Traoré ne se contente pas d’appauvrir et d’affamer son peuple, il mène aussi une forte répression contre la minorité Touareg du Mali. Les Touaregs représentent environ 2 % de la population malienne [1]. Ils sont également présents au Niger, au Burkina-Faso, en Mauritanie, en Libye et en Algérie. Ils connaissent parfaitement toute la bande sahélienne et gardent, pour un grand nombre d’entre eux, un mode de vie nomade. Ils refusent d’être incorporés dans des structures étatiques et restreints par des frontières nationales qu’ils contestent. Et revendiquent le Nord Mali – l’Azawad – comme territoire indépendant. Une spécificité niée par le découpage des frontières coloniales. Les principales organisations armées touarègues sont le Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA), Ansar Dine et un tout récent groupe issu de la scission de ce dernier, le Mouvement islamique de l’Azawad (MIA), dont le leader se revendique « malien et contre toute forme de terrorisme » [2]

Le réchauffement climatique

La longue lutte du « peuple du désert » s’analyse aussi par les enjeux climatiques : un siècle de détérioration des terres arables, grignotées par le désert malgré les « ceintures vertes », et de longues sécheresses, qui ont bouleversé le modèle pastoral des Touaregs. Les sécheresses de 1968, 1974 et 1985 affamèrent des milliers de Touaregs et les poussèrent dans les villes du sud du Mali. L’année 2012 n’a pas manqué à la règle et a été marquée par une grande sécheresse, amplifiée par le dérèglement climatique.

Peu de temps après le déclenchement de la deuxième rébellion touarègue de 1990, le dictateur Moussa Traoré est renversé par un autre militaire, Amadou Toumani Touré, dit ATT. Il met fin à la dictature ainsi qu’à la guerre contre la rébellion touarègue en signant les accords de Tamanrasset de 1992, qui prévoient la démilitarisation du nord, une décentralisation de l’État et des investissements pour aider au développement de la région, délaissée depuis deux décennies.

La dette et le FMI

C’était oublier la dette. La jeune démocratie malienne, menée par Alpha Oumar Konaré, est empêtrée dans le remboursement d’une dette de près de 3 milliards d’euros, équivalente au PIB annuel du pays. Une dette largement héritée de la dictature militaire : de 1968 à 2001, elle a été multipliée par 30 ! Près de 60 % des recettes fiscales du Mali servent à payer le service de la dette (l’emprunt et les taux d’intérêt) au FMI, empêchant le paiement des salaires, aggravant les inégalités territoriales et la pauvreté. Il faut attendre 2005, pour que le G8 décide d’annuler la moitié de la dette du Mali. Trop tard…

Les fourches caudines du FMI et de la Banque mondiale déstabilisent profondément la société malienne et ses paysans. Le pays perd sa souveraineté alimentaire : il importe les trois quarts des céréales qu’il consomme. Les maliens sont systématiquement poussés à l’exode : des villages vers les villes, du Mali vers la France. La diaspora malienne à l’étranger représente la première source de devises étrangères au Mali.

Malgré un Programme de soutien au développement du nord, doté de 300 millions d’euros, le gouvernement malien ne peut tenir ses engagements. Et en dépit de nouveaux accords de paix signés à Alger, les troubles s’intensifient à nouveau en 2006, puis en 2009. La rébellion touarègue, désormais alliée de circonstance de groupes armés islamistes venus d’Algérie, s’emparent de Kidal (Nord-est) et Menaka (région de Gao), entraînant le redéploiement des forces maliennes au Nord. L’escalade commence.

L’arrivée des djihadistes

De nouveaux acteurs contribuent à fragiliser encore davantage une région déjà explosive. Aux indépendantistes touaregs « laïcs », s’ajoutent des groupes « salafistes » et « djihadistes ». Le plus connu se fait appeler Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI). Essentiellement composé d’Algériens et de Mauritaniens, AQMI est né sur ce qui reste du Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC). Un mouvement initialement algérien, né pendant la guerre civile, encore plus radical que le Groupe islamique armé (GIA), et dont les liens avec les services secrets de ce pays ont toujours été troubles. AQMI et ses satellites se déplacent avec de l’essence qui ne peut venir que d’Algérie. Les mêmes routes voient transiter armes et matériel. Dont des missiles issus des arsenaux libyens après la chute du régime de Kadhafi en 2011.

Le Sahel : arrière-cour de Kadhafi et des généraux algériens

Le régime des généraux algériens considère le Sahel comme l’un de ses prés carrés stratégiques. Il n’a jamais stoppé son influence, directe ou indirecte, sur les 1 400 kilomètres de frontière que l’Algérie partage avec le Mali. Certains analystes comparent le double jeu des services secrets algériens dans le Sahel à l’attitude des services secrets pakistanais, vis-à-vis des talibans afghans.

L’Algérie n’est pas seule au Sahel. Elle s’est confrontée à l’influence de la Libye de Kadhafi. Pendant des années, le défunt colonel a poussé ses pions dans la région. Recevant par vagues successives une partie des combattants touaregs qu’il a soit intégrés à des unités spéciales libyennes, soit structurés autour de groupes touaregs spécifiques. En 1981, Kadhafi est à l’origine du mouvement fantoche « Front populaire pour la libération du Sahara ». « Pour manipuler les Touaregs, dont le MNLA, il suffisait à Kadhafi d’héberger dans ses hôtels quelques leaders touaregs pendant quelques jours, de boire un thé et du lait et puis de leur remettre des enveloppes pleines de dollars », raconte un ancien du mouvement.

Quand l’Europe finance indirectement les groupes armés

La Libye de Kadhafi a signé des accords avec l’Union européenne en vue de contenir les dizaines de milliers de migrants africains qui transitaient par la Libye pour tenter d’accéder aux côtes européennes. Avec l’aide de Frontex, l’agence quasi-militaire européenne de gestion des migrants, Kadhafi a non seulement créé des camps de rétention, mais il a généralisé les expulsions des migrants africains vers le désert. Du pain béni pour les filières de trafic humain, majoritairement contrôlées par les groupes armés et djihadistes sévissant dans le Sahel. Ce trafic demeure une source majeure de leur financement. Ces groupes ont ainsi pu continuer de s’armer au su et au vu des services de sécurité français, allemand ou italien présents légalement sur le territoire libyen.

Accaparement de terres : un facteur de guerre ?

Kadhafi et son régime, ne se sont pas contentés de distribuer des dollars à quelques chefs touaregs. Ils ont également investi dans de nombreux projets au Mali. Investissements qui ont créé de profonds déséquilibres au sein de l’économie malienne : du fait de la dépendance qu’ils instituent, et des dégâts sociaux et environnementaux qu’ils causent. En 2008, Kadhafi utilise un fonds d’investissement libyen « dédié » à l’Afrique pour créer la société Malibya Agriculture. Celle-ci achète secrètement plus de 40 000 hectares le long du fleuve Niger, dans la région de Ségou, entre Bamako et Mopti. Objectif : y cultiver du riz et des agrocarburants. Avec l’aide de contractants chinois, des canaux d’irrigation de dizaines de kilomètres sont construits, mettant en danger la biodiversité et la survie des paysans locaux, à la fois privés de leurs terres et de leur eau.

Les conséquences non maîtrisées de la chute de Kadhafi

En plus de ces investissements lourds, Kadhafi multiplie les financements à petite échelle : écoles, dispensaires ou routes dans l’ensemble du Mali. Lorsque Kadhafi et son régime disparaissent, ce sont d’un côté de très nombreuses armes et des centaines d’hommes aguerris qui s’exilent dans le Sahel ; et de l’autre, des flux de plusieurs centaines de milliers d’euros qui se tarissent. Pour un pays dont plus de la moitié de la population vit avec moins d’un dollar par jour, c’est une importante manne qui s’envole. Après avoir appuyé militairement le renversement du régime libyen, les puissances de l’Otan auraient dû prévoir ce vide causé par la chute du colonel et le combler. Cela n’a pas été fait.

Le business des prises d’otages

Une partie des mouvements opérant au Sahel compensent cette perte de ressources en accroissant leur implication dans les trafics. Aux filières clandestines de migration, se substitue le kidnapping. Toujours en 2008, près de cinq millions d’euros sont versés à AQMI en échange de la libération de deux touristes autrichiens (une rançon démentie officiellement par le gouvernement autrichien). La même année, deux diplomates canadiens sont kidnappés et libérés dans les mêmes conditions. Un chantage que n’accepteront plus la France, après avoir négocié la libération de Pierre Camatte en 2010, encore moins l’Algérie comme on l’a vu lors de la prise d’otage du site gazier d’In Amenas. « Les procédures algériennes et françaises s’unifient de plus en plus dans le refus de sauver les otages et d’accepter de les sacrifier en refusant le chantage des djihadistes », note Alain Joxe, chercheur en géopolitique et directeur du Centre interdisciplinaire de recherches sur la paix et d’études stratégiques (Cirpes).

Les narcotrafiquants latino-américains

Au kidnapping s’ajoute un important trafic de drogue, d’une envergure phénoménale. En 2008, les forces maliennes ont réussi à saisir 750 kilos de cocaïne, dont la revente équivaut à plus d’un tiers du budget de l’armée malienne ! En novembre 2009 c’est carrément un Boeing 727 plein de cocaïne qui se crashe en tentant de re-décoller du désert malien. Avec un équipage composé de nigérians, l’avion, enregistré en Guinée-Bissau, a effectué de fréquents vols entre l’Afrique de l’Ouest, le Mexique, la Colombie et le Venezuela [3]. Les narcotrafiquants latino-américains ont fait de l’Afrique de l’Ouest la plaque tournante du trafic de stupéfiants vers l’Europe. Selon certains experts, près de 60 % de la cocaïne consommée en Europe occidentale - d’une valeur marchande de près de 18 milliards de dollars - transiterait par l’Afrique de l’Ouest. Avant que ne soit fantasmée et utilisée la crainte d’attentats terroristes perpétrés sur le sol français par AQMI, le gouvernement français, l’Union européenne et les États-Unis auraient du tout mettre en œuvre pour endiguer ce phénomène.

Les pétrodollars saoudiens et qataris

Une dernière source de financement des acteurs de la région – et un autre facteur de déstabilisation – est l’argent qui vient du Golfe persique. Des intérêts saoudiens et qataris soutiennent financièrement des djihadistes salafistes du Sahel. Comparée au kidnapping, à l’arsenal libyen et au trafic de drogue, cette ressource n’est pas la plus importante. Elle pose cependant la question fondamentale de la politique différenciée des États occidentaux. L’Arabie Saoudite et le Qatar sont présentés par les États-Unis et la France comme des alliés stratégiques, notamment dans la lutte contre le régime tyrannique syrien, ainsi que dans le maintien du système financier international, sensiblement alimenté par les milliards des fonds souverains des puissances pétrolières. De l’autre, des membres de ces deux pays financent sans scrupules des groupes « salafistes djihadistes surarmés » comme les qualifie Alain Joxe. Des groupes qui déstabilisent, notamment, le Mali, le Niger, le Nigeria, voire la Tunisie.

Leur objectif : soutenir partout – de l’Indonésie au Nigeria – une vision wahhabite de l’Islam. Elle s’oppose ainsi à la vision de l’Islam majoritairement syncrétique des Maliens. Les fortunes saoudiennes et qataries qui financent ces groupes salafistes ont aussi été profondément perturbées par les révolutions arabes. Elles ont eu des effets jusque dans le golfe persique. Où, comme à Bahreïn, les soulèvements ont été réprimés dans le sang et une quasi-indifférence médiatique [4]. Ils sont résolus à tout mettre en œuvre pour empêcher qu’émerge un modèle démocratique et musulman qui marquerait la fin des régimes dictatoriaux et monarchiques. Avec, de fait, l’aval implicite des États-Unis et de la France.

Une corruption généralisée

Au Mali, ni le président Konaré, ni le président Touré n’ont lutté contre la corruption généralisée du pays. Pire, il semble qu’ils aient entretenu la corruption au sein de l’armée comme de l’Etat. En 2011, dans le rapport de l’ONG Transparency International sur l’état de la corruption dans le monde, le Mali se retrouve à la 118ème place, sur 184 pays analysés, pour l’indice de perception de la corruption, reculant de 22 places. C’est d’abord face à cette corruption généralisée que le capitaine Bakary Sanogo a justifié le putsch du 22 mars 2012 qui a renversé le président malien, sous l’œil plutôt compatissant de la société civile et des partis politiques maliens, et alors que les soldats maliens étaient mis en déroute au nord du pays.

L’échec du modèle français et américain de sécurité

Pourtant, France et États-Unis ont sensiblement investi dans l’armée malienne. Elle bénéficie de programmes spécifiques pour se moderniser. Depuis 1998, la France, suivi par l’Union européenne, a mis en œuvre l’initiative Recamp (« Renforcement des capacités africaines de maintien de la paix ») en Afrique en général et au Mali en particulier. Recamp était censé « soutenir des actions de formation de cadres et d’unités en vue d’opérations de maintien de la paix, organiser des exercices au profit de ces unités africaines formées et entraînées, et enfin fournir équipements et matériels aux forces africaines qui seraient réellement engagées pour une opération de maintien de la paix sur le continent africain », explique le général de division Michel Klein, de la Fondation pour la recherche stratégique. En dépit des millions d’euros, et alors que Recamp a longtemps été vanté comme un modèle de stabilisation, les capacités de l’armée malienne ne se sont pas renforcées. Loin de là.

Les États-Unis ne sont pas en reste. Le 11 septembre 2001 et l’émergence de la Chine accélèrent l’implication états-unienne en Afrique de l’Ouest. L’administration Bush lance l’initiative pan-sahélienne (Pan Sahel Initiative), qui devient en 2005 la « Trans-Sahel Counterterrorism Initiative » [5]. Elle intègre les Etats sahéliens plus le Nigeria et le Ghana, pour une dépense globale de plus de 500 millions de dollars. La majeure partie de cette aide est constituée d’ouverture de crédits en vue d’acheter du matériel militaire américain. Les opérations états-uniennes en Afrique, des drones décollant de Djibouti aux avions cargos atterrissant en Mauritanie, sont coordonnées depuis l’African Command, créé en 2007 et situé en Allemagne.

A l’instar de l’exemple français, le modèle américain de sécurité pour le Mali est un échec. Pire, il est peut-être à l’origine de l’accélération du conflit. Car, dans la poursuite de la « War On Terror » (Guerre au terrorisme) de Bush, Washington concentre son attention sur les aspects militaires, ignorant la réalité politique et même sociale des pays concernés, dont les questions de la corruption et de la pauvreté. Anecdote révélatrice : les forces spéciales US ont formé des combattants qui se sont retrouvés dans les deux camps. A Bamako, le putschiste Sanogo est un pur produit de l’armée états-unienne : il a été formé au Defense Language Institute entre 2005 et 2007, avant de suivre une formation en renseignement militaire (US Army Intelligence Program) en 2008, et une formation plus conventionnelle d’officier courant 2010. Plusieurs combattants ayant bénéficié de l’entraînement des forces spéciales ont quitté l’armée malienne pour rejoindre les groupes armés du nord et leur offrir leur savoir-faire…

Le Mali, au cœur d’un nouveau « grand jeu » ?

Le Mali semble être l’un des terrains de prédilection d’un nouveau « grand jeu » en matière de lutte d’influences, en vue de conquérir et de maintenir des points stratégiques. A l’instar des alliances et des retournements d’alliances au sein des forces qui avaient conquis le nord du pays, les puissances s’allient et se concurrencent conjoncturellement. La France depuis l’époque coloniale, l’Algérie, la Libye du temps de Kadhafi, les États-Unis et la Chine s’intéressent aux richesses maliennes ou à celles auxquelles le contrôle de son territoire donne accès : en particulier les gisements présumés d’uranium et de diamants situés dans les sous-sols de Kidal au Nord, les terres arables du Sud, les importantes ressources en fer mauritaniennes, ou l’uranium nigérien, exploité par Areva et désormais protégé par les forces spéciales françaises. Et plus loin le pétrole nigérian et tchadien ou le gaz algérien.

Si la France n’était pas intervenue, que ce serait-il passé ? Nombre de Maliens reconnaissent que les rebelles djihadistes auraient marché sur Bamako et se seraient emparés du pouvoir. Mais la France intervient pour éteindre un feu qu’elle a en partie contribué à allumer et alimenter. Maintenant qu’une partie du Nord est sous contrôle malien et français, que va-t-il se passer ? « Cette opération devrait être accompagnée d’une proposition de mutation dans l’aide proposée au Mali. Le discours purement militaire ne saurait suffire, souligne Alain Joxe. Si Hollande veut réellement rompre avec la Françafrique, il va devoir démontrer qu’il va, au-delà du discours de lutte contre le terrorisme, se donner les moyens pour lutter contre les narcotrafics et le financement international des djihadistes. » Seul un scénario qui permettra au peuple malien de renouer le dialogue, notamment en vue de régler la question touarègue, et de reprendre un contrôle sur ses institutions – politiques, judiciaires et militaires – permettra de sortir durablement de cet effondrement.

Eros Sana

Photo : ministère de la Défense

Notes

[1] Et 10 % au Nord, où vivent également Belas, Songhaïs, Peuls, Maures et Arabes.

[2] Dans un rapport, Amnesty international décrit l’ensemble des exactions et graves violations des droits humains dont sont responsables le MLNA et Ansar Dine : http://www.amnestyusa.org/news/news...

[3] The Globe and Mail, 13 avril 2012

[4] Bernard Dréano, La perle et le colonel, éditions Non lieu.

[5] Qui devient ensuite Trans-Sahel Counterterrorism Partnership.

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Published by valenton rouge - dans Monde
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13 février 2013 3 13 /02 /février /2013 19:57

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http://www.monde-diplomatique.fr/carnet/2013-01-28-Obama

 

 

Depuis quelques semaines, un vent d’optimisme réchauffe un peu les rangs de la gauche américaine. Redoutant d’abord l’échec électoral de M. Barack Obama, puis la disposition du président finalement réélu à concéder l’essentiel à ses adversaires au nom des compromis nécessaires, elle découvre au contraire que le scrutin de novembre dernier a assommé la droite républicaine. Et que — provisoirement ? — celle-ci baisse le ton.

