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La Charge de la cavalerie rouge (Скачет красная конница)  par Kasimir Malevitch 
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A mon parti



 Tu m'as donné la fraternité envers celui que je ne connais pas.
Tu as ajouté à mon corps la force de tous ceux qui vivent.
Tu m'as redonné la patrie comme par une autre naissance
Tu m'as donné la liberté que ne possède pas le solitaire.
Tu m'as appris à allumer, co
 mme un feu, la bonté.
Tu m'as donné la rectitude qu'il faut à l'arbre.
Tu m'as appris à voir l'unité et la variété de l'homme.
Tu m'as montré comment la douleur de l'individu  meurt avec la victoire de tous.
Tu m'as appris à dormir dans les durs lits de mes frères.
Tu m'as fait bâtir sur la réalité comme on construit sur une roche.
Tu m'as fait l'adversaire du méchant, tu m'as fait mur contre le frénétique.
Tu m'as fait voir la clarté du monde et la possibilité de la joie.
Tu m'as rendu indestructible car grâce à toi je ne finis plus avec moi.


Canto General 
Pablo Néruda

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16 juillet 2012 1 16 /07 /juillet /2012 15:41

images-copie-1.jpgAvec ses bâches bleues tendues sur des branchages, les bannières de toutes les organisations en charge de la santé, de l’alimentation, des enfants, avec ses femmes accroupies devant de petits feux ou berçant les enfants devant les tentes, Mangaize, à une centaine de kilomètres de la frontière du Mali, ressemble à tous les camps de réfugiés du monde.
Avec ses 3800 occupants officiellement recensés, ce camp semble cependant étrangement vide. Une atmosphère d’absence flotte sur ce campement blotti dans le creux d’une immense dune. Abdel Khader, responsable du secours islamique, l’un des responsables, nous explique que « à part quelques vieux, la plupart des hommes sont absents. Ils ont préféré rester au Mali, de l’autre côté de la frontière, pour surveiller les troupeaux…Seules les femmes et les enfants ont été envoyées ici, en sécurité… »
Une femme âgée et très belle, qui affirme être responsable de la famille Zangala depuis la mort de son mari, agite ses boucles d’oreilles et ses bracelets, avant de se lancer dans une grande explication. Il apparaît que les nomades réfugiés ici sont des Touaregs noirs, plus précisément des Bellah, qui parlent eux aussi le tamasheq (la langue des Touaregs) et sont souvent considérés comme les esclaves des « seigneurs du désert », les nomades blancs. Serrant contre elle ses petites filles, la femme explique que « Comme tous les Noirs qui le pouvaient, nous avons préféré fuir le Mali, car à Gao, à Tombouctou, des Arabes blancs ont débarqué et nous nous sentons menacés. Dans l’histoire, nous avons toujours été discriminés, à l’avenir cela risque d’être pire…C’est pour cela que les hommes nous ont envoyés au Niger… »
Le Secours islamique, le Qatar charity, des organisations musulmanes, distribuent des nattes et du savon ; le Programme alimentaire mondial gère l’approvisionnement en mil, en riz, Médecins sans Frontières accueille les malades, mais la femme se plaint « nous n’avons ici que quelques chèvres, et le lait de nos vaches nous manque, nos enfants ont faim… »
Tout le long de la frontière du Mali s’égrènent ainsi des camps de fortune et aucun de ces réfugiés ne sait quand il retournera au Mali. Abdessalam, un jeune en T-shirt, est furieux : « il n’y a pas de réseau satellite ici, nous sommes sans nouvelles du pays… L’ONG «Télécom Sans Frontières » avait proposé un dispositif qui nous aurait permis d’effectuer trois minutes d’appels gratuits, afin de prendre des nouvelles de nos familles, de nos troupeaux, mais le Haut Commissariat aux réfugiés qui gère le camp a refusé, pour des raisons de sécurité… »
Le calme n’est qu’apparent : le Niger craint d’être entraîné dans le basculement du Mali, de passer à son tour sous la coupe des mouvements islamistes. Autour du camp de Mangaize, les militaires, dont plusieurs ont une peau claire de Touareg, se montrent discrets, mais ils sont lourdement armés et escortent avec vigilance les visiteurs étrangers, afin de prévenir tout risque d’enlèvement…
A Niamey, l’un des conseillers du président –qui refuse d’être cité car il est lui-même d’origine touarègue…- nous le confirme : « le Niger, en première ligne, est sur pied de guerre. Nous redoutons une progression des groupes islamistes qui se sont emparés du Nord du Mali, et notre armée est prête à les affronter. »
Selon lui, la situation est cependant bien différente d’un pays à l’autre : « au Niger, les Touaregs sont depuis longtemps intégrés au sein de l’armée, de l’administration, et dans la sphère commerciale, ils ont pratiquement le contrôle du secteur des transports. C’est pourquoi ils ne soutiennent guère les revendications de leurs cousins maliens qui rêvent de l’indépendance de l’Azawad, cette vaste zone désertique qui s’étend sur nos deux pays. »
Le Niger est cependant visé lui aussi par les prises d’otages, qui l’an dernier ont coûté la vie à deux jeunes Français. A Niamey, les Européens sont priés de se faire discrets et de circuler avec escorte dans la majeure partie du pays. Aux yeux du conseiller « nous sommes victimes d’un plan régional de déstabilisation : les étrangers qui sont pris en otages chez nous sont ensuite emmenés au Mali où ils sont échangés contre rançons, car les Européens paient, même s’ils ne
d’intervenir… »
Aux yeux des Touaregs du Niger, leurs « frères » maliens, partisans du MNLA, (Mouvement national pour la libération de l’Azawad) se sont faits «doubler » par leurs prétendus alliés, les groupes islamistes radicaux d’Ansar Eddine, du Mujao, qui ont pris le pouvoir à Gao, à Tombouctou.
Avec une belle unanimité, nos interlocuteurs mettent en cause l’intervention de la France en Libye : « malgré ses défauts, le colonel Kaddhafi contrôlait la situation et contenait les islamistes. A plusieurs reprises, notre président, Mohamadou Issoufou, avait prévenu les Européens du risque d’embrasement, mais il n’a pas été écouté. A la fin, les combattants touaregs qui formaient le dernier carré autour de Kaddhafi sont partis avec armes et bagages. »
Selon certaines sources, maliennes et nigériennes, le Quai d’Orsay, sous la direction d’Alain Juppé, aurait conclu un accord de dernière minute avec les derniers groupes touaregs qui entouraient le leader libyen : ils livraient sa position GPS et son itinéraire de fuite, en échange d’un sauf conduit pour regagner leur pays. Avec tout leur arsenal.
Les Nigériens insistent : « à la frontière, sur ordre du président, ils ont été désarmés. Mais au Mali, on les a laissés passer. Durant longtemps, le président malien Amadou Touré a fait preuve de laxisme, tolérant les trafics d’armes et de drogue, dans l’espoir de trouver un accord avec les indépendantistes et les islamistes, jusqu‘à ce qu’il soit renversé…… »
Depuis le Niger, la situation dans le Nord du Mali est considérée comme un enjeu de sécurité nationale et si les indépendantistes du MNLA jouissent d’une certaine sympathie, en revanche leurs alliés, les Nigérians de la secte Boko Haram (un nom qui signifie « contre l’Occident ») et leurs alliés venus des pays du Golfe, de Somalie et même du Pakistan, suscitent la plus vive inquiétude : « si la situation se détériore, la violence va venir chez nous…C’est pour cela que nous sommes disposés à mener une action préventive… »
Le Niger en effet ne se contente pas d’accueillir des réfugiés désarmés : un demi millier de militaires maliens, sous les ordres d’un colonel d’origine touarègue, se sont repliés sur son territoire et ces hommes seraient prêts à se battre pour regagner leur pays.
Aux yeux du conseiller présidentiel, « la situation évolue dangereusement. Non seulement parce que les islamistes radicaux saccagent les lieux saints de Tombouctou, mais aussi parce que Ansar Eddine a entamé un travail de longue haleine, s’efforçant de convaincre à son interprétation de l’Islam les dignitaires religieux de la région. S’ils basculent du côté de l’Islam radical (qui n’est cependant pas dans la tradition des Touaregs) la situation deviendra irréversible. »
C’est pourquoi le Niger souhaiterait agir sans tarder, afin de barrer la route aux alliés locaux d’Al Qaida, de prévenir la création d’un Afghanistan à cinq heures de vol de l’Europe.
A Paris, à Washington, à Rio lors du sommet sur l’environnement, le président Issoufou tente de convaincre les Occidentaux d’appuyer une action militaire contre les « fous de Dieu » avant qu’il ne soit trop tard. Sans trop de succès à ce jour : « la France de François Hollande semble avoir compris, mais les autres pays de l’OTAN ne suivent pas. Quant à la médiation de Blaise Compaoré, le président du Burkina Faso, qui a engagé un dialogue personnel avec les islamistes, elle est incompréhensible…Il serait urgent que l’Europe s’implique : ne comprend-elle pas que l’objectif final des islamistes rassemblés au Mali, ce n’est pas l’indépendance de l’Azawad, c’est de reprendre la Libye elle-même ? »

 

http://blog.lesoir.be/colette-braeckman/2012/07/06/face-au-mali-le-niger-a-le-doigt-sur-la-detente/

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Published by valenton rouge - dans Monde
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2 juillet 2012 1 02 /07 /juillet /2012 17:52

photo-international-socialisme.jpgEn 1951, l’Internationale socialiste (IS) rétablit ses activités en vue de « libérer les peuples de leur dépendance face aux détenteurs des moyens de production ». Soixante ans plus tard, ses dirigeants préfèrent parler de « régulation judicieuse des effets néfastes de la mondialisation ». Une lente dérive qu’illustre leur attitude face aux socialistes latino-américains.


par Maurice Lemoine, janvier 2012

Lors de son discours d’ouverture du conseil de l’Internationale socialiste (IS), réuni dans les locaux de la très libérale Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), à Paris, le 15 novembre 2010, la première secrétaire du Parti socialiste (PS) français Martine Aubry ne cache pas sa joie : « Je veux saluer tout particulièrement notre président Georges Papandréou et le féliciter pour les résultats des élections locales en Grèce [avec une abstention record de 53 % !]. Dans un contexte difficile, c’est un encouragement et un succès qui viennent récompenser un courage politique qui force l’admiration. » On sait ce qu’il est advenu du dirigeant du Mouvement socialiste panhellénique (Pasok) et de l’« austérité juste » qu’il a prétendu imposer à son pays. On connaît également le sort réservé par leur peuple à nombre d’éminents membres de l’organisation sociale-démocrate, MM. Laurent Gbagbo, Zine El-Abidine Ben Ali ou Hosni Moubarak, pour ne citer qu’eux.

Avec un tel déficit d’analyse et un semblable mode de fonctionnement, est-il réellement surprenant que ce noble conclave « socialiste » passe totalement à côté des mouvements de fond qui bouleversent l’Amérique latine depuis maintenant plus d’une décennie ?

Le 7 décembre de cette même année 2010, à Bruxelles, un portrait et un nom surmontent l’entrée Altierro-Spinelli du Parlement européen : ceux de M. Guillermo Fariñas, troisième opposant cubain en neuf ans à se voir octroyer le prix Sakharov pour la liberté de l’esprit. C’est en revanche sans publicité aucune que, dans un amphithéâtre, une dizaine d’eurodéputés et d’assistants parlementaires auditionnent des syndicalistes et des défenseurs des droits humains venus de Colombie.

Le tournant du coup d’Etat au Chili

Certains témoignages font froid dans le dos : depuis l’arrivée au pouvoir, quatre mois auparavant, de M. Juan Manuel Santos (ex-ministre de la défense de son prédécesseur Alvaro Uribe), trente-neuf syndicalistes et douze militants du Pôle démocratique alternatif (PDA), entre autres, ont été assassinés. Le social-démocrate danois Ole Christensen apporte un complément d’information : en juillet 2010, avec le travailliste britannique Richard Howitt, également présent, il a accompagné l’organisation Justice for Colombia en un lieu tristement célèbre, le village de La Macarena. « Nous avons été jusqu’au charnier. Il y a plus de deux mille personnes [victimes de l’armée et des paramilitaires] enterrées là. Nous devons dire “non” au traité de libre commerce [TLC] que négocient l’Union européenne et la Colombie. » Une seule voix s’élèvera pour défendre Bogotá, celle du représentant du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE), M. Emilio Menéndez del Valle : « Croyez-vous qu’en trois mois un gouvernement peut régler tous les problèmes ? Si un pays entier a voté massivement [55,59 % d’abstention] pour Santos, il doit être respecté ! »

Appartenant à des formations membres de l’IS, ces trois eurodéputés n’ont manifestement pas accordé leurs violons. Conseiller de la Gauche unitaire européenne / Gauche verte nordique (GUE/NGL) (1), le Belge Paul-Emile Dupret repasse cette réunion, et bien d’autres, dans son esprit : « Dans leur groupe parlementaire [le Parti socialiste européen, PSE], Christensen et Howitt sont plutôt à contre-courant. Je ne suis pas sûr qu’une majorité se prononcerait contre la signature d’un TLC. Le président du groupe, l’Allemand Martin Schulz [Parti social-démocrate, SPD], y est favorable. Le PSOE encore plus, inconditionnellement ! »

Sans remonter à la nuit des temps, on rappellera que, fondé en 1933 par Salvador Allende, le PS chilien refusa de s’affilier à l’IS, critiquant ses « positions conformistes au sein du système démocratique bourgeois capitaliste (2) ». Pendant la guerre froide, la question ne se pose pas vraiment : considérant la région comme une zone d’influence des Etats-Unis, l’IS ne s’y aventure pas. « Je n’ai pas souvenir de textes ayant condamné le renversement de Jacobo Arbenz au Guatemala en 1954, conclut M. Antoine Blanca, membre à l’époque du secrétariat des relations extérieures de la Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO). Dix ans plus tard, lorsque j’ai demandé la parole pour dénoncer l’intervention des marines à Saint-Domingue [République dominicaine], Guy Mollet a ouvert des yeux ronds ! »

Entre-temps, la révolution cubaine (1959) avait pourtant placé l’anti-impérialisme au centre des débats. Sans grandes conséquences : « L’IS a jeté un regard intéressé, mais finalement très lointain. » Jusqu’au 11 septembre 1973. Traumatisme aussi fort que la guerre civile espagnole, le renversement et la mort d’Allende déclenchent chez les socialistes européens « une solidarité émotionnelle et la découverte d’un monde qu’on ne connaissait pas », se souvient M. Blanca, qui, mandaté par l’IS, saute dans un avion quelques jours après le coup d’Etat. A Viña del Mar, il se recueille sur la tombe du compañero presidente, avant d’être expulsé. « Ce fut le premier défi digne de ce nom, vis-à-vis de Washington, d’une Internationale qui, jusque-là, faisait tout pour apparaître comme soumise à la stratégie américaine et à l’OTAN [Organisation du traité de l’Atlantique nord]. »

L’appui des Etats-Unis aux dictatures va dès lors constituer le point de dissension majeur d’une génération sociale-démocrate — Willy Brandt (Allemagne), Olof Palme (Suède), François Mitterrand (France), Bruno Kreisky (Autriche), mais aussi MM. Mário Soares (Portugal) ou Felipe González (Espagne) — avec l’allié américain. De leur côté, les partis réformistes victimes de ces régimes autoritaires cherchent des alliés parmi les pays développés. Les contacts se multiplient. Une première réunion formelle a lieu en avril 1976 à Caracas, à l’invitation du président vénézuélien Carlos Andrés Pérez et de son parti Action démocratique (AD). La Ire conférence régionale de l’IS pour l’Amérique latine et la Caraïbe, à Saint-Domingue, en mars 1980, marque le déploiement de ce courant politique dans la région.

