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La Charge de la cavalerie rouge (Скачет красная конница)  par Kasimir Malevitch 
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A mon parti



 Tu m'as donné la fraternité envers celui que je ne connais pas.
Tu as ajouté à mon corps la force de tous ceux qui vivent.
Tu m'as redonné la patrie comme par une autre naissance
Tu m'as donné la liberté que ne possède pas le solitaire.
Tu m'as appris à allumer, co
 mme un feu, la bonté.
Tu m'as donné la rectitude qu'il faut à l'arbre.
Tu m'as appris à voir l'unité et la variété de l'homme.
Tu m'as montré comment la douleur de l'individu  meurt avec la victoire de tous.
Tu m'as appris à dormir dans les durs lits de mes frères.
Tu m'as fait bâtir sur la réalité comme on construit sur une roche.
Tu m'as fait l'adversaire du méchant, tu m'as fait mur contre le frénétique.
Tu m'as fait voir la clarté du monde et la possibilité de la joie.
Tu m'as rendu indestructible car grâce à toi je ne finis plus avec moi.


Canto General 
Pablo Néruda

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26 novembre 2012 1 26 /11 /novembre /2012 19:34

limpieza-social.jpghttp://libertad95.com/2012/11/16/nettoyage-social-en-colombie-le-massacre-des-sans-abri/

 

 

Vivre dans les égouts de Bogota


Le gouvernement colombien développe une nouvelle image de son pays afin d’attirer massivement les capitaux étrangers tandis que l’extermination des individus jugés indésirables se perpétue dans la capitale.

C’est au mois de septembre dernier, lors de l’ouverture d’un match de football contre l’Uruguay, que la Colombie a dévoilé ce qu’elle désigne comme sa « nouvelle identité visuelle » à travers le lancement d’une vaste campagne publicitaire. (1) « La Colombie traverse un bon moment. Nous sommes en train de construire ensemble un pays meilleur. Aujourd’hui on nous regarde avec d’autres yeux, on parle de notre pays comme d’une étoile fulgurante. Nous possédons tout ce dont le monde a besoin et nous allons lui apporter des solutions » déclare le Président colombien Juan Manuel Santos dans le film publicitaire de la  « Marque Colombie » aux côtés du Ministre du Commerce, et dont la diffusion coïncidait avec l’annonce de négociations de paix avec la guérilla. (2)

La respuesta es Colombia’

Avec un budget publicitaire de 3 millions de dollars, l’Etat colombien vient en effet de s’offrir une nouvelle vitrine en déployant une opération médiatique d’envergure afin de promouvoir les différents secteurs de son économie en tentant de « rectifier l’image négative » du pays et pour attirer les investisseurs du monde entier: ‘La respuesta es Colombia’ (La réponse c’est la Colombie). (3) Un autre projet d’envergure verra le jour en 2014 à Bogota puisque la Colombie est en train de faire construire son plus haut gratte-ciel (66 étages), un projet immobilier pharaonique de 186 millions de dollars, symbole de cette ascension fulgurante que Monsieur Santos et son gouvernement ambitionnent pour les années à venir. (4)

La paix, une affaire rentable

Après cinquante années d’un conflit interne sanglant dans lequel des milliards de dollars ont été englouti en armement, et qui a déjà coûté la vie à des dizaines de milliers de colombiens, il est bien évident que le pays en paie un lourd tribut. La guerre coûtant chaque année deux points de croissance à l’économie du pays, la signature hypothétique d’un accord pour mettre fin au conflit qui frappe le pays depuis un demi-siècle pourrait ainsi avoir des conséquences profondes sur l’économie nationale.

Pourtant, tandis que le Président Santos a le regard tourné vers les étoiles et se prend à rêver que le monde entier ne peut plus se passer de lui, les profondes inégalités sociales demeurent à l’origine du conflit toujours en cours et d’innombrables violations des droits humains restent une constante à travers tout le pays. Parmi un des aspects de cette véritable crise humanitaire que vit la Colombie, une réalité particulièrement sordide se déroule tout juste sous les pieds des habitants de Bogota, puisque c’est au fond des égouts que les sans-abri ont trouvé un bien sinistre refuge, pour tenter d’échapper aux opérations de « nettoyage social » que les forces de police colombiennes et les escadrons de la mort pratiquent régulièrement dans la capitale.

Le nettoyage social en Colombie, une pratique de longue date

Le phénomène du « nettoyage social » ou limpieza social n’est pas nouveau en Colombie et fait son apparition à la fin des années 70. Ce sont les individus jugés indésirables pour la société, les « habitantes de las calle » (les « habitants des rues ») qualifiés de « desechables » (« jetables ») qui sont les cibles de cette éradication physique de la pauvreté: enfants des rues, délinquants, toxicomanes, sans-abris, prostituées, travestis… Afin de « nettoyer » la société, des escadrons de la mort, les milices paramilitaires d’extrême droite, mais également les forces de police colombiennes, se livrent littéralement au massacre de ces personnes, depuis plusieurs décennies en  et en toute impunité. Une vaste tragédie dont l’écho est à peine perceptible et qui persiste jusqu’à ce jour. (3)

Le « nettoyage social » est un phénomène diffus en Colombie et connaîtra différentes phases au cours des décennies avec, parfois, la diffusion de tracts dans certaines villes annonçant la venue de ces escadrons de la mort. Mais c’est peut-être plus particulièrement à Bogota, la capitale de 8 millions d’habitants, qui compte la plus grande population de réfugiés du pays, que s’exerce sans relâche ce procédé infâme dont les autorités colombiennes ne se préoccupent pas. (4)

Descente aux enfers

Un documentaire intitulé « Vivre dans les égouts de Bogota » réalisé par Vice Magazine,  nous emmène au fond des égouts de la capitale colombienne et dévoile le sinistre quotidien de ces personnes condamnée à la déchéance. Transis de froid, crevant de faim, des hommes, des femmes et des enfants survivent dans l’obscurité, au milieu d’excréments humains, entourés de rats, dans la misère la plus extrême et sous la menace permanente du « nettoyage social » dont ils savent qu’ils sont la cible. (5)

Le Docteur Jaime Jaramillo est une des rares personnes en Colombie à venir en aide aux personnes vivant dans les égouts et a fait sortir des centaines d’enfants des canalisations de Bogota. C’est dans les années 70 que le Docteur Jaime Jaramillo, ou comme on le surnomme en Colombie « Papa Jaime », a commencé à descendre dans les égouts afin de sauver les enfants des rues des abus et de la mort. (6) « J’étais asthmatique et je n’arrivais pas croire que des êtres humains puissent vivre comme çà », raconte le Docteur Jaramillo qui a créé la Fondation Enfants des Andes, une organisation sanitaire et sociale qui recueille, soigne, éduque et socialise ces enfants des rues qui ont vécu les pires souffrances. « Malheureusement, pour pouvoir manger ces enfants doivent voler, et pour voler ils doivent prendre de la drogue. C’est un cercle vicieux. » explique-t-il.

 « Quand c’est ton tour, c’est ton tour »

Contraints de se terrer dans les égouts où ils continuent d’être traqués par la police et les escadrons de la mort, des hommes, des femmes et des enfants sont les victimes d’agressions barbares. Pedro, qui a survécu à une agression au couteau, témoigne: « Il y a six mois les paramilitaires sont venus ont mis le feu à une petite fille. Ils ont versé de l’essence sur elle et l’ont enflammée. C’est terrible. » Lorsque leurs agresseurs ne peuvent pas les atteindre par balles ou au couteau alors ils déversent de l’essence dans les bouches d’égouts et y mettent le feu. 22 enfants sont ainsi morts brûlés vifs. Le harcèlement par la police, qui agit généralement le dimanche, est permanent et les pousse à se réfugier au plus profond des canalisations de la ville. « Ils viennent constamment ici, t’attrapent et t’emmènent au poste de police. Là ils te frappent dur et t’aspergent avec un puissant jet d’eau» raconte Pedro. Un autre homme, Pablo, raconte qu’il a perdu sa femme, emportée par une brusque montée des eaux lors d’une pluie torrentielle.

L’année dernière, une pétition en ligne a été lancé sur internet par le site Care2 afin d’attirer l’attention de l’opinion internationale sur le cas du « nettoyage social » en Colombie et pour demander au Président Juan Manuel Santos, au Ministre de la Défense et au Directeur de la Police Nationale que cesse enfin le massacre des sans-abri par les forces de l’ordre et autres escadrons de la mort. La pétition a rassemblé près de 25.000 signatures des quatre coins du monde mais n’aura, semble-t-il, connu aucune suite… (7)

Alors que viennent de s’engager des pourparlers entre le gouvernement et la guérilla, la Colombie, troisième pays le plus inégalitaire au monde, figure toujours sur la liste noire des différents organismes des droits de l’Homme. Tout récemment, la Cour pénale Internationale vient d’émettre un rapport sur la situation de la Colombie et adresse clairement, à travers celui-ci, un dernier avertissement à l’Etat colombien afin que des changements importants soient mis en œuvre dans la politique pénale de ce pays. (10)

 


Florence Gatineau

 

 

 

 

 

 

(1) La marque Colombie se déplace partout dans le monde – vidéo 10 septembre 2012

http://www.youtube.com/watch?feature=endscreen&NR=1&v=UueAiXGj1cs

(2) Marca Colombia (La Marque Colombie) – vidéo 7 septembre 2012 http://www.youtube.com/watch?v=ktW5Qroam7Q

(3) Marca Colombia – site internet du gouvernement colombien http://www.colombia.co/

(4) Financement participatif pour le plus haut gratte-ciel de Colombie – article SmartPlanet du 10 octobre 2012

http://www.smartplanet.fr/smart-people/financement-participatif-pour-le-plus-haut-gratte-ciel-de-colombie-18101/

Projet BD Bacata (Bogota Downtown) – vidéo 17 juillet 2012

http://www.youtube.com/watch?v=KpVbxLNJTaU&feature=share&list=PLF7FA4D4B8A68C5

(5) Marginalité et répression en Colombie : le cas du « nettoyage social » (Thèse de Doctorat de Delphine Minotti-Vu Ngoc, 2002, Département d’Etudes ibériques et ibéro-américaines) http://delphine.minotti.free.fr/these/tout2.pdf

(6) Colombie : La nouvelle phase du « nettoyage social » – article Tlaxcala du 5 avril 2009 http://www.tlaxcala.es/pp.asp?lg=fr&reference=7381

(7) Vivre dans les égouts de Bogota – vidéo 18 mai 2012 http://www.youtube.com/watch?v=X4koXeZvAfg

(8) Qui est Papa Jaime ?- vidéo 2011 http://www.youtube.com/watch?v=MWpMg2VRbG0&feature=related

(9) Des milliers de sans-abri massacrés, obligés de vivre dans les égouts (Article Care2 petitionsite du 5 décembre 2011) http://www.care2.com/causes/thousands-of-homeless-massacred-forced-to-live-in-sewers.html

Colombie, stop à l’assassinat des sans-abri au nom du nettoyage social ! (pétition en ligne) http://www.thepetitionsite.com/1/colombia-stop-murdering-the-homeless-in-the-name-of-social-cleansing/

(10) La Cour Pénale Internationale adresse un dernier avertissement à la Colombie – article Fédération Internationale des Droits de l’Homme du 15 novembre 2012 http://www.fidh.org/La-Cour-Penale-Internationale-12432

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Published by valenton rouge - dans Monde
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26 novembre 2012 1 26 /11 /novembre /2012 19:29

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http://www.fakirpresse.info/Gachis-a-l-appel,483.html

 

Le journal Fakir est un journal papier, en vente dans tous les bons kiosques près de chez vous. Il ne peut réaliser des reportages que parce qu’il est acheté ou parce qu’on y est abonné !

 

 


Ils nous vendent des cuisines intégrées aux heures des repas. Ils nous appellent du Maghreb, du Sénégal. Et le pire, c’est pour leurs pays. Qui gâchent ainsi leur main-d’œuvre la plus diplômée. Reportage de notre envoyé spécial en Tunisie.

« Bonjour monsieur Souchon, je suis Anaïs, de la société Kyrielle… » Le téléphone a sonné en soirée. «  Je vous appelle car nous avons une offre exceptionnelle à vous faire. » Anaïs a la voix enjouée. « Une cuisine avec tous les équipements intégrés… » Derrière elle, résonne l’écho d’une centaine d’Anaïs.
« Je ne suis pas du tout intéressé… D’où est-ce que vous m’appelez ?
- De Tunisie, monsieur.
- Bon courage à vous, et vive la Tunisie. 
- Merci monsieur.
 »


Le pire, je songe, c’est pas qu’ils nous emmerdent pendant les repas. C’est même pas, à la limite, que les patrons délocalisent les emplois.
Mais c’est ce gâchis pour Anaïs, pour toutes les Anaïs, pour leurs pays surtout : voilà l’élite du Maghreb, de l’Afrique noire. Eux ont étudié à l’université, sont prêts à enseigner dans les campagnes, à gérer des hôpitaux, à développer leur nation. Et que lui fait-on faire, de son savoir, à cette jeunesse diplômée ? On lui fait vendre du foie gras à distance, des forfaits téléphoniques, des grands crus de Bourgogne. A la place de bâtir un monde meilleur là-bas, on lui fait effectuer boulot inutile ici, voire nuisible, de larbin, à nous refiler des gadgets.
À lui seul, ce saccage de matière grise, de la main-d’œuvre la plus qualifiée du Sud, démontre toute la débilité d’un système. De l’autre côté de la ligne et de la Méditerranée, les téléconseillers en sont terriblement conscients.
Ainsi à Tunis (où j’ai passé mes vacances aux frais de nos abonnés).

Safa

18/20, félicitations unanimes du jury pour son Mémoire de littérature française

Il est 18 heures, Safa sort juste du boulot. « Quand j’ai fini ma journée, je rentre chez mes parents et je regarde la télé sans rien dire jusqu’à ce que je m’endorme. Ils savent qu’il ne faut pas m’adresser la parole. Pas un mot, mais alors vraiment pas… Je parle toute la journée. 8h30 de prise de ligne. Le laïus est toujours le même. ‘Bonjour madame, je suis Emma Robert, je travaille pour telle société. Savez-vous qu’il existe des solutions pour diminuer votre facture énergétique ? Si vous le voulez bien, nous allons voir cela ensemble. Tout d’abord, habitez-vous une maison, un appartement, ou un pavillon ? Quel est votre type de chauffage ? Combien de mètres carrés sont à votre disposition ? Bien. Vous devez savoir certainement qu’il existe des dispositifs fiscaux incitatifs. Les panneaux photovoltaïques que nous vous proposons…’ Voilà, c’est comme ça du matin au soir. Et dès que la personne raccroche, l’ordinateur appelle automatiquement quelqu’un d’autre. »

L’an dernier, Safa était encore étudiante à l’Institut supérieur des sciences humaines de Tunis. En cinquième année de littérature française, elle a soutenu un mémoire de 200 pages sur La Modification de Michel Butor. Le jury lui a mis 18/20, avec ses félicitations unanimes. Elle a fait un cours magistral sur le Nouveau roman, s’indignant qu’on loue Sarraute et Robbe-Grillet, alors que Butor avait tout de même écrit (elle le citait de mémoire) : « Non, ce n’est pas seulement l’heure, à peine matinale, qui est responsable de cette faiblesse inhabituelle, c’est déjà l’âge qui cherche à vous convaincre de sa domination sur votre corps, et pourtant, vous venez seulement d’atteindre les quarante-cinq ans.  » Aujourd’hui, ses managers français sont sidérés : sur une centaine de salariés, Safa est la meilleure vendeuse, 30% de plus que sa première concurrente. Du coup, elle a des primes, et avec ses 300 euros par mois pour 45 heures par semaine, elle trouve qu’elle a de la chance. « Comment ça se fait, que tu sois la première ?
Parce que je fais des blagues aux clients : “Vous avez une très belle voix, monsieur. Quel est votre secret ?
– Je fais partie d’une chorale…
– Très bien ! Et que chantez-vous ?
– Du gospel, avec mon épouse.
– Parce que vous êtes marié ? À votre voix, pourtant, je pensais que vous aviez 25 ans…
– Ah pas du tout, j’en ai 72, mais je vous remercie…”
Et à la fin, j’ai un rendez-vous pour poser les panneaux.
- C’est vrai que le mec avait une belle voix ?
- Pas du tout ! Il chevrotait, je comprenais à peine ce qu’il me disait… Mais c’est une bonne technique, et puis surtout, ça me permet de sortir de mes questionnaires préconçus, de raconter n’importe quoi. Sinon je deviendrais folle, à lire la même fiche du matin au soir…  »
Safa aura peut-être, un jour, un poste de prof de français : elle a déposé un dossier au Bureau pour l’emploi. Cela peut prendre des mois, ou dix ans. Elle aurait bien fait une thèse sur Butor, mais ses parents n’avaient plus d’argent. Elle a pensé, au départ, financer ses études grâce à son boulot, mais elle a rapidement renoncé : impossible de parler de chauffage au mètre carré six jours sur sept et de se prendre la tête le reste du temps sur l’emploi du chiasme dans La Modification


Nadia

« Je n’aurais jamais pensé que j’étais capable d’arnaquer les gens à ce point. »