A priori, la réélection de M. Obama ne devait pas constituer une surprise ; presque tous les sondages l’annonçaient. Mais la droite et la plupart de ses intellectuels ou journalistes étaient à ce point persuadés du contraire que le résultat les a laissés interdits, presque hagards. Jusqu’au soir des résultats, non seulement ils avaient annoncé l’élection de M. Willard Mitt Romney, mais ils avaient également prédit qu’elle serait largement acquise grâce à la mobilisation exceptionnelle d’une majorité silencieuse blanche, plutôt âgée, non citadine, religieuse, détestant l’Etat. En face, imaginaient-ils, la coalition démocrate était démoralisée par la crise économique, les promesses non tenues de M. Obama, son centrisme congénital, sa disposition à ménager Wall Street. Elle traînerait donc les pieds pour se rendre aux urnes le jour de l’élection. Des vedettes de Fox News ou des éditorialistes conservateurs aussi connus que George Will, Sean Hannity, Dick Moris (pour qui « ce sera la plus grande surprise de l’histoire politique américaine. Là, où les sondages annoncent trois points d’avance pour Obama, ce sera quatre points d’avance pour Romney »), Charles Krauthamer, Michael Barone, festoyaient déjà.

Or non seulement le président démocrate a été réélu avec près de cinq millions de voix d’avance mais les démocrates ont consolidé leur majorité au Sénat (55 sièges contre 45), là où on imaginait au mieux qu’ils la maintiendraient. Surtout, si les républicains conservent l’avantage à la Chambre des Représentants, ils le doivent à un découpage électoral qui leur est indûment favorable, car ils ont obtenu 1 400 000 suffrages de moins que leurs adversaires. Autant dire que l’interprétation de l’élection et du « mandat » populaire est moins « complexe » qu’on ne l’a cru, y compris le soir de l’élection. Les démocrates l’ont emporté, point final. Même les référendums d’initiative populaire se sont soldés par nombre de revers conservateurs (relèvement des impôts en Californie, droits des homosexuels dans le Maine, le Maryland, le Minnesota).

Le deuxième facteur d’optimisme pour la gauche modérée découle de la combativité nouvelle qu’elle détecte chez le président des Etats-Unis depuis sa réélection. Indice principal, son discours du 21 janvier. Pour l’éditorialiste Paul Krugman, qui pourtant n’a pas ménagé le locataire de la Maison Blanche ces dernières années, « le second discours d’inauguration du président Obama a offert beaucoup de choses agréables aux progressistes. Il y a eu sa défense inspirée du droit des homosexuels (1), il y a eu également sa défense, tout aussi inspirée, du rôle de l’Etat, et en particulier du filet de sécurité que procure l’assurance maladie et le système de retraite. Mais le plus encourageant tient à ce qu’il n’a pas évoqué. Il a à peine mentionné le déficit budgétaire. (2) »

Ces quatre dernières années, l’obsession de réduire les déficits, au prix de coupes importantes dans les budgets sociaux, avait en effet caractérisé la démarche « centriste » de M. Obama. Là, depuis novembre, le président des Etats-Unis a réussi à arracher au Congrès un relèvement des impôts pour les contribuables les plus riches sans offrir en contrepartie aux républicains la baisse des dépenses qu’ils exigeaient (3). D’où l’optimisme de M. Krugman, conforté par le discours présidentiel de janvier, que les embuscades républicaines démentiront peut-être assez vite.

Le dernier élément qui enhardit certains progressistes américains, que le peu de résultats obtenus par le mouvement Occuper Wall Street avait un peu découragés découle des deux précédents. Il s’agit de l’embarras des républicains, désormais divisés entre les ultras du Tea Party et de la droite religieuse, bien décidés à ne rien céder sur aucun sujet, et les autres, dorénavant soucieux de ne pas s’enfermer indéfiniment dans un réduit électoral qui se rétrécit.

A mesure qu’il est devenu plus strident, le combat des républicains contre l’immigration illégale a fait basculer la très grande majorité de l’électorat hispanique dans le camp démocrate. A force d’agiter comme autant d’épouvantails les questions de l’avortement et du mariage homosexuel, les républicains se sont par ailleurs coupés d’une proportion croissante de la population, jeune en particulier, qui, notamment sur le dernier sujet, est devenue plus libérale. En somme, la stratégie politique de la droite américaine qui consistait à s’appuyer sur les « valeurs morales traditionnelles » pour faire passer son soutien aux intérêts les plus privilégiés de la société ne semble ne plus être aussi porteuse qu’avant, y compris dans des Etats où les églises demeurent puissantes. Depuis la fusillade meurtrière à l’école de Newton, même la question du contrôle des armes à feu ne joue plus comme avant en faveur des républicains (lire dans le numéro de février l’article de Benoît Bréville, « de Robespierre à Charlton Heston »).

Comme si tout cela ne suffisait pas, le discours conservateur assimilant tous les riches à des « entrepreneurs » créateurs de richesses constamment harcelés par une administration fiscale, elle-même au service de dizaines de millions de parasites (les « 47% » d’assistés dont M. Romney laissa échapper qu’ils étaient ses principaux adversaires), a été spectaculairement sanctionné par le scrutin du 6 novembre dernier.

Tout cela suffit-il pour décréter qu’une ère nouvelle éclaire la politique américaine ? Sans doute pas. Ceux que le discours présidentiel du 21 janvier, pourtant constellé de généralités, a réconfortés oublient un peu vite qu’il ne s’agit là que d’un discours, une des spécialités reconnues de M. Obama. Et que la réalisation de plusieurs des promesses qu’il contient – ou suggère – dépendra du concours des Etats (égalité des droits pour les homosexuels), de celui du Congrès (dépenses publiques en matière d’éducation et d’infrastructures routières ou ferroviaires, lutte contre le réchauffement climatique), sans parler d’un engagement continu ... du président des Etats-Unis.

Au demeurant, si on compare ce discours du 21 janvier à celui que M. Obama prononça quatre ans plus tôt à l’aube de sa présidence, on remarque que, cette fois, la question du rôle de l’argent en politique n’y figure pas. Après une campagne qui a pulvérisé les records de la précédente et ouvert les vannes du financement illimité par quelques milliardaires de leurs causes les plus chères, c’est fâcheux. Rien non plus sur la remise en cause de la possibilité d’incarcérer pour une durée illimitée les personnes soupçonnées de « terrorisme », voire d’employer des drones pour les liquider sans jugement en Afghanistan, au Pakistan ou ailleurs.

Mais il est vrai que la politique étrangère a été presque totalement ignorée par l’adresse présidentielle, au point qu’aucun nom de pays autre que les Etats-Unis n’a été cité.

(1) Le 21 janvier 2013, M. Obama a associé dans la même phrase le mouvement des Noirs américains et celui des homosexuels, la marche des droits civiques à Selma (Alabama) en 1965, et la bataille opposant, en 1969, des clients d’un bar gay de Greenwich Village (le Stonewall Inn), à un raid de la police de New York.

(2) Paul Krugman, «  Deficit Hawks Down — Please  », The New York Times, 24 janvier 2013.

(3) Toutefois, M. Obama s’est résigné à entériner à titre définitif cinq des six nouveaux barèmes d’imposition votés à titre provisoire du temps de M. George W. Bush. La principale concession obtenue par M. Obama et les démocrates aux dépens des républicains est le relèvement du taux marginal de l’impôt de 35 % à 39,6 % pour les contribuables gagnant plus de 400 000 dollars par an. Le président démocrate avait fait campagne pour que ce relèvement intervienne au dessus de 250 000 dollars, et il avait expliqué qu’il ne céderait jamais sur ce point.

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13 février 2013 3 13 /02 /février /2013 19:52

Kinshasa-fait-l-objet-d-un-nettoyage-policier-muscle_articl.jpg

 

http://blog.lesoir.be/colette-braeckman/2013/02/02/le-paradoxe-congolais-meme-quand-cela-va-mieux-on-croit-que-cela-va-plus-mal/

 

Kinshasa,


C’est le paradoxe congolais. Où que l’on aille à Kinshasa, le changement est manifeste : des artères larges comme des autoroutes trouent la ville, les caniveaux sont nettoyés, sur le boulevard, d’anciens sheges (enfants des rues) sont reconvertis en balayeurs employés par le gouvernorat. Partout, le regard se pose sur des immeubles neufs, des établissements rutilants de modernité comme l’Hôtel du Fleuve, mais aussi de plus modestes guest house, des lotissements, des immeubles à appartements…Ce que l’on appelle parfois, avec ironie, la « République de la Gombe » ce centre ville où bat le cœur de dix millions de Kinois, donne toutes les apparences d’une véritable amélioration et de quartier en quartier la campagne de propreté et d’assainissement devrait s’étendre.
Et cependant Philippe éructe, en nous emmenant vers des quartiers plus périphériques, comme Makala ou Barumu, éventrés par des caniveaux en construction : « pour nous, c’est toujours aussi dur. Le transport est cher, nous devons marcher des heures et pour tout, l’eau, l’électricité, il y a maintenant des factures, il faut payer… En outre, les délestages sont fréquents, plongeant des quartiers entiers dans l’obscurité» Ce père de trois enfants est cependant privilégié : au contraire de 80% de la population, il jouit d’un emploi stable, d’un salaire fixe de 225 dollars par mois. Mais son loyer s’élève à 130 dollars, les frais scolaires réclamés par l’école catholique atteignent les 90 dollars par mois, plus 30 pour le plus jeune. Son épouse, fonctionnaire, gagne 60 dollars par mois. Au regard de la plupart des Congolais, c’est beaucoup, et cependant il ne s’en sort pas. Et tout en râlant, il nous fait voir l’immeuble X édifié par tel général, l’hôtel Y qui appartient à tel ancien ministre, décrit les investissements immobiliers du chef de l’Etat et de sa famille, se gausse de l’hôpital du Cinquantenaire, flambant neuf mais toujours pas ouvert…
En termes choisis, un memo de la Fédération des entreprises congolaises confirme le jugement de la rue : des mesures comme l’introduction de la TVA ou le Code des accisses ont provoqué une hausse sensible des prix de certains produits, les tracasseries administratives, les contrôles fiscaux se multiplient, ainsi que les chantages et les extorsions. Un entrepreneur embraie : « la fiscalité frappe surtout le secteur formel, qui donne des emplois à 20% de la population et pourrait en créer beaucoup plus… N’oubliez pas que ce pays ne compte que 2500 entreprises ! ». Le propriétaire d’un petit hôtel confirme : « tous les jours l’administration vient nous réclamer de l’argent… »
Autrement dit, si les indicateurs macro économiques indiquent que cela va mieux (une croissance qui oscille entre 7 et 8%, une inflation de 2,72%, le prix du carburant stabilisé) le sentiment général est que cela va plus mal ! Comme si l’apparition d’une classe moyenne, aussi embryonnaire soit-elle et le développement de quelques grosses fortunes « post mobutistes », avaient aiguisé l’envie et la rancune de tous ceux qui se trouvent encore au bas de l’échelle sociale et se demandent comment atteindre le premier échelon…
Le plombier de la République
Augustin Matata Ponyo, Premier Ministre depuis mars dernier, pourrait être appelé le «plombier de la République ». Arrivé au bureau à 5 heures du matin, enchaînant les réunions avec une ponctualité implacable, ce technocrate à la cravate rouge, ancien Ministre des Finances, a entrepris de nettoyer les écuries d’Augias, de fermer tous les robinets, corruption, frais de mission excessifs, détournement des soldes, exemptions d’impôts. Résultat : tout le monde lui en veut et beaucoup parient sur son éviction! De grosses sociétés de télécommunication, qui déclaraient seulement 10% des appels téléphoniques, s’acquittent en maugréant d’un redressement de 10 millions de dollars, des sociétés minières qui exportaient des minerais qu’elles étaient censées prospecter seulement ont été sanctionnées, des automobilistes protestent contre les péages instaurés sur les nouvelles routes…
D’autres mécontentements ont des raisons moins avouables : toute la cité se gausse des malheurs des comptables, qui ont été obligés de réduire le nombre de leurs « bureaux » (deuxième épouse) et de diminuer leur train de vie. Autrefois chargés du paiement manuel des salaires des agents de l’Etat, ils prélevaient souvent à leur profit une bonne partie des montants. La bancarisation a mis fin à ces pratiques : depuis 2012, le Ministère des Finances nettoie progressivement les fichiers des enseignants, des fonctionnaires, élimine les morts, les « fantômes » (dont le supérieur hiérarchique touchait le salaire) et verse les sommes dues sur un compte bancaire. « Des fonctionnaires se sont étonnés du montant réel qui leur était versé » explique le Premier Ministre, « mais par contre tous les réseaux mafieux ont été asséchés, et c’est pour cela que l’on a dit que l’argent ne circulait plus dans la cité… »A terme, les économies réalisées devraient déboucher sur des hausses de salaires. La même bancarisation est à l’œuvre dans l’armée : avec l’aide de la société belge Zetes et la coordination d’Eusec, une initiative européenne, les fichiers ont été nettoyés, numérisés. Les officiers d’abord, les hommes de troupe ensuite touchent désormais leur solde sur présentation d’une carte magnétique dotée de leurs empreintes digitales.
Lucidement, le Premier ministre et ses collaborateurs sont conscients du malaise et analysent ses causes : « bien réelle, la croissance actuelle repose essentiellement sur deux secteurs, le télécommunications et les mines. Mais les telecoms –qui réalisent chaque année 700 millions de dollars de chiffre d’affaires- créent peu d’emplois tandis que le secteur minier, même si le prix du cuivre a triplé et que la production atteint les 480.000 tonnes par an, est largement mécanisé et a chassé des dizaines de milliers de creuseurs. » Conscient de cette croissance sans développement, qui aiguise le mécontentement général, le Premier Ministre ne veut donc plus se contenter d’élargir l’assiette fiscale et d’accroître les revenus de l’Etat, régulièrement asséchés par des dépenses imprévues (la guerre à l’Est a coûté plus que 150 millions de dollars, le sommet de la francophonie a été payé sur fonds propres…) : « pour Kinshasa nous avons commandé 300 bus, à l’intérieur du pays nous finançons la réunification routière qui permettra de relier entre elles toutes les provinces et surtout nous voulons relancer l’agriculture, qui occupe encore 66% de la population… » A l’annonce de la prochaine campagne agricole, de l’achat de semences, d’engrais, de petit matériel (3 millions de dollars) de la priorité enfin donnée aux routes de desserte agricole qui permettront d’écouler les productions villageoises sur les marchés, on a envie de dire « enfin ». Car le Congo, avec ses 80 millions d’hectares de sol arable, pourrait nourrir le continent, au lieu de quoi il consacre chaque année un milliard 300 millions de dollars aux importations de produits alimentaires… John Musuma, conseiller technique du Premier Ministre le reconnaît : « il faut ajouter de la valeur, stimuler les productions villageoises. Sinon, les nouvelles routes reliant les provinces serviront surtout à transporter les grumes, accélérant la déforestation ! »
Même s’ils râlent, les Congolais ont déjà réalisé des « sauts technologiques » dont ils ne mesurent pas encore la portée. Désormais, lorsqu’un versement est effectué sur le compte de certaines banques, un message signale aux détenteurs de la carte SIM qu’ils peuvent passer toucher tout ou partie de leur salaire. Partout, de nouvelles affiches ont fleuri, vantant le « m-pesa ». Odile, une employée de Kinshasa, nous explique qu’elle fait un large usage de ce mode de paiement par téléphone: « lorsque mon salaire est versé sur mon compte, je prélève chaque mois 20 dollars, que j’envoie par téléphone à ma mère, dans son village de l’Equateur. Prévenue par SMS, elle retire l’argent chez l’opérateur téléphonique. Il n’y a plus de frais prélevés par les intermédiaires… »
Progrès d’un côté, malaise de l’autre, dans ce pays en pleine mutation, où la guerre à l’Est, si médiatisée, ne touche que 5% du territoire, on songe au vieil adage : le vieux monde ne veut pas mourir, le nouveau tarde à naître…

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13 février 2013 3 13 /02 /février /2013 19:49

 

 

http://www.medelu.org/Ce-que-le-film-Lincoln-ne-dit-pas

 

 

À l’occasion de la sortie en salle de Lincoln, le film réalisé par Steven Spielberg, Mémoire des luttes publie un article inédit en France, et dont le propos sera, à n’en pas douter, absent de la plupart des commentaires et des critiques proposés par les grands médias.

Qui sait que le seizième président des Etats-Unis fut très proche des idées socialistes et des revendications du mouvement ouvrier ? Et qu’il liait indissociablement la question de l’abolition de l’esclavage à celle de l’émancipation de la classe ouvrière tout entière ?

On verra en quoi l’adaptation de Steven Spielberg déforme l’histoire, et les raisons idéologiques et culturelles de ce parti pris.

Cet article est publié en français et dans sa version originale en espagnol (sur le site Publico). Il est accompagné de la lettre de félicitations que reçut Abraham Lincoln le 30 décembre 1864 de la Première Internationale pour sa toute récente réélection. Ce document d’histoire – réelle, elle – fut rédigé par Karl Marx.

Le film Lincoln, produit et dirigé par l’un des réalisateurs les plus connus des Etats-Unis, Steven Spielberg, a provoqué un regain d’intérêt pour la figure d’Abraham Lincoln. Un président qui, comme Franklin D. Roosevelt, a marqué la culture étatsunienne et l’imaginaire collectif. Ce personnage politique fait figure de garant de l’unité du pays après la défaite des Confédérés qui aspiraient à la sécession des Etats du Sud vis-à-vis de l’Etat fédéral. Il s’est également distingué dans l’histoire des Etats-Unis en abolissant l’esclavage et en offrant la liberté et la citoyenneté aux descendants des immigrés d’origine africaine, à savoir à la population noire dite « afro-américaine ».

Lincoln a également été le fondateur du Parti républicain. Un parti qui, à l’origine, n’avait pas grand chose à voir avec la formation actuelle, fortement influencée par un mouvement – le Tea Party – chauvin, raciste et particulièrement réactionnaire, derrière lequel se cachent des intérêts économiques et financiers déterminés à éliminer l’influence du gouvernement fédéral sur la vie économique, sociale et politique du pays.

Le Parti républicain du président Lincoln était au contraire une organisation fédéraliste qui considérait le gouvernement central comme le garant des droits humains. Parmi ces derniers, c’est l’émancipation des esclaves, thème majeur de Lincoln, qui fut le principal cheval de bataille du président. L’abolition de l’esclavage permit aux individus asservis d’acquérir le statut de travailleurs propriétaires de leur propre travail.

Mais Lincoln, avant même de devenir président, considérait d’autres conquêtes sociales comme faisant partie des droits humains. Parmi elles, le droit du monde du travail à contrôler non seulement son travail, mais aussi le produit de son travail. Le droit à l’émancipation des esclaves transforma ces derniers en individus libres salariés, unis – selon lui – par des liens fraternels avec les autres membres de la classe laborieuse, indépendamment de la couleur de leur peau. L’ambition de rendre l’esclave libre et celle de faire du travailleur – qu’il soit blanc ou noir – le maître non seulement de son travail, mais aussi du produit de son travail, étaient aussi révolutionnaires l’une que l’autre.