Fonctionnement « clientéliste »

Parmi les vingt-neuf organisations locales figure alors, pour le Nicaragua, le Front sandiniste de libération nationale (FSLN), admis dès 1978, alors qu’il luttait encore les armes à la main pour chasser Anastasio Somoza. M. Fidel Castro est invité en tant que président en exercice du mouvement des pays non-alignés. Et les Européens se « mouillent » : la présence de partis « frères » au sein du Front démocratique révolutionnaire (FDR) au Salvador, du Front démocratique contre la répression (FDCR) au Guatemala et du Front patriotique (FP) au Honduras — qui, pour les deux premiers, comportent une branche politique et une aile insurgée — les amène à soutenir, de fait, la lutte armée.

En France, en 1981, Mitterrand arrive à l’Elysée, la rose au poing. Sous l’influence de MM. Lionel Jospin et Régis Debray (chargé de mission à la présidence de la République), ainsi que de M. Blanca (qui sera nommé en 1982 ambassadeur itinérant en Amérique latine), Paris défie les Etats-Unis dans une région pour eux très sensible. Le 28 août 1981, la déclaration franco-mexicaine sur la représentativité de l’opposition salvadorienne — y compris sa branche armée (3) — a un impact considérable. Mitterrand ne cache pas sa sympathie pour les sandinistes ; les relations avec Cuba sont au beau fixe. « Au nom de l’IS et dans le dos de Washington, jubile M. Blanca, j’ai réussi des “coups”, comme d’empêcher un embrasement entre le Costa Rica et le Nicaragua ! »

Malgré l’irritation de Ronald Reagan, les thèses de l’Internationale, soit la résolution politique des conflits armés, prévaudront. Le président du Costa Rica, M. Oscar Arias, propose le plan de paix pour l’Amérique centrale qui lui vaudra en 1987 le prix Nobel. Membre, pendant toute cette période, de la commission politico-diplomatique de l’Union révolutionnaire nationale guatémaltèque (URNG), l’ancien guérillero Miguel Angel Sandoval se souvient : « Notre mouvement a toujours vu dans l’IS un espace susceptible de servir ses objectifs : la négociation et la recherche de la paix. Ainsi, notre première rencontre avec le gouvernement et l’armée a eu lieu à Madrid, grâce à la médiation du PSOE. Mais nous avons toujours eu conscience des profondes différences existant alors entre des partis comme le suédois, le français, l’espagnol, et d’autres, plus réformistes ou clairement de droite. »

Dès Saint-Domingue, des clivages se sont en effet dessinés. Certains membres « latinos » de l’IS — le Parti de libération nationale (PLN, Costa Rica), AD (Venezuela), le Parti révolutionnaire dominicain (PRD), etc. — se démarquent des Européens. A la différence de ces derniers, ne plongeant pas leurs lointaines racines dans le marxisme, ils ne remettent nullement en cause le capitalisme et s’affichent dans de nombreux cas vigoureusement anticommunistes. « Le concept même de classe sociale est très discutable en Amérique latine », osera ainsi le dirigeant de la Gauche démocratique (ID) équatorienne Rodrigo Borja (4).

Vaguement réformistes, ils utilisent l’IS pour damer le pion à la démocratie chrétienne lorsque tombent les dictatures et parce que, prenant note de la puissance économique des pays que gouvernent ou gouverneront bientôt leurs amis d’outre-Atlantique, ils calculent les avantages qu’ils pourraient en retirer. « L’Internationale socialiste fonctionne de manière clientéliste, s’insurgera en 1999 le mexicain Porfirio Muñoz Ledo (Parti de la révolution démocratique, PRD). Certains partis viennent ici côtoyer les Européens comme s’ils fréquentaient la classe supérieure (5). »

Dans le Comité de l’IS pour l’Amérique latine et la Caraïbe (Siclac) créé en 1980 cohabitent aussi bien le FSLN que la très centriste Union civique radicale (UCR) argentine ; le PS chilien (rallié en 1996 !), qui cogouverne avec la démocratie chrétienne, et le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) mexicain, assez peu démocratiquement au pouvoir pendant soixante-dix ans. On y trouve aussi le Parti libéral (PL) colombien, qui a introduit le modèle néolibéral (1990-1994), sous les gouvernements duquel a été exterminée la formation de gauche Union patriotique (1986-1990) et auquel appartiendra, jusqu’en 2002, M. Uribe (6).

Peu importe. En multipliant les adhésions à l’Internationale, les socialistes du Vieux Continent étendent leur influence. Par-là même, en bons gestionnaires coulés dans le cadre libéral et essayant de l’améliorer à la marge, ils promeuvent les intérêts des milieux d’affaires et du capital européens.

Réunion du conseil de l’IS, à Buenos Aires, les 25 et 26 juin 1999 : « Auparavant, le socialisme était plus dur et étatiste, frissonne M. González, mais le socialisme démocratique a toujours accepté le marché qui, de fait, va de pair avec la démocratie (7). » S’il condamne « les inégalités tragiques qui frappent le monde », le document final exhorte « à profiter de la mondialisation » pour éliminer le chômage, la faim et l’indigence (8). Bref, commente le Brésilien Leonel Brizola (Parti démocratique travailliste, PDT), le texte « est si général qu’il peut servir tant au pied droit qu’au pied gauche (9) ». Passant inaperçu, un court paragraphe mentionne la préoccupation de l’IS face à « l’évolution du processus politique au Venezuela [et à] la politique de confrontation permanente du gouvernement avec les autorités établies ». Le président Hugo Chávez n’occupe le pouvoir que depuis… six mois.

Un même cérémonial préside tant aux conseils (auxquels participent l’ensemble des partis) qu’aux réunions locales du Siclac. « Il faut passer deux jours d’abrutissement total à écouter les interventions de quelques chefs d’Etat ou de parti, discours généralement préparés par leurs conseillers et que, souvent, les découvrant en arrivant à la tribune, ils lisent en ahanant », lâche dans une grimace l’ex-vice-présidente de l’IS Margarita Zapata (FSLN). « Un chapelet de mots creux, complète M. Blanca, pleins de bonnes intentions, dont il ne sort strictement rien, sans orientation contraignante pour personne ; chacun repart de son côté sans idée plus précise de la situation. »

Seul intérêt de ces forums : « Il y a des tête-à-tête privés et on échange de grandes embrassades avec les vieux copains » (M. Blanca) ; « On établit des contacts et, surtout, on retrouve les amis » (Mme Zapata). Or, nul ne l’ignore, « les ennemis de mes amis sont mes ennemis ». « En prenant les décisions qui, je crois, vont être prises, le pays est particulièrement viable », s’enthousiasme l’Espagnol González après que, le 1er janvier 1989, Carlos Andrés Pérez — surnommé CAP — est redevenu président du Venezuela (10). Bien vu, « camarade » ! Converti au libéralisme et ayant négocié un ajustement structurel avec le Fonds monétaire international (FMI), CAP affame le peuple du jour au lendemain. Celui-ci se révolte le 27 février, lors de ce qui restera dans l’histoire comme le caracazo (émeutes de Caracas).

D’une brutalité inouïe, la riposte du pouvoir fait quelque trois mille morts. Plus chanceux que le Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), le parti du président tunisien Ben Ali, qu’exclura l’IS après la répression du mouvement populaire de janvier 2011, AD, le parti de Pérez, s’en sort sans une égratignure. En 1993, après sa destitution pour corruption, le bureau de l’Internationale enverra à Pérez un communiqué lui témoignant son estime et son amitié. Il est vrai que, pendant son premier mandat, « il avait été généreux avec ses amis européens : il est de notoriété publique que, sous la direction de M. González, le PSOE a largement bénéficié de sa “solidarité” financière (11) ». Pas de quoi rendre sympathique le lieutenant-colonel Chávez qui, le 4 février 1992, s’était soulevé contre cette « démocratie injuste et corrompue ».

Comme au Venezuela, les dirigeants des partis latinos membres de l’IS qui arrivent aux affaires dans les années 1980-1990 — Argentine, Bolivie, Brésil, Chili, Equateur, Mexique, Panamá, etc. — ont une vraie politique sociale : ils pourvoient aux besoins des bien vêtus et des bien nourris. Dérégulant et privatisant à la hache, de mèche avec Washington, la Banque mondiale et le FMI, ils finiront discrédités, voire renversés. Issus des luttes ou portés par les mouvements populaires, de nouveaux leaders apparaissent : MM. Chávez (Venezuela), Luiz Inácio Lula da Silva (Brésil), Evo Morales (Bolivie), Rafael Correa (Equateur).

Appui aux putschistes vénézuéliens

C’est à Caracas que, les 19 et 20 juillet 2002, le Siclac se réunit avec comme hôtes les Vénézuéliens Rafael Angel Marín, dirigeant d’AD, Antonio Ledezma (Alliance du peuple brave, ABP) et Miguel Henrique Otero, directeur du quotidien El Nacional. A des degrés divers, tous ont participé à la tentative de coup d’Etat contre M. Chávez, le 11 avril précédent. « Averti par des amis du PRI et du FSLN, raconte M. Maximilien Arvelaíz, à l’époque conseiller du président vénézuélien, je prends contact avec le secrétaire général de l’IS, le Chilien Luis Ayala, et il accepte une rencontre avec Chávez, sous condition : les participants qui le souhaitent s’y rendront “à titre personnel”. Le lendemain, effectivement, quelques-uns sont venus, mais, à la dernière minute, Ayala s’est désisté. »

Au terme de sa réunion, le Siclac émet un communiqué annonçant qu’il décide d’« appuyer Action démocratique et la Coordination démocratique dans la mobilisation et la défense du système démocratique et de ses institutions » — autrement dit : les putschistes ! Présent en tant qu’observateur du PS français, M. Jean-Jacques Kourliandsky revient sur cet épisode : « J’ai failli me faire agresser par le secrétaire général d’AD car j’ai protesté : ces conclusions avaient été rédigées et déjà publiées dans la presse d’opposition vénézuélienne avant le début des travaux ! » Puis il hausse les épaules : « Elles n’ont aucune valeur, en réalité. » Erreur ou cécité ?

Elles figurent aujourd’hui encore sur le site officiel de l’IS (12), comme toutes celles qui suivront, émanation directe des trois partis vénézuéliens membres — AD, Mouvement vers le socialisme (MAS), Podemos —, tous violemment hostiles à la révolution bolivarienne.

« L’Internationale socialiste ? » Ex-conseiller à l’ambassade parisienne de la Bolivie, M. Alfonso Dorado grimace ostensiblement. « Jaime Paz Zamora en a été le vice-président. Ça joue beaucoup dans la mémoire collective... » Dirigeant du Mouvement de la gauche révolutionnaire (MIR), ce dernier a passé un accord en 1989 avec l’ex-dictateur Hugo Banzer afin d’accéder à la présidence. En 2002, pour contrer la montée en puissance de M. Morales et de son Mouvement vers le socialisme (MAS) — à ne pas confondre avec le parti vénézuélien —, il s’est allié au multimillionnaire Gonzalo Sánchez de Lozada, qui, élu, sera chassé du pouvoir par une explosion sociale en octobre 2003. Le MAS bolivien n’appartient donc pas à l’IS, pas plus que le Parti socialiste uni du Venezuela (PSUV), l’Alliance pays de M. Correa, le FMLN salvadorien, l’URNG guatémaltèque ; d’ailleurs, personne ne le leur a demandé.

L’Internationale n’a qu’un rêve : faire adhérer le Parti des travailleurs (PT) du puissant Brésil et de l’icône de la gauche latino-américaine, M. Lula da Silva. Mais le PT a mis ses œufs dans un autre panier. En 1990, avec M. Castro, il a fondé le Forum de São Paulo, qui accueille tant des partis modérés (également membres de l’IS) que des formations forgées dans la lutte armée, des partis communistes (y compris le cubain) et leurs différentes scissions. « Affronter le néolibéralisme en Amérique latine, explique M. Valter Pomar, membre de la direction nationale du PT, exigeait une attitude ouverte et plurielle, prenant en compte tant la crise traversée par le communisme que celle frappant la social-démocratie. Cela étant, nous entretenons de bonnes relations avec l’IS... » Mais de loin.

Ancrés dans leurs anciennes alliances, les sociaux-démocrates européens, à l’exception notable des portugais, ne comprennent rien à cette Amérique latine nouvelle qui ose évoquer le « socialisme du XXIe siècle », cherche la voie d’une démocratie « participative », se trompe parfois, avance, recule, mais qui, en matière sociale, obtient de notables avancées.

A travers la Fondation Friedrich-Ebert, le SPD allemand dispose d’énormes moyens, mais ne s’intéresse pas à la région. Laminés par M. Anthony Blair, les travaillistes britanniques « pur jus » font figure de tribu en voie d’extinction. Silence radio en Italie, où, pourtant… « Massimo D’Alema [Parti démocrate] est venu à Caracas, raconte M. Arvelaíz. Il était très tendu. Nous lui avons fait rencontrer Chávez. “Cela me rappelle ma jeunesse”, s’est-il exclamé en ressortant, enchanté… »

Au Parlement européen, « où, depuis plusieurs années, les accords de libre-échange sont le principal thème abordé, le groupe socialiste, dans sa majorité, n’est pas très progressiste, constate M. Dupret. Par exemple, on n’a jamais eu leur appui pour inscrire le Honduras [où a eu lieu un coup d’Etat en 2009] à l’ordre du jour. » En revanche, en 2004, c’est le président du PSE, l’Espagnol Enrique Barón Crespo, qui proposa d’inviter M. Uribe, le chef de l’Etat colombien. Lors du discours de ce dernier, le 10 février, « le GUE/NGL, les Verts, certains libéraux et de nombreux socialistes, désavouant Barón Crespo, ont quitté la salle. Mais pas les Espagnols ! ».

S’agissant de l’Amérique latine, Madrid exerce une influence considérable au sein de l’Union européenne. Suivant Cuba — la dernière de ses colonies — d’aussi près que s’il s’agissait de la Galice ou de l’Andalousie, l’Espagne a été quasiment la seule à défendre la normalisation des relations de l’île avec l’Union. Jusqu’à sa perte du pouvoir, en novembre 2011, le PSOE a joué un rôle important à travers la coopération. « Mais il ne s’agit nullement d’une proximité politique », remarque le Bolivien Dorado.

« Ignorance crasse » à Paris

Gros émoi à Paris, le 22 octobre 2010, rue de Solferino : porte-parole du PS, M. Benoît Hamon a annoncé qu’il « s’apprêterait » à se rendre au Venezuela et à y rencontrer, pourquoi pas, le président Chávez. Il s’attire les foudres de l’aile droite du parti.