À vingt ans, Nadia est rentrée dans un centre d’appel. Très pauvres, ses parents ne pouvaient lui payer sa deuxième année de fac de droit. Elle a demandé un emploi du temps aménagé pour pouvoir étudier, mais elle n’a pas tenu longtemps : épuisée, à vendre de la lingerie toute la journée, pour La Redoute ou les Trois Suisses, puis des abonnements téléphoniques, du dépannage internet et télés, elle a abandonné l’université.
« C’est un peu difficile par moments, mais ça va mieux : je ne vois plus de psy.
-Pourquoi tu voyais un psy ?
- C’est quand j’étais voyante. C’était très bien payé, mais c’était vraiment pénible. Les numéros surtaxés que les Français peuvent appeler, “des problèmes de cœur ? Une voyante vous répond au 0 800…” Ben c’était moi, je m’appelais Clothilde. On était cinquante, et j’étais la meilleure voyante de l’équipe.
- Parce que tu prédisais vraiment bien l’avenir ?
(Elle rigole.) - C’était avec moi que les clients restaient le plus longtemps. Parce que le but, c’est de faire durer la communication au maximum. Pour une voyante de base, la minute coûte au client 4,50 euros. Moi j’étais cotée à 7,50 euros la minute, j’étais la plus chère… Et les gens restaient une heure et demie, deux heures au téléphone. Souvent, c’étaient des problèmes affectifs. J’avais des journalistes, des profs… Je les écoutais, et je leur disais ce qu’ils avaient envie d’entendre, avec une voix douce. Certains devenaient accros, ils m’appelaient tous les jours… J’avais eu une formation de trois jours en numérologie, donc je leur faisais les chiffres, aussi, avec leurs dates de naissance. J’étais très bien payée, un peu plus de 400 euros par mois. Cela dit, quand ils m’appelaient, ça leur coûtait parfois plus de 500 euros le coup de fil… La société faisait un fric monstre : juste après la chute de Ben Ali, le pays était sous couvre-feu. On n’avait pas le droit de sortir à partir de 19 heures. Du coup, ils nous ont loué des apparts individuels à deux pas du centre, pour qu’on puisse continuer à bosser la nuit… »

Nadia se souvient d’une jeune femme, Cécile, du nord de la France. Elle était amoureuse d’un homme marié, avec trois enfants, qui ne la considérait que comme une amante : chaque nuit, Cécile racontait ses déboires à Nadia, qui lui prédisait un radieux avenir. C’est ainsi que « Clothilde » a assisté au naufrage de sa « cliente » : au bout de trois mois, Cécile ne pèse plus que 38 kilos, terrassée par la dépression et l’anorexie. Nadia en perd le sommeil, et la dépression la rattrape à son tour. Elle fonce chez le psy, pratique taboue en Tunisie, et cesse la voyance. « Je n’aurais jamais pensé que j’étais capable d’arnaquer les gens à ce point. Jamais. Mais je n’avais pas le choix : il fallait faire vivre la famille… »

Désormais, elle invite les gens pour des salons, pour qu’ils aillent se régaler de foie gras, saucisson et Sauternes dans le sud-ouest – 35 heures de prise de ligne pour 300 euros mensuels, « c’est chouette ». Malgré ce salaire – le smic tunisien avoisine les 150 euros par mois –, elle ne peut pas louer un appart avec son mari. Docteur en philosophie, diplômé-chômeur, Wael tient une buvette de rue, et ils élèvent leur fils de quatre mois chez ses parents. Mais on lui prédit un avenir radieux…

Taha

« Une femme qui m’insulte parce qu’elle ne peut pas se mettre des trucs dans la chatte… »

Avec sa gueule de baroudeur, Taha cherche du boulot, maîtrise d’histoire en poche et cinquième année de « sémiologie-philosophie contemporaine » : « Godard met des moyens très simples au service d’une esthétique et d’une absurdité magnifiques.
- Euh… Mais tu as bossé en centre d’appels, alors ?
- C’était par nécessité, pendant des années. J’ai arrêté en 2010. Et je préfère vivre de la solidarité des copains et des petits boulots au noir que d’y retourner. Dans cette histoire, tout le monde est baisé, des deux côtés de la Méditerranée. Je l’ai compris un vendredi soir, où une jeune Française m’a appelé pour me demander pourquoi son vibromasseur n’était pas arrivé. Elle était à Paris, et elle s’est mise à me hurler dessus, qu’à cause de moi son week-end était bousillé, que j’étais un fils de pute, etc. Tu te rends compte de ce que c’est, dans ma culture, une femme qui m’insulte parce qu’elle ne peut pas se mettre des trucs dans la chatte ? Et je me revois au bout du fil, essayer de la calmer, et je n’avais qu’une idée fixe : “Tiens jusqu’à 19 heures, Taha. Ton boss va te donner le salaire de la semaine, et tu vas prendre une cuite monumentale comme tous les vendredis soirs pour oublier toute la merde que t’as bouffée au téléphone depuis lundi…” Elle disjoncte parce qu’elle n’a pas son vibromasseur, et de l’autre côté j’ai hâte de prendre une murge pour oublier… Ce putain de capital. Ce capital qui nous baise tous ! J’ai arrêté définitivement le lendemain. »

Épiciers dans le centre rural de la Tunisie, analphabètes, les parents de Taha se sont « complètement saignés » pour que leur fils étudie. Et ils avaient fini par l’abandonner, le fiston, considérant que s’il ne trouvait pas de boulot avec tous ses diplômes d’intello, c’est qu’il était fainéant et peut-être même alcoolique. La Révolution les a réconciliés : « Ma mère a compris que ce n’était pas de ma faute. Et elle m’a incité à foutre le bordel, contre toute la tradition protectrice de la mère tunisienne : C“e qui t’arrive, c’est la faute de Ben Ali,” elle me disait. “Descends dans la rue, mon fils, bats-toi !” »

Ahmed

« À la fin, t’es toujours couillé. »

« Bonjour monsieur, mon nom est Ahmed, que puis-je faire pour vous ? C’est un problème de facture téléphonique ? Bien. J’accède à votre dernier relevé… Voici. Écoutez monsieur, je vous conseille de vous rendre au magasin le plus proche de chez vous. Il est ouvert aujourd’hui jusqu’à 18h30, au 24 rue Félix Leclerc, à Strasbourg… » Avec sa licence d’histoire de l’Antiquité, Ahmed travaille depuis une dizaine d’années dans des centres d’appels. Dans sa boîte actuelle, ils sont 800 – l’une des plus grosses entreprises du secteur en Tunisie.

Même s’il est fils de chauffeur de taxi, avec son diplôme et sa parfaite maîtrise du français, Ahmed dit appartenir à la petite bourgeoisie, une classe qui lui permet de trouver du boulot : « Il suffit d’être francophone. Les petits bourgeois, on l’est tous. Tu ne trouves pas de francophones dans les quartiers populaires de Tunis… » Ahmed bosse 9h30 par jour, pauses comprises, 42 heures par semaine. Avec l’ancienneté, et les primes de nuit lorsqu’il bosse pour le Canada à cause du décalage horaire, il gagne 300 euros par mois, sans compter les tickets resto – il s’estime heureux de gagner deux fois le smic tunisien. Un salaire qui ne lui permet pas non plus de se loger à Tunis, malgré le boulot d’infirmière de sa copine : à trente ans passés, tous deux vivent toujours chez leurs parents.

Titularisé à son poste en 2010, Ahmed, militant communiste, « attaque sur le plan syndical » : il fait le tour des 400 salariés de l’époque, et doit rallier à sa cause 50 personnes pour monter une section.
« Le problème, c’est de bosser avec des petits bourgeois. C’est un casse-tête, cette catégorie-là : ils ont fini leurs études, rentrent là momentanément en espérant trouver un boulot qui corresponde à leur niveau. Ils ne s’intéressent ni à la politique, ni au syndicalisme, et bossent pour avoir de belles fringues et tout claquer en boîte le samedi soir. Je suis allé les voir un par un : y avait rien à faire. Et malheureusement, pour un mec de gauche comme moi, les seuls mecs poreux au syndicalisme que j’ai trouvés, c’étaient les islamistes. Eux, tu leur proposais un bras de fer avec la direction, ils te disaient tout de suite “oui” – parce qu’ils avaient l’habitude de la confrontation, parce qu’ils avaient le courage de s’opposer à la dictature. Alors les petits chefs des centres d’appels, ça les faisait rigoler…
- Du coup, tu as réussi à monter le syndicat ?
- Oui, grâce aux islamistes ! Sur les cinquante membres initiaux, une bonne trentaine étaient imprégnés par l’islam politique. Et j’ai dû m’adapter, même si tout nous séparait. C’est comme ça que je me suis retrouvé leader syndical dans la boîte, à poser comme premières revendications le droit pour les filles de travailler voilées – c’était interdit sous Ben Ali –, et l’aménagement d’une salle de prière dans l’entreprise.
- Pourquoi c’était toi, le leader ?
- Parce que j’avais été syndicaliste étudiant, donc j’avais une bonne expérience. »

Les conquêtes ont été minimes, se désole Ahmed. Le syndicat a obtenu des tickets-restaurants. Des augmentations salariales, aussi. Et des minibus gratuits pour ramener chez eux les salariés de nuit. « La direction française m’appelle “le Bolchevik”. Et la loi tunisienne oblige la DRH à venir chaque mois en Tunisie. Elle me rencontre. Tu la verrais, Mme Denis ! Elle est très gentille, tu sais, à la française : “Oui… Je comprends… C’est pas terrible… C’est sûr… C’est pas facile…” Elle est super polie, et à la fin, t’es toujours couillé. »


Wissem

« Je raconte la bonne aventure aux patrons français. »

« Une partie du capitalisme français repose dans mes mains. Dans les mains d’un diseur de bonne aventure !  » Dans son centre d’appels, Wissem est voyant pour 200 euros mensuels. Des chefs d’entreprise l’appellent, des mecs pleins de fric, presque dépendants à son tarot, et des boursicoteurs, pour savoir s’ils ont raison de signer ce contrat, ou d’investir dans telle boîte. Et lui de raconter absolument n’importe quoi... « Excuse-moi, Wissem, mais pourtant tu parles pas très bien français ?
- Justement, c’est pour ça qu’ils m’ont pris ! Je dois dire que je m’appelle Wissem, et que je suis marocain, parce que soi-disant les Marocains sont très forts aux cartes. Et comme j’ai un accent terrible, ça fait très couleur locale, ça fait indigène, et c’est ça qu’il leur faut, à mes patrons. »

Ancien étudiant en arts plastiques, Wissem avait dû fuir la fac sous Ben Ali : farouche opposant, révolutionnaire, il était pourchassé et persécuté. Pendant des années, il a travaillé la nuit clandestinement dans le port de Tunis, dormant sous les ponts : « C’est un signe d’amélioration de la situation, que j’aie décroché ce boulot en centre d’appels… »

Pierre Souchon
Combien ça coûte ?
« Les centres d’appels, c’est un sujet qui pèse lourd. Ce sont 250 000 emplois en France. Au cours des cinq dernières années, les emplois à l’étranger sont passés à 50 000. Ils ont été multipliés par dix. Il y a cinq ans, Jean-Louis Borloo avait passé un accord avec le secteur qui s’était engagé à créer 100 000 emplois. Ils en ont créé combien ? Aucun. » De qui, cette charge contre les délocalisations ? D’un cégétiste énervé ? De Mélenchon pendant la campagne ? La pique est de Laurent Wauquiez, alors secrétaire d’Etat à l’Emploi de Nicolas Sarkozy, en juillet 2010. C’est que, pour les patrons des centres d’appels, les calculs sont vite faits : une heure de téléopérateur coûte deux fois plus cher en France (20 à 25 euros) qu’au Maroc ou en Tunisie (12 à 14 euros). Conséquence : le secteur délocalise, malgré les menaces d’un Montebourg aujourd’hui…
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26 novembre 2012 1 26 /11 /novembre /2012 19:05

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http://blog.mondediplo.net/2012-11-26-Egypte-vers-une-dictature-des-Freres

 

Avant de commencer, je voudrais renouveler l’appel que je lançais sur ce blog « aux lecteurs de Nouvelles d’Orient ». Ce blog, comme l’essentiel des contenus accessibles librement sur ce site, doivent leur existence au fait que Le Monde diplomatique existe, qu’il vit grâce aux abonnements que paient ses lecteurs ou à leur achat en kiosques. C’est pourquoi je vous demande de vous associer à la campagne de dons, non parce que le journal serait en difficulté, mais parce que de l’ampleur de ses moyens dépend sa qualité comme son indépendance.

Revenons à l’Egypte où se sont déroulés, ces derniers jours, de violents affrontements. Plusieurs sièges des Frères musulmans ont été brûlés, les juges se rebellent, les journalistes menacent de se mettre en grève, les manifestations se poursuivent à travers le pays, un jeune membre des Frères a été tué, tandis qu’un manifestant a succombé à ses blessures au Caire. Dans Le Monde diplomatique de novembre, j’ai publié un article qui posait la question : « Egypte, de la dictature militaire à la dictature religieuse ? ». La réponse que j’apportais était plutôt négative, les perspectives d’une dictature des Frères musulmans m’apparaissaient peu crédibles.

La décision du président égyptien Mohammed Morsi, issu des Frères musulmans, d’étendre ses pouvoirs a relancé le débat. Qu’a décidé le raïs le 22 novembre ?

La déclaration constitutionnelle qu’il a approuvée comporte sept points, dont les plus importants sont :

  • juger à nouveau les responsables de l’ancien régime coupables d’avoir fait tuer des manifestants (dont l’ancien président Moubarak), et dont certains ont été acquittés ; accorder des compensations supplémentaires aux victimes des affrontements de 2011 ;
  • garantir l’immunité au Majliss al-Choura (la seconde chambre) et à l’assemblée constituante, qui ne pourront pas être dissoutes par l’autorité judiciaire ;
  • la possibilité de démettre le procureur général, ce que le président a fait dans les heures qui ont suivi ;
  • l’impossibilité de contester les décisions du président devant les autorités judiciaires ;
  • enfin, le président s’octroie tous les pouvoirs pour prendre des mesures qui protègent l’unité nationale, l’ordre public et la révolution (lire « The president’s new powers », Egypt Independent, 23 novembre).

Un élément intéressant est que la déclaration a suscité des critiques y compris dans les rangs des Frères, confirmant que l’organisation n’est plus aussi monolithique qu’autrefois (« Brotherhood’s Shura Council chairman criticises Morsi déclaration », Ahramonline, 25 novembre).

Quelques rappels sont nécessaires. Les autorités judiciaires avaient dissous le Parlement (où les Frères dominaient largement avec les partis salafistes) en juin 2012 et plusieurs recours étaient en cours d’examen pour dissoudre aussi bien le Majliss Al-Choura que l’Assemblée constituante (les deux instances sont dominées par les islamistes). La Constitution est en cours de rédaction et devait achever ses travaux ce mois-ci, mais le président lui a donné deux mois supplémentaires pour ce faire ; entretemps, le raïs dispose de tous les pouvoirs législatifs. En octobre, le président Morsi avait tenté de se débarrasser de l’ancien procureur général, un homme totalement lié à l’ancien régime, mais avait dû faire marche arrière.

Enfin, il faut souligner qu’en août 2012, Morsi avait réussi à écarter le Conseil suprême des forces armées.

Avec ces nouvelles décisions, le président concentre dans ses mains, au moins en théorie, les trois pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire — l’opposant Mohammed Al-Baradei a même affirmé que Morsi était devenu un nouveau pharaon. Les mesures ont soulevé une levée de boucliers, à la fois parmi les forces de l’opposition et parmi les juges, dont certains ont entamé une grève.

Ces derniers restent cependant divisés, certains appuyant le président.

Plusieurs responsables politiques, dont Hamdin Sabbahi (nassérien, arrivé en troisième position à l’élection présidentielle), Mohammed Al-Baradeï, l’ancien secrétaire général de l’AIEA, Amr Moussa, l’ancien secrétaire général de la Ligue arabe, ont formé un front de salut national (Lire « Sabbahi, ElBaradei launch National Front to fight Morsi’s decrees », Ahramonline, 24 novembre). En revanche, Abdelmonem Aboul Foutouh, arrivé en quatrième position à l’élection présidentielle, a condamné les décisions de Morsi, mais refuse de s’allier à des membres de l’ancien régime comme Amr Moussa (lire « Strong Egypt Party rejects protests, urges dialogue, », Ahramonline, 26 novembre).

Ces décisions sont survenues, alors que des affrontements se déroulaient rue Mohamed Mahmoud, les manifestants protestant contre le fait que des dizaines de personnes avaient été tuées au même endroit l’an dernier et que les coupables n’avaient toujours pas été punis.

Sur le site Jadaliyya, Hesham Sallam, dans son article (« Morsy and the "Nationalization" of the Revolution : Some Initial Reflections » du 22 novembre, remarque :

« Le président a utilisé la colère exprimée par les manifestants de Mahmoud Mohamed face à l’impunité de ceux qui ont blessé des militants révolutionnaires, depuis la chute de Hosni Moubarak, comme une justification implicite de sa décision de remplacer le procureur général. Alors que, si le fait de ne pas traduire en justice les responsables de la sécurité actuels et les anciens responsables soupçonnés d’actes répréhensibles pendant et depuis le soulèvement de janvier-février 2001 peut être en partie imputé à l’incompétence des procureurs, le principal obstacle à ce processus est l’absence de toute réforme significative des organes de la sécurité militaire et civile — une situation que Morsi n’a pas réussi à faire bouger. »

(...)