La première faisait de l’esclave un individu libre et propriétaire de son travail, tandis que la seconde rendait la classe laborieuse maîtresse du produit de son travail. Lincoln tenait à ces deux aspects de l’émancipation. Or le second est totalement absent dans le film. Il est ignoré. J’utilise délibérément le terme « ignoré » plutôt qu’« occulté », car il est tout à fait possible que les auteurs du film ou du livre dont il s’inspire ne connaissent même pas la véritable histoire d’Abraham Lincoln.

La guerre froide, qui perdure dans le monde culturel - y compris universitaire - des Etats-Unis et la domination écrasante de ce que l’on nomme là-bas la corporate class (à savoir la classe des propriétaires et des fondés de pouvoir du grand capital) sur la vie non seulement économique, mais aussi civique et culturelle, explique que l’histoire officielle des Etats-Unis enseignée à l’école et dans les universités soit fortement biaisée. Elle est purifiée de toute « contamination » idéologique liée au mouvement ouvrier, qu’il s’agisse du socialisme, du communisme ou de l’anarchisme.

La vaste majorité des étudiants américains, y compris ceux des universités les plus prestigieuses, ignorent que la fête du 1er mai, célébrée à travers le monde en tant que Journée mondiale du travail, rend hommage aux syndicalistes américains morts en défendant la journée de huit heures (au lieu de douze). C’est cette victoire qui permit de porter avec succès cette revendication dans la plupart des pays du monde. Or aux Etats-Unis, le 1er mai, outre qu’il n’est pas férié, est le jour dit de la loi et de l’ordre – Law and Order Day – (lire l’ouvrage A People’s History of the United States, de Howard Zinn). La véritable histoire des Etats-Unis est fort différente de la version officielle promue par les structures de pouvoir étatsuniennes.

Des sympathies politiques ignorées et/ou occultées

Lincoln, lorsqu’il était membre de la Chambre des représentants de son Etat (l’Illinois), sympathisait avec les revendications socialistes du mouvement ouvrier, non seulement américain, mais aussi international. Pour lui, le droit des travailleurs à contrôler le produit de leur travail était un droit humain, ce qui constituait à l’époque – et constitue encore aujourd’hui – une position tout à fait révolutionnaire. Or ni le film ni la culture dominante aux Etats-Unis n’en font état. Cet aspect a été opportunément oublié par les appareils idéologiques de l’Establishment américain contrôlés par la corporate class.

En réalité, Lincoln considérait l’esclavage comme la domination suprême du capital sur le travail. Son opposition aux structures de pouvoir des Etats du Sud s’expliquait justement par le fait qu’elles représentaient pour lui les piliers d’un régime économique fondé sur l’exploitation absolue des travailleurs. Il voyait ainsi dans l’abolition de l’esclavage la libération non seulement de la population noire, mais de tous les travailleurs, y compris ceux appartenant à la classe laborieuse blanche, dont le racisme allait selon lui à l’encontre de ses propres intérêts.

Pour Lincoln, « le travail précède le capital. Le capital est seulement le fruit du travail et il n’aurait jamais pu exister si le monde du travail n’avait tout d’abord existé. Le travail est supérieur au capital et mérite donc une plus grande considération (…). Dans la situation actuelle, c’est le capital qui détient tout le pouvoir et il faut renverser ce déséquilibre ». Il n’aura pas échappé aux lecteurs des écrits de Karl Marx, contemporain d’Abraham Lincoln, que certaines de ces phrases sont très proches de celles utilisées par le penseur allemand dans son analyse de la relation capital/travail au sein d’un système capitaliste.

Nombre de lecteurs seront en revanche surpris d’apprendre que l’oeuvre de Karl Marx a influencé Abraham Lincoln, comme le montre de manière très détaillée le journaliste et écrivain John Nichols dans son excellent article intitulé  »Reading Karl Marx with Abraham Lincoln Utopian socialists, German communists and other republicans », publié dans Political Affairs (27 novembre 2012) et dont sont extraites les citations et la plupart des éléments figurant dans le présent article.

Les écrits de Karl Marx étaient connus des intellectuels, tel Lincoln, qui se montraient très critiques vis-à-vis de la situation politique et économique des Etats-Unis. Marx écrivait régulièrement dans The New York Tribune, le journal intellectuel le plus influent dans le pays à cette époque. Son directeur, Horace Greeley, se considérait comme socialiste. Il admirait Karl Marx à qui il proposa de rédiger des chroniques dans son journal.

The New York Tribune comptait d’ailleurs parmi ses collaborteurs un grand nombre de militants allemands qui avaient fui les persécutions pratiquées dans leur pays d’origine. Il s’agissait à l’époque d’une Allemagne fortement agitée, avec la naissance d’un mouvement ouvrier remettant en cause l’ordre économique existant. Certains de ces immigrés allemands (connus aux Etats-Unis, à cette époque, sous le nom de « Républicains rouges ») luttèrent ensuite au côté des troupes fédérales commandées par le président Lincoln pendant la guerre de Sécession.

Greely et Lincoln étaient amis. Greeley et son journal soutinrent dès le départ la carrière politique de Lincoln. Ce fut d’ailleurs Greeley qui lui conseilla de se porter candidat à la présidence du pays. De plus, de nombreux éléments indiquent que Lincoln était un fervent lecteur du New York Tribune. Lors de sa campagne électorale pour la présidence des Etats-Unis, il proposa à plusieurs « Républicains rouges » d’intégrer son équipe. Auparavant déjà, en tant que membre du Congrès représentant les citoyens de Springfield, dans l’Etat de l’Illinois, il s’était fréquemment montré solidaire des mouvements révolutionnaires d’Europe, en particulier de Hongrie, en signant des documents témoignant de son soutien.

Au côté des travailleurs des Etats-Unis et du monde entier

Loin d’être fortuite, la connaissance qu’avait Lincoln des traditions révolutionnaires de l’époque résultait de sa sympathie pour le mouvement ouvrier international et ses institutions. Il encouragea ainsi les travailleurs des Etats-Unis à organiser et à mettre sur pied des syndicats, y compris au cours de son mandat de président, ce qui explique qu’il fut nommé membre honoraire de plusieurs d’entre eux. Aux syndicats de New York, il déclara : « Vous avez compris mieux que quiconque que la lutte contre l’esclavage vise à émanciper le monde du travail, c’est-à-dire tous les travailleurs. La libération des esclaves du Sud et celle des travailleurs du Nord ne sont qu’un seul et même combat ». Pendant la campagne électorale, Lincoln adopta une posture anti-esclavagiste, précisant sans équivoque que l’émancipation des esclaves permettrait aux travailleurs de réclamer des salaires leur offrant une vie décente et digne, contribuant ainsi à augmenter la rémunération de tous les travailleurs, qu’ils soient noirs ou blancs.

Dans leurs textes, Marx comme Engels relatèrent avec enthousiasme la campagne de Lincoln au moment où tous deux préparaient la Première Internationale ouvrière. Au cours de l’une des sessions, ils proposèrent d’ailleurs à l’Internationale d’envoyer une lettre au président Lincoln afin de le féliciter pour son attitude et sa position. Dans cette lettre, la Première Internationale félicitait le peuple des Etats-Unis et son président pour avoir, en abolissant l’esclavage, favorisé l’émancipation de l’ensemble de la classe laborieuse, non seulement étatsunienne, mais aussi mondiale.

Dans sa réponse, Lincoln remercia la Première Internationale pour sa lettre et affirma qu’il faisait grand cas du soutien des travailleurs du monde entier à ses politiques. Son ton cordial ne manqua pas de provoquer une certaine panique parmi les membres de l’Establishment économique, financier et politique des deux côtés de l’Atlantique.

Au niveau international, il semblait évident que, comme l’indiqua ultérieurement le dirigeant socialiste américain Eugene Victor Debs au cours de sa propre campagne électorale, « Lincoln avait été un révolutionnaire et, aussi paradoxal que cela puisse paraître, le Parti républicain avait assumé par le passé une tonalité rouge ».

Une révolution démocratique avortée

Il va sans dire qu’aucun de ces éléments n’est relaté dans le film Lincoln, et qu’ils restent peu connus aux Etats-Unis. Mais, comme l’indiquent John Nichols et Robin Blackburn (autres auteurs ayant beaucoup écrit au sujet de Lincoln et de Marx), pour saisir le personnage de Lincoln, il est indispensable de comprendre l’époque et le contexte dans lesquels il a vécu.

Lincoln n’était pas marxiste, terme utilisé à l’excès dans l’historiographie et dénoncé par Marx lui-même. Il souhaitait non pas éradiquer le capitalisme, mais corriger l’immense déséquilibre entre capital et travail inhérent à ce système. Reste qu’il fut sans aucun doute fortement influencé par Marx et par d’autres penseurs socialistes avec lesquels il partagea des désirs immédiats, affichant une sympathie pour leurs opinions et adoptant une position très radicale dans son engagement démocratique. En ignorant ces faits, le film Lincoln déforme ainsi l’histoire.

Il est indéniable que Lincoln fut une personnalité complexe et ambiguë. Mais il existe dans ses discours des preuves écrites et sans équivoque des sympathies qu’il entretenait. De plus, les vifs débats qui animaient les gauches européennes avaient cours également dans les cercles progressistes des Etats-Unis. En réalité, ce sont les socialistes utopiques allemands, dont une grande partie s’était réfugiée dans l’Illinois après avoir fui la répression européenne, qui eurent le plus d’influence sur Lincoln.

Le communalisme qui caractérisait ces socialistes influença la conception de la démocratie de Lincoln. Il la considérait comme la conduite des institutions politiques par le peuple, un peuple dont les classes populaires constituaient la majorité.

Sa célèbre formule « La démocratie est le gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple » – devenue une magnifique maxime démocratique connue dans le monde entier – pointe sans équivoque l’impossibilité de faire triompher une démocratie du peuple – et pour le peuple – si elle n’est pas mise en oeuvre par le peuple lui-même.

C’est pourquoi Lincoln voyait dans l’émancipation des esclaves et des travailleurs des éléments indispensables à cette démocratisation. Sa vision de l’égalité était nécessairement en contradiction avec la domination des institutions politiques par le capital. Pour preuve, la situation actuelle aux Etats-Unis que je détaille dans mon article « Lo que no se ha dicho en los medios sobre las elecciones en EEUU » [1] (« Ce qui n’a pas été dit dans les médias sur les élections aux Etats-Unis », Público, 13 novembre 2012). Aujourd’hui, c’est la corporate class qui contrôle les institutions politiques du pays.

Dernières observations, et un souhait

Je répète qu’aucun de ces faits n’est relaté dans le film. Après tout, Spielberg n’est pas Pontecorvo, et le climat intellectuel aux Etats-Unis porte encore les stigmates de la guerre froide. « Socialisme » demeure un terme négativement connoté dans l’Establishment culturel du pays. Et, sur les terres de Lincoln, le projet démocratique qu’il avait rêvé n’est jamais devenu réalité du fait de l’influence considérable du pouvoir du capital sur les institutions démocratiques, une influence qui a muselé l’expression démocratique aux Etats-Unis.

Terrible ironie de l’histoire : le Parti républicain est devenu l’instrument politique le plus agressif au service du capital.

Je serais reconnaissant à celles et ceux qui trouveront cet article intéressant de bien vouloir le diffuser le plus largement possible. Y compris auprès des critiques de cinéma qui, dans le cadre de la promotion du film, ne diront pas un mot de cet autre Lincoln méconnu dans son propre pays et dans bien d’autres. L’un des fondateurs du mouvement révolutionnaire démocratique n’est même pas reconnu comme tel. L’abolition de l’esclavage a constitué une grande victoire qui mérite d’être célébrée. Mais l’action de Lincoln ne s’y réduit pas. Et de cela nul ne parle.

Traduction : Frédérique Rey

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28 décembre 2012 5 28 /12 /décembre /2012 12:06

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http://cadtm.org/La-plus-grande-offensive-contre

 

La première partie de la série, intitulée « 2007-2012 : 6 années qui ébranlèrent les banques » a été publiée le 19 novembre 2012, la seconde partie intitulée « La BCE et la Fed au service des grandes banques privées » a été publiée le 29 novembre 2012


Ne pas sous-estimer la capacité des gouvernants à mettre à profit une situation de crise

De manière régulière, les grands médias abordent les questions d’un possible éclatement de la zone euro, de l’échec des politiques d’austérité en matière de relance économique, des tensions entre Berlin et Paris, entre Londres et les membres de la zone euro, des contradictions au sein du conseil de la BCE, des énormes difficultés pour trouver un accord sur le budget de l’UE, des crispations de certains gouvernements européens à l’égard du FMI à propos du dosage de l’austérité. Tout cela est vrai, mais il ne faut surtout pas oublier un point fondamental : la capacité de gouvernants, qui se sont mis docilement au service des intérêts des grandes entreprises privées, de gérer une situation de crise, voire de chaos, pour agir dans le sens demandé par ces grandes entreprises. Le lien étroit entre les gouvernants et le grand Capital n’est même plus dissimulé. A la tête de plusieurs gouvernements, placés à des postes ministériels importants et à la présidence de la BCE, se trouvent des hommes directement issus du monde de la haute finance, à commencer par la banque d’affaires Goldman Sachs. Certains hommes politiques de premier plan sont récompensés par un poste dans une grande banque ou une autre grande entreprise une fois qu’ils ont accompli leurs bons offices pour le grand Capital. Ce n’est pas nouveau mais c’est plus évident et régulier qu’au cours de 50 dernières années. On peut parler de véritables vases communicants.

Considérer que la politique des dirigeants européens est un échec parce que la croissance économique n’est pas de retour, c’est en partie se tromper de critère d’analyse. Les objectifs poursuivis par la direction de la BCE, par la Commission européenne, par les gouvernements des économies les plus fortes de l’UE, par les directions des banques et des autres grandes entreprises privées, ce n’est ni le retour rapide à la croissance, ni la réduction des asymétries au sein de la zone euro et de l’UE afin d’en faire un ensemble plus cohérent où serait de retour la prospérité.

Parmi leurs objectifs principaux, il faut en souligner deux : 1. éviter un nouveau krach financier et bancaire qui pourrait se révéler pire que celui de septembre 2008 (les deux premières parties de cette série ont abordé cet objectif qui sera à nouveau développé dans la quatrième partie) ; 2. utiliser plusieurs armes (l’augmentation très importante du chômage, le remboursement de la dette publique, la recherche de l’équilibre budgétaire, le fouet de la quête de l’amélioration de la compétitivité des Etats membres de l’UE les uns par rapport aux autres et par rapport aux concurrents commerciaux des autres continents) pour avancer dans la plus grande offensive menée depuis la seconde guerre mondiale à l’échelle européenne par le Capital contre le Travail. Pour le Capital, il s’agit d’accroître encore la précarisation des travailleurs, de réduire radicalement leur capacité de mobilisation et de résistance, de réduire les salaires et différentes indemnités sociales de manière importante tout en maintenant les énormes disparités entre les travailleurs dans l’UE afin d’augmenter la compétition entre eux. D’abord, il y a les disparités entre les salariés d’un même pays : entre femmes et hommes, entre CDI et CDD, entre travailleurs à temps partiel et travailleurs à temps plein. A l’initiative du patronat et avec l’appui des gouvernements successifs (et en leur sein les partis socialistes européens ont joué un rôle actif), ces disparités se sont accrues au cours des 20 dernières années. Et puis, il y a les disparités entre les travailleurs des différents pays de l’UE. Les disparités entre travailleurs des pays du Centre et ceux des pays de la Périphérie à l’intérieur de l’UE sont le complément de celles se creusant à l’intérieur des frontières nationales.

Les profondes disparités entre les travailleurs des différents pays de l’UE

Les salaires des travailleurs du groupe de pays les plus forts (Allemagne, France, Pays-Bas, Finlande, Suède, Autriche, Danemark) sont le double ou le triple des salaires des travailleurs en Grèce, au Portugal ou en Slovénie, ils sont 10 fois plus élevés que les salaires des travailleurs de Bulgarie, 7 à 9 fois plus que les salaires roumains, lituaniens ou lettons |1|
. En Amérique du Sud, alors que les différences sont grandes entre les économies les plus fortes (Brésil, Argentine, Venezuela) et les plus faibles (Paraguay, Bolivie, Equateur…), la différence entre le salaire minimum légal est de l’ordre de 1 à 4, donc une disparité nettement plus faible qu’au sein de l’Union Européenne. C’est dire à quel point est forte la concurrence entre les travailleurs d’Europe.

Les grandes entreprises des pays européens les plus forts sur le plan économique profitent à fond des disparités salariales au sein de l’UE. Les entreprises allemandes ont choisi d’accroître fortement leur production réalisée dans les pays de l’UE où les salaires sont les plus bas. Les biens intermédiaires sont ensuite rapatriés en Allemagne sans payer de taxe d’import/export, pour y être assemblés puis réexportés principalement vers les autres pays d’Europe. Cela permet de diminuer les coûts de production, de mettre en concurrence les travailleurs allemands avec ceux des autres pays et d’augmenter la rentabilité de ces entreprises. De plus, ces biens assemblés en Allemagne et vendus sur les marchés extérieurs apparaissent bien sûr dans les exportations allemandes, dont une partie importante est en réalité le résultat de l’assemblage de produits importés. Les entreprises des autres pays forts de l’UE font certes de même, mais l’économie allemande est celle qui bénéficie proportionnellement le plus des bas salaires et de la précarisation du travail au sein de la zone euro (y compris à l’intérieur des frontières de l’Allemagne |2|) et de l’UE. En 2007, les excédents commerciaux de l’Allemagne étaient redevables à 83% de ses échanges avec les autres pays de l’UE (145 milliards d’euros vis-à-vis des autres pays de la zone euro, 79 milliards vis-à-vis de l’Europe hors zone euro, et 45 milliards avec le reste du monde) |3| .