De son expérience à l’ambassade de Bolivie, M. Dorado tire une conclusion désabusée : « Le PS n’a jamais manifesté d’intérêt pour ce qui se passe dans notre pays. Nous n’avons donc jamais eu l’occasion de discuter de cette expérience d’intégration qu’est l’ALBA-TCP [Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique - Traité de commerce des peuples (13)]. » Il est vrai que cette dernière, d’un point de vue néolibéral, est en contradiction totale avec les intérêts économiques et géopolitiques tant des Européens que des Américains. On a certes vu des délégations de haut niveau du PS aux Forums sociaux de Porto Alegre en 2002 et 2003 : il s’agissait avant tout de damer le pion aux altermondialistes et de courtiser Brasília. En campagne électorale, Mme Royal s’est ostensiblement affichée auprès des présidentes argentine et chilienne, Mmes Cristina Fernández de Kirchner et Michelle Bachelet — dont l’une des prouesses politiques sera d’avoir permis à la droite dure de revenir au pouvoir sous le signe… de la continuité. « Ce n’est même pas qu’il y ait, au sein du PS, une hostilité étayée pour X ou Y, tempête M. Roberto Romero, assistant parlementaire de M. Henri Emmanuelli. Il s’agit d’une ignorance crasse ! C’est du niveau du Monde ou de Libération, dont les choix éditoriaux sur l’Amérique latine s’apparentent à de la désinformation. »

Pour M. Romero comme pour nombre de nos interlocuteurs, « l’IS, cette coquille vide, est sans doute la meilleure agence de voyages du monde, et assez confortable… Mais il n’en sort rien ! ». Est-ce aussi certain ? Des réunions du Siclac et de ses partis discrédités proviennent les communiqués que diffuse l’IS. En Amérique latine, la presse d’opposition en fait ses gros titres : la gauche du monde entier nous appuie ! Les médias européens reprennent. Haro sur le « populisme » ! Les « socialistes » lisent. Et la boucle est bouclée.

 

Maurice Lemoine

 


Journaliste. Auteur de Cinq Cubains à Miami, Don Quichotte, Paris, 2010.

(1) Rassemble les partis de gauche, des antilibéraux aux anticapitalistes, en passant par les écosocialistes ou les communistes.

(2) Déclaration de principe approuvée lors du deuxième congrès du parti, en 1935.

(3) Le FDR-FMLN regroupe une aile politique, le FDR, dirigé par le social-démocrate Guillermo Ungo, et la guérilla du Front Farabundo Martí pour la libération nationale (FMLN).

(4) Nueva Sociedad, n° 48, Caracas, mai-juin 1980.

(5) Pagina 12, Buenos Aires, 27 juin 1999.

(6) Entre membres «  de plein droit  », «  consultatifs  » et «  observateurs  », le Siclac compte à l’heure actuelle trente-neuf partis.

(7) Pagina 12, 26 juin 1999.

(8) «  Conseil de Buenos Aires : façonner le changement  », Internationale socialiste, 25-26 juin 1999.

(9) La Nación, Buenos Aires, 28 juin 1999.

(10) El País, Madrid, 2 février 1989.

(11) Bernard Cassen, «  Union sacrée à Strasbourg  », Le Monde diplomatique, avril 2004.

(13) Antigua-et-Barbuda, Bolivie, Cuba, Equateur, Honduras (avant le coup d’Etat de 2009), Saint-Vincent-et-les-Grenadines, Venezuela.

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2 juillet 2012 1 02 /07 /juillet /2012 17:14

arton17113-414ec.jpgLa rubrique écrite par Jimmy Carter, le 39ème président des Etats-Unis, et publiée lundi dans le New York Times, constitue une condamnation exceptionnelle du gouvernement Obama, de sa pratique de l’assassinat, de ses violations criminelles du droit international et de la constitution américaine.

Dans sa rubrique intitulée « Un bilan cruel et inhabituel » Carter écrit : « Les révélations selon lesquelles des responsables de haut niveau ciblent des gens pour être assassinés à l’étranger, dont des citoyens américains, ne sont que la plus récente et inquiétante preuve de l’ampleur donnée à la violation des droits de l’Homme par notre pays. »

Faisant allusion aux dispositions tristement fameuses de la Loi d’autorisation de la Défense nationale (National Defense Authorization Act, NDAA), promulguée le 31 décembre de l’année dernière par Obama, Carter écrit : « Une récente loi a rendu légal le droit du président de détenir indéfiniment une personne parce qu’elle est soupçonnée d’affiliation à des organisations terroristes ou à ‘des forces associées’, un vaste et vague pouvoir qui peut donner lieu à des abus sans contrôle significatif des tribunaux ou du Congrès. » Il poursuit faisant référence à « des violations sans précédent de nos droits » au moyen d’écoutes téléphoniques et d’exploitation de données électroniques sans mandat.

Elaborant sur les frappes de drones américains, l’ancien président ajoute, « En dépit d’une règle arbitraire que tout homme tué par des drones est déclaré être un ennemi terroriste, la mort de femmes et d’enfants innocents se trouvant à proximité est considérée comme inévitable… Nous ne savons pas combien de centaines de civils innocents ont été tués dans ces attaques, chacune d’entre elles approuvées par les plus hautes autorités à Washington. Ceci aurait été impensable dans le passé. »

La rubrique de Carter est apparue le jour même où l’ambassadeur du Pakistan auprès des Nations unies témoignait devant la Commission des Droits de l’homme de l’ONU, pour dénoncer les attaques de drones américains sur son pays et lors desquelles « des centaines d’innocentes personnes, dont des femmes et des enfants ont été assassinées. » Il a dit que rien qu’en 2010, 957 Pakistanais avaient été tués.

Carter continue en dénonçant le gouvernement pour la poursuite des activités du camp de détention de la Baie de Guantánamo à Cuba où, souligne-t-il, sur 169 prisonniers « la moitié ont été déclarés libérables, et pourtant ils ont peu de chance de jamais obtenir leur liberté, » et d’autres « n’ont aucune perspective d’être jamais ni inculpés ou jugés. »

Dans les rares cas où des prisonniers ont comparu devant des cours martiales, remarque-t-il, les prévenus « ont été torturés plus de 100 fois par le « waterboarding » (simulation de noyade, n.d.t) ou ont été intimidés à l’aide d’armes semi-automatiques, de perceuses électriques ou on les a menacés d’abus sexuels à l’encontre de leurs mères. » Il poursuit : « Chose étonnante, ces faits ne peuvent pas servir pour la défense de l’accusé parce que le gouvernement prétend qu’ils se sont produits sous le couvert de la ‘sécurité nationale’. »

Mises à part les objections morales, et il n’y a aucune raison de douter qu’elles jouent un rôle important dans le cas de Carter, l’ancien président exprime de profondes inquiétudes comme quoi la criminalité flagrante des actions menées par le gouvernement américain mine la politique étrangère américaine. Non seulement ses méthodes attisent l’hostilité populaire dans le monde entier, elles privent encore Washington de la capacité de draper sa politique du prétexte des droits de l’Homme et de la défense de la démocratie, une méthode employée de manière significative par l’impérialisme américain depuis son avènement à la fin du 19ème siècle.

Carter, lui-même, avait joué de manière évidente la carte des « droits humains » durant son mandat présidentiel, alors même que son gouvernement tentait de soutenir le régime de torture du Shah en Iran, avait initié l’insurrection islamiste en Afghanistan appuyée par la CIA et affirmé le droit – dans la doctrine Carter – de l’Amérique d’utiliser la force militaire pour asseoir sa domination sur les réserves pétrolières dans le Golfe Persique.

On avait fait entrer Carter, ancien officier supérieur de la marine et spécialiste des sous-marins, à la Maison Blanche en 1977 pour restaurer la crédibilité et la renommée de la présidence américaine suite à la débâcle subie par l’impérialisme américain au Vietnam et à la criminalité révélée par le scandale du Watergate.

Et pourtant, près de quatre décennies plus tard, les méthodes extraconstitutionnelles et la criminalité à la Maison Blanche dépassent de loin tout ce qui avait été fait sous Richard Nixon.

Il n’y a aucun doute que Carter a soigneusement pesé chaque mot de sa rubrique en évitant toute exagération. En effet, le nom d’Obama n’apparaît pas. Avec les premiers mots de l’article, il a toutefois inséré un lien vers un article assez long paru le 1er juin dans le New York Times et qui documente comment Obama a personnellement dirigé la préparation de la « liste des personnes à tuer, » choisissant des victimes et apposant sa signature sur les frappes des drones alors qu’il est sûr que d’innocents civils seront tués.

Dans ce contexte, le recours de Carter au mot « assassinat » pour décrire les attaques de drones a une signification évidente. Le président des Etats-Unis, dit cet ancien président, est coupable de crimes de guerre et de meurtres.

A l’âge de 88 ans, Carter est un observateur impartial, plus préoccupé par son héritage que par un quelconque gain politique. Son témoignage est d’autant plus exceptionnel qu’il a occupé la même fonction qu’Obama, qu’il est du même parti et qu’il avait soutenu l’élection d’Obama.

Qu’est-ce qui l’a poussé à un peu plus de quatre mois des élections présidentielles, de lancer de telles accusations contre le candidat de son parti et le président en exercice ? Il doit croire que le système politique en Amérique est tombé tellement bas dans la criminalité et que la menace d’un Etat policier est tellement grande qu’il est essentiel pour lui de faire entendre sa voix.

Carter déclare que ces activités criminelles ont été commises avec le soutien « bipartite du pouvoir exécutif et législatif » et pratiquement « de façon unanime ». En effet, comme pour faire valoir son argument, ses propres commentaires dans la rubrique – qui ont une signification politique explosive – ont largement été ignorés par les médias de masse.

Douze ans après le vol des élections présidentielles en 2000, la principale leçon de cet épisode crucial de la vie politique américaine est démontrée de plus en plus fortement : il n’existe au sein de l’establishment patronal et politique américain aucune base pour la défense des droits démocratiques et des méthodes constitutionnelles.

Le gouffre sans précédent entre l’oligarchie financière dirigeante et les masses de travailleurs – qui s’est accru de manière continue durant cette période – est totalement incompatible avec de tels droits et de telles méthodes.

Les mots de Carter sont un avertissement. La menace d’un Etat policier américain et le recours aux méthodes meurtrières utilisées à l’étranger par l’impérialisme américain contre la classe ouvrière aux Etats-Unis mêmes, est réelle et grandissante. La classe ouvrière doit se préparer en conséquence en mobilisant son pouvoir politique indépendant contre le système de profit capitaliste duquel ces menaces découlent.

Bill Van Auken

 

 

http://www.wsws.org/fr/articles/2012/jui2012/cart-j28.shtml

(Article original paru le 27 juin 2012)

URL de cet article 17113
http://www.legrandsoir.info/un-ex-president-americain-accuse-obama-d-etre-un-assassin.html
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13 juin 2012 3 13 /06 /juin /2012 08:11

OBAMA1.jpgSous le titre de « L’assassin en chef », un site internet affirmait le 7 juin 2012 : « …ils éliront non seulement un président des États-Unis, mais encore un assassin en chef ».

« Un long article du New York Times signé de Jo Becker et de Scott Shane, “Secret ‘Kill List’ Proves a Test of Obama’s Principles and Will" (« Une liste secrète “Bon à tuer“ teste les principes et la volonté d’Obama ») a permis de savoir que le président passait une quantité d’heures surprenante à superviser la "désignation" de prétendus terroristes qui seront assassinés dans le cadre du programme de drones [avion sans pilote télécommandé] qu’il a hérité du président George W. Bush et qu’il a élargi exponentiellement. »

« L’article relatif à notre président-guerrier… se concentre sur les dilemmes d’un homme qui, comme nous le savons maintenant, a approuvé et supervisé la croissance d’un programme basé sur une "liste d’assassinats" et fonctionnant largement au Yémen, en Somalie et en Afghanistan. Qui plus est, il l’a fait périodiquement, objectif après objectif, nom après nom […] Selon Becker et Shane, le président Obama a aussi fait sienne une méthode frauduleuse de décompte d’assassinats de drones qui minimise les morts de civils.

« Du point de vue historique, tout ceci est fort étrange. Le New York Times qualifie le rôle d’Obama dans cet appareil d’assassinat par drone de "sans précédent dans l’histoire présidentielle" ». Et c’est tout à fait vrai.

« C’est le plus étrange des rituels bureaucratiques : À peu près toutes les semaines, plus d’une centaine de membres de l’appareil de sécurité nationale du gouvernement, qui ne cesse de gonfler, se réunit dans le cadre d’une vidéoconférence confidentielle pour étudier les biographies de prétendus terroristes et recommander au président quels seront les prochains à éliminer. Ce processus secret de "désignation" est une invention de l’administration Obama, un cercle de discussion néfaste qui étudie les transparences de PowerPoint contenant les noms, les alias et les biographies de prétendus membres de la filiale d’Al-Qaeda au Yémen ou de ses alliés des milices Shabab en Somalie. Les désignations sont élevées à la Maison-Blanche où Obama, sur sa propre insistance et guidé par le "tsar" du contre-terrorisme, John O. Brennan, doit entériner chacune d’elles. »

« Comme le New York Times en a informé la semaine dernière, nous n’avons pas seulement un assassin dans le Bureau ovale, mais aussi un cyberguerrier… »

Ce que j’écris ici est un bref résumé de l’actualité étasunienne.

La veille, un jour tout aussi sinistre, le 6 juin 2012, BBC-Mundo affirme sous le titre de : «  L’économie chinoise se dégonfle-t-elle ?  »

Plusieurs indicateurs commencent à signaler une dégradation économique dans le pays asiatique, notamment une forte réduction de la demande de la d’électricité et de la production industrielle, ainsi que du rendement des usines et des ventes au détail.

La Chine souffre depuis des mois à cause du vent froid en provenance d’Europe, qui est son plus gros marché d’exportation, plus gros même que les États-Unis.

Le secteur manufacturier se contracte depuis sept mois, surtout à cause de la faible demande d’exportations, selon une étude récente.

L’argent a cessé d’arriver en Chine en gros depuis septembre, et a commencé de fait à abandonner le pays depuis avril. C’est très inhabituel.

Pour éviter une trop forte appréciation du yuan, la Chine empêche les spéculateurs de l’acheter.

Depuis le milieu de l’année 2010, le gouvernement chinois avait permis que le yuan s’apprécie face au dollar, mais, ce dernier mois, à mesure que l’économie est entrée en crise, la valeur du yuan a commencé à se déprécier de nouveau.

…de nombreuses sociétés ont financé l’importation de matières premières comme le cuivre, le minerai de fer et l’aluminium pour l’industrie du bâtiment.

Les stocks de cuivre non utilisé qui s’accumulent dans les entrepôts chinois sont si grands que c’est à peine s’il y a assez de place pour garder les excédents.

Ceci ne pourrait être qu’un problème passager à court terme. Mais l’on craint que ce ne soit le début de la fin du boom immobilier dans le cadre duquel l’on a construit beaucoup plus d’appartements que le pays n’avait vraiment besoin.

Il existe des villes-fantôme totalement construites.

Il semble que beaucoup de ces appartements étaient achetés par des sociétés et des familles chinoises en tant qu’investissement plus attrayant que le dépôt d’argent sur un compte en banque à faible intérêt.

Le taux de croissance chinois est passé en-dessous du chiffre magique de 10 p. 100 au moment où l’Occident tombait dans sa récession la plus profonde depuis la Deuxième Guerre mondiale.

Par exemple, le géant asiatique a construit du néant le plus grand réseau de voies ferrées pour TGV au monde, cinq fois celui de la France.

La Chine traverse une transition délicate, avec une nouvelle génération de dirigeants qui s’approche du pouvoir, ce qui n’arrive que tous les dix ans.

La lutte politique bat son plein, comme le prouve la destitution du célèbre gouverneur de Chongqing, Bo Xilai.

De nombreux membres du parti ont bénéficié du boom de la construction et du crédit des trois dernières années. Si cet essor touche à sa fin, ils ne voudront pas faire partie des perdants inévitables.

Comment cette bataille se déroulera, surtout au cas où la Chine se verrait en proie à des protestations massives de travailleurs au chômage, nul ne le sait.

Je suis loin de partager ces sinistres augures sur la destinées de la Chine, et je me demande comment on peut ignorer que celle-ci possède les plus grandes réserves de « terres rares » du monde et d’énormes volumes de gaz de schiste qui lui permettraient d’exercer son pouvoir sur la production énergétique mondiale quand cessera le pouvoir de mentir et d’asservir. Trop, c’est trop.