« Il convient également de mentionner le plus important, ce qui n’était pas abordé dans la déclaration. À la lumière de la brutalité policière contre les manifestants, de la colère répandue après le crash d’Assiout qui a entraîné la mort de dizaines d’enfants innocents (un accident dû, une fois de plus, à la vétusté des lignes de chemin de fer), et les retraits massifs de non-islamistes de l’Assemblée constituante en raison de désaccords sérieux sur le projet de constitution, on s’attendait à ce que le président annonce quelque chose de tout à fait différent. On attendait le remplacement du cabinet de Hesham Kandil, un plan de réforme du ministère de l’intérieur et des institutions de police, la dissolution de l’Assemblée constituante et la formation d’un organe plus crédible et représentatif pour sa rédaction. (...) Morsi a clairement pris parti : il n’est pas du côté de la révolution. »

Il est clair que les Frères musulmans ne sont pas une force révolutionnaire. Pourtant, est-ce vraiment la question ? Les Frères ont toujours été une force conservatrice, mais ils se sont battus pour la fin du régime de Moubarak. Et la création d’un ordre institutionnel stable, avec un gouvernement représentatif, l’indépendance de la justice, la séparation des pouvoirs, pourra difficilement être atteinte sans leur participation. Bien qu’élu, le président n’a pas prise sur ce qui reste de l’ancien régime.

D’autre part, toutes les décisions prises par le président ne sont pas négatives : ainsi de la décision de rejuger les responsables de l’ancien régime ; le président a nommé un homme favorable à l’indépendance de la magistrature au poste de procureur général ; enfin, il a donné deux mois supplémentaires à l’Assemblée constituante alors qu’il aurait pu se servir de la majorité pour imposer une nouvelle constitution.

Une nouvelle fois, la question posée aux forces révolutionnaires – qui ont obtenu plus de 40 % des voix à l’élection présidentielle – est celle-ci : avec qui s’allier ? Faut-il un front avec les responsables de l’ancien régime ?

Sur son excellent blog, The Arabist, Issandre el Amrani fait part de quelques réflexions rapides (lire « Questions about the crisis over Morsi’s decree », 23 novembre) sur la crise actuelle.

Il pense que le président pourrait peut-être revenir sur certaines de ses décisions, mais que l’opposition devrait être prête à formuler des demandes réalistes et à ne pas réclamer la chute du président. Car, comme l’explique un éditorialiste du site Egypt Independent, Tamer Wagih, (« Revolutionaries must resist Morsy, but also the feloul », 25 novembre), le danger ne vient pas seulement de Morsi mais aussi de l’ancien régime.

« Le vrai problème est la structure de l’opposition à Morsi. En raison de l’absence d’un grand bloc révolutionnaire cohérent, l’opposition est composée d’un méli-mélo de pouvoirs qui appartiennent au régime corrompu de Moubarak et d’autres forces centristes-libérales-réformistes-populistes — qui peuvent être désignées sous le nom de “pouvoirs civils”, quel que soit la signification exacte de ce terme.

Malheureusement, comme ces pouvoirs civils ne sont pas révolutionnaires et ont un caractère clairement centriste, ils ont tendance à se réconcilier, et même à s’allier avec les partisans de l’ancien régime dans leur lutte contre Morsi, croyant qu’il est leur grand rival.

À mon avis, cette tendance aura des répercussions catastrophiques pour l’avenir de la révolution. Elle permettra de réintroduire les feloul (partisans de l’ancien régime) comme acteurs acceptables dans le domaine politique et donnera la possibilité au régime de Moubarak de revenir, peut-être sous une forme encore pire. »

L’Egypte vit une période transitoire trop longue et trop instable. Le pays n’a toujours pas de parlement élu. Les problèmes du Sinaï s’aggravent. La police attend d’être réformée, l’indépendance des juges consolidée. Les difficultés économiques et sociales de la population sont immenses. Pour la seule journée du 25 novembre, la Bourse a perdu l’équivalent de 5 milliards de dollars (à peu près le montant du prêt consenti par le FMI). Seule une solution de compromis peut permettre d’achever la transition politique, d’éviter un retour de l’ancien régime et d’engager les vrais combats autour des questions sociales.

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16 novembre 2012 5 16 /11 /novembre /2012 21:14

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« Nous sommes ici afin de négocier une autre Colombie pour le plus grand (...)

Interview de Miguel Pascuas, commandant fondateur des FARC

« Nous sommes ici afin de négocier une autre Colombie pour le plus grand nombre, pas pour nous rendre »

 

 

 

 

vendredi 16 novembre 2012, par Hernando Calvo Ospina


Interview réalisée par Hernando Calvo Ospina


Il est arrivé, m’a serré la main et s’est assis à côté de moi. Il a commencé à boire un jus de fruits, levant parfois les yeux pour me regarder. Chacun de ses mouvements était silencieux. Je venais de terminer l’interview de Ricardo Tellez, plus connu sous le nom de Rodrigo Granda, l’un des chefs de la délégation des FARC dans les négociations avec le gouvernement colombien à La Havane. J’avais proposé à Tellez de m’aider à le convaincre de faire une interview. « Je vous le présente, et c’est qui lui décidera. Il n’a jamais donné d’interview de sa vie, et je crois qu’il n’a jamais été pris en photo », m’avait-il dit.

Je lui demande comment il se sent. « Bien, même si ma terre, ma forêt me manquent », me répond-il, ouvrant à peine la bouche, et il se remet à savourer son jus de fruits. Vraiment, cet homme est un paysan typique : réservé et avare de paroles devant les étrangers.

Miguel Angel Pascuas est né le 20 novembre 1940 dans la ville de Neiva, au sud du pays. Dès les débuts des années soixante, il entra dans la lutte guérillera. Il fut parmi les 52 hommes et les trois femmes qui, dans la région de Marquetalia au sud-ouest du pays, firent front à l’attaque de seize mille soldats assistés par des spécialistes étasuniens. Le 27 mai 1964, en plein assaut militaire, il fit partie des fondateurs des FARC, même si c’est seulement deux ans après qu’elles prendraient ce nom. « On dit que je suis le dernier membre des fondateurs qui reste en activité, mais il y a aussi Jaime Bustos. Il existe d’autres marquetaliens, mais ils se sont retirés pour cause de vieillesse ou de maladie. »

Cela fait 25 ans qu’il dirige le Sixième Front des FARC, l’un des plus actifs et des plus stratégiques. Il tient en échec les puissantes Forces Armées officielles, car il a réussi à porter la confrontation tout près de Cali, la troisième ville du pays.

Pour essayer de rompre son apparente indifférence, je lui dis que c’est la première fois de ma vie qu’il y a autant de dollars autour de moi. Les personnes présentes me regardent, intriguées. « Le gouvernement colombien offre plusieurs millions de dollars pour la tête de Tellez. Pour Pascuas, le Département d’ État des États-Unis donne 2,5 millions, et le gouvernement colombien, un million ». Je remarque que Pascuas préfère regarder son jus de fruits et le remuer.

Je lui propose de l’interviewer. Avec une incroyable économie de mots, il me dit qu’il n’a pas grand-chose à raconter. J’insiste. Il accepte, mais à une seule condition : que ça se passe dans un lieu ouvert. Il ne veut pas s’enfermer dans un salon. « Je ne réussis toujours pas à m’habituer à dormir dans une chambre, ni dans ce lit. J’ai l’oreille très sensible, habituée aux bruits de la montagne. A l’aube, je n’entends pas le bruit des petits animaux de la forêt, seulement celui des voitures qui passent, et ça me perturbe. Quand je suis dans le paramo [plaine d’altitude], je me couche sur les feuilles du frailejón [plante à feuilles velues poussant dans le paramo] et sur d’autres herbes. Et si c’est dans une zone chaude, j’utilise un hamac et une moustiquaire. Toujours en plein air. Vous ne pouvez pas imaginer la tranquillité qui règne dans la forêt, dans la campagne ». Je lui réponds que je ne peux l’imaginer, et que les moustiques me font paniquer, même si j’ai été élevé dans un quartier très pauvre qui en était infesté. J’arrive à lui tirer un sourire avec ça, même si je crois plutôt qu’il se moque de moi. En tout cas, il en résulte qu’il accepte de parler avec moi quelques jours plus tard.

« Je lutterai et lutterai pour la prise du pouvoir, tant que la santé et la vie me le permettent. Nous voulions que ce soit par la voie politique, et c’est pour cela que nous avons insisté pour dialoguer avec le gouvernement. Si seulement nous avions pu former un parti politique sans qu’ils nous tuent, comme ils l’ont fait avec l’Union Patriotique. Rappelez-vous qu’ils ont assassiné environ cinq mille de nos compañeros et compañeras. Alors nous avons dû renforcer le côté militaire. Dans les négociations actuelles, nous ne pouvons refaire les erreurs que nous avons commises durant celles menées dans la région du Caguan, au sud de la Colombie [entre 1998 et 2002]. Notre élan militaire était fort avant le Caguan, et nous avions réussi à occasionner de grandes défaites à l’ennemi. Lors de ces dialogues, nous avons fait confiance, et quand ils ont été rompus, l’ennemi a lancé l’assaut avec une grande force puisqu’il s’était préparé à la guerre. C’était au moment de ce qu’on a appelé le Plan Colombie, dirigé et armé par les gringos sous le prétexte de la guerre au narcotrafic, mais pour en finir avec nous, en fait. Mais on s’adapte aux nouvelles tactiques et aux stratégies de l’ennemi. Après chaque combat ou bombardement nous en faisons l’analyse pour décider de la façon de répondre et d’avancer.

« Qu’est-ce-que je ressens à être l’un des hommes les plus pourchassés ? Je me sens très bien. Je n’ai pas peur, parce que je suis déjà habitué. Parfois, à cause de l’âge, ma santé me contrarie, mais pour diriger je n’ai pas de problème. Je n’ai jamais été blessé, c’est pour ça que je me considère très chanceux car j’ai participé à beaucoup de combats et de prises de villes. J’ai vu mourir des compañeros et des compañeras. J’ai dû les porter et les enterrer pour que l’ennemi ne s’empare pas des cadavres et ne fasse la fête, ni de la publicité avec. Parfois, j’ai dû dormir à leur côté jusqu’à ce que l’ennemi s’éloigne. En plusieurs occasions, j’ai dû rester caché plusieurs jours, alors que l’armée était très proche, tout en cherchant comment sortir de l’encerclement avec ma troupe.

« Quand j’entends qu’on nous traite de terroristes, ça ne me fait rien, parce qu’on sait que nous sommes en lutte pour une cause juste. Il est certain que la population civile souffre de cette guerre, même si nous essayons de la protéger. L’armée dit que nous nous abritons parmi la population civile, mais si seulement ils disaient la vérité : quand nous les harcelons, ils se cachent dans les écoles, les maisons et les hôpitaux. Ce sont des lâches. Ce n’est pas nous qui construisons les postes de police et militaires à l’intérieur des villages.

« Malheureusement, la guerre se rapproche chaque jour des zones très peuplées, des villes. L’armée exerce sa répression et tue les habitants parce qu’elle dit qu’ils collaborent avec nous. Les gens voient notre arrivée d’un bon œil, oui, mais ils craignent la répression de l’armée. En vérité, si nous avons réussi à arriver aussi près des grandes villes, comme Cali, c’est parce que nous ne sommes pas des terroristes ; c’est parce qu’une partie importante de la population est de notre côté, sans être combattante. Il est impossible d’avancer dans la guerre révolutionnaire sans le travail politique avec la population, sans la maîtrise du terrain.

« Une semaine avant de partir à la Havane, l’armée m’a assiégé pour tenter de me capturer ou de me tuer. C’était dans la zone où je devais rencontrer les représentants de Cuba et de la Croix Rouge Internationale qui allaient me transférer. Quand l’hélicoptère est arrivé avec eux, nous avons pris toutes les précautions, car l’armée pouvait de nouveau imiter les emblèmes de la Croix Rouge, comme elle l’a déjà fait pour récupérer Ingrid Betancourt, même si c’est considéré comme un crime de guerre. Cet État ne peut pas agir proprement, bien que d’autres pays soient garants.

« Figurez-vous que pour sortir du pays vers Cuba et aller ensuite à Oslo entamer les discussions, le gouvernement a demandé à Interpol de retirer les mandats d’arrêts internationaux qui pèsent sur plusieurs d’entre nous. Au retour d’Oslo, le gouvernement a demandé à nouveau notre capture : il n’y a qu’à Cuba et en Norvège que ça n’est pas effectif. Est-ce que c’est logique ? Est-ce-que c’est honnête face aux pays garants de ce processus ?

« Je connais bien l’ennemi et son maître, les États-Unis. Ils veulent uniquement nous mettre à genoux, mais ils n’y parviendront pas. Nous sommes ici afin de négocier une autre Colombie pour le plus grand nombre, pas pour nous rendre ou nous vendre. Soyez sûr qu’ils n’y arriveront pas. Pourvu que les intentions du gouvernement soient sincères et que nous puissions parvenir à des accords nous mettant sur le chemin d’un dialogue pour la paix et la justice sociale. »


Traduction : Hélène Vaucelle

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15 novembre 2012 4 15 /11 /novembre /2012 21:15

arton18316-39ca1.jpgLes bouleversements qui caractérisent depuis plus de deux ans de nombreux pays du monde arabe sont diversement analysés. Pour certains, ces « révolutions » ne sont ni plus ni moins que le produit de laboratoires spécialisés dans la déstabilisation d’États de la région dont les politiques gênent les intérêts des puissances occidentales et des États-Unis en particulier. Pour d’autres, elles sont la conséquence de régimes dictatoriaux à bout de souffle. Ahmed Bensaada, chercheur au Canada, plaide en faveur d’une lecture qui ferait la synthèse entre les deux thèses.

Un livre va sortir bientôt sur la question des printemps arabes. De quoi s’agit-il ?

Le livre dont il est question s’intitule "La face cachée des révolutions arabes". Publié par les éditions Ellipses, il sortira à Paris le 4 décembre 2012. Cet ouvrage, auquel j’ai contribué, est un livre collectif dirigé par M. Éric Denécé, directeur du Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R). Pas moins de 24 auteurs de différents horizons y ont participé, ce qui en fait un ouvrage très riche et très bien documenté qui contribuera très certainement à la compréhension de ce qui est communément appelé le "printemps arabe" . Ainsi, on pourra y lire des textes écrits par aussi bien des chercheurs que des journalistes, des philosophes ou des politiques.

Le livre est structuré en 3 parties : a) Analyse et déconstruction des révolutions nationales, b) Le rôle majeur des acteurs étrangers et c) Les conséquences internationales du printemps arabe. Cela en fait un des premiers ouvrages avec une vue d’ensemble sur les différentes facettes des révoltes qui ont secoué les rues arabes depuis près de deux ans.

Vous y contribuez : quelle thèse défendez-vous ?

La thèse que je défends est celle de l’implication des États-Unis dans les révoltes de la rue arabe par l’intermédiaire d’un réseau d’organismes américains spécialisés dans l’ "exportation" de la démocratie. À ce titre, on peut citer l’United States Agency for International Development (USAID), la National Endowment for Democracy (NED), l’International Republican Institute (IRI), le National Democratic Institute for International Affairs (NDI), Freedom House (FH) ou l’Open Society Institute (OSI). Ce sont d’ailleurs ces mêmes organismes qui ont contribué à la réussite des révolutions colorées qui se sont déroulées dans certains pays de l’Est ou des ex-Républiques soviétiques : Serbie (2000), Géorgie (2003), Ukraine (2004) et Kirghizstan (2005).

L’implication américaine peut se diviser en deux volets distincts mais complémentaires : un concernant le cyberespace et l’autre l’espace réel. Le premier consiste en la formation de cyberactivistes arabes (faisant partie de ce qui est communément appelé la "Ligue arabe du Net" ) à la maîtrise du cyberespace. La seconde est relative à la maîtrise des techniques de lutte non-violente théorisées par le philosophe américain Gene Sharp et mise en pratique par le « Center for Applied Non Violent Action and Strategies » (CANVAS), dirigé par d’anciens dissidents serbes qui ont participé aux révolutions colorées.

Les arguments ainsi que des dizaines de références sont présentés aussi bien dans mon livre "Arabesque américaine : Le rôle des États-Unis dans les révoltes de la rue arabe" (Éditions Michel Brûlé, Montréal, 2011 ; Éditions Synergie, Alger, 2012) que dans un chapitre intitulé « Le rôle des États-Unis dans le printemps arabe » du nouveau livre à paraître : "La face cachée des révolutions arabes". À noter que dans ce second ouvrage, certaines informations ont été mises à jour alors que d’autres concernant la Libye et la Syrie ont été ajoutées. En effet, à la sortie du premier livre, les révoltes dans ces deux pays n’en étaient qu’à leurs débuts.