Le modèle allemand comme produit de l’offensive néolibérale

Les patrons allemands, aidés par le gouvernement socialiste de Gerhard Schröder en 2003-2005, ont réussi à imposer des sacrifices aux travailleurs. L’étude En finir avec la compétitivité publiée conjointement par ATTAC et la Fondation Copernic résume ainsi les grandes étapes des atteintes aux conquêtes des travailleurs d’Allemagne et à leurs droits sociaux et économiques : « Les lois Hartz (du nom de l’ex-Directeur des Ressources Humaines de Volkswagen et conseiller de Gerhard Schröder) se sont échelonnées entre 2003 et 2005. Hartz I oblige les chômeurs à accepter l’emploi qui leur est proposé, même pour un salaire inférieur à leur indemnité chômage. Hartz II institue des mini-jobs à moins de 400 euros mensuels (exemptés de cotisations sociales salariées). Hartz III limite à un an le versement des allocations chômage pour les travailleurs âgés et en durcit les conditions d’attribution. Hartz IV fusionne l’allocation chômage de longue durée et les aides sociales, et les plafonne à 345 euros par mois. Aux lois Hartz s’ajoutent les réformes successives des retraites et du système d’assurance-maladie : retraite par capitalisation (retraites Riester) ; hausse des cotisations, report de l’âge légal de départ à la retraite (objectif 67 ans en 2017). » Les auteurs de cette étude soulignent : « L’ensemble de ces réformes a conduit à une impressionnante montée des inégalités sociales. C’est un aspect souvent oublié du ‘modèle allemand’ et cela vaut donc la peine de donner quelques chiffres détaillés. L’Allemagne est devenue un pays très inégalitaire : un avant-projet de rapport parlementaire sur la pauvreté et la richesse |4| vient d’établir que la moitié la plus pauvre de la société possède seulement 1% des actifs, contre 53 % pour les plus riches. Entre 2003 et 2010, le pouvoir d’achat du salaire médian a baissé de 5,6 %. Mais cette baisse a été très inégalement répartie : - 12 % pour les 40 % de salariés les moins bien payés, - 4 % pour les 40 % de salariés les mieux payés |5|. Les données officielles montrent que la proportion de bas salaires est passée de 18,7 % en 2006 à 21 % en 2010 et cette progression des bas salaires – c’est à souligner – se fait pour l’essentiel en Allemagne de l’Ouest. »

Selon la même étude, en 2008, le nombre de salariés a augmenté de 1,2 million par rapport à 1999, mais cette progression correspond à une augmentation de 1,9 million du nombre d’emplois précaires, et donc à une perte d’un demi-million d’emplois CDI à plein temps. Un quart des salarié(e)s occupent aujourd’hui un emploi précaire, et cette proportion (la même désormais qu’aux États-Unis) monte à 40 % chez les femmes. « Les emplois salariés précaires sont majoritairement (à 70 %) destinés aux femmes |6|. La proportion de chômeurs indemnisés a chuté de 80 % en 1995 à 35 % en 2008 et toutes les personnes au chômage depuis plus d’un an ont basculé vers l’aide sociale ».

Comme le note Arnaud Lechevalier, cette évolution s’inscrit « dans un contexte plus général d’érosion de la protection des salariés par les conventions collectives : la part des salariés couverts a baissé de 76 % à 62 % en dix ans et ces conventions ne concernaient plus que 40 % des entreprises allemandes en 2008. De plus, les syndicats ont dû concéder de multiples dérogations aux conventions collectives de branche au niveau des entreprises » |7|
.

Les arrière-pensées des dirigeants et des patrons européens

Quand on tente d’expliquer l’attitude actuelle des dirigeants allemands face à la crise de l’Eurozone, on peut émettre l’hypothèse qu’une des leçons qu’ils ont tirées de l’absorption de l’Allemagne de l’Est au début des années 1990, c’est que les disparités très fortes entre travailleurs peuvent être exploitées pour imposer une politique pro-patronale très forte. Les privatisations massives en Allemagne de l’Est, les atteintes à la sécurité de l’emploi des travailleurs de l’ex-RDA combinée à l’augmentation de la dette publique allemande due au financement de cette absorption (qui a servi de prétexte pour imposer les politiques d’austérité) ont permis d’imposer des reculs très importants aux travailleurs d’Allemagne, qu’ils soient de l’Est ou de l’Ouest. Les dirigeants allemands actuels se disent que la crise de la zone euro et les attaques brutales imposées au peuple grec et à d’autres peuples de la Périphérie sont l’occasion d’aller encore plus loin et de reproduire d’une certaine manière à l’échelle européenne ce qu’ils ont fait en Allemagne. Quant aux autres dirigeants européens des pays les plus forts et aux patrons des grandes entreprises, ils ne sont pas en reste, ils se félicitent de l’existence d’une zone économique, commerciale et politique commune où les transnationales européennes et les économies du Nord de la zone euro tirent profit de la débâcle du Sud pour renforcer la profitabilité des entreprises et marquer des points en terme de compétitivité par rapport à leur concurrents nord-américains et chinois. Leur objectif, au stade actuel de la crise, n’est pas de relancer la croissance et de réduire les asymétries entre les économies fortes et les faibles de l’UE. Ils considèrent en outre que la débâcle du Sud va se traduire par des opportunités de privatisations massives d’entreprises et de biens publics à des prix bradés. L’intervention de la Troïka et la complicité active des gouvernements de la Périphérie les y aident. Le grand Capital des pays de la Périphérie est favorable à ces politiques car il compte bien lui-même obtenir une part d’un gâteau qu’il convoitait depuis des années. Les privatisations en Grèce et au Portugal préfigurent ce qui va arriver en Espagne et en Italie où les biens publics à acquérir sont beaucoup plus importants vu la taille de ces deux économies.

La volonté de faire baisser les salaires

Revenons à la question des salaires. Selon Michel Husson, en Allemagne, le coût salarial unitaire réel a baissé de près de 10 % entre 2004 et 2008 |8|
. Dans le reste de l’Europe, pendant la même période, il a également baissé mais dans une proportion bien moindre qu’en Allemagne. C’est à partir de la crise de 2008-2009, qui affecte durement l’Eurozone, que l’on constate une chute très nette des salaires réels des pays les plus touchés. C’est ce que souligne Patrick Artus : « On constate dans les pays en difficulté de la zone euro (Espagne, Italie, Grèce, Portugal) une forte baisse des salaires réels » |9|. Patrick Artus déclare que la baisse des salaires correspond à une politique délibérée des dirigeants européens et il ajoute que, de toute évidence, cette politique n’a ni permis de relancer l’investissement dans les pays mentionnés, ni de rendre plus compétitive les exportations des mêmes pays. Patrick Artus écrit que les effets favorables : « des baisses de salaires sur la compétitivité donc le commerce extérieur ou sur l’investissement des entreprises ne sont pas présents ». Il ajoute que la baisse de salaire a deux effets clairs : d’une part, elle a augmenté la profitabilité des entreprises (donc, en termes marxistes, une augmentation du taux de profit par une augmentation de la plus-value absolue, voir encadré « L’ABC sur la plus-value absolue et relative ainsi que sur le salaire ») ; d’autre part, elle a diminué la demande des ménages, ce qui a renforcé la contraction de l’économie |10|. Cette étude réalisée par Natixis vient confirmer que le but des dirigeants européens n’est ni de relancer l’activité économique, ni d’améliorer la position économique des pays de la Périphérie par rapport à ceux du Centre. La baisse des salaires vise à réduire la capacité de résistance des travailleurs des pays concernés, augmenter le taux de profit du Capital et pousser plus loin le démantèlement de ce qui reste du welfare state construit au cours des 35 années qui ont suivi la seconde guerre mondiale (période qui a été suivie par le tournant néolibéral de la fin des années 1970-début des années 1980).

Dans le Rapport mondial sur les salaires 2012-2013 publié par l’Organisation internationale du travail en décembre 2012, les auteurs relèvent que dans les pays développés entre 2008 et 2012, « 1es salaires ont enregistré un double creux » (càd en 2008 et en 2011) |11| . C’est la seule région du monde avec le Moyen Orient où les salaires ont baissé depuis 2008. En Chine, dans le reste de l’Asie, en Amérique latine, les salaires ont augmenté. En Europe orientale, ils ont connu une certaine récupération après l’effondrement des années 1990. Ce rapport permet de confirmer que l’épicentre de l’offensive du Capital contre le Travail s’est déplacé vers les pays les plus développés.

L’ABC sur la plus-value absolue et relative ainsi que sur le salaire |12|

Lorsque l’ouvrier (ou l’ouvrière) commence à travailler à l’usine au début de sa journée, il incorpore une valeur aux matières premières (ou aux biens intermédiaires qu’ils assemblent). Au bout d’un certain nombre d’heures, il ou elle a reproduit une valeur qui est exactement l’équivalent de on salaire quotidien ou hebdomadaire. Si il ou si elle s’arrêtait de travailler à ce moment précis, le capitaliste n’obtiendrait pas un sou de plus-value mais dans ces conditions-là, le capitaliste n’aurait aucun intérêt d’acheter cette force de travail. Comme l’usurier ou le marchand du Moyen-âge, il « achète pour vendre ». Il achète la force de travail pour obtenir d’elle un produit plus élevé que ce qu’il a dépensé pour l’acheter. Ce « supplément », ce « rabiot », c’est précisément sa plus value, son profit. Il est donc entendu que, si l’ouvrier ou l’ouvrière produit l’équivalent de son salaire en 4 heures de travail, il ou elle travaillera non pas 4 mais 6, 7, 8 ou 9 heures. Pendant ces 2, 3, 4 ou 5 heures « supplémentaires », il ou elle produit de la plus-value pour le capitaliste en échange de laquelle il ou elle ne touche rien. L’origine de la plus-value, c’est donc du surtravail, du travail gratuit, approprié par le capitaliste. « Mais c’est du vol », va-t-on s’écrier. La réponse doit être : « oui et non ». Oui du point de vue de l’ouvrier ou de l’ouvrière ; non, du point du capitaliste et des lois du marché. Le capitaliste n’a en effet pas acheté sur le marché « la valeur produite ou à produire par l’ouvrier ou par l’ouvrière ». Il n’a pas acheté son travail, càd le travail que l’ouvrier ou l’ouvrière va effectuer (s’il avait fait cela, il aurait commis un vol pur et simple ; il aurait payé 25€ pour ce qui vaut 50€). Il a acheté la force de travail de l’ouvrier ou de l’ouvrière. Cette force de travail a une valeur propre comme toute marchandise à sa valeur. La valeur de la force de travail est déterminée par la quantité de travail nécessaire pour la reproduire, càd par la subsistance (ou sens large du terme) de l’ouvrier, de l’ouvrière et de leur famille. La plus-value prend son origine dans le fait qu’un écart apparaît entre la valeur produite par l’ouvrier/ière et la valeur des marchandises nécessaires pour assurer sa subsistance.

La valeur de la force de travail a une caractéristique particulière par rapport à celle de toute autre marchandise : elle comporte, outre un élément strictement mesurable, un élément variable. L’élément stable, c’est la valeur des marchandises qui doivent reconstituer la force de travail du point de vue physiologique (qui doivent permettre à l’ouvrier ou à l’ouvrière de récupérer des calories, des vitamines, une capacité de dégager une énergie musculaire et nerveuse déterminée, sans laquelle il serait incapable de travailler au rythme normal prévu par l’organisation capitaliste de travail à un moment donné). L’élément variable, c’est la valeur des marchandises, à une époque et dans un pays déterminé, qui ne font pas partie du minimum vital physiologique. Marx appelle cette part de la valeur de la force de travail, sa fraction historico-morale. Cela veut dire qu’elle n’est pas fortuite. Elle est le résultat d’une évolution historique et d’une situation donnée des rapports de force entre le Capital et le Travail. A ce point précis de l’analyse économique marxiste, la lutte des classes, son passé et son présent, devient un facteur co-déterminant de l’économie capitaliste.

Le salaire est le prix de marché de la force de travail. Comme tous les prix de marché, il fluctue autour de la valeur de la marchandise examinée. Les fluctuations du salaire sont déterminées notamment par les fluctuations de l’armée de réserve industrielle, càd du chômage.

Pour obtenir le maximum de profit et développer le plus possible l’accumulation du capital, les capitalistes réduisent au maximum la part de la valeur nouvelle, produit par la force de travail, qui revient aux travailleurs et travailleuses sous forme de salaires. Les deux moyens essentiels par lesquelles les capitalistes s’efforcent d’accroître leur part, càd la plus-value, sont :

 La prolongation de la journée de travail, la réduction des salaires réels et l’abaissement du minimum vital. C’est ce que Marx appelle l’accroissement de la plus-value absolue.

 L’augmentation de l’intensité et de la productivité du travail sans augmentation proportionnelle du salaire. C’est l’accroissement de la plus-value relative.

Mise en perspective de l’offensive du Capital contre le Travail

Ce que vivent les salariés et les allocataires sociaux de Grèce, du Portugal, d’Irlande et d’Espagne aujourd’hui a été imposé aux travailleurs des pays en développement à la faveur de la crise de la dette des années 1980-1990. Au cours des années 1980, l’offensive a également visé les travailleurs en Amérique du Nord à partir de la présidence de Ronald Reagan, en Grande-Bretagne sous la férule de Margaret Thatcher, la Dame de fer, et chez ses émules sur le vieux continent. Les travailleurs de l’ex-bloc de l’Est ont également été soumis au cours des années 1990 aux politiques brutales imposées par leurs gouvernements et le FMI. Selon le rapport Rapport mondial sur les salaires 2012-2013 publié par l’OIT (mentionné plus haut) : « En Russie, par exemple, la valeur réelle des salaires s’est effondrée dans les années 1990 à moins de 40% de la valeur qu’ils avaient et il a fallu une autre décennie pour qu’ils retrouvent leur niveau initial » |13|
. Ensuite, d’une manière certes nettement moins brutale que celle qui a affecté les peuples du tiers-monde (des pays les plus pauvres jusqu’aux économies dites émergentes), l’offensive a pris pour cible les travailleurs d’Allemagne à partir de 2003-2005. Les effets néfastes pour une partie significative de la population allemande se font sentir encore aujourd’hui même si les succès des exportations allemandes |14| limitent le nombre de chômeurs et qu’une partie de la classe ouvrière n’en ressent pas directement les conséquences. L’offensive qui s’est accélérée depuis 2007-2008 a donc démarré au niveau mondial au début des années 1980 |15|. L’OIT centre son analyse sur une période plus courte (1999-2011) et les données sont claires : « Entre 1999 et 2011, l’augmentation de la productivité du travail moyenne dans les économies développées a été plus de deux fois supérieure à celle des salaires moyens. Aux Etats-Unis, la productivité du travail réelle horaire a augmenté de 85% depuis 1980, tandis que la rémunération horaire réelle n’a augmenté que de 35%. En Allemagne, la productivité du travail a augmenté de presque un quart sur les deux décennies écoulées tandis que les salaires mensuels réels n’ont pas bougé » |16|. C’est ce que Karl Marx appelait l’augmentation de la plus-value relative (voir encadré).

Et plus loin : « La tendance mondiale a entraîné un changement dans la distribution du revenu national, la part des travailleurs baissant tandis que les parts du capital dans le revenu augmentent dans une majorité de pays. Même en Chine, pays où les salaires ont approximativement triplé durant la décennie écoulée, le PIB a augmenté plus rapidement que la masse salariale totale – et la part du travail a donc baissé. » |17| Cette tendance lourde au niveau mondial est la manifestation de l’augmentation de la plus-value extraite du Travail par le Capital. Il est important de noter que pendant une bonne partie du 19e siècle la forme principale d’augmentation de la plus-value est passée par l’accroissement de la plus-value absolue (baisse des salaires, augmentation des heures de travail). Progressivement, dans les économies les plus fortes, au cours de la deuxième moitié du 19e s. et tout au long du 20e s. (sauf pendant le nazisme, le fascisme et sous d’autres régimes dictatoriaux qui ont imposé des baisses de salaires), elle a été remplacée ou dépassée par l’augmentation de la plus-value relative (augmentation de la productivité du travail sans que les salaires suivent dans la même proportion). Après plusieurs décennies d’offensive néolibérale, l’accroissement de la plus-value absolue redevient une forme importante d’extraction de la plus-value et s’ajoute à la plus-value relative. Alors que pendant des décennies, les patrons ont essentiellement augmenté la plus-value relative, principalement grâce aux gains de productivité du travail, depuis 2009-2010, ils parviennent à augmenter la plus-value absolue : en baissant les salaires réels et dans certains cas en augmentant le temps de travail. Ils utilisent la crise pour combiner l’augmentation de la plus-value relative à l’augmentation de la plus-value absolue. Cela donne une indication de l’ampleur de l’offensive en cours.

Toujours davantage de travailleurs dans le collimateur

Dans un document de la Commission européenne intitulé « Le deuxième programme économique d’ajustement pour la Grèce » et datant de mars 2012 |18|, il est clairement mis en évidence qu’il faut poursuivre la réduction des salaires. Le tableau 17 de la page 41 montre que le salaire minimum légal en Grèce est le quintuple du salaire minimum moyen en Roumanie et en Bulgarie (pays voisins de la Grèce), le triple de la Hongrie et des républiques baltes, plus du double du salaire minimum en Pologne et en République tchèque ; il est supérieur au salaire minimum en Espagne et au Portugal. L’objectif est de rapprocher la Grèce des pays où les salaires sont les plus « compétitifs », donc les plus bas. Evidemment, si les salaires poursuivent leur chute radicale en Grèce comme le veut la Troïka et le patronat, il faudra que les salaires en Espagne, au Portugal, en Irlande et aussi dans les pays les plus forts suivent la même tendance, et ce de manière accélérée.

Ceux qui sont aux commandes en Europe servent une logique grâce à laquelle les patrons européens parviennent à augmenter la quantité de plus-value qu’ils extraient du travail des salariés d’Europe et cherchent à marquer des points dans la bataille commerciale avec les concurrents asiatiques ou nord-américains.

Ces dirigeants sont prêts à pousser dans leur dernier retranchement les syndicats européens en réduisant fortement la marge de négociation dont ils ont disposé pendant des décennies.

Le Capital marque des points supplémentaires contre le Travail

Dans plusieurs pays de l’UE, au cours de leur offensive contre les conquêtes sociales, les gouvernants et la Commission européenne ont réussi à réduire radicalement la portée des conventions collectives interprofessionnelles. C’est le cas des pays de l’ex-bloc de l’Est, c’est aussi le cas de la Grèce, du Portugal, de l’Espagne, de l’Italie, de l’Irlande… Dans plusieurs pays, ils ont également réussi à faire baisser le salaire minimum légal et le montant des retraites. Ils ont réussi à réduire radicalement la protection contre les licenciements et à augmenter l’âge de départ à la retraite.