Fidel Castro Ruz

Le 9 juin 2012
12 h 05

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13 juin 2012 3 13 /06 /juin /2012 08:06

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En accord avec les exigences du FMI, les gouvernements des pays européens ont fait le choix d’imposer à leurs peuples des politiques de stricte austérité, avec des coupes claires dans les dépenses publiques : licenciements dans la fonction publique, gel voire baisse des salaires des fonctionnaires, réduction de l’accès à certains services publics vitaux et de la protection sociale, recul de l’âge de l’accès à la retraite… Le coût des prestations des services publics augmente (transports, eau, santé, éducation…). Le recours à des hausses d’impôts indirects particulièrement injustes, notamment la TVA, s’accroît. Les entreprises publiques du secteur concurrentiel sont massivement privatisées. Les politiques de rigueur mises en place sont poussées à un niveau jamais vu depuis la Seconde Guerre mondiale. Les effets de la crise sont ainsi décuplés par des prétendus remèdes, qui visent surtout à protéger les intérêts des détenteurs de capitaux. L’austérité aggrave nettement le ralentissement économique et a déclenché l’effet boule de neige : vu la faible croissance, quand elle existe, la dette publique croît de manière mécanique. Comme l’écrit Jean-Marie Harribey, le triptyque Austérité salariale + Austérité monétaire + Austérité budgétaire donne leur formule du triple A.

Mais les peuples supportent de moins en moins l’injustice de ces réformes marquées par une régression sociale de grande ampleur. En termes relatifs, ce sont les salariés, les chômeurs et les foyers les plus modestes qui sont mis le plus à contribution pour que les États continuent d’engraisser les créanciers. Et parmi les populations les plus touchées, les femmes occupent le premier rang, car l’organisation actuelle de l’économie et de la société patriarcale fait peser sur elles les effets désastreux de la précarité, du travail partiel et sous-payé [1]. Directement concernées par les dégradations des services publics sociaux, elles paient le prix fort. La lutte pour imposer une autre logique est indissociable de la lutte pour le respect absolu des droits des femmes. Esquissons les grandes lignes de ce que nous voulons pour cette autre logique.

La réduction du déficit public n’est pas un but en soi. Dans certaines circonstances, il peut être utilisé pour relancer l’activité économique et réaliser des dépenses afin d’améliorer les conditions de vie des victimes de la crise. Une fois l’activité économique relancée, la réduction des déficits publics doit se faire non pas en réduisant les dépenses sociales publiques, mais par la hausse des recettes fiscales, en luttant contre la grande fraude fiscale et en taxant davantage le capital, les transactions financières, le patrimoine et les revenus des ménages riches. Pour réduire le déficit, il faut aussi réduire radicalement les dépenses entraînées par le remboursement de la dette publique dont la partie illégitime doit être annulée. La compression des dépenses doit aussi porter sur le budget militaire ainsi que sur d’autres dépenses socialement inutiles et dangereuses pour l’environnement. En revanche, il est fondamental d’augmenter les dépenses sociales, notamment pour pallier les effets de la dépression économique. Il faut également accroître les dépenses dans les énergies renouvelables et dans certaines infrastructures comme les transports en commun, les établissements scolaires, les installations de santé publique. Une politique de relance par la demande publique et par la demande de la majorité des ménages génère également une meilleure rentrée des impôts. Mais au-delà, la crise doit donner la possibilité de rompre avec la logique capitaliste et de réaliser un changement radical de société. La nouvelle logique à construire devra tourner le dos au productivisme, intégrer la donne écologique, éradiquer les différentes formes d’oppression (raciale, patriarcale…) et promouvoir les biens communs.

Pour cela, il faut construire un vaste front anticrise, tant à l’échelle européenne que localement, afin de réunir les énergies pour créer un rapport de force favorable à la mise en pratique de solutions radicales centrées sur la justice sociale et climatique.

1. Stopper les plans d’austérité, ils sont injustes et approfondissent la crise

Mettre fin aux mesures antisociales d’austérité constitue une priorité absolue. Par la mobilisation dans la rue, sur les places publiques, par la grève, par le refus des impôts et taxes impopulaires, il faut forcer les gouvernements à désobéir aux autorités européennes et abroger les plans d’austérité.

2. Annuler la dette publique illégitime

La réalisation d’un audit de la dette publique effectué sous contrôle citoyen, combinée, dans certains cas, à une suspension unilatérale et souveraine du remboursement de la dette publique, permettra d’aboutir à une annulation/répudiation de la partie illégitime de la dette publique et de réduire fortement le reste de la dette.

Tout d’abord, il n’est pas question de soutenir les allégements de dette décidés par les créanciers, notamment à cause des sévères contreparties qu’ils impliquent. Le plan de réduction d’une partie de la dette grecque mis en pratique à partir de mars 2012 est lié à l’application d’une dose supplémentaire de mesures piétinant les droits économiques et sociaux de la population grecque et la souveraineté du pays [2]. Selon une étude réalisée par la Troïka, malgré la réduction de dette concédée par les créanciers privés, l’endettement public de la Grèce atteindra 164% du PIB en 2013 ! [3]. Il faut donc dénoncer l’opération de réduction de la dette grecque telle qu’elle a été menée, et y opposer une alternative : l’annulation de dette, c’est-à-dire sa répudiation par le pays débiteur, est un acte souverain unilatéral très fort.

Pourquoi l’État endetté doit-il réduire radicalement sa dette publique en procédant à l’annulation des dettes illégitimes ? D’abord pour des raisons de justice sociale, mais aussi pour des raisons économiques que tout un chacun peut comprendre et s’approprier. Pour sortir de la crise par le haut, on ne peut pas se contenter de relancer l’activité économique grâce à la demande publique et à celle des ménages. Car si on se contentait d’une telle politique de relance combinée à une réforme fiscale redistributive, le supplément de recettes fiscales serait siphonné très largement par le remboursement de la dette publique. Les contributions qui seraient imposées aux ménages les plus riches et aux grandes entreprises privées seraient largement compensées par la rente qu’ils tirent des obligations d’État dont ils sont de très loin les principaux détenteurs et bénéficiaires (raison pour laquelle ils ne veulent pas entendre parler d’une annulation de dette). Il faut donc bel et bien annuler une très grande partie de la dette publique. L’ampleur de cette annulation dépendra du niveau de conscience de la population victime du système de la dette (à ce niveau, l’audit citoyen joue un rôle crucial), de l’évolution de la crise économique et politique et surtout des rapports de force concrets qui se construisent dans la rue, sur les places publiques et sur les lieux de travail au travers des mobilisations actuelles et à venir. Dans certains pays comme la Grèce, le Portugal, l’Irlande, l’Espagne et la Hongrie, la question de l’annulation de la dette est une question de la plus grande actualité. Pour l’Italie, la France, le Belgique, elle est en passe de le devenir. Et bientôt, le thème sera un point central du débat politique dans le reste de l’Europe.

Pour les nations d’ores et déjà soumises au chantage des spéculateurs, du FMI et d’autres organismes comme la Commission européenne, il convient de recourir à un moratoire unilatéral du remboursement de la dette publique. Cette proposition devient populaire dans les pays les plus touchés par la crise. Un tel moratoire unilatéral doit être combiné à la réalisation d’un audit citoyen des emprunts publics, qui doit permettre d’apporter à l’opinion publique les preuves et les arguments nécessaires à la répudiation de la partie de la dette identifiée comme illégitime. Comme l’a montré le CADTM dans plusieurs publications, le droit international et le droit interne des pays offrent une base légale pour une telle action souveraine unilatérale.

L’audit doit aussi permettre de déterminer les différentes responsabilités dans le processus d’endettement et d’exiger que les responsables tant nationaux qu’internationaux rendent des comptes à la justice. Dans tous les cas de figure, il est légitime que les institutions privées et les individus à hauts revenus qui détiennent des titres de ces dettes supportent le fardeau de l’annulation de dettes souveraines illégitimes car ils portent largement la responsabilité de la crise, dont ils ont de surcroît profité. Le fait qu’ils doivent supporter cette charge n’est qu’un juste retour vers davantage de justice sociale. Il est donc important de dresser un cadastre des détenteurs de titres afin d’indemniser parmi eux les citoyens et citoyennes à faibles et moyens revenus.

Si l’audit démontre l’existence de délits liés à l’endettement illégitime, leurs auteurs devront être sévèrement condamnés à payer des réparations et ne devront pas échapper à des peines d’emprisonnement en fonction de la gravité de leurs actes. Il faut demander des comptes en justice à l’encontre des autorités ayant lancé des emprunts illégitimes.

En ce qui concerne les dettes qui ne sont pas frappées d’illégitimité selon l’audit, il conviendra d’imposer un effort aux créanciers en termes de réduction du stock et des taux d’intérêt, ainsi que par un allongement de la période de remboursement. Ici aussi, il sera utile de réaliser une discrimination positive en faveur des petits porteurs de titres de la dette publique qu’il faudra rembourser normalement. Par ailleurs, la part du budget de l’État destinée au remboursement de la dette devra être plafonnée en fonction de la santé économique, de la capacité des pouvoirs publics à rembourser et du caractère incompressible des dépenses sociales. Il faut s’inspirer de ce qui avait été fait pour l’Allemagne après la Seconde Guerre mondiale : l’accord de Londres de 1953 qui consistait notamment à réduire de 62 % le stock de la dette allemande stipulait que la relation entre service de la dette et revenus d’exportations ne devait pas dépasser 5 % [4]. On pourrait définir un ratio de ce type : la somme allouée au remboursement de la dette ne peut excéder 5 % des recettes de l’État. Il faut également adopter un cadre légal afin d’éviter la répétition de la crise qui a débuté en 2007-2008 : interdiction de socialiser des dettes privées, obligation d’organiser un audit permanent de la politique d’endettement public avec participation citoyenne, imprescriptibilité des délits liés à l’endettement illégitime, nullité des dettes illégitimes, adoption d’une règle d’or qui consiste à dire que les dépenses publiques qui permettent de garantir les droits humains fondamentaux sont incompressibles et priment sur les dépenses relatives au remboursement de la dette… Les pistes alternatives ne manquent pas.

3. Pour une juste redistribution de la richesse

Depuis 1980, les impôts directs n’ont cessé de baisser sur les revenus les plus élevés et sur les grandes entreprises. Ces centaines de milliards d’euros de cadeaux fiscaux ont pour l’essentiel été orientées vers la spéculation et l’accumulation de richesses de la part des plus riches.

Il faut combiner une réforme en profondeur de la fiscalité dans un but de justice sociale (réduire à la fois les revenus et le patrimoine des plus riches pour augmenter ceux de la majorité de la population) avec son harmonisation sur le plan européen afin d’empêcher le dumping fiscal [5] Le but est une augmentation des recettes publiques, notamment via l’impôt progressif sur le revenu des personnes physiques les plus riches (le taux marginal de l’impôt sur le revenu peut tout à fait être porté à 90 % [6], l’impôt sur le patrimoine à partir d’un certain montant et l’impôt sur les sociétés. Cette augmentation des recettes doit aller de pair avec une baisse rapide du prix d’accès aux biens et services de première nécessité (aliments de base, eau, électricité, chauffage, transports publics, matériel scolaire…), notamment par une réduction forte et ciblée de la TVA sur ces biens et services vitaux. Il s’agit également d’adopter une politique fiscale qui favorise la protection de l’environnement en taxant de manière dissuasive les industries polluantes.

Plusieurs pays peuvent s’associer pour adopter une taxe sur les transactions financières, notamment sur les marchés des changes, afin d’augmenter les recettes des pouvoirs publics, de limiter la spéculation et de favoriser la stabilité des taux de change.

4. Lutter contre les paradis fiscaux

Les différents sommets du G20 ont refusé, malgré leurs déclarations d’intention, de s’attaquer réellement aux paradis judiciaires et fiscaux. Une mesure simple afin de lutter contre les paradis fiscaux (qui font perdre chaque année aux pays du Nord, mais également à ceux du Sud, des ressources vitales pour le développement des populations) consiste pour un Parlement à interdire à toutes les personnes physiques et à toutes les entreprises présentes sur son territoire de réaliser quelque transaction que ce soit passant par des paradis fiscaux, sous peine d’une amende d’un montant équivalent. Au-delà, il faut éradiquer ces gouffres noirs de la finance, des trafics criminels, de la corruption, de la délinquance en col blanc. Les grandes puissances, qui les cautionnent depuis des années, en ont tout à fait les moyens.

La grande fraude fiscale prive la collectivité de moyens considérables et joue contre l’emploi. Des moyens publics conséquents doivent être alloués aux services des finances pour lutter efficacement et en priorité contre la fraude organisée par les grandes entreprises et les ménages les plus riches. Les résultats doivent être rendus publics et les coupables lourdement sanctionnés.

5. Remettre au pas les marchés financiers

La spéculation à l’échelle mondiale représente plusieurs fois les richesses produites sur la planète. Les montages sophistiqués la rendent totalement incontrôlable. Les engrenages qu’elle suscite déstructurent l’économie réelle. L’opacité sur les transactions financières est la règle. Pour taxer les créanciers à la source, il faut les identifier. La dictature des marchés financiers doit cesser. Il convient d’interdire la spéculation sur les titres de la dette publique, sur les monnaies, sur les aliments [7]. Les ventes à découvert [8] et les Credit Default Swaps doivent être également interdits. Il faut fermer les marchés de gré à gré de produits dérivés qui sont de vrais trous noirs, échappant à toute réglementation et à toute surveillance.

Le secteur des agences de notation doit également être strictement réformé et encadré. Il doit être interdit aux agences de notation de noter les États. Loin d’être l’outil d’une estimation scientifique objective, ces agences sont structurellement parties prenantes de la mondialisation néolibérale et ont déclenché à plusieurs reprises des catastrophes sociales. En effet, la dégradation de la note d’un pays peut impliquer une hausse des taux d’intérêt que l’État doit payer pour réussir à emprunter sur les marchés financiers. De ce fait, la situation économique du pays concerné se détériore. Le comportement moutonnier des spéculateurs décuple les difficultés qui pèseront encore plus lourdement sur les populations. La forte soumission des agences de notation aux milieux financiers fait de ces agences un acteur majeur au niveau international, dont la responsabilité dans le déclenchement et l’évolution des crises n’est pas assez mise en lumière par les médias. La stabilité économique des pays européens a été placée entre leurs mains, sans garde-fous, sans moyens de contrôle sérieux de la part de la puissance publique, c’est pourquoi il faut leur interdire de continuer à nuire.

Afin d’interdire d’autres manœuvres de déstabilisation des Etats, il faut restaurer un contrôle strict des mouvements de capitaux.

6. Transférer sous contrôle citoyen les banques et les assurances au secteur public

À cause des choix qu’elles ont faits, la plupart des banques font face à une situation d’insolvabilité et non à une crise passagère de liquidités. La décision des banques centrales de leur accorder un accès illimité au crédit sans leur imposer un changement des règles du jeu aggrave le problème.

Il faut revenir aux fondamentaux. Les banques doivent être considérées comme des services publics, du fait, précisément, de leur importance et de l’effet dévastateur que leur mauvaise gestion peut avoir sur l’économie. Le métier de la banque est trop sérieux pour être confié à des banquiers privés. Comme elle utilise de l’argent public, bénéficie de garanties de la part de l’État et rend un service de base fondamental à la société, la banque doit devenir un service public.

Les États doivent retrouver leur capacité de contrôle et d’orientation de l’activité économique et financière. Ils doivent également disposer d’instruments pour réaliser des investissements et financer les dépenses publiques en réduisant au minimum le recours à l’emprunt auprès d’institutions privées. Pour cela, il faut exproprier sans indemnisation les banques pour les socialiser en les transférant au secteur public sous contrôle citoyen.