Qu’est-ce qui fait dire aujourd’hui que les « printemps arabes » ont été conçus dans des laboratoires en dehors de toute volonté des peuples alors qu’il y a dans les pays de la région un véritable problème de gouvernance et de déficit démocratiques ?

Certes, ce ne sont pas les États-Unis qui ont provoqué le "printemps" arabe. Les révoltes qui ont balayé la rue arabe sont une conséquence de l’absence de démocratie, de justice sociale et de confiance entre les dirigeants et leur peuple. Tout ceci constitue un « terreau fertile » à la déstabilisation. Ce terreau est constitué de femmes et d’hommes qui ont perdu confiance en leurs dirigeants dont la pérennité maladive ne laisse entrevoir aucune lueur d’espoir. Pour eux, la fin justifie les moyens.

Cependant, l’implication américaine dans ce processus n’est pas anodine, loin de là. Les sommes investies, les formations offertes, l’engagement militaire et les gesticulations diplomatiques de haut niveau le confirment. D’ailleurs, cette implication n’a pas commencé avec les soulèvements de la rue arabe, mais bien avant. Par exemple, on estime qu’entre 2005 et 2010, pas moins de 10 000 Égyptiens ont été formés par les organismes cités précédemment. Ces organismes ont déboursé près de 20 millions de dollars par an en Égypte, montant qui a doublé en 2011. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’en 2012, certains de ces organismes ont été poursuivis par la justice égyptienne qui les a accusés de « financement illicite ». Rappelons à ce sujet que 19 américains ont été impliqués dans cette affaire dont Sam LaHood, le directeur Égypte de l’IRI et fils du secrétaire américain aux Transports Ray LaHood.

Qu’est-ce qui fait qu’on « emballe » dans le même sac des « printemps » qui ne s’expriment pas de la même façon selon que l’on soit en Égypte où le processus qui a mis à terre Moubarak et son régime a bien fonctionné ou en Syrie, un pays qui risque aujourd’hui le morcellement ?

Il est vrai que les révoltes ont chacune leur propre dynamique. Celles qui ont touché la Tunisie et l’Égypte sont assez similaires. Par contre, bien qu’ayant débuté de manière semblable aux deux premières, les révoltes libyennes et syriennes se sont rapidement transformées en guerres civiles "classiques" avec une ingérence étrangère ostensible. Il faut néanmoins souligner que les États-Unis ont joué un rôle central dans tous ces cas, même si dans les deux derniers la collaboration de certains pays de l’OTAN (France, Grande-Bretagne, Turquie) et arabes (Qatar et Arabie Saoudite) a été importante.

De l’analyse des révoltes du « printemps » arabe, deux leçons peuvent être tirées. La première est que les pays occidentaux (aidés par des pays arabes collaborateurs) peuvent contribuer à changer les régimes et les gouvernements arabes avec un risque quasi-nul de pertes humaines et un investissement très rentable. En Libye, par exemple, des dizaines de milliers de personnes ont été tuées alors que les pertes occidentales sont nulles malgré les dizaines de milliers de frappes aériennes des forces de l’OTAN. D’autre part, le ministre de la défense français avait mentionné que le coût total de l’opération en Libye pour la France pourrait être estimé à 320 millions d’euros au 30 septembre 2011. Des broutilles si on compare ces chiffres avec, par exemple, le coût de l’intervention occidentale en Irak et en Afghanistan où les pertes en vies humaines des coalisés et leurs investissements ont été beaucoup plus conséquents. Avec le "printemps arabe" , le concept de guerre « low cost » vient d’être inventé. Évidemment, le faible coût est pour les Occidentaux et non pour les Arabes.

La seconde leçon à méditer est que les pays occidentaux peuvent passer, sans états d’âme, d’une approche non-violente à la Gene Sharp à une guerre ouverte (sous l’égide de l’ONU ou non) avec les moyens militaires de l’OTAN, tout en brandissant, de temps à autres, l’épouvantail de la Cour pénale internationale (CPI).

Ne sommes-nous pas dans la thèse du « complot ourdi par l’Occident » ?

Le développement d’une thèse sur le rôle des États-Unis dans les révoltes arabes est triplement problématique pour un auteur. Primo, cela peut lui faire porter l’étiquette d’un anti-Américain paranoïaque hanté par des visions conspirationnistes. Secundo, cela risque de le faire passer pour un protecteur, voire un admirateur d’autocrates tyranniques et de dirigeants mégalomanes qui n’ont que trop longtemps usurpé le pouvoir. Tertio, il n’est pas impossible qu’il se fasse taxer d’ennemi de la « noble et grandiose révolution du peuple ».

En fait, dès que le discours d’un intellectuel est différent de celui des médias majeurs, on l’accuse automatiquement de « flirter avec la théorie du complot » . Dans le cas précis des révoltes arabes, le complot vient plutôt de ces médias « mainstream » qui veulent nous faire croire à la spontanéité des révoltes arabes. Je vous rappelle la citation de F.D. Roosevelt : « En politique, rien n’arrive par hasard. Si quelque chose se produit, vous pouvez parier que cela a été planifié ainsi » . Les informations contenues dans les deux livres sont basées sur des faits dont toutes les références sont vérifiables. Je vous rappelle aussi que les médias majeurs qui créent et diffusent l’information proviennent des pays impliqués dans la "printanisation" des Arabes. Ils donnent tous le même son de cloche en hissant un des belligérants (celui qui est contre le gouvernement en place) au rang de héros et en affublant l’autre du rôle du bourreau. La vérité est beaucoup plus complexe et ne se résume pas à un portrait dichromatique en noir et blanc. Un travail journalistique intègre et honnête s’évertuerait plutôt à analyser les différents tons de gris.

L’autre galéjade véhiculée par ces médias veut que ce qui intéresse les Occidentaux, c’est apporter la bonne parole dans ces pays sous forme de démocratie. Dans ce cas, pourquoi ces mêmes Occidentaux n’aident-ils pas les citoyens du Bahreïn à jouir, eux aussi, de la démocratie alors que cela fait des mois que la révolte secoue ce royaume ? Et ces pays comme le Qatar et l’Arabie Saoudite qui veulent instaurer la démocratie dans les pays arabes, ne devrait-ils pas commencer par eux-mêmes ?

Ainsi, tant que les journalistes de ces médias ne feront pas leur travail correctement, c’est à des personnes comme nous, sans affinité quelconque avec les belligérants, que revient la tâche de démêler l’écheveau de la vérité.

Cette interview a été publié dans le journal « Reporters’ du 11 novembre 2012

Entretien réalisé par Nordine Azzouz (Journal « Reporters »)

 

 

http://www.ahmedbensaada.com/index.php?option=com_content&am...

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11 novembre 2012 7 11 /11 /novembre /2012 17:40
Samir Amin. (Foto Skill Lab)
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« La pensée économique néoclassique est une malédiction pour le monde actuel. » Samir Amin, 81 ans, n’est pas tendre pour plusieurs de ses collègues économistes. Et encore moins pour la politique des gouvernements. « Economiser pour réduire la dette ? Des mensonges délibérés » ; « Régulation du secteur financier ? Des phrases creuses. » Il nous livre son analyse au scalpel de la crise économique. (revue Solidaire)

Oubliez Nouriel Roubini, alias Dr Doom, l’économiste américain devenu célèbre pour avoir prédit en 2005 le tsunami du système financier. Voici Samir Amin, qui avait déjà annoncé la crise au début des années 1970. « A l’époque, des économistes comme Frank, Arrighi, Wallerstein, Magdoff, Sweezy et moi-même avions dit que la nouvelle grande crise avait commencé. La grande. Pas une petite avec des oscillations comme il y en avait eu des masses auparavant, rappelle Samir Amin, professeur honoraire, directeur du Forum du Tiers Monde à Dakar et auteur de très nombreux livres traduits dans le monde entier. On nous a pris pour des fous. Ou pour des communistes qui prenaient leur désir pour des réalités. Tout allait bien, madame la marquise… Mais la grande crise a bien commencé à cette époque, et sa première phase a duré de 1972-73 à 1980. »

Parlons d’abord de la crise des cinq dernières années. Ou plutôt des crises : celle des subprimes, celle des crédits, des dettes, de la finance, de l’euro… Qu’en est-il maintenant ?

Samir Amin. Quand tout a explosé en 2007 avec les crise des subprimes, tout le monde est resté aveugle. Les Européens pensaient : « Cette crise vient des Etats-Unis, nous allons l’absorber rapidement ». Mais, si la crise n’était pas venue de là, elle aurait débuté ailleurs. Le naufrage de ce système était écrit, et dès les années 1970. Les conditions objectives d’une crise de système existaient partout. Les crises sont inhérentes au capitalisme, qui les produit de manière récurrente, à chaque fois plus profonde. Il ne faut pas appréhender chaque crise séparément, mais de manière globale.

Prenez la crise financière. Si on se limite à celle-ci, on ne trouvera que des causes purement financières, comme la dérégulation des marchés. En outre, les banques et institutions financières semblent être les bénéficiaires majeurs de cette expansion de capital, ce qui rend plus facile de les pointer comme uniques responsables. Mais il faut rappeler que ce ne sont pas seulement les géants financiers, mais aussi les multinationales en général qui ont bénéficié de l’expansion des marchés monétaires. 40 % de leurs profits proviennent de leurs opérations financières.

Quelles ont été les raisons objectives au déclenchement de la crise ?

Samir Amin. Les conditions objectives existaient partout. C’est la domination de « oligopoles ou monopoles généralisés » qui a mis l’économie dans une crise d’accumulation, qui est à la fois une crise de sous-consommation et une crise de la profitabilité. Seuls les secteurs des monopoles dominants ont pu rétablir leur taux de profit élevé, mais en détruisant la profitabilité et la rentabilité des investissements productifs, des investissements dans l’économie réelle.

« Le capitalisme des oligopoles ou monopoles généralisés » est le nom que vous donnez à ce qui est, selon vous, une nouvelle phase de développement du capitalisme. En quoi ces monopoles sont-ils différents de ceux d’il y a un siècle ?

Samir Amin. La nouveauté est dans le terme « généralisé ». Depuis le début du 20e siècle, il y a eu des acteurs dominants dans le secteur financier et le secteur industriel comme la sidérurgie, la chimie, l’automobile, etc.. Mais ces monopoles étaient des grandes îles dans un océan de PME réellement indépendantes. Or, depuis une trentaine d’années, nous assistons à une centralisation du capital sans commune mesure. Le magazine Fortune mentionne aujourd’hui 500 oligopoles dont les décisions contrôlent toute l’économie mondiale, dominant en amont et en aval tous les secteurs dont ils ne sont pas directement propriétaires.

Prenons l’agriculture. Autrefois, un paysan avait le choix entre plusieurs entreprises pour ses activités. Aujourd’hui, une PME agricole est confrontée en amont au bloc financier de banques et à d’énormes monopoles de production des engrais, des pesticides et des OGM dont Monsanto est l’exemple le plus frappant. Et, en aval, il est face aux chaînes de distribution et grandes surfaces. Par ce double contrôle, son autonomie et ses revenus se réduisent toujours plus.

Est-ce pour cela que vous préférez parler aujourd’hui d’un système basé sur « la maximalisation d’une rente monopolistique » plutôt que de la « maximalisation du profit » ?

Samir Amin. Oui. Le contrôle assure à ces monopoles une rente prélevée sur le bénéfice total du capital obtenu par l’exploitation de travail. Cette rente devient impérialiste dans la mesure où ces monopoles opèrent dans le Sud. La maximalisation de cette rente concentre les revenus et les fortunes dans les mains d’une petite élite au détriment des salaires, mais aussi des bénéfices du capital non monopolistique. L’inégalité grandissante devient absurde. A la limite, c’est comparable à un milliardaire qui possèderait le monde entier et laisserait tout le monde dans la misère.

Les libéraux avancent qu’il faut « agrandir le gâteau » en réinvestissant les bénéfices. C’est seulement après que l’on peut opérer le partage.

Samir Amin. Mais on n’investit pas dans la production, puisqu’il n’y a plus de demande. La rente est investie dans la fuite en avant sur les marchés financiers. L’expansion depuis un quart de siècle des investissements sur les marchés financiers est du jamais vu dans l’histoire. Le volume des transactions sur ces marchés est de plus de 2 500 000 milliards de dollars, alors que le PIB mondial est de 70 000 milliards de dollars.

Les monopoles préfèrent ces investissements financiers à ceux dans l’économie réelle. C’est la « financiarisation » du système économique. Ce type d’investissement est la seule issue pour la poursuite de ce « capitalisme des monopoles généralisés ». Dans ce sens, la spéculation n’est pas un vice du système, mais une exigence logique de celui-ci.

C’est sur les marchés financiers que les oligopoles – pas seulement les banques – font leurs profits et se concurrencent entre elles pour ces profits. La soumission de la gestion des firmes à la valeur des actions de la Bourse, la substitution du système de retraites par capitalisation au système par répartition, l’adaptation des changes flexibles et l’abandon de la détermination du taux d’intérêt par les banques centrales en laissant cette responsabilité aux « marchés » doivent tous être compris dans cette financiarisation.

Cette dérégulation des marchés financiers est dans la ligne de mire depuis quelques années. Les dirigeants politiques parlent de « moralisation des opérations financières » et d’ « en finir avec la capitalisme-casino ». La régulation serait donc une solution à la crise ?

Samir Amin. Tout ça, c’est du blabla, des phrases creuses pour tromper l’opinion publique. Ce système est condamné à poursuivre sa course folle à la rentabilité financière. La régulation aggraverait encore davantage la crise. Où irait alors le surplus financier ? Nulle part ! Il entraînera une dévaluation massive du capital qui se traduirait entre autres par une krach boursier.

Les oligopoles ou monopoles (les « marchés ») et leurs serviteurs politiques n’ont donc pour autre projet que de restaurer le même système financier. Il n’est pas exclu que le capital sache restaurer le système d’avant l’automne 2008. Mais cela nécessitera des sommes gigantesques des banques centrales pour éliminer tous les crédits toxiques et pour rétablir la profitabilité et l’expansion financière. Et la facture devra être acceptée par les travailleurs en général, et les peuples du Sud en particulier. Ce sont les monopoles qui ont l’initiative. Et leurs stratégies ont toujours donné les résultats recherchés, c’est-à-dire les plans d’austérité.

Justement, ces plans d’austérité se succèdent, soi-disant pour réduire les dettes des États. Or on sait que cela aggrave la crise. Les dirigeants politiques sont-ils des imbéciles ?

Samir Amin. Mais non ! C’est sur l’objectif qu’il y a mensonge. Lorsque les gouvernements prétendent vouloir la réduction de la dette, ils mentent délibérément. L’objectif n’est pas la réduction de la dette mais que les intérêts de la dette continuent à être payés, et de préférence à des taux encore plus élevés. La stratégie des monopoles financiarisés, au contraire, a besoin de la croissance de la dette – le capital y gagne, ce sont des placements intéressants.

Entre-temps, les austérités aggravent la crise, il y a clairement contradiction. Comme le disait Marx, la recherche du profit maximal détruit les bases qui le permettent. Le système implose sous nos yeux mais il est condamné à poursuivre sa course folle.

Après la crise des années 1930, l’Etat a tout de même pu surmonter partiellement cette contradiction, et une politique keynésienne de relance a été menée.

Samir Amin. Oui, mais quand cette politique keynésienne a-t-elle été introduite ? Au début, la riposte à la crise de 1929 a été exactement la même qu’aujourd’hui : des politiques d’austérité, avec leur spirale descendante. L’économiste Keynes disait que c’était absurde et qu’il fallait faire le contraire. Mais ce n’est qu’après la Deuxième Guerre mondiale qu’on l’a écouté. Pas parce que la bourgeoisie était convaincue par ses idées, mais parce que cela lui a été imposé par la classe ouvrière. Avec la victoire de l’Armée rouge sur le nazisme et la sympathie pour les résistants communistes, la peur du communisme était bien présente.

Aujourd’hui, quelques-uns – ils ne sont pas très nombreux – des économistes bourgeois intelligents peuvent dire des mesures d’austérité qu’elles sont absurdes. Et alors ? Tant que le capital n’est pas contraint par ses adversaires à mettre de l’eau dans son vin, cela continuera.

Quel est le lien entre la crise surgie voici quelques années et celle des années 1970 ?

Samir Amin. Au début des années 1970, la croissance économique a subi une chute. En quelques années, les taux de croissance sont tombés à la moitié de ce qu’ils avaient été lors des trente glorieuses : en Europe, de 5 à 2,5 %, aux États-Unis, de 4 à 2 %. Cette chute brutale était accompagnée d’une chute de même ampleur des investissements dans le secteur productif.

Dans les années 1980, Thatcher et Reagan ont réagi par des privatisations, la libéralisation des marchés financiers et une très dure politique d’austérité. Cela n’a pas fait remonter les taux de croissance, mais les a maintenus à un très bas niveau. Par ailleurs, le but des libéraux n’a jamais été le rétablissement de la croissance, quoi qu’ils en disent. Le but était surtout de redistribuer les revenus vers le capital. Mission accomplie. Et maintenant, quand on passe en Belgique de -0,1 % à + 0,1 % de croissance, certains jubilent : « La crise est terminée ! » C’est grotesque.