L’aggravation de la crise des pays de la périphérie de la zone euro

Au cours de 2012, la crise s’est aggravée en Grèce, en Irlande, au Portugal, en Espagne, en conséquence des politiques d’austérité brutale appliquées par des gouvernants complices des exigences de la Troïka. En Grèce, la chute cumulée du PIB depuis le début de la crise atteint 20%. Le pouvoir d’achat d’une grande majorité de la population a baissé de 30 à 50%. Le chômage et la pauvreté ont littéralement explosé. Alors qu’en mars 2012, tous les grands médias ont relayé le discours officiel qui affirmait que la dette avait été réduite de moitié |19|, selon les estimations officielles rendues publiques fin octobre 2012, la dette publique grecque qui représentait 162% du PIB à la veille de la réduction de dette de mars 2012 atteindra 189% du PIB en 2013 et 192% en 2014 |20|
. Cette information ne fait pas partie des titres de la grande presse de masse. Au Portugal, les mesures d’austérité sont d’une telle violence et la dégradation économique est si grave qu’un million de Portugais ont manifesté spontanément le 15 septembre 2012, chiffre qui n’avait été atteint que le 1er mai 1974 pour fêter la victoire de la Révolution des œillets. En Irlande, dont les médias parlent beaucoup moins, le chômage a pris des proportions énormes, conduisant 182.900 jeunes âgés de 15 à 29 ans à quitter le pays depuis que la crise a éclaté en 2008 |21|. Un tiers des jeunes qui avaient un emploi avant la crise s’est retrouvé au chômage. Le sauvetage des banques a représenté jusqu’ici plus de 40 % du PIB (près de 70 milliards d’euros sur un PIB de 156 milliards en 2011) |22|
. Le recul de l’activité économique a atteint 20% depuis 2008. Le gouvernement de Dublin a réaffirmé qu’il supprimerait 37 500 postes de travail dans le secteur public d’ici 2015. En Espagne, le taux de chômage atteint 50% chez les jeunes. Depuis le début de la crise, 350.000 familles ont été expulsées de leur logement à cause des impayés de dette hypothécaire |23|
. En un an, le nombre de familles dont tous les membres sont sans emploi a augmenté de 300 000 pour atteindre un total de 1,7 million, soit 10% de toutes les familles d’Espagne |24|. La situation se dégrade de manière continue dans les pays de l’ancien bloc de l’Est membres de l’UE, à commencer par ceux qui ont adhéré à l’Eurozone.

En somme, partout dans le monde, le Capital s’est lancé dans une offensive contre le Travail. C’est en Europe que, depuis 2008, l’offensive prend la forme la plus systématique en commençant par les pays de la Périphérie. Alors que les banques (et le capitalisme en tant que système) sont les responsables de la crise, elles sont systématiquement protégées. Partout, le remboursement de la dette publique est le prétexte invoqué par les gouvernants pour justifier une politique qui s’en prend aux droits économiques et sociaux de l’écrasante majorité de la population. Si les mouvements sociaux et, parmi eux, les syndicats veulent victorieusement affronter cette offensive dévastatrice, il faut prendre à bras le corps la question de la dette publique afin d’enlever au pouvoir son argument principal. L’annulation de la partie illégitime de la dette publique et l’expropriation des banques pour les intégrer à un service public de l’épargne et du crédit sont des mesures essentielles dans un programme alternatif à la gestion capitaliste de la crise.

 

Fin de la troisième partie

Partie 1
Partie 2


Notes

|1| Voir Le Monde des 22 et 23 janvier 2012 sur la base d’Eurostat.

|2| En Allemagne, en septembre 2010, selon Le Monde du 17 mai 2011, 7,3 millions de travailleurs gagnaient à peine 400 euros par mois. Dans ce pays, le nombre de travailleurs à temps partiel a augmenté de 46% entre 2000 et 2010 tandis qu’en France il augmentait de 17%.

|3| OCDE, International Trade by Commodity Statistics (SITC Revision 3) mentionné dans ATTAC et Fondation Copernic, En finir avec la compétitivité, Paris, octobre 2012, http://www.france.attac.org/article...

|4| Lebenslagen in Deutschland. Entwurf des vierten Armuts- und Reichstumsberichts der Bundesregierung, projet du 17 septembre 2012, http://gesd.free.fr/arb912.pdf

|5| Karl Brenke et Markus M. Grabka, « Schwache Lohnentwicklung im letzten Jahrzehnt », DIW Wochenbericht, n° 45, 2011, http://gesd.free.fr/brenke11.pdf

|6| Source : destatis.de (Office fédéral allemand de statistique).

|7| Arnaud Lechevalier, « Un modèle qui ne fait guère envie », Alternatives économiques, n° 300, mars 2011, http://gesd.free.fr/allmodel.pdf cité par ATTAC et Fondation Copernic

|8| Voir Michel Husson, Economie politique du « système-euro », juin 2012, http://cadtm.org/Economie-politique... ou http://hussonet.free.fr/eceurow.pdf

|9| Patrick Artus, « La baisse des salaires dans les pays en difficulté de la zone euro est-elle utile ? », Flash Economie n°289, 18 avril 2012.

|10| Patrick Artus : « il ne reste que les effets sur la demande des ménages, d’où une forte contraction de l’activité dont le seul effet positif est de réduire le déficit extérieur » (puisque les importations diminuent). Par ailleurs Patrick Artus montre avec des graphiques à l’appui que la profitabilité des entreprises a augmenté dans les 4 pays étudiés

|11| OIT, Rapport mondial sur les salaires 2012-2013, Genève, décembre 2012, http://www.ilo.org/wcmsp5/groups/pu...

|12| Le contenu de cet encadré consiste en une utilisation libre et arrangée d’extraits de Ernest Mandel, Introduction au marxisme, Edition Formation Léon Lesoil, Bruxelles, 2007, p. 59, p. 68, p. 66 et 67.

|13| OIT, Rapport mondial sur les salaires 2012-2013, Genève, décembre 2012

|14| L’Allemagne a connu une croissance économique portée par ses exportations alors que la plupart de ses partenaires de l’UE et, en particulier, de la zone euro ressentent durement la crise. Vu que dans toute l’UE, on assiste à la baisse de la demande des ménages décrite plus haut, à laquelle s’ajoute une réduction de la demande publique, les débouchés pour les exportations allemandes se réduisent nettement. L’effet boomerang sur l’économie allemande est déjà en cours.

|15| Voir Eric Toussaint, « Au Sud comme au Nord, de la grande transformation des années 1980 à la crise actuelle », septembre 2009.

|16| OIT, Rapport mondial sur les salaires 2012-2013, Résumé analytique, Genève, décembre 2012, p. VI-VII

|17| OIT, Rapport mondial sur les salaires 2012-2013, Résumé analytique, Genève, décembre 2012, p. VII. Le même rapport souligne également l’augmentation de l’écart entre les salaires les plus élevés et les salaires les plus bas dans chaque pays.

|18| Voir European Commission, Directorate General Economic and Financial Affairs, “The Second Economic Adjustment Programme for Greece”, Mars 2012, http://ec.europa.eu/economy_finance...

|19| Le CADTM a dénoncé dès le départ l’entreprise de propagande de la Troïka et du gouvernement grec. Voir « Le CADTM dénonce la campagne de désinformation sur la dette grecque et le plan de sauvetage des créanciers privés », publié le 10 mars 2012. Voir également Christina Laskaridis, « La Grèce a déjà fait défaut aux conditions des créanciers ; leur crainte est de voir celle-ci imposer ses propres conditions », publié le 31 mai 2012.

|20| Financial Times, 1er novembre 2012, première page.

|21| Financial Times, 1 octobre 2012.

|22| Financial Times, 29 décembre 2011, p. 2.

|23| Miles Johnson, « Suicides spark call for Madrid to halt evictions by banks », Financial Times, 13 novembre 2012, p. 2.

|24| Tobias Buck, « Spain’s deepening lack of hope takes its toll », Financial Times, 6 novembre 2012, p. 4.

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Published by valenton rouge - dans Monde
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23 décembre 2012 7 23 /12 /décembre /2012 19:14

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http://www.monde-diplomatique.fr/2012/11/CASTRO/48345

 

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Promise par la gauche française pendant la campagne présidentielle, la loi autorisant le mariage entre personnes du même sexe devrait être présentée à l’Assemblée nationale en janvier prochain. Tandis qu’un nombre croissant d’Etats, en Europe et en Amérique latine en particulier, pratiquent désormais l’égalité des droits, d’autres continuent de sanctionner l’homosexualité par la prison ou par la peine de mort.

par Daniela Rojas Castro et Gabriel Girard, novembre 2012

A l’heure où la France débat du mariage homosexuel et où l’Argentine promulgue une loi autorisant le changement de sexe, l’amélioration des conditions d’existence des personnes lesbiennes, gays, bisexuelles et trans (1) (LGBT) est incontestable. Le temps semble désormais lointain où ces préférences sexuelles relevaient d’une « loi sur la dangerosité et la réhabilitation sociale » (ley de peligrosidad y rehabilitación social), comme en Espagne, ou étaient surveillées par le groupe de contrôle des homosexuels de la préfecture de police de Paris — la première a été abolie en 1979, le second en 1981. Mais l’évolution est plus contrastée qu’il n’y paraît. Les inégalités et les discriminations fondées sur l’orientation sexuelle perdurent : dans des dizaines de pays, la répression d’Etat et les violences, souvent relayées par des fondamentalismes religieux, condamnent les personnes LGBT à la clandestinité.

Au début des années 1980, dans la plupart des pays occidentaux, leurs revendications sont centrées sur les questions de reconnaissance sociale et légale. Dans le contexte de l’épidémie naissante du sida, alors que les décès se multiplient, l’absence de droits pour les partenaires de même sexe crée en effet des situations dramatiques, le survivant n’ayant aucune existence juridique. Les premières lois concernant les couples gays et lesbiens sont instaurées en Europe du Nord (Danemark, Norvège, Islande, Suède) à l’orée des années 1990. Cette vague d’obtention de droits, qu’illustre bien le pacte civil de solidarité français (le pacs, voté en 1999), procède d’une démarche — soutenue par les partis sociaux-démocrates — mêlant tolérance et reconnaissance sociale, et dont la logique politique est d’abord celle de la différenciation : les partenariats pour les couples de même sexe ne donnent pas accès aux mêmes droits que le mariage, notamment en ce qui concerne la parentalité et l’adoption (2). Mais ces premières avancées ouvrent de nouveaux horizons revendicatifs.

A partir de la fin des années 1990, les mouvements LGBT s’inscrivent majoritairement dans une perspective fondée sur la notion d’égalité des droits entre couples homosexuels et hétérosexuels. A la suite des Pays-Bas (2001), les pays scandinaves adaptent progressivement leur législation en ce sens. L’Espagne (en 2005) et le Portugal (en 2010) autorisent le mariage et l’adoption. L’Afrique du Sud et le Canada (en 2005), puis l’Argentine (en 2010), ont à leur tour voté des législations égalitaires, de même que certains Etats et districts du Brésil (Alagoas), du Mexique (Distrito Federal, Quintana Roo) et des Etats-Unis (Connecticut, District de Columbia, Iowa, Massachusetts, New Hampshire, New York, Washington et Maryland). Enfin, dans près de vingt pays, l’homophobie constitue un facteur aggravant pour un crime.

Répression officielle et réprobation sociale

Considérer ces avancées légales comme le résultat d’une lente mais profonde évolution des mentalités procède néanmoins d’une lecture erronée. Les résistances restent fortes ; l’attestent la position des Eglises catholiques française ou espagnole sur le mariage homosexuel ou, aux Etats-Unis, la signature par le candidat républicain à la présidentielle, M. Willard Mitt Romney, du Federal Marriage Amendment, qui vise à réserver le mariage aux couples hétérosexuels. Et les violences verbales et physiques continuent de marquer le quotidien de nombre de personnes LGBT.

De plus, la reconnaissance de leurs droits est loin d’être acquise et universelle. Les rapports entre personnes du même sexe demeurent illégaux dans soixante-dix-huit Etats, où ils peuvent être punis de prison, voire de mort. Et, indépendamment de la dureté des législations, les pratiques homosexuelles constituent des cibles privilégiées pour les régimes politiques et les courants religieux désireux d’imposer une forme d’autorité « morale ». De nombreux pays d’Afrique et du Proche-Orient s’illustrent par l’accentuation, au cours de la dernière décennie, d’une homophobie virulente et parfois meurtrière, particulièrement portée par des courants fondamentalistes de l’islam. Ainsi, en Arabie saoudite, en Iran, au Yémen, au Nigeria, au Soudan, en Afghanistan et en Mauritanie, les actes homosexuels restent passibles de la peine de mort. Trois hommes ont été décapités en Arabie saoudite en 2002. En Iran, deux adolescents ont été exécutés en juillet 2005 et un troisième, condamné en 2010, n’a dû son salut qu’à une mobilisation internationale. En Irak, même si l’homosexualité est légale, des milices islamistes armées ont massacré plusieurs centaines de personnes depuis 2004 (3). D’autres religions ne sont pas en reste. En Ouganda, les pasteurs évangéliques (et notamment le mouvement born again) s’indignent de l’« indulgence » d’une législation qui prévoit pourtant l’emprisonnement à vie pour toute personne accusée d’acte homosexuel : ils militent pour lui substituer la peine de mort.

Dans ce contexte, les personnes visées sont condamnées à la clandestinité, la peur de l’opprobre conduisant parfois leurs familles à les réprimer elles-mêmes ou à les dénoncer. Les mobilisations locales restent donc risquées : les brimades et les violences contre les militants sont fréquentes, quand ils ne sont pas simplement assassinés (4). Les réseaux de solidarité qui se développent par le biais d’Internet demeurent quant à eux fragiles, la dénonciation et la répression de l’homosexualité participant souvent d’une défiance à l’égard de valeurs considérées comme « occidentales ». Au Cameroun, début 2011, c’est sous ce prétexte que le gouvernement a critiqué la participation financière de l’Union européenne à des programmes de soutien aux droits des minorités sexuelles. Récemment, en Ouganda, plusieurs organisations non gouvernementales (ONG) internationales, accusées de « recruter des homosexuels » parmi les jeunes Ougandais, se sont vu interdire l’entrée sur le territoire.

Aux discriminations légales qui frappent les groupes à « sexualité méprisée (5) » s’ajoutent celles qui touchent à la santé. Les données sur l’infection par le virus de l’immunodéficience humaine (VIH) mettent en lumière cette vulnérabilité spécifique. Pour l’Amérique latine et les Caraïbes, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) indique par exemple : « Bien que la prévalence du VIH soit inférieure à 1 % parmi la population générale dans la plupart des pays de la région, elle est parfois entre cinq et vingt fois plus élevée chez les hommes qui ont des rapports sexuels avec des hommes (HSH (6)). La stigmatisation et la discrimination associées à l’homophobie alimentent l’épidémie (7). » A l’échelle internationale, une grande majorité des HSH restent hors de portée des programmes de prévention du sida (8). Confrontés à la stigmatisation, à la violence ou à des législations pénalisant l’homosexualité, ils préfèrent bien souvent renoncer aux soins pour ne pas courir le risque que leur sexualité soit dévoilée à leur famille, à leur communauté, ou signalée aux autorités. Il est donc très difficile d’établir des données précises de l’épidémie parmi les HSH dans de nombreux pays d’Afrique de l’Ouest. Ailleurs, comme en Russie, le déni des pouvoirs publics concernant l’épidémie contribue directement à l’approximation des chiffres et affaiblit les dispositifs de prévention et de soins.

S’il existe des structures de santé et que les personnes LGBT y accèdent, elles doivent souvent affronter l’ignorance et les préjugés du corps médical. Ainsi, tel médecin ne demandera pas un test du VIH sous prétexte que son patient « n’a pas l’air d’un homosexuel » ou « est marié ». L’un de ses collègues lui lancera une « plaisanterie » blessante sur les « pédés ». D’autres tenteront par tous les moyens de les refouler, comme certains dentistes avec les personnes séropositives (attente interminable, mesures de sécurité ostentatoires...). Les lesbiennes n’échappent pas à ces inégalités de traitement. Du fait des discriminations vécues ou anticipées, le faible recours à des examens gynécologiques a des conséquences directes sur la prise en charge des infections sexuellement transmissibles, comme le virus du papillome humain (VPH), ou de certains cancers. Quant à la transidentité, elle reste considérée comme une maladie mentale et figure encore à ce titre dans les référentiels médicaux qui font autorité à l’échelle internationale, tels que le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders, DSM) (9).

A la fin des années 1990, l’émergence aux Etats-Unis d’une mobilisation autour de la « santé gay » (ou « santé LGBT ») a marqué le renouveau d’une réflexion critique sur les enjeux de la prise en charge médicale (10). Si elle ne concerne pour l’instant qu’une frange limitée de ces populations, majoritairement masculine, blanche, aisée et urbaine, elle a au moins le mérite de renouer avec une histoire d’action collective et communautaire. Dans le sillage du féminisme, les mouvements d’émancipation gays et lesbiens post-1968 marquent le point de départ de nouvelles formes de luttes, axées sur la visibilité et la politisation de l’intime, qui questionnent l’ensemble de la gauche. Nés aux Etats-Unis, les groupes de libération homosexuelle émergent partout en Europe : au Royaume-Uni, avec le Gay Liberation Front (GLF) ; en France, avec le Front homosexuel d’action révolutionnaire (FHAR) (11), etc. Au cours des années 1980, à l’instar d’autres mouvements sociaux, ils se sont progressivement transformés et institutionnalisés.

L’Europe de l’Ouest est cependant le théâtre d’évolutions diverses. En France, la fin de la pénalisation de l’homosexualité, avec l’arrivée de la gauche au pouvoir, en 1981, a contribué à l’essoufflement du mouvement. Ailleurs, les gouvernements conservateurs au pouvoir prennent des mesures antihomosexuels. Au Royaume-Uni, la section 28, votée en 1988, interdit par exemple d’évoquer l’homosexualité dans les écoles. Aux Etats-Unis, les mandats de Ronald Reagan (1981-1989) sont marqués par une réaction morale et politique particulièrement préjudiciable à la lutte contre le sida.

Dans tous les cas, le registre revendicatif évolue, passant de la contestation des normes hétérosexuelles et patriarcales à la revendication de droits et de réformes compatibles avec ces normes. De manière concomitante, l’irruption du VIH/sida a fortement pesé sur la réorientation des combats homosexuels. Dès le début des années 1980, la lutte contre l’épidémie constitue un point central de réorganisation des combats gays, autour de structures comme Terrence Higgins Trust au Royaume-Uni (1982), Gay Men Health Crisis (1982) aux Etats-Unis ou Aides (1984) en France.

Quarante-cinq ans de militantisme

La création de l’association Act Up — en 1987 à New York et en 1989 à Paris — symbolise cette révolte des malades issue de la communauté gay. L’évolution du militantisme homosexuel s’accompagne d’une multiplication des cadres associatifs organisés autour de la lutte contre les discriminations et de la convivialité : clubs sportifs (European Gay and Lesbian Sport Federation) et associations professionnelles (comme le Syndicat national des entreprises gaies), centres communautaires dans les grandes villes, associations d’étudiants, etc. Le marqueur identitaire — être gay ou lesbienne — tend à prendre le pas sur une lecture en termes d’oppression sexuelle.