Dans certains cas, l’expropriation des banques privées peut représenter un coût pour l’État en raison des dettes qu’elles ont pu accumuler et des produits toxiques qu’elles ont conservés. Le coût en question doit être récupéré sur le patrimoine général des grands actionnaires. En effet, les sociétés privées qui sont actionnaires des banques et qui les ont menées vers l’abîme tout en faisant de juteux profits détiennent une partie de leur patrimoine dans d’autres secteurs de l’économie. Il faut donc faire une ponction sur le patrimoine général des actionnaires. Il s’agit d’éviter au maximum de socialiser les pertes. L’exemple irlandais est emblématique, la manière dont la nationalisation d’Irish Allied Banks a été effectuée est inacceptable car elle s’est faite aux dépens de la population.

L’option que nous défendons implique l’élimination du secteur bancaire capitaliste, tant dans le crédit et l’épargne (banques de dépôt) que dans le domaine de l’investissement (banques d’affaire ou d’investissement). Dans cette option, il ne resterait que deux types de banques : des banques publiques avec un statut de service public (sous contrôle citoyen) et des banques coopératives de taille modérée.

Même si son état de santé est moins médiatisé, le secteur des assurances est aussi au cœur de la crise actuelle. Les grands groupes d’assurance ont mené des opérations aussi risquées que les banques privées avec lesquelles nombre d’entre eux sont étroitement liés. Une grande partie de leurs actifs est constituée de titres de la dette souveraine et de produits dérivés. A la recherche du maximum de profit immédiat, ils ont spéculé dangereusement avec les primes payées par les assurés, avec l’épargne récoltée sous la forme d’assurance vie ou de cotisations volontaires en vue d’une retraite complémentaire. L’expropriation des assurances permettra d’éviter une débâcle dans ce secteur et protègera épargnants et assurés. Cette expropriation des assurances doit aller de pair avec une consolidation du système de retraite par répartition.

7. Socialiser les entreprises privatisées depuis 1980

Une caractéristique de ces trente dernières années a été la privatisation de nombre d’entreprises et services publics. Des banques au secteur industriel en passant par la poste, les télécommunications, l’énergie et les transports, les gouvernements ont livré au privé des pans entiers de l’économie, perdant au passage toute capacité de régulation de l’économie. Ces biens publics, issus du travail collectif, doivent revenir dans le domaine public. Il s’agira de créer de nouvelles entreprises publiques et d’adapter les services publics selon les besoins de la population, par exemple pour répondre à la problématique du changement climatique par la création d’un service public d’isolation des logements.

8. Réduire radicalement le temps de travail pour garantir le plein emploi et adopter une politique des revenus pour réaliser la justice sociale

Répartir autrement les richesses est la meilleure réponse à la crise. La part destinée aux salariés dans les richesses produites a nettement baissé depuis plusieurs décennies, tandis que les créanciers et les entreprises ont accru leurs profits pour les consacrer à la spéculation. En augmentant les salaires, non seulement on permet aux populations de vivre dignement, mais on renforce aussi les moyens qui servent au financement de la protection sociale et des régimes de retraite.

En diminuant le temps de travail sans réduction de salaire et en créant des emplois, on améliore la qualité de vie des travailleurs, on fournit un emploi à celles et ceux qui en ont besoin. La réduction radicale du temps de travail offre aussi la possibilité de mettre en pratique un autre rythme de vie, une manière différente de vivre en société en s’éloignant du consumérisme. Le temps gagné en faveur des loisirs doit permettre l’augmentation de la participation active des personnes à la vie politique, au renforcement des solidarités, aux activités bénévoles et à la création culturelle.

Il faut également relever significativement le montant du salaire minimum légal, des salaires moyens et des allocations sociales. En revanche, il faut fixer un plafond très strict pour les rémunérations des dirigeants des entreprises, qu’elles soient privées ou publiques, rémunérations qui atteignent des sommets absolument inacceptables. Il s’agit d’interdire les bonus, les stock-options, les retraites « chapeau » et autres avantages injustifiés dérogatoires. Il convient d’instaurer un revenu maximum autorisé. Nous recommandons un écart maximum de 1 à 4 dans les revenus (comme le recommandait Platon voici environ 2400 ans) avec une globalisation de l’ensemble des revenus d’une personne afin de les soumettre à l’impôt.

9. Des emprunts publics favorables à l’amélioration des conditions de vie, à la promotion des biens communs et rompant avec la logique de destruction environnementale

Un État doit pouvoir emprunter afin d’améliorer les conditions de vie des populations, par exemple en réalisant des travaux d’utilité publique et en investissant dans les énergies renouvelables. Certains de ces travaux peuvent être financés par le budget courant grâce à des choix politiques affirmés, mais des emprunts publics peuvent en rendre possibles d’autres de plus grande envergure, par exemple pour passer du « tout automobile » à un développement massif des transports collectifs, fermer définitivement les centrales nucléaires et leur substituer des énergies renouvelables, créer ou rouvrir des voies ferrées de proximité sur tout le territoire en commençant par le territoire urbain et semi-urbain, ou encore rénover, réhabiliter ou construire des bâtiments publics et des logements sociaux en réduisant leur consommation d’énergie et en leur adjoignant des commodités de qualité.

Il faut définir de toute urgence une politique transparente d’emprunt public. La proposition que nous avançons est la suivante : 1. la destination de l’emprunt public doit garantir une amélioration des conditions de vie, rompant avec la logique de destruction environnementale ; 2. le recours à l’emprunt public doit contribuer à une volonté redistributive afin de réduire les inégalités. C’est pourquoi nous proposons que les institutions financières, les grandes entreprises privées et les ménages riches soient contraints par voie légale d’acheter, pour un montant proportionnel à leur patrimoine et à leurs revenus, des obligations d’État à 0 % d’intérêt et non indexées sur l’inflation, le reste de la population pourra acquérir de manière volontaire des obligations publiques qui garantiront un rendement réel positif (par exemple, 3%) supérieur à l’inflation. Ainsi si l’inflation annuelle s’élève à 3%, le taux d’intérêt effectivement payé par l’Etat pour l’année correspondante sera de 6%. Une telle mesure de discrimination positive (comparable à celles adoptées pour lutter contre l’oppression raciale aux États-Unis, les castes en Inde ou les inégalités hommes-femmes) permettra d’avancer vers davantage de justice fiscale et vers une répartition moins inégalitaire des richesses.

10. Questionner l’euro

Le débat sur la sortie de l’euro pour une série de pays comme la Grèce est tout à fait nécessaire. Il est clair que l’euro est une camisole de force pour la Grèce, le Portugal ou encore l’Espagne. Si nous n’y accordons pas la même attention qu’aux autres propositions d’alternatives, c’est que le débat traverse et divise tant les mouvements sociaux que les partis de gauche. Notre préoccupation centrale est de rassembler sur le thème vital de la dette en laissant de côté temporairement ce qui nous divise.

11. Une autre Union européenne bâtie sur la solidarité

Plusieurs dispositions des traités qui régissent l’Union européenne, la zone euro et la BCE doivent être abrogées. Par exemple, il faut supprimer les articles 63 et 125 du traité de Lisbonne interdisant tout contrôle des mouvements de capitaux et toute aide à un État en difficulté. Il faut également abandonner le Pacte de stabilité et de croissance. Le MES (Mécanisme européen de stabilité) doit être éliminé. Au-delà, il faut remplacer les actuels traités par de nouveaux dans le cadre d’un véritable processus constituant démocratique afin d’aboutir à un pacte de solidarité des peuples pour l’emploi et l’environnement.

Il faut revoir complètement la politique monétaire ainsi que le statut et la pratique de la BCE. L’incapacité du pouvoir politique à lui imposer de créer de la monnaie est un handicap très lourd. En créant cette BCE au-dessus des gouvernements et donc des peuples, l’Union européenne a fait un choix désastreux, celui de soumettre l’humain à la finance, au lieu de l’inverse.

Alors que de nombreux mouvements sociaux dénonçaient des statuts trop rigides et profondément inadaptés, la BCE a été contrainte de changer son fusil d’épaule au plus fort de la crise en modifiant en urgence le rôle qui lui a été octroyé. Malheureusement, elle a accepté de le faire pour de mauvaises raisons : non pas pour que les intérêts des peuples soient pris en compte, mais pour que ceux des créanciers soient préservés. C’est bien la preuve que les cartes doivent être rebattues : la BCE et les banques centrales des Etats doivent pouvoir financer directement des États soucieux d’atteindre des objectifs sociaux et environnementaux qui intègrent parfaitement les besoins fondamentaux des populations.

Aujourd’hui, des activités économiques très diverses, comme l’investissement dans la construction d’un établissement hospitalier ou un projet purement spéculatif, sont financées de manière similaire. Le pouvoir politique doit imposer des coûts très différents aux uns et aux autres : des taux bas doivent être réservés aux investissements socialement justes et écologiquement soutenables, des taux très élevés, voire rédhibitoires quand la situation l’exige, pour les opérations de type spéculatif, qu’il est également souhaitable d’interdire purement et simplement dans certains domaines.

Une Europe bâtie sur la solidarité et la coopération doit permettre de tourner le dos à la concurrence et à la compétition, qui tirent « vers le bas ». La logique néolibérale a conduit à la crise et révélé son échec. Elle a poussé les indicateurs sociaux à la baisse : moins de protection sociale, moins d’emplois, moins de services publics. La poignée de ceux qui ont profité de cette crise l’ont fait en piétinant les droits de la majorité des autres. Les coupables ont gagné, les victimes paient ! Cette logique, qui sous-tend tous les textes fondateurs de l’Union européenne, doit être battue en brèche. Une autre Europe, axée sur la coopération entre États et la solidarité entre les peuples, doit devenir l’objectif prioritaire. Pour cela, les politiques budgétaires et fiscales doivent être non pas uniformisées, car les économies européennes présentent de fortes disparités, mais coordonnées pour qu’enfin émerge une solution « vers le haut ». Des politiques globales à l’échelle européenne, comprenant des investissements publics massifs pour la création d’emplois publics dans des domaines essentiels (des services de proximité aux énergies renouvelables, de la lutte contre le changement climatique aux secteurs sociaux de base), doivent s’imposer. Une autre politique passe par un processus coordonné par les peuples afin d’adopter une Constitution pour construire une autre Europe.

Cette autre Europe démocratisée doit œuvrer pour imposer des principes non négociables : renforcement de la justice fiscale et sociale, choix tournés vers l’élévation du niveau et de la qualité de vie de ses habitants, désarmement et réduction radicale des dépenses militaires, choix énergétiques durables sans recours au nucléaire, refus des organismes génétiquement modifiés (OGM). Elle doit aussi résolument mettre fin à sa politique de forteresse assiégée envers les candidats à l’immigration, pour devenir un partenaire équitable et véritablement solidaire à l’égard des peuples du sud de la planète. Le premier pas dans ce sens doit consister à annuler la dette du tiers-monde de manière inconditionnelle. L’annulation de la dette est décidément un dénominateur commun à toutes les luttes qu’il est urgent de mener au Nord comme au Sud.

Damien Millet – Eric Toussaint
CADTM Belgique
www.cadtm.org

Damien Millet (professeur de mathématique, porte-parole du CADTM France www.cadtm.org ) et Eric Toussaint (docteur en sciences politiques, président du CADTM Belgique, membre du Conseil scientifique d’ATTAC France). Damien Millet et Eric Toussaint ont dirigé le livre collectif La Dette ou la Vie, Aden-CADTM, 2011, qui a reçu le Prix du livre politique à la Foire du livre politique de Liège en 2011.

Dernier livre en date : Damien Millet et Éric Toussaint, AAA, Audit, Annulation, Autre politique, Le Seuil, Paris, 2012.

[1] Christiane Marty, « Impact de la crise et de l’austérité sur les femmes : des raisons de s’indigner et se mobiliser », www.cadtm.org/Impact-de-la-crise-et-de-l

[2] Voir http://www.cadtm.org/Le-CADTM-denonce-la-campagne-de

[3] Voir Les Echos, http://www.lesechos.fr/economie-politique/monde/actu/reuters_00432669-la-dette-grecque-ne-sera-pas-viable-avant-2030-ue-fmi-301254.php. Voir également Reuters, http://www.reuters.com/article/2012/03/13/us-eurozone-greece-debt-idUSBRE82C0FM20120313

[4] Éric Toussaint, Banque mondiale, le coup d’Etat permanent, CADTM-Syllepse-Cetim, 2006, chapitre 4.

[5] Pensons à l’Irlande qui pratique un taux de seulement 12,5 % sur les bénéfices des sociétés. En France, le taux réel d’imposition des entreprises du CAC 40 n’est que de 8%...

[6] Signalons que ce taux de 90 % avait été imposé aux riches à partir de la présidence de Franklin Roosevelt aux États-Unis dans les années 1930. En France, il avait été décidé en 1924, puis à la veille de la seconde guerre mondiale.

[7] Damien Millet et Éric Toussaint, La Crise, quelles crises ?, Aden-CADTM, 2010, chapitre 6.

[8] Les ventes à découvert permettent de spéculer sur la baisse d’un titre en vendant à terme ce titre alors qu’on n’en dispose même pas. Les autorités allemandes ont interdit les ventes à découvert alors que les autorités françaises et celles d’autres pays sont opposées à cette mesure.

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13 juin 2012 3 13 /06 /juin /2012 07:55

 

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http://blog.mondediplo.net/2012-06-01-Syrie-arreter-la-course-a-l-abime

 

 

Voici un discours qui tranche avec la pensée dominante, venant d’un pays qui compte sur la scène internationale et, de plus, démocratique. Dans un entretien au quotidien Le Monde, Antonio Patriota, le ministre des relations extérieures du gouvernement brésilien de Dilma Rousseff, tente de faire entendre la voix de la raison (« Brasilia défend le dialogue avec Damas en vue d’une transition politique »).

Question : Avant sa venue à Brasilia, en février, Catherine Ashton, la haute représentante de l’Union européenne aux affaires étrangères, avait tenu des propos assez durs, vous demandant de choisir entre Assad et le peuple syrien...

« Nous choisissons toujours la diplomatie et la paix, les solutions qui entraînent le moins d’instabilité et le moins de danger pour les civils. C’est pourquoi nous avons lancé un débat au Conseil sur la “responsabilité en protégeant” (responsability while protecting) lors d’une action de protection. Même lorsque le Conseil autorise une intervention soi-disant pour protéger les civils, l’histoire n’est pas finie. Il faut que l’action menée sous ce mandat soit responsable et se tienne aux paramètres de la résolution du Conseil. »

Vous pensez à l’intervention en Libye ?

« Je pense à la crédibilité du Conseil de sécurité. Parce que si l’on ne respecte pas le mandat du Conseil, cela peut créer une situation où chacun fait ce qu’il veut. Ce n’est pas pour cela que les Nations unies ont été créées. »

Le massacre de Houla doit-il entraîner une intervention militaire occidentale, comme de plus en plus de voix le suggèrent ?

Une remarque préalable concernant la guerre de propagande menée par les médias occidentaux. Elle est réelle (lire As’ad AbuKhalil, « Some Questions on the Houla Massacre... and Beyond », Al-Akhbar English, 31 mai). Mais ces mensonges sont parfois utilisés pour présenter la politique du régime sous un jour favorable, pour nier les informations crédibles sur la répression de manifestants pacifiques, sur l’usage systématique de la torture, sur les milices confessionnelles.