Vous comparez les années 1990 et 2000 avec celles d’un siècle auparavant : une sorte de deuxième « Belle Epoque ».

Samir Amin. J’ai fait le parallèle entre les deux longues crises parce que, c’est très curieux, elles commencent exactement avec cent ans d’écart : 1873 et 1973. En plus, elles ont les même symptômes au départ et la réponse du capital a été la même, c’est à dire trois ensembles de mesures complémentaires.

Premièrement, une énorme centralisation du capital avec la première vague des monopoles, ceux analysé par Hilfirding, Hobson et Lénine. Dans la deuxième crise, ce sera ce que j’appelle les « monopoles généralisés » qui se sont constitués dans les années 1980.

Deuxièmement, la mondialisation. La première grande crise est l’accélération de la colonisation, qui est la forme la plus brutale de la mondialisation. La deuxième vague, ce sont les plans d’ajustement structurel du FMI, que l’on peut qualifier de recolonisation.

Troisième et dernière mesure : la financiarisation. Quand on présente la financiarisation comme étant un phénomène nouveau, cela me fait sourire. Qu’est-ce qui a été créé en réponse à la première crise ? Wall Street et la City de Londres en 1900 !

Et cela a eu les mêmes conséquences. D’abord, une période courte ou ça semble marcher, parce qu’on pompe sur les peuples, surtout ceux du Sud. Ce fut de 1890 à 1914, la « Belle Epoque ». On a tenu les mêmes discours sur la « fin de l’Histoire » et la fin des guerres. La mondialisation était synonyme de paix et de colonisation pour une mission civilisatrice. Or, a quoi tout cela a-t-il mené ? A la Première Guerre mondiale, la Révolution russe, la crise de 1929, le nazisme, l’impérialisme japonais, la Deuxième Guerre mondiale, la révolution chinoise, etc. On peut dire qu’après 1989, il y a eu une sorte de deuxième « belle époque », jusqu’en 2008, bien qu’elle ait, dès le début, été accompagnée de guerres du Nord contre le Sud. Le capital a, dans cette période, établi les structures afin que les oligopoles puissent bénéficier de leur rente. Et, comme la globalisation financière a mené à la crise de 1929, elle a récemment mené à la crise de 2008.

Aujourd’hui, on a atteint un même moment crucial qui annonce une nouvelle vague de guerres ou de révolutions.

Pas très riant, comme image d’avenir… Vous écrivez qu’ « un nouveau monde est en train de naître, qui peut devenir encore bien plus barbare, mais qui peut aussi devenir meilleur ». De quoi cela dépend-il ?

Samir Amin. Je n’ai pas de boule de cristal. Mais le capitalisme est entré dans sa phase sénile, qui peut amener d’énormes bains de sang. Dans une telle période, les mouvements sociaux et les protestations amènent des changements politiques, pour le meilleur ou pour le pire, fascistes ou progressistes. Les victimes de ce système réussiront-elles à former une alternative positive, indépendante et radicale ? Tel est aujourd’hui l’enjeu politique.

« Le socialisme, c’est plus que le capitalisme sans capitalistes »

« En ces temps de capitalisme sénile, les protestations des mouvements sociaux amènent des changements politiques, pour le meilleur ou pour le pire, fascistes ou progressistes. » Telle était la conclusion de l’économiste marxiste Samir Amin dans la première partie de cette interview, publiée dans Solidaire n°38. Dans cette seconde partie, il aborde la question du dépassement du capitalisme en crise. « Il est temps pour la gauche d’avoir de l’audace ! Elle doit construire un front contre les monopoles. »

Pour l’économiste Samir Amin, professeur honoraire, directeur du Forum du Tiers Monde à Dakar et auteur de nombreux ouvrages traduits dans le monde entier, « être marxiste implique nécessairement être communiste, parce que Marx ne dissociait pas la théorie de la pratique — l’engagement dans la lutte pour l’émancipation des travailleurs et des peuples ». C’est ce que fait Samir Amin : dans la première partie de cet entretien, il analysait la crise ; ici, il aborde la lutte contre la toute-puissance des monopoles capitalistes et pour une autre société.

Quelles sont les caractéristiques de ce « capitalisme sénile » qui pourrait selon vous mener à une « nouvelle ère de grands bains de sang » ?

Samir Amin. Il n’y a plus d’entrepreneurs créatifs, mais des « wheeler-dealers » (magouilleurs). La civilisation bourgeoise, avec son système de valeurs — éloge de l’initiative individuelle naturellement, mais aussi ses droits et libertés libéraux, voire même la solidarité au plan national — a fait place à un système sans valeurs morales. Voyez des présidents des États-Unis criminels, des marionnettes et technocrates à la tête de gouvernements européens, des despotes dans le Sud, l’obscurantisme (talibans, sectes chrétiennes et bouddhistes...), la corruption généralisée (dans le monde financier en particulier)... On peut décrire le capitalisme d’aujourd’hui comme sénile, qui peut inaugurer une nouvelle ère de massacres. Dans une telle période, les protestations des mouvements sociaux amènent des changements politiques. Pour le meilleur et pour le pire, fascistes ou progressistes. La crise des années 1930 a par exemple mené au Front populaire en France, mais aussi au nazisme en Allemagne.

Qu’est-ce que cela signifie pour les mouvements de gauche actuels ?

Samir Amin. Nous vivons une époque où se profile une vague de guerres et de révolutions. Les victimes de ce système vont-elles réussir à former une alternative positive, indépendante et radicale ? Tel est l’enjeu politique aujourd’hui. Il faut que la gauche radicale prenne l’initiative de la construction d’un front, d’un bloc alternatif anti-monopoles comprenant tous les travailleurs et producteurs victimes cette « oligarchie des monopoles généralisés », dont une grande partie des classes moyennes, les agriculteurs, les PME...

Vous affirmez que la gauche doit renoncer à toute stratégie qui aiderait le capitalisme à sortir de la crise.

Samir Amin. Il est temps d’avoir de l’audace ! Nous ne sommes pas dans un moment historique où la recherche d’un « compromis social » capital/travail constitue une alternative possible comme dans l’après-guerre avec la social-démocratie des États-providence. Certains nostalgiques s’imaginent pouvoir « faire reculer » le capitalisme des monopoles sur leur position d’il y a quelques décennies. Mais l’histoire ne permet jamais de tels retours en arrière.

Nous sommes dans un moment historique ou la gauche radicale doit être audacieuse. Je parle de la gauche qui est convaincue que le système capitaliste doit être dépassé fondamentalement. Mais aussi une gauche qui ne perd pas de vue que le socialisme doit être inventé sans ayant nécessairement un modèle préexistant. Dans les pays du Nord, il y a les conditions objectives pour isoler le capital des monopoles. Cela commence par une alliance sociale et politique qui rassemble l’énorme majorité.

Cette audace existe-t-elle aujourd’hui ?

Samir Amin. Le manque d’audace à gauche est terrible à l’heure actuelle. Vous vous rappelez comme les sociaux-démocrates ont été contents quand le régime soviétique s’est effondré, et avec lui les partis communistes d’Europe occidentale ? Je leur ai dit : « Vous êtes stupides. La prochaine chute, c’est la vôtre, le capital avait seulement besoin de vous parce qu’il y avait la menace communiste. » Et, au lieu de se radicaliser, ils ont au contraire glissé à droite. Ils sont devenus sociaux-libéraux. Maintenant, que l’on vote social-démocrate ou à droite, c’est la même chose. Tous disent : « Nous ne pouvons rien faire, c’est le marché qui décide, les agences de notations, le super parti du capital des monopoles. »

Nous voyons même des segments importants de la gauche radicale accepter cela par crainte ou désarroi. Il y a même des gens qui se font appeler « communistes », mais disent qu’ils ne peuvent être qu’une aile gauche de la social-démocratie. C’est toujours la même logique d’accommodation du capitalisme. Une logique du « moins pire ». « C’est imposé par l’Europe » est l’argument par excellence. « L’Europe, ce n’est pas bon, mais la destruction de l’Europe ce serait pire. » Mais aller de moins pire en moins pire, c’est en arriver in fine au « plus pire ». Il y a deux ans, on disait aux Grecs, allez, une petite cure d’austérité et ça ira ! On en est à la quantième ? La huitième ?

Quels pourraient être les mots d’ordre de « l’alliance sociale et politique » que vous prônez ?

Samir Amin. L’idée générale est la création d’un bloc anti-monopoles. Il faut un projet global qui remette en question le pouvoir des « monopoles généralisés » (voir première partie de cette interview dans Solidaire n°38). Nous ne pouvons pas rêver que les individus puissent changer le monde juste par le miracle de leur action individuelle – idée que l’on retrouve dans plusieurs mouvements socialistes et chez des philosophes comme Toni Negri.

Cela commence par le fait d’expliquer qu’il existe des alternatives aux politiques d’austérité. Sous une forme populaire, cela revient à casser le discours du capital de « compétitivité et modération salariale ». Pourquoi ne pas dire l’inverse, que les salaires ne sont pas suffisants et les profits trop gros ?

Dans le meilleur des cas, cela mène à une légère réduction des inégalités…

Samir Amin. Ce n’est naturellement pas assez. Une gauche authentique doit inverser le désordre social produit par les monopoles. Des stratégies pour assurer l’emploi maximal et garantir des salaires convenables, allant de pair avec la croissance. C’est tout simplement impossible sans exproprier les monopoles. Les secteurs clés de l’économie doivent donc être nationalisés. Les nationalisations sont, dans une première étape, des étatisations, le transfert de la propriété du capital privé à l’État. Mais l’audace consiste ici à « socialiser » la gestion des monopoles nationalisés.

Prenons ces monopoles qui contrôlent l’agriculture, les industries chimiques, les banques et la grande distribution. Les « socialiser » signifie que les organes de gestion comprennent des représentants des agriculteurs, des travailleurs de ces anciens monopoles bien sûr, mais aussi des organisations de consommateurs et des pouvoirs locaux (concernés par l’environnement, mais aussi l’école, le logement, les hôpitaux, l’urbanisme, le transport…)

Une économie socialiste ne se limite pas à la socialisation de son management. Le socialisme n’est pas juste le capitalisme sans les capitalistes. Il doit intégrer la relation entre l’homme, la nature et la société. Continuer dans la forme que le capitalisme propose revient à détruire l’individu, la nature et les peuples.

Que faites-vous de Wall Street et de la City ?

Samir Amin. Il faut une « définanciarisation ». Un monde sans Wall Street, pour reprendre le titre du livre de François Morin. Cela implique impérativement la suppression pure et simple des fonds de spéculations et des fonds de pensions, devenus des opérateurs majeurs dans la financiarisation. L’abolition de ces derniers doit se faire au bénéfice d’un système de retraites par répartition. Il faut repenser entièrement le système bancaire. Ces dernières décennies, le système bancaire est devenu beaucoup trop centralisé et seuls quelques géants font la loi. Dès lors, on pourrait concevoir une « banque de l’agriculture », ou une « banque de l’industrie » dans lesquelles les conseils d’administration élus sont composés des clients industriels et des représentants des centres de recherche et des services de l’environnement.

Comment voyez-vous le rôle de mouvements comme Occupy, les Indignés et les syndicats dans la lutte contre les monopoles ?

Samir Amin. Qu’il y ait aux États-Unis un mouvement comme Occupy Wall Street est un signal magnifique. Que l’on n’accepte plus comme ça les injonctions « il n’y a pas d’alternative » et « l’austérité est obligatoire » est très positif. Idem pour les Indignés en Europe. Mais ce sont des mouvements qui restent faibles, qui ne recherchent pas suffisamment des alternatives. Les syndicats jouent un rôle important, mais ils doivent se redéfinir. Les mots d’ordre d’il y a cinquante ans sont dépassés. Il y a cinq décennies, quatre travailleurs sur cinq avaient un emploi sûr et stable, et le chômage n’existait quasiment pas. Aujourd’hui, seuls 40 % ont un job stable, 40 % travaillent avec un contrat précaire et 20 % sont au chômage. La situation est radicalement différente. Les syndicats ne peuvent donc pas se limiter à des revendications qui ne concernent que la moitié de la classe des travailleurs. Il est absolument nécessaire que l’on prenne en compte le droit des chômeurs et des personnes sous contrat précaire. Il s’agit souvent de gens d’origine immigrée, de femmes et de jeunes.

Comment voyez-vous la relation entre la lutte des classes dans le Nord et dans le Sud ?

Samir Amin. Les conflits capitalisme/socialisme et Nord/Sud sont indissociables. Le capitalisme est un système mondial et les luttes politiques et sociales, si elles veulent être efficaces, doivent être menées simultanément dans l’arène nationale et sur le plan mondial. C’est-ce que Marx voulait dire avec « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! ». Être communiste veut également dire être internationaliste.

Il est absolument indispensable d’intégrer la question du climat, des ressources naturelles et de l’environnement dans le conflit Nord-Sud. L’appropriation privée de ces ressources et l’usage abusif de la planète mettent en danger le futur de toute l’humanité. L’égoïsme des oligopoles dans le Nord a été brutalement exprimé par Bush qui a déclaré « The American way of life is not negotiable » (le mode de vie américain n’est pas négociable). Cet égoïsme revient à nier l’accès aux ressources naturelles au Sud (80 % de l’humanité). Je crois que l’humanité ne pourra pas s’engager sérieusement dans la construction d’une alternative socialiste si l’on ne change pas ce « way of life » dans le Nord, ce qui ne veut pas dire que le Sud n’a qu’à patienter. Au contraire, les luttes dans le Sud réduisent la rente impérialiste et affaiblissent la position des monopoles dans le Nord, ce qui renforce les classes populaires du Nord dans leur lutte pour la socialisation des monopoles. L’enjeu dans le Nord est alors que l’opinion générale ne doit pas se limiter à la défense de ses privilèges vis-à-vis des peuples du Sud.

Les économies de pays émergents comme la Chine, le Brésil, la Russie et l’Afrique du Sud ne menacent-elles pas déjà quelque peu le pouvoir des « monopoles généralisés » ?

Samir Amin. Depuis 1970, le capitalisme domine le système mondial par cinq avantages : le contrôle de l’accès aux ressources naturelles, le contrôle de la technologie et de la propriété intellectuelle, l’accès privilégié aux médias, le contrôle du système financier et monétaire et, enfin, le monopole des armes de destruction massive. J’appelle ce système « apartheid on a global scale » (apartheid à l’échelle mondiale). Il implique une guerre permanente contre le Sud, une guerre entamée en 1990 par les États-Unis et ses alliés de l’Otan lors de la première Guerre du Golfe. Or les pays émergents, surtout la Chine, sont en train de déconstruire ces avantages. D’abord, la technologie. On passe de « Made in China » à « Made by China ». La Chine n’est plus l’atelier du monde pour des succursales ou les associés du grand capital des monopoles. Elle maîtrise la technologie à développer par elle-même. Dans certains domaines, notamment les domaines d’avenir de l’automobile électrique, le solaire, etc., elle possède des technologies de pointe en avance sur l’Occident.

Par ailleurs, la Chine laisse le système financier mondialisé se détruire. Et elle finance même son autodestruction en finançant le déficit américain et en construisant en parallèle des marchés régionaux indépendants ou autonomes à travers le « groupe de Shanghai », qui comprend la Russie, mais potentiellement aussi l’Inde et l’Asie du Sud-Est. Sous Clinton, un rapport de la sécurité américaine envisageait même la nécessité d’une guerre préventive contre la Chine. C’est pour faire face à cela que les Chinois ont choisi de contribuer à la mort lente des États-Unis en finançant leur déficit. La mort brutale d’une bête de ce genre serait trop dangereuse.

Et les pays d’Amérique du Sud ?

Samir Amin. Les démocraties populaires en Amérique latine ont sûrement affaibli la rente impérialiste. Mais ils auront des difficultés pour aller plus loin dans leur développement tant qu’ils berceront l’illusion d’un développement national capitaliste autonome. On le voit clairement en Bolivie, en Équateur ou au Venezuela. On le voit moins au Brésil parce que c’est un très grand pays qui a des ressources naturelles gigantesques. Ils ont amorcé la coopération entre eux avec l’ALBA. Mais l’ALBA reste très modeste jusqu’à présent en comparaison de la coopération militaire, économique et diplomatique du groupe de Shanghai, qui se déconnecte de l’économie mondiale dominée par les monopoles occidentaux. Par exemple, rien n’y est payé en dollars ou en euros. L’Amérique du Sud peut aussi se « découpler » du capitalisme des monopoles. Ils ont des possibilités techniques et les ressources naturelles pour faire du commerce Sud-Sud. Ce qui était impensable il y a plusieurs décennies.

 

Interview de Ruben Ramboer

 

SOURCE :
http://www.ptb.be/weekblad/artikel/interview-samir-amin-1-le...
et
http://www.ptb.be/weekblad/artikel/interview-de-samir-amin-2...

Version raccourcie d’une interview de Samir Amin parue dans Etudes marxistes n° 99.
Lire aussi Samir Amin, Sortir de la crise du capitalisme ou sortir du capitalisme en crise ?, Le Temps des cerises, 2009.