L’internationalisation des luttes constitue l’une des évolutions majeures des mouvements contemporains. Ne nous méprenons pas : dès les années 1970, les échanges sont nombreux entre militants homosexuels. Les émeutes de Stonewall, à New York, en juin 1969, deviennent une référence mondiale ; les marches des fiertés commémorent d’ailleurs chaque année cet événement. Mais, au cours de la dernière décennie, le soutien aux victimes d’homophobie est devenu un thème majeur de mobilisation, accompagnant l’émergence de mouvements d’émancipation dans des pays où la répression interdisait l’affirmation des LGBT. Cette solidarité obtient des succès notables face à l’homophobie d’Etat — comme au Sénégal, où la pression internationale a permis en 2009 la libération de militants de la lutte contre le sida. Ces campagnes ont également permis de rendre visibles des situations de répression, comme les violences auxquelles sont confrontées les marches des fiertés à Belgrade ou à Moscou, ou encore de dénoncer un projet de loi homophobe en Ukraine. Elles tissent également des réseaux de soutien indispensables pour des démarches de demande d’asile et d’immigration, lorsque certains doivent quitter leur pays.

Dans le même temps, la lutte contre l’homophobie a pu être instrumentalisée politiquement, comme l’attestent les controverses récentes sur l’« homonationalisme » (12). Forgé comme un concept critique, celui-ci décrit le mouvement qui, au cours des années 2000, a conduit certaines franges du mouvement LGBT des pays du Nord à désigner les immigrés et en premier lieu les « musulmans » comme la nouvelle figure menaçante pour les modes de vie gays et lesbiens. Les préoccupations légitimes vis-à-vis des persécutions de certains gouvernements et de l’homophobie de secteurs réactionnaires de l’islam sont ici enrôlées dans un combat « civilisationnel ». Aux Pays-Bas, la figure de Pim Fortuyn, homosexuel revendiqué et homme politique d’extrême droite assassiné en 2002, prolonge jusqu’à la caricature cette tendance. La frontière tracée entre le « progressisme » des pays occidentaux et l’« obscurantisme » des autres s’estompe pourtant quand on sait que les premiers refusent ou restreignent le droit d’asile pour les personnes persécutées en raison de leur orientation sexuelle dans les seconds...

La globalisation des préoccupations quant à la situation des personnes menacées est symbolisée par l’adoption d’une résolution internationale spécifique à Yogyakarta (Indonésie) en 2007 (13). Elaborée par des experts des droits humains, cette déclaration de principes vise à mobiliser les institutions internationales afin d’obtenir l’interdiction des discriminations fondées sur l’orientation sexuelle et l’identité de genre. Le texte a obtenu le soutien de cinquante-quatre pays lors de sa présentation à l’Organisation des Nations unies (ONU), le 26 mars 2007.

Des démarches se poursuivent actuellement pour rendre possible l’adoption par l’ONU d’une résolution sur les droits de l’homme, l’orientation sexuelle et l’identité de genre. Pour autant, la situation des mouvements revendicatifs est caractérisée par l’hétérogénéité et la dispersion. Sur le plan institutionnel, des groupes de pression centrés sur les droits humains, tels que l’International Lesbian, Gay, Bisexual, Trans and Intersex Association (Ilga), mènent un travail de lobbying au niveau des institutions et des Etats. Ils œuvrent au développement de campagnes de solidarité, mais ne sont pas dépourvus d’ambiguïtés. Dans leur perspective, la revendication de droits participe en effet d’une stratégie de reconnaissance identitaire qui élude largement les enjeux de classe, de genre et de race fracturant les communautés LGBT.

Daniela Rojas Castro

Psychologue sociale à Aides et au groupe de recherche en psychologie sociale (Lyon-II).

Gabriel Girard

Sociologue à l’Ecole des hautes études en sciences sociales et à l’université Concordia (Canada).
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23 décembre 2012 7 23 /12 /décembre /2012 19:08

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http://blog.mondediplo.net/2012-12-17-Le-Japon-a-l-heure-du-virage-nationaliste

 

Comme une éclipse, ou presque. Absent du pouvoir pendant près d’un demi-siècle, le Parti démocratique du Japon (PDJ) a été massivement rejeté moins de quatre ans après avoir pris les rênes de l’archipel. Elu pour redonner du tonus au pays qui glissait lentement mais sûrement sur la pente de la récession, le parti du premier ministre Noda Yoshihiko est tombé, faute d’avoir su faire face à la catastrophe de Fukushima, aux défis de la reconstruction et d’avoir pu redonner espoir à la population. Le rejet de ce parti a atteint son paroxysme avec le doublement du taux de la TVA (de 5 à 10 %) qu’il a initié et qui sera effectif d’ici à 2015. Le PDJ et ses alliés passent ainsi de deux cent quarante-huit sièges en 2009 à cinquante-six élus ! Un désaveu total.

Le Parti libéral démocrate (PLD) rafle la mise et retrouve le pouvoir. Il dispose de la majorité absolue des sièges : au moins deux cent quatre-vingt treize sur les quatre cent quatre-vingt que compte la chambre des représentants (ou chambre basse). Allié au Nouveau komeito (droite bouddhiste), il rassemble les deux tiers des élus — niveau d’ailleurs indispensable pour faire passer toutes les lois, en cas de désaccord avec la chambre des conseillers (chambre haute renouvelée par moitié tous les trois ans au suffrage universel). Cette « supermajorité » inquiète particulièrement les pacifistes, le chef de file du PLD et futur premier ministre Abe Shinzo ayant inscrit dans son catalogue de campagne la révision de la Constitution et l’essor des dépenses militaires. Il est fort à parier qu’il tiendra ses promesses.

Un discours musclé

C’est effectivement autour d’un discours musclé et aux accents nationalistes que le PLD a su mobiliser, promettant le retour d’un Japon « fier de lui-même », selon l’expression de M. Abe, apte à parler haut et fort aux voisins chinois et coréens. Un discours finalement proche de celui tenu par le Parti de la restauration, né en septembre dernier à l’initiative de l’ultranationaliste maire d’Osaka, le jeune Hashimoto Toru, et de son vieux mentor, l’ex-gouverneur de Tokyo Shintaro Ishihara. Alors qu’il se présentait pour la première fois, ce parti a obtenu cinquante-deux élus, presque autant que le PDJ. Pour l’heure, M. Abe a rejeté toute alliance avec cette nouvelle formation à la Chambre — il n’en a pas besoin. Mais nul n’exclut des passerelles. Du reste, à peine élu, M. Abe a repris les diatribes de M. Shintaro et tenu à réaffirmer que les « îles Senkaku [Diayou, pour les Chinois] font partie intégrante du territoire japonais. Ce n’est pas négociable. »

De toute évidence, les électeurs japonais sont sensibles à un nationalisme renforcé. Du moins chez ceux qui ont voté : le taux d’abstention a dépassé les 40 %, soit dix points de plus qu’en août 2009.

Sept premiers ministres en six ans

Avec sept premiers ministres en six ans, un record d’instabilité, le Japon conjugue crise politique et crise économique, au point de déchirer le consensus légendaire de la société nippone. Troisième économie mondiale derrière la Chine, peinant à reprendre le chemin de la croissance et frôlant régulièrement la récession, le pays se sent déclassé, après avoir été la première puissance asiatique, capable de rivaliser avec la puissance américaine dans les années 1980. A l’époque, il était de bon ton de citer comme exemple le « modèle japonais » — son mode d’organisation en entreprise et sa flexibilité. Certes, le Japon reste dans le peloton de tête : son produit intérieur brut (en parité de pouvoir d’achat) dépasse les 35 000 dollars par habitant, tandis qu’il s’élève à près de 47 000 dollars pour les Etats-Unis et à 8 500 dollars pour la Chine. Ses réserves financières se situent au deuxième rang, juste derrière la Chine, et représentent 20 % du PIB (ce qui lui confère des marges d’action).

Toutefois, le modèle du tout-export connaît ses limites (les ventes de voitures nippones ont régressé l’an dernier en raison du conflit avec la Chine, mais aussi de la crise économique en Europe). La dette publique atteint 230 % du PIB. Même si le pouvoir peut puiser dans l’épargne nationale (et ne pas dépendre des marchés financiers mondiaux), la situation à long terme n’est pas tenable : la population vieillissante commence à réduire son bas de laine, tandis que les plus jeunes, précarisés, n’ont pas les moyens de mettre de l’argent de coté. D’autant que si, officiellement, le taux de chômage reste faible (4,2 %), les emplois à temps partiel ont explosé. Le travail précaire touche massivement les femmes (65 % des précaires) et le salaire moyen a baissé de 9,4 % entre 1997 et 2010 (lire Yan Rousseau, « Japon ou le pays de la récession heureuse », Les Echos, 20 novembre 2012).

Relance du nucléaire civil et militaire

Face à ces désordres sociaux qui plombent le pays depuis près d’un quart de siècle, le discours volontariste de M. Abe a tout pour séduire. Il réclame auprès de la Banque du Japon un financement plus large de l’économie (sur le modèle de la banque centrale des Etats-Unis) et des interventions massives pour mettre fin à la surévaluation du yen (qui handicape les exportations). Au nom de la lutte pour l’emploi, il promet une relance de la politique de grands travaux, source en outre de corruption massive, à laquelle le PDJ n’a d’ailleurs pas échappé. On ne compte plus les scandales liés aux détournements de fonds à l’origine destinés à la reconstruction des zones dévastées par le tsunami (240 milliards de yens, soit 2,2 milliards d’euros). Enfin, le patron du PLD veut rouvrir la plupart des centrales nucléaires et maintenir l’activité des deux actuellement en service. Les marchés financiers ont salué comme il fallait l’arrivée de M. Abe et fait flamber les actions de la Tokyo electric power compagny (Tepco) de sinistre mémoire pour les habitants de Fukushima et au-delà. Il n’est pas sûr que cet engouement pour le nucléaire suscite l’enthousiasme des Japonais, y compris chez ceux qui ont voté PLD par rejet des démocrates.

M. Abe, qui a déjà occupé le poste de premier ministre pendant douze mois (du 26 septembre 2006 au 25 septembre 2007), risque pourtant de se heurter aux élus locaux qui doivent affronter des habitants peu enclins à accepter de potentiels Fukushima à côté de chez eux.

« Rêve chinois » contre « fierté nippone »

Le discours nationaliste et va-t-en guerre du nouveau premier ministre nippon suffira-t-il à faire passer ce programme ? Rien n’est moins sûr. Il est, en tout cas, fort dangereux. D’autant que, du côté chinois, l’humeur est également à la démonstration de force. En tournée dans le sud de la Chine, le nouveau numéro un Xi Jinping a mis en avant ce qu’il nomme le « rêve chinois » de régénération du pays. « Ce rêve, a t-il précisé, peut être considéré comme le rêve d’une nation forte, et pour les militaires, c’est le rêve d’une armée forte. Nous devons atteindre le grand renouveau de la nation chinoise, et nous devons assurer l’union entre un pays prospère et une armée forte. »

Un « rêve » qui peut tourner au cauchemar dans une région où les dépenses militaires ne cessent de grimper et où les provocations succèdent aux provocations.

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1 décembre 2012 6 01 /12 /décembre /2012 09:43

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http://www.irinnews.org/fr/Report/96888/MIGRATION-Les-10-crises-de-r%C3%A9fugi%C3%A9s-les-plus-n%C3%A9glig%C3%A9es

 

 

JOHANNESBOURG, 26 novembre 2012 (IRIN) - Les crises de réfugiés semblent commencer et se terminer. En 2011, tous les yeux étaient tournés vers le complexe de réfugiés de Dadaab, dans le nord du Kenya, alors qu’il accueillait des centaines de milliers de Somaliens qui fuyaient la famine et le conflit. Cette année, c’est l’exode des réfugiés syriens qui a attiré l’attention du public, même si la majorité des Somaliens qui sont arrivés à Dadaab l’an dernier y sont toujours.

En réalité, la plupart des crises de réfugiés et de déplacés se poursuivent longtemps après que l’attention du public et l’intérêt des bailleurs de fonds se sont affaiblis, et d’autres ne sont jamais médiatisées. Dans ce contexte, le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (UNHCR) et les organisations d’aide humanitaire héritent souvent de la difficile tâche de venir en aide à de vastes populations de réfugiés, de migrants forcés et de personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays (PDIP) sans bénéficier d’un financement, d’une volonté politique ou d’un soutien suffisant de la part de la communauté internationale.

IRIN examine ci-dessous certaines des crises de réfugiés et de déplacés les plus négligées au monde.

1. Les réfugiés soudanais au Tchad : Près d’une décennie de conflit dans la région occidentale soudanaise du Darfour a entraîné le déplacement de quelque 1,8 million de Soudanais. Plus de 264 000 d’entre eux ont fui au Tchad voisin, où ils vivent toujours dans 12 camps situés le long de la frontière orientale avec le Soudan. Le Tchad est l’un des pays les plus pauvres au monde, selon le HCR, et l’environnement de travail est « extrêmement difficile » en raison du manque d’infrastructures et de ressources naturelles de la région. Les femmes qui vivent dans les camps racontent qu’elles doivent parfois marcher pendant toute une journée pour trouver du bois de chauffage. Par ailleurs, le manque d’accès aux terres arables a rendu les réfugiés presque totalement dépendants de l’aide humanitaire pour satisfaire leurs besoins essentiels. Les accords de paix qui ont été conclus par le passé entre les rebelles du Darfour et le gouvernement soudanais n’ont pas réussi à calmer l’instabilité de la région, ce qui explique la réticence des réfugiés à rentrer chez eux. Les travailleurs humanitaires estiment par ailleurs que la nature prolongée de la crise a provoqué la lassitude des bailleurs de fonds.

2. Les réfugiés érythréens dans l’est du Soudan : Les réfugiés érythréens installés dans l’est du Soudan ont quitté leur pays pour fuir les combats de la guerre d’indépendance contre l’Éthiopie, dans les années 1960 et, plus récemment, pour échapper à la politique érythréenne de conscription militaire illimitée. À l’heure actuelle, environ 66 000 Érythréens vivent dans des camps de réfugiés dans les États de Gedaref, de Kassala et de la mer Rouge, qui sont parmi les plus pauvres du Soudan, et 1 600 autres traversent la frontière chaque mois. Les nouveaux arrivants sont nombreux à considérer le Soudan comme un pays de transit et à poursuivre leur chemin vers le nord dans le but d’atteindre l’Europe ou Israël. Ils sont dès lors souvent la cible des passeurs et des trafiquants d’êtres humains. Ceux qui restent au Soudan ne peuvent légalement posséder des terres ou des biens et ont de la difficulté à trouver du travail dans le secteur formel. En 2002, le statut de réfugié de ceux qui avaient fui la guerre d’indépendance et le conflit qui a suivi entre l’Éthiopie et l’Érythrée a été révoqué, mais les rapatriements ont cessé en 2004 lorsque le pays a été vivement critiqué par la communauté internationale pour son bilan en matière de respect des droits de l’homme.

3. Les réfugiés soudanais au Soudan du Sud : Au cours des 18 derniers mois, environ 170 000 personnes ont fui le conflit qui oppose les forces du gouvernement soudanais et l’Armée populaire de libération du Soudan (SPLA-branche nord) dans les États soudanais du Nil bleu et du Kordofan du Sud, et qui déborde dans les États sud-soudanais du Nil supérieur et d’Unity. Les organisations d’aide humanitaire se préparent à un nouvel afflux de réfugiés à la fin de la saison des pluies, lorsque les routes seront de nouveau praticables. Les travailleurs humanitaires craignent que le nombre croissant de réfugiés, les inondations et les maladies n’aggravent la crise et le HCR lance un appel urgent pour réunir 20 millions de dollars supplémentaires afin de répondre aux besoins essentiels des populations des camps. Le mauvais état des infrastructures au Soudan du Sud rend à la fois difficile et onéreuse la fourniture d’une aide d’urgence.

4. Les PDIP dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC) : Les défections de l’armée congolaise, qui ont donné lieu à la création du groupe armé M23, ont entraîné une résurgence de la violence dans la province du Nord-Kivu au cours des six derniers mois. Selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA), plus de 260 000 personnes ont été déplacées à l’intérieur du pays jusqu’à présent et 68 000 autres ont fui en Ouganda et au Rwanda voisins. Les PDIP vivent dans quelques dizaines de camps de fortune répartis dans l’ensemble de la province. Les organisations d’aide humanitaire leur fournissent abri, protection, vivres et soins de santé en dépit d’une grave pénurie de financement et d’attaques récurrentes à l’encontre des travailleurs humanitaires. Le nouvel afflux de PDIP vient s’ajouter au 1,7 million de personnes déjà déplacées dans le pays, selon le HCR.

5. Les réfugiés Rohingyas au Bangladesh : Les Rohingyas, une minorité ethnique musulmane originaire de l’État de Rakhine, dans l’ouest du Myanmar, sont victimes de mauvais traitements et d’une discrimination systémique depuis 50 ans. Ils se sont même vus privés de leur citoyenneté par une loi passée en 1982. Au cours des 50 dernières années, des milliers d’entre eux ont fui le pays, la vaste majorité pour le Bangladesh. Le HCR n’a as été autorisé à enregistrer les nouvelles arrivées depuis la mi-1992, mais il estime que plus de 200 000 Rohingyas vivent dans le sud-est du pays. Seulement 30 000 d’entre eux sont enregistrés et vivent dans l’un des deux camps gérés par le gouvernement dans le district de Cox’s Bazar, où ils bénéficient de l’aide du HCR. Les organisations internationales, incluant le HCR, se sont vu interdire par le gouvernement bangladais de venir en aide aux réfugiés qui ne sont pas officiellement enregistrés, dont la plupart vivent en périphérie des camps du gouvernement. Officieusement, plusieurs organisations non gouvernementales (ONG) internationales offrent des services à ces réfugiés, mais on ignore jusqu’à quand elles seront autorisées à le faire.


Photo: Marc-André Boisvert/IRIN
De jeunes réfugiés maliens dans le camp de Mentao, au Burkina Faso

6. Les réfugiés tamouls en Inde : Plus de trois ans après la fin de la longue guerre civile qui a sévi au Sri Lanka, plus de 100 000 Sri Lankais tamouls vivent toujours dans l’État indien méridional du Tamil Nadu, dont 68 000 dans 112 camps gérés par le gouvernement. La plus importante vague de réfugiés est arrivée dans les camps entre 1983 et 1987, et nombre d’entre eux sont restés et ont eu des enfants. On estime en effet que plus de la moitié de la population de réfugiés actuelle est née en Inde et ne sait pas grand-chose de la vie au Sri Lanka. Le HCR n’a pas accès aux camps, mais quatre ONG sont présentes pour offrir des services aux réfugiés. Depuis la fin de la guerre, seuls 5 000 d’entre eux ont officiellement été rapatriés au Sri Lanka avec l’aide du HCR. La grande majorité éprouve encore une certaine réticence à y retourner en raison des rumeurs faisant état de violations des droits de l’homme et du manque d’opportunités d’emploi.