L’aventure survenue au journaliste belge Pierre Piccinin, avec qui j’avais débattu des mensonges médiatiques sur la Syrie, est notable : lui qui critiquait la couverture de la crise syrienne par les médias occidentaux a été arrêté à Homs. Après avoir passé six jours dans les prisons du régime, où il a assisté à la torture de dizaines de prisonniers, il est revenu sur ses positions (« Un chercheur belge emprisonné en Syrie raconte “l’Enfer sur Terre” », Franceinfo.fr).

Il est important d’insister sur le fait qu’il est possible de faire un bon travail de journaliste, y compris à partir de Damas : lire Patrick Cockburn, « Long War Looms. Syria After the Massacre », Counterpunch, 28 mai 2012.

Revenons au conflit lui-même. Je voudrais souligner quelques données que j’ai déjà mentionnées ici, mais qui me semblent indispensables pour comprendre la situation. L’émotion, même justifiée, est parfois mauvaise conseillère. La révolte en Syrie ne se différencie pas de celles qui ont éclaté ailleurs, de la Tunisie au Bahreïn, de l’Egypte au Yémen : elle est une révolte contre l’autoritarisme, l’arbitraire de l’Etat, la corruption, les politiques économiques néolibérales.

La réponse du pouvoir a été une brutale répression contre des manifestants pour l’essentiel non-violents et qui avaient souvent surmonté les divisions confessionnelles et nationales (Arabes-Kurdes). Cette violence étatique a favorisé l’apparition d’un mouvement d’autodéfense, mais aussi la militarisation de certains pans de l’insurrection. En réponse à l’instrumentalisation des minorités par le pouvoir s’est développée une mobilisation communautaire sunnite, encouragée par l’infiltration de groupes armés venus du Liban et d’Irak, mais aussi de combattants d’Al-Qaida, comme le reconnaissent désormais même les pays occidentaux les plus hostiles au régime. Dans plusieurs régions, le conflit s’est transformé en lutte armée et en guérilla, prenant un tour confessionnel. Il est ironique de voir que les pays occidentaux qui condamnent régulièrement la violence palestinienne contre l’occupation israélienne défendent cette même violence en Syrie.

Parallèlement s’est développé, sur certaines chaînes satellitaires arabes (notamment saoudiennes), un discours anti-chiite radical, présentant le conflit comme une guerre théologique. Ce discours est encouragé par les dirigeants du Golfe, notamment ceux de l’Arabie saoudite, qui craignent la propagation du printemps arabe (et écrasent le soulèvement populaire au Bahreïn), voyant dans l’Iran la menace principale. Cette propagande est en phase avec la stratégie américaine et israélienne d’isolement de Téhéran, qui n’a rien à voir, bien sûr, avec l’instauration de la démocratie en Syrie.

La menace principale qui pèse désormais sur la Syrie, mais aussi sur la région — dont le Liban —, est l’extension d’une guerre confessionnelle.

Dans ce contexte, que penser des appels à l’intervention militaire — dans le cadre de l’ONU, comme le souhaite le président François Hollande, ou en dehors, comme le suggère Susan Rice, la représentante des Etats-Unis à l’ONU ? Je n’évoquerai pas ici les palinodies de Bernard-Henri Lévy, l’homme qui est entré dans Gaza en décembre 2008 sur un char israélien, la seule question étant de savoir pourquoi les responsables politiques (et les médias) continuent à le prendre au sérieux — à ce propos, une bonne nouvelle : son film sur la Libye s’annonce comme un bide (comme celui sur la Bosnie)...

Mentionnons, tout d’abord, le fait que le bilan des interventions militaires étrangères est rarement positif. Celle des Etats-Unis en Irak en 2003 a durablement détruit le pays et il faudra des décennies pour le reconstruire (le 31 mai, de nouveaux attentats à Bagdad, à peine évoqués dans la presse internationale, ont tué 17 personnes). Celle des Etats-Unis en Afghanistan, cette fois sous l’égide des Nations unies, est un fiasco et le pays sera, lors du départ des Occidentaux, encore plus ravagé qu’après le retrait soviétique. Et ne parlons pas du Kosovo ou de la Somalie... Bien sûr, ce n’est pas une règle absolue et, pour remonter dans l’Histoire, on aurait pu soutenir une intervention française ou britannique aux côtés de la République espagnole en 1936. On peut aussi penser que le renversement du régime khmer rouge par l’armée vietnamienne en 1978 — bien que condamné par les Occidentaux, qui obtinrent pendant des années que les Khmers rouges gardent leur siège aux Nations unies — fut positif.

Donc, une règle générale — il ne faut pas ajouter la guerre à la guerre, comme disait un ancien président socialiste (François Mitterrand dans une interview au Point, en 1993) -, mais aussi parfois des exceptions.

Que faire en Syrie ? Est-il vraiment nécessaire d’expliquer à quel point une intervention militaire occidentale (même si elle obtenait l’aval de l’ONU, ce qui est peu probable) serait une catastrophe, entraînant une guerre confessionnelle à l’intérieur et sur le plan régional — l’Iran, mais aussi l’Irak et sans doute le Hezbollah libanais, se rangeant aux côtés de Damas ? Une telle issue aggraverait de surcroît les tensions entre chiites et sunnites dans toute la région — ces tensions ne sont pas, comme on peut le lire ici ou là, « naturelles » : les portraits de Hassan Nasrallah ornaient toutes les boutiques du monde arabe, toutes confessions religieuses confondues, après la résistance du Hezbollah face à l’armée israélienne en 2006.

Alors, ne rien faire ? Peut-on être contre l’intervention militaire tout en combattant la dictature (Bassam Haddad, « The idiot’s guide to fighting dictatorship in Syria while opposing military intervention ? », Jadaliyya, 20 janvier 2012) ?

Il est de bon ton de moquer la mission menée par l’ancien secrétaire général des Nations unies Kofi Annan, en la présentant comme un échec. Dès le départ, nombre de pays occidentaux (dont la France) et d’Etats du Golfe ont affirmé qu’elle ne pouvait pas réussir et n’ont rien fait, c’est le moins qu’on puisse dire, pour la soutenir. Ce qui a incité les groupes armés en Syrie — qui sont extrêmement divisés — à ne pas se conformer, eux non plus, aux demandes de cessez-le-feu (le régime a lui-même violé ses engagements). Au lieu de faire pression de concert sur Damas et sur les combattants rebelles, les Occidentaux et la Russie ont développé des stratégies contradictoires. Pourtant, le bilan n’est pas totalement négatif (lire l’entretien de l’opposant Haytham Manna au Figaro, 1er juin).

Dans un entretien donné au quotidien Le Monde (28 mai), Robert Mood, chef de la mission de supervision des Nations unies en Syrie, explique que « seuls les Syriens ont la clé d’une issue pacifique ».

Il note toutefois :

« A plusieurs endroits, nous avons enregistré des progrès au niveau local. Nous avons réussi à établir des liens entre les entités locales du gouvernement et de l’opposition, à faire respecter des cessez-le-feu et à résoudre des litiges entre les deux parties, notamment par des échanges de détenus. »

Mais il précise :

« En clair, l’outil politique que la mission des Nations unies représente dépend totalement de la bonne volonté de tous les acteurs syriens à cesser toute violence et à évoluer vers un dialogue politique. Ce qui ne semble pas se matérialiser pour l’instant. »

Et c’est là où il faut que les grandes puissances, pas seulement celles qui sont membres du Conseil de sécurité de l’ONU, mais aussi des pays comme le Brésil ou l’Inde (qui ont maintenu leurs relations diplomatiques avec le régime), puissent agir pour obtenir non seulement l’extension de la mission, mais aussi l’amorce d’un processus politique sans lequel il n’y a pas de sortie de crise possible. C’est une voie très étroite, mais toutes les autres précipiteraient le peuple syrien, et la région, vers l’abîme

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13 juin 2012 3 13 /06 /juin /2012 07:42

arton4207-d9873.pngVéritable mode depuis une dizaine d’années en Europe, la « responsabilité sociale des entreprises » (RSE) est désormais le maître-mot du développement économique en Afrique francophone. Les multinationales occidentales entendent préserver leurs positions, en prétextant proposer une voie d’amélioration de l’exploitation économique du continent.

C’est le 29 février dernier que la loi « Warsman 4 » a été votée. Parmi le patchwork de mesures qu’elle tente de fédérer (tellement péniblement qu’elle a été attaquée pour ce motif au Conseil constitutionnel, qui doit se prononcer prochainement), l’une d’elles veut obliger les entreprises françaises de plus de 5 000 salariés à intégrer dans leur rapport annuel, à partir de 2013, une liste d’informations dites « extra-financières », sur leur politique au niveau social et environnemental.

Cette obligation, qui correspond à la traduction maintes fois retardée d’un des engagements du Grenelle de l’Environnement de 2007, devrait être progressivement élargie jusqu’à concerner toutes les entreprises de plus de 500 sa­lariés, filiales comprises... dont celles opérant en Afrique. Une avancée... vers l’arbre qui pourrait cacher la forêt.

La mode RSE

Il faut dire que la vague d’intérêt pour la « responsabilité sociale (ou sociétale) des entreprises » est générale : depuis le début des années 2000 en Europe, et une décennie de plus aux Etats-Unis, on assiste à une véritable explosion des « démarches de RSE » et de la communication qui les accompagne : des « codes de conduite » et autres « chartes éthiques » ont ainsi fleuri dans toutes les multinationales pour expliquer comment, spontanément et volontairement, elles prennent à bras le corps les grands problèmes de société – avec un numéro d’équilibriste revenant à expliquer que leurs pratiques sont désormais exemplaires, sans pour autant reconnaître qu’elles ne l’étaient pas jusqu’à présent.

Cet engouement vise en effet à redorer l’image des entreprises et du monde des affaires, ternie par des scandales retentissants, tout en soutenant que ces derniers n’étaient que des exceptions et non la règle générale (qui serait, à l’inverse, que les entreprises prennent soin des gens et de la planète). Et communiquer à ce sujet leur est facile : la RSE peut regrouper à peu près tout et n’importe quoi, puisqu’on considère généralement que cela englobe l’ensemble des démarches de l’entreprise qui ne sont pas strictement liées à son activité économique – du tri des déchets dans les locaux au versement d’un salaire supérieur au minimum légal, en passant par exemple par la fourniture de services sociaux (soins, formation, ...).

Greenwashing

Evidemment, nombre de ces engagements permettant de « reverdir » une image dégradée restent lettre morte. Afin de « garantir » leurs engagements, les mul­tinationales ont pourtant développé des certifications ou des labels, parfois en lien avec des ONG reconnues comme le WWF – dont la gentille image de panda masque une propension à multiplier les partenariats avec des entreprises trop contentes de pouvoir communiquer sur cette alliance de circonstance.

Ces labels peuvent parfois simplement garantir le respect de la réglementation, comme c’est le cas pour de nombreuses certifications de l’industrie forestière : il s’agit en effet d’un « effort » et cela doit être reconnu et valorisé ! Mais, le plus souvent, ils promettent des démarches qui vont au- delà des seules exigences légales... et offrent ainsi un rideau de fumée verte bien pratique. Face à une critique, les firmes peuvent en effet choisir le type de réponse qui les désavantage le moins et prétendre avoir résolu le problème... à l’instar de la Compagnie fruitière, dont les plantations camerounaises sont certifiées GlobalGAP, et qui se gargarise de protéger les habitations environnantes par des haies d’arbres plutôt que de renoncer à l’épandage de pesticides par avion.

On peut certes y voir un progrès ; mais on peut aussi y voir un moyen de faire taire la critique à moindre coût. Ce rideau de fumée peut aussi concerner des Etats : ainsi le gouvernement du Canada, qui offre pourtant aux sociétés minières une réglementation sur mesure pour favoriser le pillage du sous-sol de toute la planète, s’est vu remettre le prix de la « meilleure démarche étrangère pour l’impulsion de la RSE en Afrique » lors du premier « Forum international des pionniers de la responsabilité sociétale des entreprises en Afrique » organisé du 8 au 10 novembre 2011 à Douala par une organisation patronale camerounaise et l’Institut Afrique RSE. Cet « institut », qui avec un tel nom cherche à usurper un peu de prestige, n’est qu’une coquille de plus pour abriter les activités de Thierry Téné, que Les Echos (22 février 2012) présentent comme « l’un des rares consultants africains de la responsabilité sociétale des entreprises (RSE) et de l’économie verte ». Ce Camerounais installé à Lille aime vanter « les opportunités de green business et d’investissement en Afrique », comme il l’écrit sur son blog (25 janvier 2012).

Et sans complexe : « Des entrepreneurs canadiens rencontrés en Afrique ont confié à La Presse des marges de profits de 10 %... à 130 % sur certains projets. Vous connaissez un endroit au monde où on peut trouver mieux ? (...) Face à ce constat, vous avez décidé de sauter dans le premier vol à destination de l’Afrique pour faire des affaires. (...) Faites de la responsabilité sociétale des entreprises et de la croissance verte le cœur de votre business model » (24 janvier 2012).

Promo syndicale

Le green business n’a pas attendu Thierry Téné, bien sûr. Vigeo, société créée en 2002 et dirigée par l’ancienne syndicaliste CFDT Nicole Notat, s’est fait une spécialité de l’évaluation et du conseil sur les démarches RSE.

Implantée au Maroc depuis 2005, Vigeo organisait le 30 janvier dernier la remise de trophées des « Top-performers RSE » à huit entreprises « identifiées comme les plus performantes parmi les 40 plus grandes capitalisations cotées à la Bourse de Casablanca ». On a ainsi vu Nicole Notat remettre des prix à de grands groupes marocains et français, comme le cimentier Lafarge, la société Maroc Télécom (filiale du groupe Vivendi), la société Lydec (filiale de Suez Environnement) ou encore la Centrale laitière (liée au groupe Danone).

Forte de son expérience, Vigeo vient même de conclure un partenariat avec le Conseil français des investisseurs en Afrique (CIAN), dont la première réalisation devrait être la publication d’un « Guide des bonnes pratiques RSE des entreprises françaises en Afrique ».

Le CIAN ne s’en cache pas : il s’agit pour lui de « réagir au dénigrement systématique dont les entreprises françaises sont l’objet dans leurs activités africaines » en faisant valoir leurs démarches RSE, notamment leurs « nombreuses actions en faveur des populations » (Agence Ecofin, 24 février 2012).

On attend que Nicole Notat aille expliquer cela aux populations riveraines de la Sosucam, qui luttent contre l’accaparement de 10 000 hectares supplémentaires par cette société sucrière camerounaise appartenant à Alexandre Vilgrain, le président du CIAN.

La RSE comme stratégie concurrentielle

Pour les entreprises françaises, se redorer le blason grâce à tous ces discours généreux a évidemment un intérêt notoire : faire valoir l’argument dans la compétition vis- à-vis de leurs concurrentes en Afrique, notamment chinoises. Ainsi, il n’y a plus en France un colloque ou un forum officiel sur le développement économique de l’Afrique où n’est évoquée la « plus grande responsabilité » de nos entreprises, comme rempart à la concurrence.

Thierry Téné relevait d’ailleurs sur son blog, le 24 novembre dernier, que « l’Europe et le Canada font de la responsabilité sociétale des entreprises un nouvel outil diplomatique pour la coopération économique ». Un outil de chantage que certains responsables politiques français voudraient voir utiliser encore plus clairement : le sénateur socialiste des Français de l’étranger, Richard Yung, a ainsi questionné Alain Juppé le 1er mars sur le nombre croissant d’appels d’offres de l’Agence française de développement que remportent les firmes chinoises au prix de « bas coûts et du dumping social que pratiquent ces entreprises ».