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11 novembre 2012 7 11 /11 /novembre /2012 17:25

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Le géant taïwanais Foxconn, premier fournisseur mondial d’électronique et premier employeur privé en Chine, est désormais à l’étroit dans son bunker géant de Shenzhen Longhua. Voyage dans le Guangdong, puis dans le Sichuan, lieu emblématique de son renouveau industriel.

par Jordan Pouille, juin 2012

« C’est la première fois que je parle à un étranger. Tu connais Michael Jackson ? J’ai toutes ses chansons sur mon téléphone ! » Minuit trente, devant l’entrée de Hongfujin, une branche de Foxconn qui fabrique l’iPod. Dans la moiteur nocturne de Longhua, la banlieue de Shenzhen, une cohorte de cuisiniers ambulants, le réchaud à gaz soudé à l’arrière du triporteur, sont venus faire concurrence à la cantine de l’usine. Ils haranguent ces milliers de jeunes en veston rose ou noir quittant leur poste de travail le ventre vide. Certains sont curieux et nous abordent de manière candide et enjouée. Pour les clients attablés autour de l’installation de M. Bo Zhang, la portion de nouilles sautées est à 3 yuans (1). A lui seul, M. Bo en prépare au moins mille par jour. « Les chefs de Foxconn préfèrent garder leurs salariés près des ateliers pendant la pause-repas. Alors, dès qu’on arrive, ces salauds font baisser le prix des plats de cantine à 1,50 yuan, contre 4 yuans le reste du temps ! »

M. Bo est lui-même un ancien ouvrier de Foxconn. Il était affecté à l’atelier de laminage des coques métalliques des MacBook. Il se souvient d’une salle mal ventilée et bruyante, de la chaleur suffocante, de cette poussière d’aluminium qui lui recouvrait la peau et les cheveux. A l’époque, non seulement les ouvriers n’avaient aucun contact avec la hiérarchie taïwanaise, mais même les cadres chinois évitaient toute relation avec leurs homologues taïwanais, pourtant décisionnaires. Sans surprise, ses demandes de mutation étaient toutes refusées. Il a quitté l’usine au bout d’un an, en mai 2010. Pour mieux revenir. « Maintenant, ce sont les ouvriers qui me font vivre », s’amuse-t-il. Et tant pis si les rats déambulent sous ses tabourets en plastique et si la fumée des usines se mêle au parfum subtil de la sauce de soja.

Autour de son restaurant de fortune, pas de gardien : seulement une foule de jeunes gens fatigués, qui préfèrent la convivialité de M. Bo à la stricte discipline qui règne chez Foxconn, de l’autre côté des portiques de sécurité. D’après eux, les humiliations et les punitions des chefs d’atelier ont cessé depuis le scandale des suicides en série, au cours du premier semestre 2010 (2). « Les managers sont beaucoup plus discrets. En fait, on ne les entend plus. Si on est solide dans sa tête, c’est gérable. Je travaille debout, mais j’ai une pause de dix minutes toutes les deux heures », nous raconte Yang (3), 21 ans et sec comme un sarment de vigne. Son camarade Cao Di se souvient des vexations passées : « On devait réfléchir à nos erreurs en restant debout, face à un mur, pendant six heures, quand l’objectif de production n’était pas atteint. » Toutefois, le règlement reste sévère : « Evidemment, on laisse toujours les téléphones portables à l’entrée, et on ne peut ni aller aux toilettes, ni parler, ni boire une gorgée d’eau pendant le travail. » Il faut attendre les pauses. A eux deux, les jeunes hommes emballent huit mille iPad par jour, de 8 heures à 19 heures. « Depuis ceux de la première génération, en 2010 », précise l’un, fièrement.

Parfois, des bagarres éclatent entre gardiens et travailleurs

C’est ici, à Longhua, que le fondateur taïwanais de Foxconn, M. Terry Tai-ming Gou, a construit sa première usine chinoise, en 1988. Engoncés dans un bunker de trois kilomètres carrés cerné par les dortoirs, trois cent cinquante mille ouvriers y fabriquent jour et nuit les imprimantes et les cartouches Hewlett-Packard (HP), les ordinateurs Dell ou Acer, les liseuses Kindle d’Amazon, la PlayStation de Sony et tous les produits de la gamme Apple. Face à l’insatiable demande mondiale suscitée par ces derniers, Foxconn a construit deux usines supplémentaires : l’une, dans le Sichuan, pour les iPad ; l’autre, dans le Henan, pour les iPhone. La production a démarré le 30 septembre 2010 pour la première, en août 2011 pour la seconde. Chacune emploie environ deux cent mille ouvriers.

A Shenzhen, depuis le matin, des hommes en costume sombre, imperturbables, s’affrontent aux cartes dans une salle enfumée. De temps à autre, ils jettent un regard distrait en direction de l’écran qui retransmet les images de télésurveillance. Ils gèrent une dizaine de dortoirs aux façades carrelées, comme il en existe partout dans la ville. Les leurs sont séparés de l’atelier B4 de l’usine Foxconn par deux routes à quatre voies que les camions empruntent à toute heure. Du dernier étage, à travers les barreaux des fenêtres, on aperçoit des jeunes hommes en train d’empiler des cartons noir et vert — les couleurs de la marque Acer.

Ces gérants récupèrent les loyers de douze mille ouvriers entassés dans mille cinq cents chambres, filles et garçons séparés, pour le compte d’un riche propriétaire. Les machines à laver et les distributeurs d’eau potable sont installés dehors, au milieu des sacs de déchets ménagers jetés depuis les fenêtres et aussitôt éventrés par les chiens errants. Les rideaux de fer du rez-de-chaussée cachent une pléthore de cybercafés illégaux et de salles de jeu en réseau à 1 yuan de l’heure, ouverts vingt-quatre heures sur vingt-quatre, où les jeunes ouvriers peuvent s’évader.

Car, faute d’espace suffisant, Foxconn n’héberge qu’un quart de sa main-d’œuvre, sur un « campus avec piscine olympique, salles de gym et hôpitaux », clament les communiqués de presse. L’immense majorité du personnel occupe des dortoirs privés construits à la va-vite, collés les uns aux autres, sur des terrains sans nom de rue. Les ouvriers se retrouvent ainsi à la merci de commerçants de tout poil et d’hôteliers cupides sur lesquels l’entreprise taïwanaise n’a guère de prise.

Grâce à la télésurveillance, nos gérants ont surpris quelqu’un en train de jeter un mégot dans l’escalier. Ils envoient un gardien le cueillir fissa. D’après le règlement affiché dans tous les couloirs, le pauvre est bon pour une amende non négociable de 20 yuans. A Longhua, le maintien de l’ordre est l’affaire de sociétés de sécurité privées : des freluquets en uniforme de police, mais sans arme ni insigne. Comme ceux qu’ils surveillent, ce sont des migrants, recrutés devant l’usine. La paie est la même ; seul un képi les sépare.

A l’entrée des ateliers, des magasins et des dortoirs, ils infligent des amendes tous azimuts, vérifient les badges et fouillent les sacs à dos. Un appel de détresse à la police, et ce sont eux qui rappliquent les premiers. La plupart se pavanent sur des vélos tout-terrain (VTT), un gyrophare bleu et rouge vissé sur le porte-bagages. Le soir, ils se postent aux extrémités de chaque rue, toutes lumières allumées, faisant croire à des barrages policiers pour mieux contrôler les flux. Parfois, des bagarres éclatent entre gardiens et ouvriers, et c’est alors à la police d’intervenir. « Les forces de l’ordre, les vraies, ne se déplacent que lorsqu’on leur signale un rassemblement inhabituel. Elles se mettent à filmer les meneurs un par un, et les gamins finissent par se disperser », raconte un commerçant. Depuis leur pick-up sophistiqué, les policiers de Longhua actionnent une caméra rotative. Leur hantise, ce sont les tentatives de manifestation, récurrentes dans la province ; en revanche, ils semblent beaucoup plus tolérants à l’égard des innombrables bordels camouflés en karaokés ou en salons de massage. Plusieurs publicités proposent également de faux diplômes, de faux permis de conduire, voire de fausses cartes d’identité. Un fléau, au dire de Foxconn : « Jamais nous ne chercherions à recourir au travail de mineurs. Si des cas étaient avérés, ce serait parce que des travailleurs auraient utilisé de faux documents et feraient plus vieux que leur âge », a déjà déclaré l’entreprise. Des audits menés par Apple en 2011 ont mis en évidence des cas de ce genre chez cinq de ses fournisseurs (4).

Dans cette ville-usine, des écoles de formation continue farfelues séduisent également les ouvriers aspirant à une reconversion. C’est le cas de M. Guo Tan, 25 ans, affecté depuis deux ans à la peinture des coques de téléphone Nokia. Son frère travaille dans une usine de briquets du Zhejiang ; sa sœur, dans une usine de pantoufles à Dongguan (Guangdong). Après le Nouvel An chinois, il a suivi une formation de « marketing en ligne » dans un institut ayant pignon sur rue à Longhua qui lui promettait une nouvelle carrière, un nouveau départ : « J’ai voulu me réorienter car je passe des horaires de nuit aux horaires de jour chaque mois, parfois toutes les deux semaines sans préavis, ce qui m’empêche de dormir correctement. » M. Guo travaille douze heures par jour, six jours sur sept. Contre la somme exorbitante de 4 000 yuans, soit plus du double de son salaire de base, mais « payable en plusieurs fois », il s’est offert trois heures de cours par jour, quatre jours par semaine, pendant deux mois, avec un joli certificat à la clé. Mais ce document n’est pas un diplôme, et la formation n’est reconnue par aucune des entreprises chinoises où il voudrait être embauché. Originaire du Guizhou, l’une des provinces les plus pauvres du pays, il a un objectif : « Je voudrais rentrer chez moi avec une compagne et assez d’argent pour monter ma petite affaire, être mon propre patron. Cela rassurerait mes parents. » Contraint de renflouer son compte, il restera encore quelque temps chez Foxconn.

Boissons énergisantes, peluches géantes et bijoux de pacotille

A Longhua, la naïveté de la main-d’œuvre n’a d’égal que son appétit consumériste. Dès la sortie de l’atelier, les ouvriers nagent dans un univers de tentations abordables. Les dortoirs les plus proches de chacune des sorties de l’usine (Nord, Sud, Est, Ouest) sont tapissés de publicités lumineuses et sonores pour des téléphones portables ou des boissons énergisantes. Dans la rue, les jeunes gens sont appâtés par mégaphone : pour des peluches géantes, des bijoux de pacotille… ou même des vestes Foxconn contrefaites, à 35 yuans pièce, « quand ils finissent par perdre celle donnée par la direction le jour de l’embauche et qu’ils doivent porter obligatoirement six jours sur sept », dit la vendeuse. Plus loin, sur Minqing Lu, un tatoueur a installé son kit électrique près d’un lampadaire. Le passage continu de camions soulevant des nuages de poussière ne saurait le distraire. Pour 300 yuans, il grave de redoutables dragons sur le torse ou le dos des ouvriers. Quand vient leur jour de repos hebdomadaire, ou mensuel si les heures supplémentaires s’accumulent, ces travailleurs font aussi la queue chez le coiffeur ou louent des patins à roulettes pour mieux se défouler sur la place principale. Cachés sous des banderoles vantant le « développement harmonieux » de Longhua, des haut-parleurs diffusent leurs musiques préférées.

A l’écart du vacarme, au-dessus d’un magasin de couvertures, résonnent les chants d’une église évangélique ayant sans doute échappé au bureau des affaires religieuses de Shenzhen. « Dieu vous appelle », peut-on même lire en caractères vert et rouge sur la fenêtre du premier étage. Depuis son ouverture, il y a cinq ans, des ouvriers de Foxconn viennent y prier, pleurer et chanter, de jour comme de nuit. Leurs dons ont déjà permis d’acheter un petit piano et de financer les déplacements d’un pasteur basé à Dongguan. Pour l’instant, pas de quoi perturber les autorités.

Et puis, en avril 2011, miracle : le métro est finalement arrivé à Longhua. Toutes les huit minutes, une rame climatisée s’arrête au terminus de Qinghu, avenue Heping Lu, et emmène la jeunesse ouvrière jusqu’à Lohuo, le quartier animé de Shenzhen, frontalier de Hongkong. « Toujours plus de trafics, de tentations et d’insécurité », résume M. Sunny Yang, un ingénieur, de retour d’une soirée badminton entre amis. Il vit à Longhua avec son épouse et sa fille de 2 ans et supporte de moins en moins la cacophonie de la ville-usine. « Même si cela reste une ville qui donne leur chance aux diplômés », croit-il devoir ajouter.

Rassurante aux yeux de M. Yang, une population beaucoup plus paisible a fait son apparition dans les dortoirs : les seniors. Ils passent leurs journées assis autour des rares terrains de jeu, et se servent des grillages comme étendoirs de vêtements… pour bébés.

Ces sexagénaires n’ont pas déménagé au milieu des usines pour le plaisir, mais parce que leurs travailleurs d’enfants, salariés chez Foxconn, ont fait appel à eux pour s’occuper de leur progéniture. C’est le projet de Lei, 23 ans, originaire du Hunan et mère d’un petit garçon de 2 ans et demi : « Mes parents aussi étaient ouvriers migrants dans la région, et leur hukou rural [passeport interne] ne me permettait pas d’être inscrite à l’école [les migrants n’ont pas les mêmes droits que les urbains, notamment pour l’accès aux services publics]. Alors ils m’ont laissée au village. Durant toute mon enfance, je ne les voyais qu’une fois par an, pour le Nouvel An. Je ne veux pas que mon fils connaisse la même solitude. Je veux lui offrir une scolarité sur place, quitte à en payer le prix », revendique la jeune femme, qui nous fait visiter sa modeste demeure.

Pour l’instant, la famille vit à trois dans une chambre de neuf mètres carrés, pour 350 yuans par mois. Juste assez grand pour le matelas, le téléviseur et la poussette du petit. Le mari de Lei assemble les téléphones fixes Cisco, douze heures par jour, six jours sur sept. Il gagne bien sa vie : jusqu’à 4 000 yuans par mois. Lei a arrêté de travailler à la naissance de son bébé. Elle est enceinte de cinq mois. A la naissance du deuxième, elle fera venir ses parents retraités et reprendra le travail, pour doubler le revenu du foyer.

Education sexuelle et décoration rose bonbon au centre de santé

Qu’en pensent les aînés qui ont déjà quitté leurs campagnes ? « C’est vrai qu’on s’ennuie un peu ici, l’air est pollué, les rues sont sales, il n’y a pas de place pour cultiver son potager et on se sent un peu surveillé avec tous ces gardiens », soupire Mme Jiang, 63 ans. Avec d’autres, elle attend aujourd’hui un livreur hongkongais de lait maternisé importé, « garanti sans mélamine ».

A Longhua, de nombreuses mères et futures mères connaissent bien leur corps et leurs droits, ce qui a le don d’agacer leurs supérieurs hiérarchiques à l’usine. « Quand j’ai appris que j’étais enceinte, mon chef d’atelier m’a fait attendre dix jours avant de m’exempter de passage au détecteur de métaux. Et quand j’ai demandé à changer d’atelier, il a refusé. J’ai dû convaincre son supérieur », s’amuse cette jeune femme. Enceinte de huit mois, Mme Jun Hao est désormais préposée à l’étiquetage des cartons d’ordinateur : « J’appose des autocollants pour 3 000 yuans par mois. C’est correct, non ? » Après l’accouchement, elle devrait bénéficier d’un congé maternité de trois mois : « Ma mère n’y croit pas une seconde, mais cela figure bien dans le contrat. » La Chine continentale propose quatre-vingt-dix-huit jours de congé maternité payés 100 % du salaire mensuel moyen de l’année précédente, soit vingt-huit jours de plus qu’à Hongkong. Une mesure facile à faire respecter dans la fonction publique et les grosses entreprises d’Etat chinoises, mais beaucoup moins dans le secteur privé, reconnaît le quotidien officiel China Daily (5).

D’où peut venir la prise de conscience de Mme Jun ? Des heures passées sur les forums de discussion féminins, depuis les ordinateurs des cybercafés pléthoriques ? On en doute, tant ces espaces sont le territoire des garçons, obsédés par les jeux en réseau. Peut-être plutôt des campagnes d’information menées par quelques hôpitaux, comme le centre gynécologique Huaai de Longhua. Dans l’anonymat, jusque tard le soir, les ouvrières viennent avec leur compagnon y glaner toutes sortes de renseignements liés à la maternité ou à la contraception. « Plus ils connaîtront leurs droits, plus ils obtiendront aisément des avancées, et pas seulement sur les salaires (6). C’est une garantie de stabilité pour Shenzhen », dit-on chez eux. Précision étonnante : malgré une décoration rose bonbon, cet établissement de santé bénéficie d’un partenariat avec l’Armée populaire de libération (APL). La majorité de ses médecins sont des officiers militaires. On reste pantois devant les panneaux d’éducation sexuelle illustrée fixés le long des trottoirs, qu’un gardien nous interdira toutefois de photographier. « L’homosexualité est un phénomène culturel comme le sadomasochisme. Il n’a pas encore atteint sa maturité en Chine », peut-on y lire — manière de dire que la société chinoise ne serait pas tout à fait prête à accepter l’homosexualité.