7. Les réfugiés afghans en Iran : L’Afghanistan est à l’origine de l’une des plus importantes et des plus longues crises de réfugiés au monde. Les Afghans ont été nombreux à fuir le pays à la suite de l’invasion soviétique de 1979, durant le régime taliban dans les années 1990 et, finalement, pendant le conflit de la dernière décennie entre les insurgés talibans et les forces de la coalition dirigée par les États-Unis. Si on a beaucoup écrit au sujet des 2,7 millions de réfugiés afghans au Pakistan, la présence de quelque 900 000 réfugiés enregistrés et de 1,4 million d’Afghans non enregistrés en Iran voisin n’a pas reçu la même attention. La plupart d’entre eux vivent dans des zones urbaines et leurs enfants sont exclus du système éducatif régulier. Le régime actuel a par ailleurs exacerbé l’intolérance des populations des villes envers les réfugiés. Les promesses de naturalisation de certains d’entre eux sont restées lettre morte, et ils sont souvent les victimes de déportations de masse. Les experts croient qu’un retour massif forcé en Afghanistan pourrait déstabiliser encore davantage le pays, dont la capacité à fournir emplois, services essentiels et protection aux personnes retournées est limitée.

8. Les réfugiés de la Corne de l’Afrique au Yémen : Le Yémen a longtemps été un pays de transit pour les migrants qui tentaient d’atteindre l’Arabie saoudite dans le but d’y trouver du travail. Depuis 2006 toutefois, le pays accueille aussi un nombre croissant de réfugiés somaliens, éthiopiens et érythréens. Malgré le conflit, la pauvreté et une certaine xénophobie, 103 000 réfugiés et migrants – un chiffre record – ont afflué au Yémen en 2011, faisant passer le nombre total de réfugiés enregistrés à 230 000, en plus des quelque 500 000 migrants. Leur présence a été largement éclipsée par le soulèvement et la crise politique survenus l’an dernier, qui ont entraîné le déplacement de centaines de milliers de Yéménites et contribué à l’accroissement de la pauvreté dans un pays qui était déjà le plus pauvre de la région. Les réfugiés qui vivent dans les milieux urbains doivent faire concurrence aux populations locales pour les rares emplois disponibles et les ressources limitées, une situation qui a aggravé les tensions et accru la vulnérabilité de nombreux réfugiés. Une pénurie de financement d’environ 30 millions de dollars a contraint le HCR à limiter son aide.

9. Les PDIP et les réfugiés maliens dans les pays voisins : La prise de contrôle du nord du Mali orchestrée en avril par les rebelles touaregs, qui ont rapidement été supplantés par les groupes islamistes, a poussé quelque 34 977 Maliens à fuir au Burkina Faso, 108 942 en Mauritanie et 58 312 au Niger. Quelque 118 000 Maliens ont été déplacés à l’intérieur de leur propre pays, dont 35 300 dans le Nord, soit dans les régions de Kidal, de Gao et de Tombouctou. Le HCR doit composer avec de graves pénuries de financement au Mali et dans chacun des pays hôtes, et l’insécurité croissante limite l’accès humanitaire aux populations qui ont besoin de protection. Pour les gouvernements des pays hôtes et les organisations d’aide humanitaire, l’afflux de réfugiés vient aggraver la crise alimentaire et des moyens de subsistance qui affectait déjà la région du Sahel. L’intervention de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), si elle a lieu, risque de faire augmenter encore davantage les populations de réfugiés.

10. Les PDIP en Colombie : Depuis le début du conflit entre le gouvernement colombien et les guérillas armées marxistes au milieu des années 1960, la menace de la violence a poussé des millions de personnes à abandonner leur foyer. Les populations indigènes et afro-colombiennes des régions rurales et isolées ont été particulièrement affectées. Le gouvernement estime à 3,6 millions le nombre de PDIP, mais plusieurs ONG font remarquer que de nombreux déplacés n’ont pas été officiellement enregistrés et que le chiffre est probablement plus proche de 5 millions. La plupart d’entre eux vivent en périphérie des villes colombiennes. Ils ont souvent de la difficulté à s’adapter à la vie urbaine et sont régulièrement victimes de discrimination dans leur recherche d’emplois et d’opportunités. Nombre d’entre eux n’ont pas accès aux soins de santé publics parce qu’ils n’ont pas de documents d’identité. Malgré les récents pourparlers de paix entre le gouvernement et les guérillas, la plupart des PDIP ne peuvent pas rentrer chez eux en toute sécurité. Dans ce contexte, l’amélioration de l’intégration dans les communautés hôtes est devenue une priorité.
 

 

[Cet article ne reflète pas nécessairement les vues des Nations Unies]

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Published by valenton rouge - dans Monde
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26 novembre 2012 1 26 /11 /novembre /2012 19:53
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2007-2012 : 6 années qui ébranlèrent les banques[1]


Depuis 2007-2008, les grandes banques centrales (BCE, Banque d’Angleterre, Fed aux Etats-Unis, Banque de Suisse) donnent la priorité absolue à tenter d’éviter un effondrement du système bancaire privé. Contrairement au discours dominant, le risque principal qui menace les banques n’est pas la suspension du paiement de la dette souveraine[3] par un Etat. Aucune des faillites bancaires depuis 2007 n’a été provoquée par un tel défaut de paiement. Aucun des sauvetages bancaires organisés par les Etats n’a été rendu nécessaire par une suspension de paiement de la part d’un Etat surendetté. Ce qui menace les banques depuis 2007, c’est le montage de dettes privées qu’elles ont progressivement construit depuis la grande dérèglementation qui a commencé à la fin des années 1970 et qui s’est achevée au cours des années 1990. Les bilans des banques privées sont toujours bourrés d’actifs[4] douteux : cela va d’actifs carrément toxiques qui constituent de véritables bombes à retardement à des actifs non liquides (c’est-à-dire qui ne peuvent pas être revendus, écoulés, sur les marchés financiers) en passant par des actifs dont la valeur est tout à fait surfaite dans les bilans bancaires. Les ventes et les dépréciations d’actifs que les banques ont jusqu’ici enregistrées dans leurs comptes afin de réduire le poids de ces actifs explosifs ne suffisent pas. Un nombre significatif d’entre elles dépendent d’un financement à court terme (fournis ou garantis par les pouvoirs publics avec l’argent des contribuables) pour se maintenir à flot[5] et pour faire face à des dettes elles-mêmes à court terme. C’est ce qui a mis la banque franco-belge Dexia, véritable hedge fund de très grande taille, trois fois au bord de la faillite en 4 ans : octobre 2008, octobre 2011[6] et octobre 2012[7]. Au cours de l’épisode le plus récent, début novembre 2012, les Etats français et belges ont apporté une aide de 5,5 milliards d’euros (dont 53 % à la charge de la Belgique) pour recapitaliser Dexia SA, société financière moribonde, dont les fonds propres ont fondu. Selon Le Soir : «  Les capitaux propres de Dexia maison-mère sont passés de 19,2 milliards à 2,7 milliards d’euros entre fin 2010 et fin 2011. Et au niveau du groupe, les fonds propres totaux sont devenus négatifs (-2,3 milliards d’euros au 30 juin 2012)  »[8]. Fin 2011, les dettes immédiatement exigibles de Dexia SA s’élevaient à 413 milliards d’euros et les montants dus au titre de contrats de dérivés à 461 milliards d’euros. La somme de ces deux montants représentait plus de 2,5 fois le PIB de la Belgique ! Pourtant les dirigeants de Dexia, le vice-premier ministre belge Didier Reynders et les médias dominants prétendent encore que le problème de Dexia SA est largement provoqué par la crise des dettes souveraines dans le sud de la zone euro. La vérité, c’est que les créances de Dexia SA sur la Grèce ne dépassaient pas 2 milliards d’euros en octobre 2011, soit 200 fois moins que les dettes immédiatement exigibles. En octobre 2012, l’action Dexia valait environ 0,18 euro, soit 100 fois moins qu’en septembre 2008. Malgré cela, les Etats français et belge ont décidé une fois de plus de renflouer cette société de défaisance en faisant du coup augmenter la dette publique de leur pays. En Espagne, la quasi faillite de Bankia a également été causée par des montages financiers douteux, et non pas par un quelconque défaut de paiement de la part d’un Etat. Depuis 2008, le scénario s’est répété une bonne trentaine de fois en Europe et aux Etats-Unis : à chaque fois, les pouvoirs publics se sont mis (et se mettent systématiquement) au service des banques privées en finançant leur sauvetage par l’emprunt public.

Retour sur le démarrage de la crise en 2007

Le montage gigantesque de dettes privées a commencé à s’effondrer avec l’éclatement de la bulle spéculative dans l’immobilier aux Etats-Unis (suivi par l’immobilier en Irlande, au Royaume-Uni, en Espagne,…). La bulle immobilière a éclaté aux Etats-Unis quand les prix des logements produits en trop grande quantité ont commencé à chuter car de plus en plus de constructions ne trouvaient plus d’acquéreurs.

Les explications tronquées ou carrément mensongères de la crise qui a éclaté aux Etats-Unis en 2007, avec un énorme effet de contagion vers l’Europe occidentale principalement, ont prévalu dans les interprétations données par les médias dominants. Régulièrement en 2007 et durant une bonne partie de 2008, on a expliqué à l’opinion publique que la crise avait démarré aux Etats-Unis parce que les pauvres s’étaient trop endettés pour acquérir des maisons qu’ils n’étaient pas en mesure de payer. Le comportement irrationnel des pauvres était pointé du doigt comme ayant provoqué la crise. A partir de fin septembre 2008, après la faillite de Lehman Brothers, le discours dominant a changé et a commencé à pointer les brebis galeuses qui au sein de monde de la finance avaient perverti le fonctionnement vertueux du capitalisme. Mais il n’en reste pas moins que les mensonges ou les présentations tronquées ont continué à circuler. On passait des pauvres responsables de la crise aux pommes pourries présentes dans la classe capitaliste : Bernard Madoff, qui a monté une arnaque de 50 milliards de dollars ou Richard Fuld, le patron de Lehman Brothers.

Les prémisses de la crise remontent à 2006 lorsque débute aux Etats-Unis la chute du prix de l’immobilier provoquée par la surproduction, elle-même provoquée par la bulle spéculative qui en enflant le prix de l’immobilier avait amené le secteur de la construction à augmenter exagérément son activité par rapport à la demande solvable. C’est la chute du prix de l’immobilier qui a entraîné l’augmentation du nombre de ménages incapables de payer leurs mensualités de crédits hypothécaires subprimes. En effet, aux Etats-Unis, les ménages ont la possibilité et la coutume, quand les prix de l‘immobilier sont à la hausse, de refinancer leur emprunt hypothécaire au bout de 2 ou 3 ans afin d’obtenir des termes plus favorables (d’autant que dans le secteur des prêts subprimes, le taux des 2 ou 3 premières années était faible et fixe, autour de 3%, avant de grimper très fort et de devenir variable à la 3 ou 4e année). Vu que les prix de l’immobilier ont commencé à baisser dès 2006, les ménages qui avaient eu recours aux prêts subprimes n’ont plus été en mesure de refinancer favorablement leur crédit hypothécaire, les défauts de paiement ont commencé à se multiplier très fortement dès le début de 2007 ce qui a provoqué la faillite de 84 sociétés de crédit hypothécaire aux Etats-Unis entre janvier et août 2007.

Comme très souvent, alors que la crise est expliquée de manière simpliste par l’éclatement d’une bulle spéculative, en réalité, il faut chercher la cause à la fois dans le secteur de la production et dans la spéculation. Bien sûr, le fait qu’une bulle spéculative ait été créée et ait fini par éclater ne fait que démultiplier les effets de la crise qui a démarré dans la production. Tout l’échafaudage des prêts subprimes et des produits structurés créés depuis le milieu des années 1990 s’est effondré, ce qui a eu de terribles retombées sur la production dans différents secteurs de l’économie réelle. Les politiques d’austérité ont par la suite encore amplifié le phénomène en débouchant sur la période récessive-dépressive prolongée dans laquelle l’économie des pays les plus industrialisés se trouve enlisée.

L’impact de la crise de l’immobilier aux Etats-Unis et de la crise bancaire qui lui succéda a eu un énorme effet de contagion internationale car de nombreuses banques européennes avaient massivement investi dans les produits structurés et dérivés états-uniens. Depuis les années 1990, la croissance aux Etats-Unis et dans plusieurs économies européennes a été soutenue par une hypertrophie du secteur financier privé et par une augmentation formidable des dettes privées : dettes des ménages[9], dettes des entreprises financières et non financières. En revanche, les dettes publiques ont eu tendance à baisser entre la deuxième moitié des années 1990 et 2007-2008.

Hypertrophie du secteur financier privé, donc. Le volume des actifs des banques privées européennes en rapport au produit intérieur brut a gonflé de manière extraordinaire à partir des années 1990 pour atteindre dans l’Union européenne 3,5 fois le PIB des 27 pays membres de l’UE en 2011[10]. En Irlande, en 2011, les actifs des banques représentaient 8 fois le produit intérieur brut du pays.

Les dettes des banques privées[11] de la zone euro représentent également 3,5 fois le PIB de la zone. Les dettes du secteur financier britannique atteignent des sommets en proportion du PIB : elles lui sont 11 fois supérieures tandis que la dette publique représente environ 80% du PIB.

La dette brute des Etats de la zone euro représentait 86% du PIB des 17 pays membres en 2011[12]. La dette publique grecque représentait 162% du PIB grec en 2011 tandis que les dettes de son secteur financier représentent 311% du PIB, soit le double. La dette publique espagnole atteignait 62% du PIB en 2011 tandis que les dettes du secteur financier atteignaient 203%, soit le triple de la dette publique.

Un peu d’histoire : la mise en place d’une réglementation financière stricte à la suite de la crise des années 1930

Le krach de Wall Street en octobre 1929, l’énorme crise bancaire de 1933 et la période prolongée de crise économique aux Etats-Unis et en Europe des années 1930 ont amené le président Franklin Roosevelt, et par la suite l’Europe, à fortement réglementer le secteur financier afin d’éviter la répétition de graves crises boursières et bancaires. Conséquence : au cours des trente années qui ont suivi la seconde guerre mondiale, le nombre de crises bancaires a été minime. C’est ce que montrent deux économistes néolibéraux nord-américains, Carmen M. Reinhart et Kenneth S. Rogoff, dans un livre publié en 2009 et intitulé Cette fois, c’est différent. Huit siècles de folie financière. Kenneth Rogoff a été économiste en chef du FMI et Carmen Reinhart, professeur d’université, est conseillère du FMI et de la Banque mondiale. Selon ces deux économistes qui sont tout sauf favorables à une remise en cause du capitalisme, la quantité très réduite de crises bancaires s’explique principalement « par la répression des marchés financiers intérieurs (à des degrés divers), puis par un recours massif aux contrôles des capitaux pendant bien des années après la seconde guerre mondiale »[13].

Une des mesures fortes prises par Roosevelt et par les gouvernements d’Europe (notamment sous la pression des mobilisations populaires en Europe après la Libération) a consisté à limiter et à règlementer strictement l’usage que les banques pouvaient faire de l’argent du public. Ce principe de protection des dépôts a donné lieu à la séparation entre banques de dépôt et banques d’investissement dont la loi américaine dite Glass Steagall Act a été la forme la plus connue mais qui a été appliquée également avec certaines variantes dans les pays européens.

Avec cette séparation, seules les banques commerciales pouvaient recueillir les dépôts du public qui bénéficiaient d’une garantie de l’Etat. Parallèlement à cela, leur champ d’activités avait été réduit aux prêts aux particuliers et aux entreprises, et excluait l’émission de titres, d’actions et de tout autre instrument financier. Les banques d’investissement devaient, quant à elles, capter leurs ressources sur les marchés financiers afin de pouvoir émettre des titres, des actions et tout autre instrument financier.

La dérèglementation financière et le virage néolibéral

Le virage néolibéral de la fin des années 1970 a remis en cause ces règlementations. Au bout d’une vingtaine d’années, la déréglementation bancaire et financière en général a été achevée. Comme le relèvent Kenneth Rogoff et Carmen Reinhart, les crises bancaires et boursières se sont multipliées à partir des années 1980, elles ont également pris des formes de plus en plus aigües.

Dans le modèle traditionnel hérité de la période prolongée de règlementation, les banques évaluent et portent le risque, c’est-à-dire qu’elles analysent les demandes de crédit, décident ou non de les satisfaire, et, une fois les prêts consentis, les conservent dans leur bilan jusqu’à leur terme (on parle ici du modèle originate and hold, « octroyer et conserver »).

Profitant du profond mouvement de dérèglementation qu’elles ont suscité, les banques ont abandonné le modèle « octroyer et conserver » pour augmenter le rendement sur fonds propres. Pour ce faire, les banques ont inventé de nouveaux procédés, en particulier la titrisation qui consiste à transformer des crédits bancaires en titres financiers. L’objectif poursuivi était simple : ne plus conserver dans leurs comptes les crédits et les risques y afférents. Elles ont transformé ces crédits en titres sous la forme de produits financiers structurés qu’elles ont vendus à d’autres banques ou à d’autres institutions financières privées. On parle ici d’un nouveau modèle bancaire dit originate to distribute, « octroyer et céder », appelé également originate repackage and sell, « octroyer, restructurer et vendre ». Pour la banque, l’avantage est double : elle diminue son risque en sortant de son actif les crédits qu’elle a consentis et elle dispose de moyens supplémentaires pour spéculer.

La dérèglementation a permis au secteur financier privé et notamment aux banques de faire jouer fortement ce qu’on appelle l’effet de levier. Xavier Dupret décrit clairement le phénomène : « Le monde bancaire s’est beaucoup endetté, ces dernières années, via ce que l’on appelle les effets de levier. L’effet de levier consiste à recourir à l’endettement pour augmenter la rentabilité des capitaux propres. Et pour qu’il fonctionne, il faut que le taux de rentabilité du projet sélectionné soit supérieur au taux d’intérêt à verser pour la somme empruntée. Les effets de levier sont devenus de plus en plus importants avec le temps. Ce qui n’est évidemment pas sans poser problème. Ainsi, au printemps 2008, les banques d’investissement de Wall Street avaient des effets de levier qui oscillaient entre 25 et 45 (pour un dollar de fonds propres, elles avaient emprunté entre 25 et 45 dollars). Ainsi, Merrill Lynch avait un effet de levier de 40. Cette situation était évidemment explosive car une institution qui a un effet de levier de 40 pour 1 voit ses fonds propres effacés avec une baisse de 2,5% (soit 1/40) de la valeur des actifs acquis. »[14]

Grâce à la dérèglementation, les banques ont pu développer des activités impliquant des volumes gigantesques de financement (et donc de dettes) sans les prendre en compte dans leur bilan comptable. Elles font du hors bilan à un point tel qu’en 2011 le volume des activités en question dépasse 67 000 milliards de dollars (ce qui équivaut environ à la somme des PIB de tous les pays de la planète) : c’est ce qu’on appelle l’activité bancaire de l’ombre, le shadow banking [15]. Quand l’activité hors bilan aboutit à des pertes massives, cela se répercute tôt ou tard sur la santé des banques qui les ont initiées. Ce sont les grandes banques qui dominent de très loin cette activité de l’ombre. La menace de la faillite amène les Etats à se porter à leur secours notamment en les recapitalisant. Alors que les bilans officiels des banques ont enregistré une réduction de volume depuis le début de la crise en 2007-2008, le volume du hors bilan, le shadow banking, n’a pas suivi la même évolution. Après avoir décliné entre 2008 et 2010, il est revenu en 2011-2012 au niveau de 2006-2007, ce qui est un symptôme clair de la dangerosité de la situation des finances privées mondiales. Du coup, la portée de l’action des institutions publiques nationales et internationales qui sont en charge, pour reprendre leur vocabulaire, de ramener la finance à des comportements plus responsables est très limitée. Les régulateurs ne se donnent même pas les moyens de connaître les activités réelles des banques qu’ils sont censés contrôler.