Ce serait faux de prétendre le contraire. Mais ce serait tout aussi de faux de faire croire que les entreprises françaises sont vertueuses. Pourtant, derrière sa demande d’un contrôle plus strict de ces appels d’offre, se cache la suggestion de verrouiller ces derniers avec des critères de RSE qui ne régleront pas les problèmes des populations locales, mais qui au moins permettront d’empêcher la Chine de nous piquer « nos » marchés.

Acheter la paix sociale

Mais la RSE est sans doute encore plus pernicieuse dans sa capacité à modifier les rapports de forces entre les entreprises et leurs salariés et les populations riveraines. On le doit à la « philanthropie » de nos grandes firmes, qui, à l’instar du groupe Bolloré, financent souvent écoles et centres de santé : lorsque s’opposer à son employeur n’entraîne pas que la suspension de son salaire voire la perte de son emploi, mais aussi la fin de l’accès aux soins pour sa famille et la désinscription de l’école pour ses enfants, forcément on hésite. Pire, lorsqu’on est soigné dans un hôpital financé par son employeur, on n’est pas prêt de faire reconnaître une maladie professionnelle : ainsi, à en croire les statistiques officielles, les employés des bananeraies de la Compagnie frui­tière au Cameroun ne semblent pas plus développer de cancers liés à leur exposition aux pesticides que les salariés nigériens des mines d’Areva de cancer induits par la radioactivité.

Une double aubaine pour les firmes françaises : en faisant, via une fondation, quelques « dons », déductibles à 60% des impôts depuis 2003, les firmes françaises peuvent gonfler leur politique RSE sur laquelle elles communiquent largement, tout en renforçant leur emprise sur les populations. Gageons que si le nombre de fondations d’entreprises en France est passé de 100 en 2001 à 450 en 2011 (Le Figaro, 30 mars 2012), ce n’est pas par un élan soudain d’altruisme.

 

http://survie.org/billets-d-afrique/2012/212-avril-2012/article/la-responsabilite-sociale-des

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13 juin 2012 3 13 /06 /juin /2012 07:36

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http://www.larevuedesressources.org/noam-chomsky-la-guerre-des-etats-unis-sur-l-amerique-latine,2327.html

 

 

Carthagène au-delà du Scandale des Services secrets

lundi 4 juin 2012, par Noam Chomsky, Louise Desrenards (traduction)

 


Voici l’article de Chomsky sur le Sommet des Amériques tenu cette année en Colombie, les 14 et 15 avril ; il permet d’informer en aval des meilleurs articles français sur la question qui ne donnent pas un point de vue infra-historique des raisons, tant en matière d’isolationnisme politique que de politique de la drogue des États-Unis, en sorte qu’ils se trouvent en partie contredits par le rappel traduit ici [1]. C’est aussi la question de la pénalisation de la drogue et de ses conséquences sociales qui nous concerne. À l’instar des Amériques de nombreux défenseurs des libertés aussi bien que des experts de la criminalité en France pensent qu’il faudrait dépénaliser la drogue mais, comme l’explique Chomsky, cela ne veut pas dire laisser la drogue librement circuler. Nous avons des exemples administratifs avec le tabac et l’alcool, qui sont également des drogues addictives et mortelles.

« Lors du sommet de Carthagène [2], la guerre contre la drogue est devenue une question clé à l’initiative du Président du Guatemala nouvellement élu, le général Perez Molina, que personne ne pourrait prendre pour un libéral au cœur tendre.  »

La photo officielle du Sommet des Amériques de Carthagène (cachée tout en haut à gauche de l’image : Dilma Roussef).

Le mois dernier, le Sommet des Amériques de Carthagène, en Colombie, fut un événement d’une importance considérable — bien qu’il fut mis à l’écart par le scandale des Services Secrets [3]. Il y a trois raisons principales : Cuba, la guerre contre la drogue, et l’isolement des États-Unis [4].

Un titre dans l’Observateur de la Jamaïque décryptait : « Le Sommet montre combien l’influence Yanqui a décliné ». Le récit rapporte que « les grands articles à l’ordre du jour furent comment les pays de la région entière purent se rencontrer en excluant cependant un pays comme Cuba, et le trafic de la drogue lucratif et destructif. »

Les rencontres se terminèrent sans accord en raison de l’opposition des États-Unis sur ces points : le bannissement de Cuba et la politique de dépénalisation de la drogue. L’obstructionnisme continu des États-Unis pourrait bien entraîner le déplacement de l’Organisation des États Américains sous l’égide de la Communauté nouvellement formée de l’Amérique latine et des Caraïbes, d’où les États-Unis et le Canada seraient exclus.

Cuba avait consenti à ne pas assister au sommet parce qu’autrement Washington l’aurait boycotté. Mais les rencontres rendirent évident que l’intransigeance américaine n’allait pas être tolérée longtemps. Les États-Unis et le Canada furent les seuls à s’opposer à la participation cubaine en raison des violations des principes démocratiques et des droits de l’homme à Cuba [5].

Les Latino-Américains peuvent évaluer ces accusations à la lueur d’une large expérience. Ils sont familiers du dossier américain sur les droits de l’homme. Cuba a particulièrement souffert des attaques terroristes et de l’étranglement économique des États-Unis en guise de punition pour son indépendance — son « défi réussi » à la politique américaine renvoyant à la Doctrine Monroe [6].

Les Latino-Américains n’ont pas besoin de lire une bourse d’études des États-Unis pour savoir que Washington soutient la démocratie si, et seulement si, c’est conforme à ses objectifs stratégiques et économiques, et même quand c’est le cas il préfère « un changement démocratique aux tenants et aboutissants limités aux formes qui ne risquent pas de renverser les structures traditionnelles du pouvoir, à travers lesquelles les États-Unis sont depuis longtemps des alliés de l’€ (l’Europe), [(dans) des sociétés parfaitement non démocratiques », comme l’expert néo-Reaganien Thomas Carothers l’indique.

Au sommet de Carthagène, la guerre de la drogue est devenue un problème-clé, à l’initiative du président guatémaltèque nouvellement élu, le général Perez Molina, que personne ne songerait à prendre pour un libéral au coeur tendre. Il a été rejoint par l’hôte du sommet, le Président colombien Juan Manuel Santos, et par d’autres.

La préoccupation n’est en rien nouvelle. Il y a trois ans la Commission latino-américaine sur Les Drogues et la Démocratie publia un rapport sur la guerre de la drogue, par les ex-présidents du Brésil, Fernando Henrique Cardoso, du Mexique, Ernesto Zedillo, et de la Colombie, Cesar Gaviria, appelant à décriminaliser la marijuana et à traiter l’usage des drogues comme un problème de santé publique [7].

De nombreuses recherches, y compris l’étude largement citée de 1994, de la Rand Corporation [8], ont montré que la prévention et le traitement étaient beaucoup plus rentables que les mesures coercitives qui recevaient la majeure partie des financements. Bien sûr, ces mesures non punitives sont également beaucoup plus humaines.

L’expérience est en conformité avec ces conclusions : de loin la substance la plus mortelle est le tabac, qui tue aussi à un taux élevé les non utilisateurs (tabagisme passif). L’usage a fortement diminué parmi les couches les plus instruites, non comme le résultat de la pénalisation, mais du changement de style de vie.

Un pays, le Portugal, a dépénalisé toutes les drogues en 2001 — ce qui signifie techniquement qu’elles demeurent illégales mais sont considérées comme des violations administratives extérieures au domaine pénal. Une étude du Cato Institute [9], par Glenn Greenwald, a établi que le résultat comportait « un succès retentissant ». Dans ce succès résident les leçons évidentes par elles-même qui devraient guider les débats politiques sur les drogues dans le monde entier.

Dans un contraste saisissant, les procédures coercitives de la guerre de 40 ans contre la drogue aux États-Unis n’ont eu pratiquement aucun effet sur ​​l’utilisation ou le prix des drogues aux États-Unis, tout en créant des ravages à travers le continent. Le problème est principalement aux États-Unis : à la fois la demande (pour les drogues) et l’offre (des armes). Les Latino-Américains sont les victimes immédiates, subissant des niveaux effroyables de violence et de corruption, avec la dépendance qui se répand à travers les voies du transit.

Quand des politiques sont poursuivies avec une consécration inlassable pendant de nombreuses années et pour autant réputées avoir échoué en termes d’objectifs proclamés, et les alternatives susceptibles d’être beaucoup plus efficaces sont systématiquement ignorées, naturellement des questions se posent sur ​​les motivations. Une procédure raisonnable doit explorer les conséquences prévisibles. Celles-ci n’ont jamais été obscures.

En Colombie, la guerre contre la drogue a été un prétexte pour couvrir la contre-insurrection. La fumigation — une sorte de guerre chimique — a détruit les récoltes et la riche biodiversité, et contribue à mener aux bidonvilles des millions de paysans pauvres, à l’ouverture de vastes territoires pour l’exploitation minière, à l’industrie agro-alimentaire, aux ranchs et autres avantages au puissant.

D’autres bénéficiaires de la guerre de la drogue sont les banques qui blanchissent des sommes massives d’argent. Au Mexique, selon des chercheurs universitaires, les principaux cartels de la drogue sont impliqués dans quatre vingt pour cent des secteurs productifs de l’économie. Des développements semblables se produisent ailleurs.

Aux États-Unis, les premières victimes furent des afro-américains mâles, et aussi de plus en plus des femmes et des Hispaniques — bref, ceux devenus superflus par les changements économiques institués dans les années 1970, qui déplacèrent l’économie dans la délocalisation de la production et la financiarisation.

En grande partie grâce à la guerre contre la drogue — principal facteur de la hausse radicale des incarcérations depuis les années 1980, ce qui est devenu un scandale international, — hautement sélective, les minorités sont expédiées en prison. Le processus ressemble à un « nettoyage social » dans les États Unis américains client de l’Amérique latine, qui se débarrassent des « indésirables ».

L’isolement des États-Unis à Carthagène renvoie à d’autres développements au tournant de la décennie passée, telle l’Amérique Latine qui a enfin commencé à se dégager du contrôle des grandes puissances y compris en s’attaquant à ses affreux problèmes internes.

Longtemps l’Amérique Latine a eu une tradition de jurisprudence libérale et de rébellion contre l’autorité imposée. Le New Deal s’est inspiré de cette tradition. Les Latino-Américains peuvent une fois encore inspirer le progrès en matière des droits de l’homme aux États-Unis.

Noam Chomsky

Pas de copyright ni de CC pour ce texte qui peut être lié et/ou cité mais qui ne peut être copié — car traduit et publié par Louise Desrenards sous réserve du copyright original du texte source The US War on Latin America, © Reader Supported News, le 12 mai 2012, (d’après Cartagena beyond the Secret Service Scandal, © NationofChange (The New York Times Company), le 8 mai 2012).

Cet article est un miroir de la publication francophone parue dans www.criticalsecret.net.

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13 juin 2012 3 13 /06 /juin /2012 07:30

f2.jpgApparu il y a un demi-siècle, l’usage des neuroleptiques, en dépit de ses piètres résultats, est devenu massif dans la médecine psychiatrique américaine. Il repose sur une vision particulièrement fruste de la maladie mentale, que propage également, au niveau mondial, le répertoire des pathologies le plus souvent utilisé par la profession.


par Olivier Appaix, décembre 2011

Créée en 2008 à Denver (Colorado), l’entreprise d’imagerie médicale CereScan prétend diagnostiquer les troubles mentaux à partir d’images du cerveau. Diffusé sur la chaîne Public Broadcasting Service (PBS) (1), un documentaire montre le mode opératoire. Assis entre ses parents, un garçon de 11 ans attend, silencieux, le résultat de son IRM (2) du cerveau. L’assistante sociale lui demande s’il est nerveux. « Non », répond-il. Elle montre alors les images à la famille : « Vous voyez, là c’est rouge, ici orangé. Or, ça aurait dû être vert et bleu. » Telle couleur signale la dépression, telle autre les troubles bipolaires ou les formes pathologiques de l’angoisse.

CereScan satisfait aux demandes croissantes d’une société américaine qui semble de plus en plus mal supporter les signes de déviance. L’entreprise affirme qu’un Américain sur sept âgé de 18 à 54 ans souffre d’un « “désordre” ou “trouble” pathologique lié à l’angoisse », soit dix-neuf millions de personnes (3). Un marché pour lequel elle voit un brillant avenir : CereScan compte ouvrir vingt nouveaux centres à travers les Etats-Unis. Avant de partir à la conquête des cerveaux du reste du monde ?

Les normes qui définissent le comportement attendu ne sont pas clairement établies, mais les critères de diagnostic des déviances ou des troubles considérés comme pathologiques, tel le « déficit d’attention », sont, eux, très précisément énoncés et classés par le Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders (DSM). Référence absolue des praticiens aux Etats-Unis — et de plus en plus ailleurs dans le monde —, ce manuel leur permet d’identifier les « troubles pathologiques » à des âges de plus en plus précoces (lire « La bible américaine de la santé mentale »). Aux Etats-Unis, depuis le début des années 2000, des « troubles bipolaires » ont été diagnostiqués chez un million d’enfants. D’un peu moins de 16 000 en 1992, le nombre d’autistes chez les 6-22 ans est ainsi passé à 293 000 en 2008, et même à 338 000 si on inclut les enfants de 3 à 6 ans — une catégorie d’âge apparue en 2000 dans les statistiques.

Dans la population générale, chaque jour 1 100 personnes (850 adultes et 250 enfants) s’ajoutent à la liste des bénéficiaires de l’aide financière fédérale pour cause de trouble mental sévère. Les mailles du filet se resserrent sans cesse. Pourtant, les essais cliniques réalisés chez les adultes se révèlent assez peu concluants quant aux bénéfices à long terme de la réponse pharmacothérapeutique aux affections mentales. Si, pendant quelques semaines, des réactions positives peuvent apparaître (généralement équivalentes, toutefois, à celles provoquées par des placebos), les effets sur une plus longue période incluent des altérations irréversibles du cerveau et des dyskinésies tardives (4).

La réponse pharmacothérapeutique aux affections mentales est apparue dans les années 1950, à partir des travaux d’Henri Laborit sur le paludisme, la tuberculose et la maladie du sommeil. Le médecin français constate la « quiétude euphorique » provoquée par la prométhazine. En 1951, il parle de « lobotomie médicinale », en référence à l’intervention chirurgicale qui détruit les connexions du cortex préfrontal (5) inventée par le neurologue portugais Egas Moniz, Prix Nobel de médecine-physiologie en 1949.

L’usage du premier neuroleptique (nommé plus tard Thorazine) se répand bientôt dans les asiles psychiatriques, puis franchit l’Atlantique, de même que la lobotomie. On introduit alors l’idée que les troubles mentaux résultent d’un déséquilibre chimique du cerveau. Dès lors, les effets « miraculeux » du lithium et des formulations qui lui succèdent, du Prozac (mis sur le marché en 1988) au Zoloft en passant par le Zyprexa, sont chantés par l’ensemble des médias.

L’apparition des neuroleptiques donne aux psychiatres, puis aux personnels d’infirmerie et d’assistance sociale, un statut de prescripteurs de médicaments dont ils étaient encore largement dépourvus, marginalisant la réponse psychothérapeutique et les nombreuses autres solutions possibles : exercice, meilleure nutrition, socialisation, etc. Depuis, c’est l’escalade pharmacologique. On étend et on densifie le champ de la pathologie avec le DSM, et on intensifie la réponse pharmaceutique, avec la bénédiction des autorités sanitaires.