Lorsqu’ils arrivent avec leur baluchon devant l’imposant centre de recrutement, près de la porte Nord, les jeunes migrants découvrent les slogans d’accueil : « Réaliser ses rêves », « Faire fortune ». Ils peuvent contempler des photographies géantes où des ouvriers euphoriques sont déguisés en étudiants de campus américain, un chapeau mortier sur la tête. Plus pragmatique, un panneau rouge rappelle qu’« il ne faut ni diplôme ni argent pour rejoindre l’entreprise », n’en déplaise aux rabatteurs. En mal de commissions, ceux-ci promettent un poste aux candidats déboussolés dès leur descente du métro, en mentant sur le salaire et les horaires.

A Pixian, des bus relient les ateliers A, B et C aux dortoirs 1, 2 et 3

Pour conserver sa main-d’œuvre, Foxconn doit désormais ferrailler avec ces patrons de petites usines qui n’hésitent plus à coller leurs offres d’emploi jusqu’aux portes des dortoirs, ni à s’aligner sur les salaires en vigueur à Longhua. Ils profitent de l’environnement high-tech de la zone industrielle pour venir fabriquer leurs propres téléphones, destinés aux marchés modestes des petites villes ou des campagnes chinoises. « Ce qu’on perd en coût de main-d’œuvre, on le récupère dans notre marge, puisqu’on vend directement notre produit aux utilisateurs », explique un homme d’affaires rencontré dans le magasin d’usine Samzong — à ne pas confondre avec Samsung, évidemment. De fait, les téléphones KPT, inspirés des BlackBerry, ou les Ying Haifu, semblables aux Nokia, sont également fabriqués à Longhua. Peut-être même dans ces usines « à louer » que proposent des annonces taguées sur les murs.

On quitte Shenzhen Longhua et son univers impitoyable avec le sentiment que, en dehors de leurs stricts horaires de travail, Foxconn n’a plus guère de prise sur ses petits soldats de l’électronique. Loisirs, sommeil, formation, spiritualité, alimentation, pouvoir d’achat et déplacements : autant de domaines exploités par des acteurs externes, souvent prédateurs, parfois bienveillants.

Contacté par téléphone, M. Louis Woo, le porte-parole de l’entreprise, confirme ce phénomène, mais ne le condamne pas : « Nous ne pouvons guère contrôler une nouvelle génération d’ouvriers qui a choisi de vivre et de s’épanouir au milieu d’autres jeunes. Nous avons compris que leur obsession n’est plus de retourner à la maison. Même s’ils ne rechigneraient pas à rentrer plus souvent auprès de leur famille, ils veulent vivre, consommer et s’épanouir avec leurs pairs, entre jeunes. »

Forte de cet enseignement, la société taïwanaise a choisi de poursuivre son développement ailleurs, vers l’intérieur du pays, dans des provinces certes éloignées des grands ports marchands mais riches de terrains vierges, où il est possible de repenser un complexe industriel de A à Z, et où les édiles locaux lui déroulent le tapis rouge.

Comme à Pixian — situé à plus de mille kilomètres de Shenzhen —, dans la banlieue de Chengdu (province du Sichuan), où Danone met en bouteille son eau Robust et où Intel fabrique ses processeurs. Le 16 octobre 2009, soit avant même la vague de suicides du premier semestre 2010, une promesse d’investissement conjoint est signée avec les autorités du Sichuan. Le chantier démarre le 25 juillet 2010 ; la production commence le 30 septembre. Mais une explosion mortelle survient sept mois plus tard. Elle est due à un défaut structurel de ventilation, comme le confirme une enquête du New York Times détaillant les conditions de travail des ouvriers de Chengdu (7).

Foxconn y fabrique désormais douze millions d’iPad par trimestre, soit les deux tiers de sa production totale, répartis entre huit ateliers et cinquante lignes de production superposées sur un périmètre de quatre kilomètres carrés.

Ici, finis les bordels tapageurs et les karaokés clinquants, les réclames lumineuses, les ateliers de téléphones contrefaits et les églises évangéliques : les ouvriers évoluent docilement dans une ville-usine toute neuve, aseptisée, d’architecture néostalinienne. Des routes à deux fois trois voies relient les ateliers massifs A, B et C aux portes des dortoirs 1, 2 ou 3. Ce sont les bus articulés de la ville de Chengdu qui assurent la navette, de jour comme de nuit — à faible allure, pour échapper aux radars automatiques. Avec les bétonneuses, les camions de marchandises et les voitures de police, ce sont les seuls véhicules que l’on voit circuler dans Pixian.

Ce nouvel ensemble industriel, édifié en un temps record — soixante-quinze jours — par Jiangong, une société contrôlée par la ville de Chengdu, se situe dans une nouvelle zone franche ; il est donc exempté d’impôt. L’installation de Foxconn est décrite dans la presse locale comme « le projet numéro 1 du gouvernement du Sichuan ». Pour les beaux yeux de M. Gou, les autorités ont construit six nouvelles routes, deux ponts, 1,12 million de mètres carrés de surface habitable pour les ouvriers. Elles ont dépensé 2,2 milliards de yuans en indemnités d’expropriation pour dix mille familles, dont les quatorze villages ont été rasés dès août 2010 (8).

Les nouveaux ateliers Foxconn ne sont guère que d’austères bâtisses blanches percées de milliers de petites fenêtres teintées. Ils s’étalent le long de deux avenues rectilignes aux noms évocateurs : Tian Sheng lu (« ciel victoire ») et Tian Run lu (« ciel profit »). Aucun filet antisuicides n’a été tendu autour des ateliers, comme c’est le cas à Longhua. La main-d’œuvre, moins âgée, est certes moins payée — le salaire de base est de 1 550 yuans, contre 1 800 à Shenzhen —, mais elle est du cru et peut rendre visite à la famille plus aisément. « Culturellement, Chengdu n’a rien à voir avec Shenzhen, qui est une ville composée exclusivement de migrants. Notre usine de Longhua compte par exemple 20 % de jeunes du Henan, 10 % du Sichuan. Mais ici, les travailleurs sichuanais sont entre eux ; ils sont donc plus détendus. Et puis, les gens du Sichuan sont connus pour leur chaleur humaine. On y trouve tellement de salons de thé ! », s’emballe M. Woo, le porte-parole de Foxconn. Pas sûr que ses ouvriers aient le temps de s’y égarer.

D’après les témoignages recueillis sur place, les autorités locales se chargeraient elles-mêmes du recrutement — preuve que Chengdu prend ce projet très au sérieux. Chaque village de la province du Sichuan se voit ainsi imposer des quotas de travailleurs à fournir à Foxconn. « J’ai accepté l’offre du chef de parti du village en échange d’une aide administrative : il a fait accélérer mes démarches de mariage avec ma compagne, originaire d’une province voisine. Mais ce n’est pas du travail forcé. Je peux démissionner quand je le souhaite, et notre village peut continuer de recevoir ses subventions du gouvernement provincial », dit Yang, affecté aux stocks. Même les étudiants en informatique ont été mobilisés pour y effectuer leurs stages. « Ces méthodes sont provisoires et correspondent à une phase initiale de développement. Les ouvriers ne nous connaissent pas, ils ne viennent pas d’eux-mêmes faire la queue au centre de recrutement. Il faut donc aller les chercher », commente-t-on chez Foxconn. Chez eux, le taux de rotation du personnel est élevé. Vingt-quatre mille ouvriers (soit près de 7 % de la main-d’œuvre, tous les mois) à Shenzhen Longhua, avance le Daily Telegraph (9). Peut-être beaucoup plus à Chengdu : « Quand des amis ont voulu s’en aller, un directeur des ressources humaines leur a demandé d’attendre. Il avait déjà quarante mille lettres de démission à traiter », nous confie un salarié.

Baptisés « Jeunesse joyeuse », mais truffés de gardiens, les dortoirs de Pixian font jusqu’à dix-huit étages, filles et garçons séparés. Ils sont répartis entre les quartiers de Deyuan, Shunjiang et Qingjiang. Chaque ensemble de trois dortoirs propose cantine, supermarché sans alcool, cybercafé, distributeurs de billets, tables de ping-pong et terrains de badminton. Chaque chambrée compte six à huit personnes — pour un loyer mensuel par lit de 110 yuans — et dispose d’une salle d’eau avec toilettes et cabine de douche. Pour économiser du temps et de l’énergie aux travailleurs, leur linge est récupéré par une entreprise de nettoyage.

Le cybercafé, plébiscité par la jeunesse ouvrière de Pixian, offre une décoration soignée, l’air conditionné et de larges fauteuils. Les ordinateurs affichent le logo Foxconn en fond d’écran. Le prix de la connexion double au-delà d’une heure, incitant les ouvriers à ne pas trop s’attarder. Seuls les magasins franchisés semblables à ceux des grandes villes, comme Family Mart, ont droit de cité. « Quand on sort de la chambre ou de l’usine, la vie est plutôt chère », regrette Cheng, dont la journée est réglée comme du papier à musique. « Je me lève à 6 heures, je prends le bus à 6 h 40 et je commence ma journée à l’atelier à 7 h 30. Comme je travaille jusqu’à 20 h 30, je suis chez moi à 21 h 10. Ça me laisse une heure pour en profiter avant l’extinction des feux. » Dehors, les vendeurs illégaux de nouilles et de brochettes joueront toute la nuit au chat et à la souris avec les policiers au volant de voiturettes de golf.

C’est ce même paysage que l’on achève de façonner dans la banlieue de Chongqing, à trois cents kilomètres de Chengdu. Foxconn déménage ici une partie de son atelier d’imprimantes HP de Shenzhen. La production démarre à peine, tandis que les bus universitaires de Chongqing ramènent leurs flots d’étudiants réquisitionnés pour un stage obligatoire en usine. Ils rejoindront sans doute ces dix mille ouvriers de l’atelier HP de Shenzhen qui ont déjà accepté de revenir vers leur province natale, comme Pan Fang, 22 ans, et ses amis. Leur nouvelle chambre compte huit lits numérotés et huit tabourets. Leur première impression est positive : « Ici, l’air est moins pollué, et Foxconn nous a installé l’eau chaude, la clim’ et même un téléviseur. » Ils savent déjà que leur travail sera identique : ils assembleront chacun six cents imprimantes par jour. Et espèrent que leur salaire suivra…

 

Jordan Pouille

Journaliste, Pékin.

(1) 1 yuan = environ 0,12 euro.

(2) Entre janvier et mai 2010, treize jeunes ouvriers avaient tenté de mettre fin à leurs jours  ; dix avaient réussi. Lire Isabelle Thireau, «  Les cahiers de doléances du peuple chinois  », Le Monde diplomatique, septembre 2010.

(3) Certaines des personnes rencontrées n’ont pas donné leur nom, souvent par crainte de représailles.

(5) «  “Soft welfare” needs supervision  », China Daily, Pékin, 26 avril 2012.

(6) Depuis 2009, le salaire de base des trois cent cinquante mille ouvriers de Longhua — hors primes et heures supplémentaires — a doublé, passant de 900 à 1 800 yuans mensuels.

(7) «  In China, human costs are built into an Ipad  », The New York Times, 26 janvier 2012. Cette enquête a conduit Apple à adhérer à l’organisation non gouvernementale Fair Labor Association.

(8) Nanfang Zhoumo, Canton, 10 décembre 2010.

(9) «  “Mass suicide” protest at Apple manufacturer Foxconn company  », The Daily Telegraph, Londres, 11 janvier 2012.

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Published by valenton rouge - dans Monde
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8 novembre 2012 4 08 /11 /novembre /2012 19:50

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http://dessousdebruxelles.ellynn.fr/spip.php?article187

 

Après avoir annoncé un nécessaire « choc de compétitivité » appelé des vœux de la droite et du MEDEF, le gouvernement souhaite désormais construire un « pacte de compétitivité » sur l’ensemble du quinquennat de François Hollande. Une préoccupation bien ancrée dans l’air du temps : la « compétitivité » est désormais sur toutes les lèvres, omniprésente dans le débat public. Sans qu’on se donne la peine de se demander : d’où vient, au juste, cet impératif de compétitivité ?

30 octobre

Depuis les années 90, la compétitivité est devenue le maître mot du discours politique, un véritable mantra. Aujourd’hui encore, depuis le Parti socialiste jusqu’à la droite, la compétitivité serait l’unique voie de sortie de la crise. Pourquoi au juste ? Parce qu’il n’y a pas le choix. Dans un contexte de libéralisation et de concurrence généralisées, la compétitivité, c’est l’équation gagnante : compétitivité des entreprises = croissance = créations d’emploi.

Cette simple équation permet de comprendre comment la compétitivité s’est imposée comme un objectif ultime, un modèle « gagnant-gagnant » : les entreprises, les salariés et les gouvernements, tout le monde y gagne ; c’est la fin de la lutte des classes, sous la bénédiction bienveillante du capitalisme financier.

Cette potion magique ne s’applique pas seulement à l’économie, mais à la société toute entière. Bien entendu, sur le plan économique, il faut plus de libre-échange, moins de régulation, moins d’impôts pour les (grandes) entreprises, moins de droit du travail, moins de cotisations sociales… Mais il faut aussi mettre l’école, la recherche, les services publics, l’écologie, la culture, nos villes, nos régions... et nous-mêmes au service de la compétitivité.

Sauf que, sauf que… appliquées depuis plus de 20 ans, les bonnes recettes de la compétitivité n’ont jamais tenues leurs promesses. Loin d’apporter des perspectives pour les économies européennes, ces mesures ont en grande partie préparé la crise financière de 2008, puis elles ont contribué à l’empirer [1].

Pourtant, la quête de la sacro-sainte compétitivité n’a pas été en pertes pour tous. Les privatisations, dérégulations, et autres flexibilisations du marché du travail, menées au nom de la compétitivité semblent finalement aboutir aux mêmes conséquences : les bénéfices de quelques-uns ne cessent d’enfler, au détriment des conditions de vie de la majorité. Alors, quid de la compétitivité ? Un petit retour historique s’impose.

Le rêve des industriels

En 1967, le premier ministre Georges Pompidou donnait déjà les premiers éléments de ce que va devenir le discours de la compétitivité : la menace de la concurrence sera l’occasion de sortir la France et ses industriels de la léthargie, de la paresse dans laquelle l’ont plongée les protections douanières.

Si Pompidou laisse entendre que l’effort d’ajustement coûtera aux industriels, l’économiste de la CGT Jean Duret percevait déjà en 1956 la feinte derrière les velléités de libéralisation du marché commun européen : « On invoquera les dures lois de la compétition internationale pour démontrer qu’un niveau d’emploi élevé ne pourra être assuré que si les travailleurs se montrent "raisonnables" [2] ».

C’est pourtant à partir des années 80 que prend forme une véritable doctrine européenne de la compétitivité, sous l’impulsion décisive de la Table ronde des industriels européens (European Round Table ou ERT), puissant lobby industriel rassemblant quelques 45 dirigeants de grands groupes européens [3].

La Table ronde se donne pour objectif d’influencer la structure même de la construction européenne, pour la rendre favorable au développement de l’industrie. Elle est bien implantée dans les réseaux de pouvoir bruxellois puisque fondée à l’initiative de deux commissaires européens dont Etienne Davignon, futur dirigeant… de la Société générale de Belgique [4].

Ses premiers succès ne se font pas attendre. Le lobby industriel participera activement à l’élaboration de l’Acte unique européen, qui détaillait les barrières commerciales et réglementaires à supprimer pour permettre l’émergence du marché unique. Le traité se basait sur le Livre Blanc publié par la commission Delors en 1985. Ce document était, comme le reconnurent ses auteurs, lui-même directement inspiré du rapport « Europe 1990 » rédigé par le lobby industriel [5].

Le marché unique sera un premier pas dans l’imposition de la compétitivité comme impératif catégorique [6]. Ce n’était qu’un début : lorsque Delors rend en 1993 son Livre blanc sur la croissance, la compétitivité et l’emploi, il remercie les industriels pour leur soutien lors de sa préparation [7]. Une semaine plus tôt, il avait pris part à la conférence de presse de la Table ronde des industriels qui présentait son dernier rapport, selon lequel la compétitivité était LA solution pour « vaincre la crise ».

Ce n’est donc pas une surprise : le Livre Blanc approuvé par les gouvernements européens reprend les analyses et préconisations des industriels. Cette séquence témoigne de l’« alliance objective » qui voit le jour pendant les années Delors entre la Commission et les milieux d’affaires. Elle permettra notamment la construction du marché unique face à des gouvernements parfois peu enthousiastes, et se poursuivra après le départ de Delors.

Les termes de cette relation « gagnant-gagnant » semblent se résumer ainsi : la Table ronde appelle à plus d’intégration européenne et de nouveaux pouvoirs pour la Commission, et celle-ci, de son côté, contribue à promouvoir la doctrine des industriels au sommet de l’agenda des politiques européennes [8].

Pas d’alternative à la compétitivité

La stratégie de Lisbonne proposée par la Commission et adoptée en mars 2000 apparaît comme l’aboutissement de cette symbiose entre la commission et le lobby industriel. Elle sacrait pour 10 ans la compétitivité comme objectif n°1 de l’Union européenne, appelée à devenir « l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde d’ici à 2010 ».