Le Conseil de stabilité financière (CSF), l’organe érigé par le forum du G20 en charge de la stabilité financière mondiale, a livré les chiffres 2011. « La taille du ‘shadow banking’ échappant à toute régulation est de 67.000 milliards de dollars selon son rapport consacré à 25 pays (90% des actifs financiers mondiaux). Ce sont 5.000 à 6.000 milliards de plus qu’en 2010. Ce secteur ‘parallèle’ représente à lui seul la moitié de la taille des actifs totaux des banques. Rapportée au Produit Intérieur Brut du pays, la banque de l’ombre prospère à Hong-Kong (520%), aux Pays-Bas (490%), au Royaume-Uni (370%), à Singapour (260%) et en Suisse (210%). Mais, en terme absolu, les Etats-Unis restent en première position puisque la part de ce secteur parallèle représente 23.000 milliards d’actifs en 2011, suivi de la zone euro (22.000 milliards) et du Royaume-Uni (9.000 milliards).  »[16]

Une grande partie des transactions financières échappe totalement au contrôle officiel. Comme dit précédemment, le volume de l’activité bancaire de l’ombre représente la moitié de la taille des actifs totaux des banques ! Il faut également prendre la mesure du marché de gré à gré (OTC) – c’est-à-dire sans contrôle de la part des autorités des marchés - des produits financiers dérivés. Le volume des produits dérivés s’est développé de manière exponentielle entre les années 1990 et les années 2007-2008. Bien qu’elle ait un peu décliné au début de la crise, la valeur notionnelle des contrats de dérivés sur le marché de gré à gré a atteint en 2011 la somme astronomique de 650 000 milliards de dollars (650 000 000 000 000 $), soit environ 10 fois le PIB mondial. Le volume du 2e semestre de 2007 est dépassé et celui du premier semestre 2008 est en vue… Les swaps sur les taux d’intérêts représentent 74% du total tandis que les dérivés sur le marché des devises représentent 8%, les Credit default swaps (CDS) 5%, les dérivés sur les actions 1%, le reste se répartissant en une multitude de produits.

Depuis 2008, les sauvetages bancaires n’ont pas débouché sur des comportements plus responsables

La crise financière de 2007 a vu les banques, pourtant coupables d’agissements répréhensibles et de prises de risque inconsidéré, bénéficier de massives injections de fonds à travers de nombreux et coûteux plans de sauvetage. Dans une étude très documentée[17], deux chercheurs se sont attachés à vérifier « si les opérations de sauvetage public ont été suivies par une plus grande réduction de risques dans les nouveaux prêts consentis par les banques secourues par rapport à celles qui ne l’ont pas été ». Pour ce faire, les auteurs ont analysé le bilan et les prêts syndiqués (il s’agit des crédits consentis à une entreprise par plusieurs banques) accordés par 87 grandes banques commerciales internationales. Les auteurs ont relevé que « les banques aidées ont continué à signer des prêts syndiqués à risques » en observant que « les prêts syndiqués des banques qui avaient bénéficié d’un renflouement par la suite étaient plus risqués avant la crise que ceux des institutions non aidées ». Loin de constituer un remède et un garde-fou efficace contre les errements des banques, les plans de sauvetages des Etats ont au contraire constitué pour nombre d’entre elles un puissant incitateur à la poursuite et à l’intensification de leurs pratiques coupables. En effet, « la perspective d’un soutien de l’Etat peut entraîner un aléa moral et amener les banques à une plus grande prise de risque »[18].

En somme, une grave crise des dettes privées provoquée par les agissements irresponsables des grandes banques a ensuite poussé les dirigeants états-uniens et européens à leur venir en aide grâce aux fonds publics. La musique lancinante de la crise des dettes souveraines a alors pu être entonnée pour imposer des sacrifices brutaux aux peuples. La déréglementation financière des années 1990 a été le terreau fertile pour cette crise aux conséquences sociales dramatiques. Tant qu’ils ne materont pas la finance internationale, les peuples seront à sa merci. Ce combat doit être intensifié au plus vite.

Eric Toussaint [2]

 

http://cadtm.org/Banques-contre-Peuples-les-dessous

www.cadtm.org
345 Avenue de l’Observatoire
4000 Liège
Belgique

[1] L’auteur remercie Patrick Saurin, Daniel Munevar, Damien Millet et Virginie de Romanet pour l’aide qu’ils ont apportée à l’élaboration de cet article.

[2] Eric Toussaint, maître de conférence à l’université de Liège, est président du CADTM Belgique (Comité pour l’annulation de la dette du tiers-monde, www.cadtm.org) et membre du conseil scientifique d’ATTAC France. Il a écrit, avec Damien Millet, AAA. Audit Annulation Autre politique, Seuil, Paris, 2012.

[3] La dette souveraine est la dette d’un Etat et des organismes publics qui lui sont rattachés.

[4] En général, le terme « actif » fait référence à un bien qui possède une valeur réalisable, ou qui peut générer des revenus. Dans le cas contraire, on parle de « passif », c’est-à-dire la partie du bilan composé des ressources dont dispose une entreprise (capitaux propres apportés par les associés, provisions pour risques et charges, dettes). Voir : http://www.banque-info.com/lexique-bancaire/a/

[5] De nombreuses banques dépendent d’un financement à court terme car elles éprouvent d’énormes difficultés à emprunter au secteur privé à un coût soutenable (c’est-à-dire le plus bas possible) notamment sous la forme d’émission de titres de dette. Comme nous le verrons plus loin, la décision de la BCE de prêter un peu plus de 1000 milliards d’euros à un taux d’intérêt de 1% pour une période de 3 ans à plus de 800 banques européennes a constitué une planche de salut pour un grand nombre d’entre elles. Par la suite, grâce à ces prêts de la BCE, les plus fortes d’entre elles ont de nouveau eu la possibilité d’émettre des titres de dette pour se financer. Cela n’aurait pas été le cas si la BCE n’avait pas joué le prêteur en dernier ressort et ce pour 3 ans.

[6] Sur l’épisode d’octobre 2011, voir Eric Toussaint, « Krach de Dexia : un effet domino en route dans l’UE ? », 4 octobre 2011, http://cadtm.org/Krach-de-Dexia-un-effet-domino-en
[7] Sur l’épisode d’octobre 2012 qui a abouti à un nouveau sauvetage sous la forme d’une recapitalisation, voir Eric Toussaint, « Fallait-il à nouveau injecter de l’argent dans Dexia ? », Le Soir, 2 novembre 2012, http://cadtm.org/Fallait-il-a-nouveau-injecter-de-l ; voir également : CADTM, « Pour sortir du piège des recapitalisations à répétition, le CADTM demande l’annulation des garanties de l’Etat belge aux créanciers du groupe Dexia », 31 octobre 2012, http://cadtm.org/Pour-sortir-du-piege-des ; CADTM, « Pourquoi le CADTM introduit avec ATTAC un recours en annulation de l’arrêté royal octroyant une garantie de 54 milliards d’euros (avec en sus les intérêts et accessoires) à Dexia SA et Dexia Crédit Local SA », 22 décembre 2011, http://cadtm.org/Pourquoi-le-CADTM-introduit-avec

[8] Pierre-Henri Thomas, Bernard Demonty, Le Soir, 31 octobre 2012, p. 19, http://archives.lesoir.be/dexia-sera-recapitalise-pour-le-7-...

[9] Les dettes des ménages incluent les dettes que les étudiants américains ont contractées pour payer leurs études. Les dettes des étudiants aux Etats-Unis atteignent le montant colossal de 1 000 milliards de dollars, c’est-à-dire plus que le total des dettes extérieures publiques de l’Amérique latine (460 milliards de dollars), de l’Afrique (263 milliards) et de l’Asie du Sud (205 milliards). Voir pour le montant des dettes de ces « continents » : Damien Millet, Daniel Munevar, Eric Toussaint, Les Chiffres de la dette 2012, tableau 7, p. 9. Téléchargeable : http://cadtm.org/Les-Chiffres-de-la-dette-2012

[10] Voir Damien Millet, Daniel Munevar, Eric Toussaint, Les Chiffres de la dette 2012, tableau 30, p. 23. Ce tableau se base sur des données de la Fédération européenne du secteur bancaire, http://www.ebf-fbe.eu/index.php?page=statistics. Voir également Martin Wolf, « Liikanen is at least a step forward for EU banks », Financial Times, 5 octobre 2012, p. 9.

[11] Les dettes des banques ne doivent pas être confondues avec leurs actifs, elles font partie de leur « passif ». Voir plus haut la note de bas de page sur « Actif » et « Passif » des banques.

[12] Voir Damien Millet, Daniel Munevar, Eric Toussaint, Les Chiffres de la dette 2012, tableau 24, p. 18. Ce tableau utilise la base de données de recherche de Morgan Stanley, ainsi que http://www.ecb.int/stats/money/aggregates/bsheets/html/outst... et

http://www.bankofgreece.gr/Pages/en/Statistics/monetary/nxi....

[13] Carmen M. Reinhart, Kenneth S. Rogoff, Cette fois, c’est différent. Huit siècles de folie financière, Pearson, Paris, 2010. Edition originale en 2009 par Princeton University Press.

[14] Xavier Dupret, « Et si nous laissions les banques faire faillite ? », 22 août 2012, http://www.gresea.be/spip.php?article1048
[15] Voir Daniel Munevar, « Les risques du système bancaire de l’ombre », 21 avril 2012, http://cadtm.org/Les-risques-du-systeme-bancaire-de

Voir aussi : Tracy Alloway, “Traditional lenders shiver as shadow banking grows”, Financial Times, 28 décembre 2011
[16] Voir Richard Hiault, « Le monde bancaire « parallèle » pèse 67.000 milliards de dollars », Les Echos, 18 novembre 2012, http://www.lesechos.fr/entreprises-secteurs/finance-marches/...

[17] Michel Brei et Blaise Gadanecz, “Have bailouts made banks’loan book safer ?”, Bis Quaterly Review, september 2012, pp. 61-72. Les citations de ce paragraphe en sont issues.

[18] Ibid.

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26 novembre 2012 1 26 /11 /novembre /2012 19:39

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http://blog.lesoir.be/colette-braeckman/2012/11/21/cinq-questions-apres-la-chute-de-goma/

 

 

Symboliquement, que représente la chute de Goma ?


Une humiliation pour plusieurs acteurs, vvoilà ce que signifie la prise de Goma. En premier lieu pour l’armée congolaise, car même si plusieurs bataillons se sont bien comportés et ont remporté des succès initiaux, la logistique n’a pas suivi, les ordres ont été contradictoires. D’où le soupçon de trahison à l’encontre de la hiérarchie. Humiliation aussi pour le pouvoir de Kinshasa, qui avait refusé avec hauteur toute négociation avec les rebelles, mais sans avoir réellement les moyens d’une solution militaire.

Humiliation surtout pour la force onusienne, la plus importante et la plus coûteuse jamais déployée, rendue incapable, faute d’un mandat suffisant, de faire face à quelques milliers de rebelles tout comme elle se montre incapable de protéger les femmes victimes de violences sexuelles. La France, en urgence, a proposé de modifier le mandat de la Monusco. Mais est il encore temps ?

Humiliation enfin pour la « communauté internationale » A la veille d’une réunion du « comité des sanctions » de l’ONU, elle s’avère incapable de faire exécuter les mandats d’arrêt de la justice internationale contre les chefs de guerre, incapable de mettre en œuvre des sanctions dissuasives, incapable de faire respecter la souveraineté et les frontières d’un Etat membre, le Congo, incapable de proposer une solution de longue durée.

Humiliation aussi pour la diplomatie belge, tenue pour partie négligeable.

Quelles seront les conséquences de cette défaite militaire ?

Une vague d’indignation et de colère traverse toute la RDC : des locaux de la Monusco ont été attaqués à Kisangani et pourraient l’être à Bukavu, dans tout le pays les étudiants se mobilisent pour manifester dans les jours à venir. Les Congolais se sentent trahis par la communauté internationale mais leur colère se dirige aussi vers Kinshasa. L’opposition, au lieu de privilégier l’unité nationale face au danger de balkanisation du pays, préfère attaquer le chef de l’Etat ; certains de ses représentants ont eu des contacts avec les rebelles. Vital Kamerhe, qui démissionna à la suite des accords de 2009 avec le Rwanda prône aujourd’hui la négociation. Le président Kabila, qui avait réussi à organiser le sommet de la francophonie dans de bonnes conditions, ainsi que le Premier Ministre Matata Mponyo, artisan d’une embellie économique, sortent affaiblis de la crise actuelle : « actionnés » par les rebelles et leurs alliés, de multiples groupes armés se réveillent au Kivu mais aussi au Kasaï et ailleurs, confortant l’image du « chaos congolais » que Kigali s’emploie à promouvoir pour occulter sa propre responsabilité. En outre, la politique de « brassage » et d’intégration de groupes rebelles ayant permis l’infiltration de l’armée jusqu’au plus haut niveau, les militaires sont hantés par le soupçon de trahison, qui s’ajoute à la maladie

chronique – et nationale – de la corruption. Si Kinshasa refuse de négocier, les rebelles pourraient pousser jusqu’à Bukavu et on pourrait assister à une tentative de changement de régime à Kinshasa, le chef de l’Etat ayant déjà échappé à plusieurs tentatives d’assassinat.

Que veulent les rebelles du M23 et leurs alliés rwandais ?

Les revendications initiales des mutins étaient assez simples : ils exigeaient que soient respectés les accords conclus entre Kinshasa et Kigali le 23 mars 2009 prévoyant leur intégration dans l’armée congolaise, des promotions en grade, de meilleurs salaires. En réalité, un certain nombre d’officiers et de militaires issus des anciennes rébellions soutenues par le Rwanda refusèrent leur affectation dans d’autres provinces du Congo. Ils souhaitaient maintenir dans l’Est du pays une sorte d’« armée dans l’armée » et une administration parallèle garante des intérêts sécuritaires et surtout économiques du Rwanda et de certains de ses alliés Tutsis congolais. Après quelques revers, les rebelles, soutenus de l’extérieur, ont haussé le niveau de leurs exigences : ils affirment vouloir lutter contre la corruption, exigent des négociations avec Kinshasa qui incluraient l’opposition politique, la société civile et la diaspora. Ils ne dissimulent plus leur ambition de vouloir renverser le président Kabila et comptent sur le soutien de divers alliés au sein de la classe politique, comme l’ex député Roger Lumbala aujourd’hui réfugié en France. Prônant un changement de régime, ils estiment pouvoir capitaliser sur les faiblesses du pouvoir : des élections contestées, l’affaire Chebeya, les lenteurs de la réforme de la Commission électorale, l’affairisme au sommet de l’Etat, le mécontentement suscité par la politique de rigueur du Premier Ministre. La guerre a aussi bloqué l’arrestation de Bosco Ntaganda et autres criminels.

Comment expliquer l’implication du Rwanda ?

L’implication du Rwanda au Nord et au Sud-Kivu a été longtemps justifiée par des raisons sécuritaires : empêcher les incursions des miliciens hutus et le retour de l’idéologie du génocide, protéger les « cousins » Tutsis congolais. Aujourd’hui les forces hutues (moins de 2.000 hommes) ne représentent plus une menace, les Banyamulenge du Sud-Kivu sont fidèles à Kinshasa. Mais Kigali, sans l’exprimer ouvertement, souhaite que l’Est du Kivu demeure une zone de « souveraineté partagée » et veut pouvoir compter sur une « armée dans l’armée » et sur des alliés politiques locaux. Au cœur de cette ambition, la sécurité, mais surtout l ’économie : le Rwanda fonde son expansion et son rôle au sein de la Communauté des Etats d’Afrique de l’Est (Comesa) sur le fait d’être un « hub » aérien et une plaque tournante pour l’exportation des minerais extraits au Congo (coltan, cassitérite, terres niobium, etc.) La découverte de gisements pétroliers a aiguisé les appétits : la société britannique SOCO (qui a des bureaux à Kigali) a entrepris des prospections pétrolières dans le parc des Virunga au Nord-Kivu. Quant au gisement de pétrole découvert sous le lac Albert, son exploitation devrait être partagée entre l’Ouganda (qui va se doter d’une raffinerie) et le Congo. Mais la nappe se prolongeant jusque Rutshuru, aux mains des rebelles, le Rwanda,

via ses alliés du M23, pourrait revendiquer de prendre sa part du pactole.

Quels sont les scénarios de sortie de crise ? Sous les auspices de la Conférence internationale sur la sécurité dans les grands lacs qui se tient à Kampala, une négociation a déjà commencé de facto, les présidents Kabila et Kagame étant appelés à se rencontrer. S’il veut enrayer une descente des rebelles sur Bukavu, le président congolais devra peut-être lâcher du lest. Mais des concessions le fragiliseront plus encore et il n’est pas certain que le scénario d’un changement de régime puisse être enrayé. Quant à la « communauté internationale » en dépit des pressions britanniques et américaines qui lissent toute résolution onusienne épinglant le Rwanda, elle pourrait, à l’initiative de la France, modifier le mandat de la Monusco, le rendre plus offensif afin d’imposer au Kivu le maintien de l’autorité légale. Des sanctions à l’encontre des soutiens du M23 pourraient être décidées, mais il n’est pas sûr qu’elles fassent fléchir Kigali, qui persiste à nier toute implication. La « force neutre » censée se déployer sur la frontière entre le Rwanda et le Congo, faute de financements et de contributeurs volontaires, n’a jamais été autre chose qu’un concept opérationnel. Seule une « force non neutre », c’est-à-dire offensive, à laquelle participeraient des pays « amis » du Congo, (des Etats d’Afrique australe ont été pressentis) pourrai faire basculer le rapport de forces, imposer le rétablissement de la souveraineté congolaise et restaurer la légalité. Mais les Etats n’ont que des intérêts, et guère d’amis.

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