Passés maîtres dans l’art de communiquer, les laboratoires ne révèlent souvent pas tout ce qu’ils savent des effets des médicaments. Le message adressé aux parents, aux enfants ou aux jeunes adultes affectés par un épisode de « trouble mental » se résume à ceci : « Vous avez besoin de médicaments, comme le diabétique a besoin de l’insuline. »

Ayant bénéficié pendant des années des largesses de l’industrie pharmaceutique, dont il a été l’un des plus fidèles promoteurs, le docteur Daniel Carlat dénonce à présent son emprise (6) : « On dit aux patients qu’ils ont un déséquilibre chimique dans le cerveau, parce qu’il faut bien accréditer médicalement à leurs yeux le fait qu’ils sont malades. Mais on sait que ce n’est pas prouvé (7). »

Chercheurs critiques mis à l’écart

Toutes les études longitudinales (qui ne sont pas menées par les laboratoires) montrent que les effets des neuroleptiques s’estompent avec le temps, que les crises réapparaissent, souvent plus fortes, et que les symptômes s’aggravent, plus encore que chez les patients traités avec des placebos. Les praticiens en concluent que les doses sont… insuffisantes, ou la thérapie inappropriée ; on passe donc à quelque chose de plus fort. Les troubles s’aggravent et le handicap s’approfondit. Des millions de personnes aux Etats-Unis subissent cet engrenage infernal, qui s’apparente souvent à ces « lobotomies médicinales » décrites par Laborit dès 1951.

Face à ces constats qui dérangent, laboratoires et chercheurs n’hésitent parfois pas à biaiser les essais cliniques ou la présentation de leurs résultats, voire à mentir par omission. Une équipe de l’université du Texas a ainsi publié de faux résultats sur le médicament Paxil, administré à des adolescents, en omettant de rapporter la très forte augmentation du risque de suicide des patients étudiés. La profession a suivi, louant la tolérance du médicament par les adolescents. Glaxo SmithKline, le fabricant, avait pourtant reconnu dans un document interne que son médicament ne valait pas mieux qu’un placebo. Assignée en justice pour promotion frauduleuse, l’entreprise a préféré s’acquitter d’un dédommagement : un procès risquait de nuire fortement à son image et à ses profits (8). Une pratique courante dans cette industrie, qui rappelle en cela celle du tabac. Certains chercheurs ont démontré l’inefficacité des neuroleptiques ou même leur contribution à l’augmentation des taux de suicide chez les personnes traitées ; ils ont été marginalisés (9). En grande partie financés par les laboratoires, les départements universitaires de psychiatrie vivent un conflit d’intérêts patent, et risquent de pâtir du discrédit jeté sur les médicaments et leurs fabricants.

Ainsi, entre 2000 et 2007, le chef du département de psychiatrie à l’école de médecine de l’université Emory (Atlanta) avait perçu — sans les déclarer — plus de 2,8 millions de dollars en tant que consultant pour les compagnies pharmaceutiques, en rétribution de centaines de conférences. Un ancien directeur de l’Institut américain de la santé mentale (National Institute of Mental Health, NIMH) avait, lui, perçu 1,3 million de dollars entre 2000 et 2008 pour promouvoir les « stabilisateurs d’humeur » pour le compte de GlaxoSmithKline. Il animait aussi une émission de radio très populaire sur la radio publique (National Public Radio, NPR). Interrogé sur ces pratiques, il avait répondu au New York Times que « tout le monde [dans sa spécialité] fait pareil (10) ». Si la déclaration des sources de financement et des montants reçus est obligatoire, du moins pour les scientifiques, les fraudes sont nombreuses.

Meilleurs résultats sans médicaments

Les laboratoires, et à leur suite bon nombre de prescripteurs, encouragent une consommation toujours plus intense, prolongée et diversifiée de psychotropes et autres neuroleptiques. Novartis a ainsi été condamné à verser une amende de 422,5 millions de dollars pour avoir, entre 2000 et 2004, poussé à recourir au Trileptal, un médicament contre l’épilepsie, pour le traitement des troubles bipolaires et des douleurs nerveuses — des applications non approuvées par la Food and Drug Administration (FDA).

Les conférences où des médecins prescrivant beaucoup un certain médicament sont grassement payés pour discourir devant des parterres de collègues eux-mêmes payés pour écouter la bonne parole sont monnaie courante. Le coût astronomique de ce marketing est, in fine, répercuté sur celui des médicaments, et donc sur les malades.

Comment fixer les frontières de ce qui est considéré comme pathologique ? La modalité de la réponse illustre les excès d’un système de santé qui pousse à la surconsommation médicale et même au surdiagnostic, avec la multiplication des catégories de « troubles ». Il encourage en outre une prise en charge moins personnalisée (on « fait du chiffre », particulièrement dans les systèmes de paiement à l’acte), le recours à des tests de diagnostic lourds et à une réponse chimique automatique.

Pourtant, les études longitudinales s’accumulent pour établir la supériorité du traitement des affections mentales sans produits pharmaceutiques, y compris de la schizophrénie — sauf dans des cas très minoritaires et de façon limitée dans le temps (11). A la longue, l’exercice, la socialisation, le travail rendent la vie des personnes affectées par des troubles mentaux bien plus supportable. La rupture du lien social, la discrimination au sein de la famille ou de la communauté sont les premières causes de folie. Des études transculturelles menées par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) dans les années 1970 à 1990 sur la schizophrénie et la dépression à travers le monde ont montré que les personnes non soumises à une pharmacothérapie bénéficiaient d’un « meilleur état de santé général » à moyen terme comme à long terme (12).

Mais les neuroleptiques ont très largement contribué à la croissance faramineuse des ventes et des profits des compagnies pharmaceutiques. Ce secteur est l’un des plus rentables aux Etats-Unis depuis cinquante ans. Les législations en place lui sont très favorables. Lors de la discussion du projet de loi de réforme du système de santé en 2009, 544 millions de dollars ont été dépensés pour assurer auprès des législateurs les intérêts des assureurs, des entreprises pharmaceutiques et des fournisseurs de soins. Ceux qui gagnent bien leur vie voient d’un très mauvais œil l’intervention de la puissance publique dans leur chasse gardée. La santé mentale représente le premier poste des dépenses de santé, avec 170 milliards de dollars en 2009. Un chiffre qui devrait s’élever à 280 milliards de dollars en 2015  (13).

Paradoxalement, si la pharmacothérapie des troubles mentaux se massifie, des centaines de milliers de personnes souffrant de ces troubles ne bénéficient d’aucune sorte de prise en charge : celles qui n’ont pas de couverture médicale (16 % de la population) — l’obligation d’en contracter une ne sera effective qu’en 2014 — et celles qui sont incarcérées. On estime qu’un demi-million de détenus auraient besoin d’aide, d’autant que l’enfermement et les conditions d’incarcération aggravent les affections. Mais les institutions n’y sont absolument pas préparées. Une fois libérés, ces prisonniers se tournent vers l’usage de drogues en guise de thérapie, et, dans un cercle vicieux, retombent souvent dans la délinquance.

 

Olivier Appaix

Economiste de la santé et du développement.
http://www.monde-diplomatique.fr/2011/12/APPAIX/47036

(1) The Medicated Child, documentaire de l’émission «  Frontline  », janvier 2008.

(2) Imagerie par résonance magnétique. Aux Etats-Unis, une IRM du cerveau coûte de 1 500 dollars à plus de 3 000 dollars pour une procédure qui dure de quarante à soixante minutes.

(3) «  Anxiety disorder  », CereScan Imaging, 2009.

(4) La dyskinésie se caractérise par des mouvements incontrôlables du visage.

(5) La lobotomie visait à soigner les patients souffrant de certaines maladies mentales, comme la schizophrénie. Elle est désormais interdite dans la plupart des pays.

(6) Daniel J. Carlat, Unhinged. The Trouble with Psychiatry. A Doctor’s Revelations about a Profession in Crisis, Free Press, New York, 2010.

(7) Interview de Daniel Carlat dans «  Fresh air  », National Public Radio, 13 juillet 2010.

(8) «  When drug companies hide data  », The New York Times, 6 juin 2004. La même entreprise vient de payer 3 milliards de dollars pour mettre fin à une série de procès concernant ses produits, dont Paxil. Cf. «  Glaxo settles cases with US for $ 3 billion  », The New York Times, 3 novembre 2011.

(9) Robert Whitaker, Anatomy of an Epidemic. Magic Bullets, Psychiatric Drugs, and the Astonishing Rise of Mental Illness in America, Crown, New York, 2010.

(10) «  Radio host has drug company ties  », The New York Times, 21 novembre 2008.

(11) Robert Whitaker, op. cit.

(12) Etudes citées par Whitaker. L’état de santé selon l’OMS inclut la santé physique, mentale et sociale.

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13 juin 2012 3 13 /06 /juin /2012 07:25
Sudanese-refugee-Israel-008.jpgUne réfugiée soudanaise se mire dans le miroir fêlé d’un logement de fortune à Kadesh Barnea, dans le sud d’Israël, après avoir traversé la frontière égyptienne. (Photo : Gali Tibbon/AFP/Getty)

 

« Quittez le quartier ! »

Quelques jours auparavant, des incendiaires avaient mis le feu à la maison de 10 migrants africains à Jérusalem, faisant quatre blessés, et laissant un graffiti sans équivoque : « Quittez le quartier ! ».

Le lundi, la télévision israélienne rapportait que le Conseil de Haifa avertissait les entreprises locales qu’elles risquaient de perdre leur licence si elles employaient des réfugiés africains, et que des boutiquiers dans la ville de Sderot, au sud, refusaient de servir des immigrants.

Les statistiques montrent qu’environ 60.000 immigrants africains sont entrés dans le pays au cours des sept dernières années via le désert égyptien du Sinaï - beaucoup de demandeurs d’asile fuyant la répression ou la guerre au Soudan, au Sud-Soudan et en Erythrée. Comme l’Europe, Israël semble très inquiète de se voir « submergée » de réfugiés de pays en développement - même si en Israël, peut-être à cause de sa situation géographique, les peurs paraissent plus viscérales. Jusqu’à présent, l’approche israélienne a été de construire une barrière d’acier sur la frontière égyptienne et un centre de détention géant dans le sud, puis de voter une loi permettant la détention de migrants jusqu’à trois années. Depuis sa création, moins de 150 personnes ont été reconnues comme réfugiées par Israël.

La fruste réponse des politiciens a été aussi dérangeante que les scènes de rue. La semaine dernière le Ministre de l’Intérieur Eli Yishaï a dit : « La plupart des gens qui arrivent ici sont des musulmans qui croient que le pays ne nous appartient pas, à nous hommes blancs ». Il a également décrit les réfugiés comme des violeurs et des criminels. Il y a plusieurs semaines, Miri Regev, membre Likoud de la Knesset, évoquait les personnes soudanaises en Israël comme un cancer. Le mois dernier l’ancien présentateur vedette de télévision Yaïr Lapid, récemment reconverti en politique, vilipendait certains membres de la Knesset comme « incitateurs » de pogroms, écrivant : « Je me demande comment ils ont le culot de s’appeler des juifs ».

Cette vue n’est pas facile à supporter

La vue de juifs israéliens - fils et filles de réfugiés - se faisant l’écho acte pour acte - briseurs de vitres et racistes - et trait pour trait, des scènes de pogroms antisémites historiques qu’a connues l’Europe, cette vue n’est pas facile à supporter. Pas davantage, l’inconfortable réalité que la haine des réfugiés est alimentée si facilement en Israël. Le pays pratiquant depuis des années une politique de séparation entre juifs et Palestiniens assujettis, à la fois dans les territoires occupés et en Israël, il a incubé une forme de racisme ordinaire et une évaluation puritaine de « l’autre », qui permettent à des sentiments anti-migrants de s’épanouir.

Le mois dernier, l’historien et commentateur Tom Segev déclarait à AP : « Ce qui me dérange le plus, c’est l’atmosphère raciste. Cela fait plusieurs années maintenant que la société israélienne va dans cette direction ». Lors d’une manifestation contre les immigrants l’an dernier, une manifestante expliquait son hostilité : « Ils ne sont pas juifs. Pourquoi devraient-ils être ici avec nous ? ». Le langage en soi est révélateur : de la même manière, manifestants, politiciens et journalistes ont catalogué les Africains comme « infiltrés » - le même terme anxiogène et sécuritaire utilisé pour décrire les Palestiniens. Pas étonnant dès lors que la Loi sur la Prévention de l’Infiltration, introduite dans les années ’50 pour empêcher les Palestiniens de retourner chez eux, vient d’être amendée pour s’appliquer aux Africains.

Bombardement par taux de natalité

Entre-temps l’angoisse viscérale de la démographie est partout - les rabbins et les ministres mettent en garde que les immigrants, tout comme les Palestiniens, vont se servir d’une sorte de tactique de bombardement par taux de natalité en Israël, dépassant en nombre la population juive et torpillant ainsi la nation.

La rhétorique est peut-être renforcée mais les ministres israéliens d’extrême-droite répètent fondamentalement les sentiments anti-immigration et anti-islam des partis d’extrême-droite en Europe. Ce n’est pas une coïncidence, parce que, paradoxalement, les deux ont récemment fait cause commune. Ces dernières années, les ministres israéliens ont accueilli des dirigeants européens d’extrême-droite et exprimé clairement qu’ils partageaient leurs valeurs quant à la prétendue menace de l’islam et en particulier, des immigrants musulmans. Geert Wilders, leader du Parti de la Liberté néerlandais, est l’un des nombreux personnages qui ont visité Israël et rencontré des ministres de la droite dure [1]. Au cours d’un de ses voyages, Wilders a rencontré le Ministre des Affaires Etrangères Avigdor Lieberman et a parlé d’Israël comme d’une ligne de front dans le combat contre l’Islam. « Si Jérusalem tombe » avertit-il, « Amsterdam et New York seront les suivants ».

Un arrangement toxique

Cette affiliation est une grande nouvelle pour les partis d’extrême-droite en Europe, qui cherchent à assainir leur image, et dont le passé antisémite bloquait la conquête d’une acceptabilité par le grand public. L’Institut pour le Dialogue Stratégique (IDS), un groupe de recherche, a mis en garde contre le fait que les partis d’extrême-droite en Europe progressent, notamment parce qu’ils ont opportunément enterré l’antisémitisme en faveur d’une posture apparemment plus acceptable, contre l’islam et les migrants musulmans. Quelle chance pour eux que les politiciens juifs israéliens les aident à le faire.

Il est sans doute réconfortant pour l’extrême-droite israélienne de trouver des alliés qui font chorus sur les revendications d’une bataille aux frontières. Mais quand les gens qui vous comprennent parfaitement sont justement ceux qui ont une histoire de haine et de violence contre vous, il est temps de vous demander ce que signifie exactement cette relation. Les attaques israéliennes actuelles contre les réfugiés africains sont déjà assez pénibles, mais si cette éruption signifie, même partiellement, un ordre du jour concordant entre fascistes européens et nationalistes israéliens d’extrême-droite, il s’agit d’un arrangement toxique - une source de problèmes pour les migrants, musulmans et juifs, où que ce soit.

Note :

[1] Geert Wilders affirme entretenir une relation personnelle forte avec Israël. Il s’est rendu en Israël une quarantaine de fois au cours des 25 dernières années. Selon ses propres déclarations, il y aurait rencontré plusieurs fois Ariel Sharon et Ehud Olmert. Il revendique des liens étroits avec le Mossad - Wikipédia - (NdT)

Rachel Shabi

* Rachel Shabi, Née en Israël de parents irakiens, a été élevée au Royaume-Uni. Écrivain et enseignante, elle a écrit de nombreux articles sur le conflit israélo-palestinien et a publié en 2009 « Not the Enemy : Israel’s Jews from Arab Lands »

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Published by valenton rouge - dans Monde
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