Pour les lobbies industriels comme l’ERT, le rêve se réalisait : l’Union européenne, dévouée toute entière au bien-être des grands groupes privés. Cette orientation sera confirmée en mars 2010 avec la stratégie « Europe 2020 » qui reprenait avec quelques ajouts les recettes pro-compétitivité promues dans le cadre de la stratégie de Lisbonne [9].

Dans le cadre de cette croisade pour la compétitivité, la commission préconise d’accroître la concurrence dans le marché intérieur. Au programme, la déréglementation des marchés, et notamment du marché des services, une politique de libre-échange exacerbée, et la libéralisation et privatisation des services publics, notamment l’énergie et le transport. Autant de mesures que l’on retrouve à nouveau dans le « Pacte de croissance » promu en juin par le Président Hollande [10].

En fait, ces politiques de concurrence sont la seule voie possible pour les gouvernements souhaitant stimuler l’économie, puisque, côté macro-économique, les politiques « alternatives » sont exclues : on impose un carcan sur les salaires (« modération salariale ») pour assurer d’une part la compétitivité du coût du travail, et de l’autre la stabilité de la monnaie unique.

Dans le même temps, la mise en place de la monnaie unique empêche tout ajustement par dévaluation de la monnaie. Une perspective qui n’est pas sans déplaire à l’économiste Bulchadani, de la banque Morgan Stanley, qui expliquait en 1998 : « Si l’on supprime la devise nationale comme soupape de sécurité, les gouvernements devront se concentrer sur les changements concrets à effectuer pour devenir plus compétitifs : impôts plus bas, flexibilité du marché du travail et cadres réglementaires plus favorables à l’industrie. »

Les gouvernements doivent par ailleurs renoncer à toute politique budgétaire ambitieuse : obligés d’emprunter sur les marchés financiers, ils doivent désormais faire preuve de « rigueur » budgétaire. Et plus question d’augmenter les impôts… là encore, compétitivité oblige.

Dès lors, comme disait Margaret Thatcher, « il n’y a pas d’alternative ». Les élus n’ont plus le choix : comme de bons entrepreneurs, ils doivent s’assurer de garantir partout, à tous les niveaux de décision, un contexte « favorable aux entreprises » (business friendly). Le principe avait été décrit par Jean Duret un demi-siècle auparavant : « Les capitaux auront tendance à déserter les régions et les pays où les salaires seront relativement élevés, où certaines lois sociales seront susceptibles de gêner une exploitation trop éhontée. [11] »

A l’échelle des Etats, des régions, des villes, les élus deviennent des « managers », et leurs performances sont comparées à l’échelle européenne (le « benchmark ») pour déterminer les « bonnes pratiques ». A l’aune... de la compétitivité, bien sûr. C’est le triomphe du nouveau management public, qui se traduit en France par la RGPP (revue générale des politiques publiques).

La compétitivité s’impose partout

Depuis 2000, la commission emboîte le pas aux lobbies industriels, pour qui presque tout finit par se rapporter à la compétitivité, y compris les politiques écologiques et sociales. C’est la raison pour laquelle l’ERT encourage l’« évaluation comparative », c’est-à-dire l’utilisation de la comparaison quantitative des effets des politiques de compétitivité pour déterminer les nouvelles mesures à adopter. L’évaluation comparative, cela signifie « scruter le monde afin d’y découvrir ce que les autres ont de meilleur, où que ce soit, pour ensuite, essayer de l’égaler ou de le surpasser [12] »

A commencer par l’aménagement du territoire. Les élus locaux deviennent des « managers » de territoire qui doivent désormais tout faire pour attirer entreprises et investissements privés. Fiscalité aux petits oignons, partenariats publics-privés, infrastructures adaptées... Les grands projets d’infrastructures, autoroutes, lignes à grande vitesse, aéroports (comme celui de Notre-Dame des Landes) deviennent des éléments essentiels de l’« attractivité » des régions [13].

L’université et la recherche n’y échappent pas : elles doivent, elles aussi, se soumettre au dogme de la compétitivité. La stratégie de Lisbonne, puis la stratégie « Europe 2020 », stipulent que l’université doit permettre de former une main d’œuvre adaptée aux demandes du marché du travail, c’est-à-dire des entreprises. La commission en appelle même à enseigner « l’esprit d’entreprise » dès le plus jeune âge [14]. La recherche doit, elle, se focaliser sur l’« innovation », et donner aux entreprises européennes des avantages compétitifs.

Les politiques écologiques sont elles aussi soumises à l’impératif de « compétitivité ». Face aux enjeux climatiques, la commission en appelle à une « croissance verte » fondée sur le développement des « technologies vertes » (dont certaines controversées, comme les biocarburants, par exemple). Les mécanismes de compensation comme la « finance carbone » sont censés inciter les industriels à modifier leurs comportements… alors que toute régulation contraignante sur le changement climatique ou les produits chimiques des industries polluantes est exclue... là encore, compétitivité oblige.

Enfin, la protection sociale doit, elle aussi, se mettre au service de la compétitivité : il faut, d’une part, flexibiliser le droit du travail, en finir avec le CDI et les conventions collectives pour faciliter les licenciements – et ainsi permettre aux entreprises de mieux s’adapter aux fluctuations des marchés et mettre en œuvre la « modération salariale ». De l’autre part, il faut « activer » les politiques de l’emploi, c’est-à-dire inciter les chômeurs à accepter des emplois qu’ils n’accepteraient pas spontanément en durcissant les règles ou en diminuant les allocations. Enfin, la sécurité sociale, dont le financement pèserait trop sur les entreprises, doit être confiée aux assurances privées.

Une équation truquée

En stipulant que toute mesure en faveur des entreprises allait automatiquement réduire le chômage et donc bénéficier à tous, l’« équation magique » de la compétitivité a contribué à propager l’idée que les mesures politiques qui vont dans l’intérêt immédiat des plus grandes firmes internationales sont également, par transitivité, dans l’intérêt de tous.

En voyant, encore aujourd’hui, la quasi-totalité de la classe politique sauter comme un cabri en criant « compétitivité ! compétitivité ! », on ne peut s’empêcher de se dire que les lobbies industriels ont bien joué leur coup. Et on ne peut qu’être perplexe en se demandant comment tout ce beau monde peut-il tomber dans un tel panneau si facilement.

Car il est pourtant évident que cette équation est truquée.

Tout d’abord parce que la centralisation de la production et de la distribution catalysées par le Marché unique ont permis aux multinationales de diminuer les coûts en réduisant considérablement leur main-d’œuvre. Les mesures de concurrence, le libre-échange et la dérégulation du marché du travail censément prises pour stimuler la « compétitivité » ne font qu’accentuer cette tendance.

Sur une durée de cinq ans à partir de 1989, la compagnie d’électronique hollandaise Philips a réduit son personnel de 22 % – environ 68 000 emplois [15] ; British Telecom a pu se glorifier d’avoir réduit son effectif de 235 000 à 125 000 entre 1985 et 1996 [16]. À la fin des années 1990, une nouvelle vague de fusions, d’acquisitions et de restructurations industrielles a encore eu pour résultat d’engendrer à la fois des bénéfices record et d’importantes suppressions d’emplois [17].

Le discours orwélien des industriels atteint des sommets, lorsqu’un rapport de la Table ronde des industriels explique que lutter contre les plans de licenciements, c’est lutter contre l’emploi : « lutter contre la restructuration revient simplement à faire obstacle au changement et à la création d’emplois [18] »

Le dogme de la compétitivité exclut toute mesure structurelle qui pourrait être prise pour endiguer le chômage : la modération salariale, la rigueur budgétaire pèse sur l’activité et maintient un taux de chômage élevé. Dès lors, la « lutte contre le chômage » mise en œuvre par les gouvernements européens relève au mieux du trompe l’œil. Au pire, elle contribue à flexibiliser davantage les conditions de travail, à développer les contrats précaires et à accroître les contraintes sur les chômeurs à travers « le durcissement des critères d’éligibilité, la réduction des montants et des durées d’indemnisation, [et] le renforcement des contrôles [19] ».

La conclusion est donc claire. La compétitivité, ce n’est pas l’emploi : c’est le chômage, la précarité, et l’explosion des inégalités. Tout ce que l’on nous a imposé depuis plus de vingt ans.

Un modèle de société

C’est Georges Pompidou qui vend la mèche, dans l’interview citée plus haut. La doctrine de la compétitivité, qui s’impose à toutes les strates de la décision publique, contribue à forger, par le biais d’une menace permanente, une société sous tension. Dans la même veine, Laurence Parisot se demandait en 2005 dans le Figaro : « La vie est précaire, l’amour est précaire, pourquoi le travail ne serait pas précaire ? ».

Cette tension est inhérente à nos sociétés « compétitives ». Elle n’a de cesse de s’accroître, et avec elle les profits des grands groupes. A mesure que les prétendus « remèdes » prouvent leur inanité, on les prescrit avec d’autant plus de force.

Georges Pérec avait donné une image qui pourrait illustrer ce modèle : une île, W, où les habitants sont des athlètes contraints à la compétition et qui deviennent obsédés par la victoire - condition de leur survie. Une société toute entière tournée vers la « compétitivité »... où l’on découvre finalement que les performances des athlètes sont dérisoires :

« Il faut voir fonctionner cette machine énorme dont chaque rouage participe, avec une efficacité implacable, à l’anéantissement systématique des hommes, pour ne plus trouver surprenante la médiocrité des performances enregistrées : le 100 mètres se court en 23"4, le 200 mètres en 51" ; le meilleur sauteur n’a jamais dépassé 1,30m [20]. »

La farce a assez duré. Il est grand temps d’en finir avec la « compétitivité », et d’inventer un autre imaginaire... plus vivable.


Frédéric Lemaire

 PS : Le dernier chapitre de W ou le souvenir d’enfance

[1] D’une part, la modération salariale a été un des facteurs déclencheurs de l’endettement des ménages, la consommation étant "dopée" à la dette. De l’autre, le dogmatisme néolibéral qui préside aux politiques de compétitivité n’a pas permis de mettre en place les mesures pour relancer l’activité après la crise.

[2] Jean Duret, « Que signifie le Marché commun dans une Europe capitaliste ? », Cahiers internationaux, n°78, juillet 1956, p.19-30, cité dans le Plan B n°13

[3] Lire la présentation de la Table rondes des industriels européens : http://dessousdebruxelles.ellynn.fr...

[4] Lire Quand le Vicomte Davignon privatisait la Commission http://ellynn.fr/dessousdebruxelles...

[5] Bastiaan van Apeldoorn et Otto Holman, « Transnational Class Strategy and the relaunching of European Integration : The Role of the European Roundtable of Industrialists », 35e convention de l’International Studies Association, Washington, 28 mars-1er avril 1994, p. 21.

[6] Delors déclarera en 1986, devant ses collègues socialistes : « J’ai toujours pensé, en France, qu’il n’y avait pas assez de marché et que l’Etat était, pour des raisons historiques, omniprésent et trop souvent étouffant ou dominant. La plupart des Français n’ont pas encore acquis cette mentalité d’ouverture au monde sans laquelle nous ne pouvons pas édifier une économie compétitive » (Jacques Delors s’adressant à ses camarades socialistes, 1986, cité dans « Delors… » de Charles Grant)

[7] Agence Europe, 12 décembre 1993 ; cité in Bastiaan Van Apeldoorn, op. cit., p. 246.

[8] « Nous sommes en train de réduire les prérogatives de l’Etat et du secteur public en général de par les privatisations et la dérégulation… [...] L’unification européenne progresse, et elle favorise les entreprises internationales telles que les nôtres », expliquait le président de l’ERT Daniel Janssen - "The Pace of Economic Change in Europe", 2000 Tokyo Meeting, Trilateral Commission.

[9] L’Europe des industriels n’est pas en panne http://dessousdebruxelles.ellynn.fr...

[10] 5 recettes socialistes pour réorienter l’Europe http://dessousdebruxelles.ellynn.fr...

[11] Jean Duret, op.cit.

[12] ERT, Benchmarking for Policy-Makers : The Way to Competitiveness, Growth and Job Creation, Bruxelles, 1996.

[13] Sur le marketing territorial, lire : http://dessousdebruxelles.ellynn.fr...

[14] Lire Esprit d’entreprise : consultation sur les actions futures au niveau de l’UE : http://europa.eu/rapid/press-releas...

[15] Nicholas Hildyard, Colin Hines et Tim Lang, « Who Competes ? Changing Landscapes of Corporate Control », The Ecologist, vol. 26, n° 4, juillet / août 1996, p. 131.

[16] Competitiveness Advisory Group, « Capital Market for Competitiveness : Report to the President of the European Commission, the Prime Ministers and Heads of State », juillet 1998.

[17] La compagnie Ericsson, membre suédois de l’ERT, a par exemple annoncé début 1999 son projet de supprimer 11 000 emplois – soit 10 % de sa main-d’œuvre mondiale. Pilkington, géant de la verrerie et membre de l’ERT, basé au Royaume-Uni, a supprimé 9 000 emplois en 1998 et prévoit finalement de diminuer de moitié sa main-d’œuvre par rapport à 1990. Annonçant ces suppressions, Paolo Scaroni, directeur exécutif de la compagnie, a expliqué que cette mesure faisait partie du processus de « restructuration » en cours pour diminuer les coûts et augmenter les profits. À la même époque, il déclarait fièrement à la presse que Pilkington empochait un minimum de 20 % de bénéfices sur ses investissements de capitaux et 12 % sur les ventes (lire Magnus Grimond, « Pilkington lops 1500 job in costs drive », Associated Newspapers Ltd, 29 octobre 1998)

[18] ERT, « La création d’emplois et la compétitivité par l’innovation », Bruxelles, nov.1998.

[19] Florence Lefresne, « Regard comparatif sur l’indemnisation du chômage : la difficile sécurisation des parcours professionnels », Chronique internationale de l’IRES¸ n° 115 : Indemnisation du chômage : débat sur les réformes, novembre 2008, p. 3-28, http://www.ires-fr.org/IMG/File/C11....

[20] Georges Pérec, W ou le souvenir d’enfance, Gallimard coll. "l’imaginaire", 1993, 219p. lire : http://www.ouvroir.info/zinc/spip.p...

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5 novembre 2012 1 05 /11 /novembre /2012 13:27

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Communiqué du Parti communiste libanais repris par http://solidarite-internationale-pcf.over-blog.net/

 

 

Le Parti Communiste libanais a publié, à l'occasion du 88ème anniversaire de sa création, le communiqué suivant adressé au peuple libanais, spécialement aux Communistes :

Libanaises, Libanais,

 

Le 88ème anniversaire de la création du PCL coïncide cette année avec de grands dangers qui menacent notre pays dans son unité et peuvent l'entrainer, si nous n'y prenons pas garde, dans le cercle vicieux de la violence basée sur les divisions confessionnelles abhorrés.


En effet, depuis l'assassinat du général Wissam El Hassan, chef de la division de l'information au sein des FSI, les deux parties de la classe dirigeante, surtout les représentants des forces du 14 mars, cherchent toute sorte d'opportunités afin de déstabiliser « la partie adverse », s'appuyant pour y faire sur les divisions confessionnelles qu'ils avaient déjà utilisées afin de renforcer leur régime et d'augmenter leurs parts et leurs intérêts. Tandis que ceux qui se trouvent aujourd'hui au gouvernement ne font rien pour atténuer la crise sociale qui sévit, bien au contraire, ils renforcent cette crise et, en même temps, se désintéressent de la sécurité des Libanais, ouvrant les portes de la patrie aux vents des guerres qui nous viennent des régions alentour.


Libanais, Camarades,


Les gens du régime tentent de remettre notre pays dans l'œil du cyclone. Ne peut-on voir dans les événements des derniers jours, à Beyrouth, Tripoli et tout le long de la route côtière, du Nord au Sud, une tentative de remettre en avant les projets visant à émietter le territoire national et à diviser le peuple ? Ce qui veut dire en clair la liquidation du Liban et la transformation du peuple libanais en une multitude de groupes confessionnels ?


N'avons-nous pas appris des quinze années de guerre civile, entrecoupée de plusieurs agressions israéliennes et multinationales, que la division ne peut que mener notre pays à la mort et nos concitoyens à la désespérance et à l'émigration ? N'avons- nous pas assez payé de notre vie et avons-nous oublié si rapidement que notre résistance et notre unité, il y a trente ans, ont pu libérer notre pays ; bien plus, elles ont créé un exemple suivi par les peuples arabes.


C'est pourquoi nous nous adressons aujourd'hui à vous, pour vous demander de refuser tout appel à la division lancé par ceux qui veulent nous diviser pour asseoir leurs pouvoir et leurs privilèges.


Nous vous appelons à l'unité afin de préserver la paix civile.


Nous vous appelons à faire front commun contre les comploteurs et ceux qui propagent le terrorisme et la mort, de créer une unité populaire solide basée sur un programme de changement radical revalorisant l'esprit du « Front de Resistance patriotique libanaise ». Un programme ayant pour fondement les reformes politiques nécessaires visant à mettre fin à l'Etat des quotas confessionnels et préparant notre avancée vers un Liban souverain, indépendant, démocratique, arabe.


Ensemble nous bâtirons un pays où règnent l'égalité et la justice sociale.

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